‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 42 sur 58 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

D'après tout ce qui vient d'être communiqué à MM. les comtes du Muy et de Vergennes^ il ne reste au comte de

1 Voyez plus liant , p. ÎjTô.

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Broglie qu'une observation à faire : c'est que si ce long et immense travail, souvent soupçonné et jamais entièrement découvert, lui a fait presque autant d'ennemis que de gens en place, c'étoit uniquement parce qu'ils n'étoient pas à portée d'en connoître l'esprit et la manière dont il a été constamment traité.

Loin que le comte de Broglie se soit jamais laissé aller à aucune aigreur contre ceux mômes dont il recevoit sans cesse de mauvais offices, il a au contraire évité en toute occasion l'air de la plus légère personnalité. Sans prétendre se faire un mérite de sa modération , il croit cependant pouvoir y attacher quelque prix. Il en reçoit aujourd'hui un bien flatteur, puisqu'il a dans ce moment la satisfaction inestimable d'en fournir les preuves les moins équivoques, de se montrer à découvert et de développer enfin son âme tout entière aux yeux de deux ministres , juges compétents des sentiments et de la délicatesse dont un homme honoré de la confiance de son maître ne doit jamais s'écarter. Le comte de Broglie a rempli cet important devoir dans toute son étendue.

Si dans plus d'une circonstance il n'a pas opéré tout le bien qu'il auroit désiré, il lui reste au moins la consolation d'avoir souvent empêché de plus grands maux, d'avoir toujours cherché et proposé des remèdes sans avoir été découragé par les désagréments que les affaires éprouvoient en général, et qu'on lui faisoit essuyer en particulier. Sa fidélité et son zèle le soutinrent constamment dans les mêmes principes.

Jaloux de mériter de plus en plus la confiance de son maître , et de le servir comme il vouloit l'être , le comte de Broglie eut l'honneur de lui proposer un travail étendu qui présenteroit un tableau de l'état politique de l'Europe, d'après lequel il pourroit calculer pour ainsi d're \z dégra-

dalion de notre influence, ce qui nous en restoit encore, et enfin les moyens de recouvrer ce que nous en avions perdu. Le feu Roi en sentit aussitôt l'utilité. Ce monarque n'avoit abandonné qu'avec le plus vif regret les anciennes vues de former et de soutenir, depuis le pôle jusqu'à l'Archipel, une barrière impcnélrable entre la Russie et le reste de l'Europe. Il daigna accueillir la proposition du comte de Broglie, qui fit commencer ce travail aussitôt qu'il en eut reçu l'ordre de Sa Majesté. 11 fera l'objet de la quatrième séance.

CCCCIV. — MÉMOIRE ADRESSÉ PAR LE COMITE DE UROGLIE A MM. LES COMTES DU MUY ET DE VERGENXES.

IDÉE GÉNÉRALE DE.S MOTIFS QUI AVAIKNT UÉTERJIIN'É LE TRAVAIL IXTITULÉ :

Conjectures raisonnées ' .

[Orig. Anh. delEmp. K. 159.]

1er mars 1775,

La fin du mémoire remis à MM. les comtes du Muy et de Vergennes le 16 du mois de février avoit annoncé le travail que le comte de Rroglie aura l'honneur de communiquer aujourd'hui à ces deux ministres : mais, avant de le présenter, il est nécessaire de rendre compte de ce qui y a donné lieu.

Malgré la vigilance du zèle avec lequel le comte de Broglie avoit cherché à prévenir tout ce qui pouvoit occasionner un refroidissement de la part de la cour de Vienne, et les soins qui avoient été prescrits à M. Durand sur cet important article qu'il ne perdit jamais de vue, on ne s'apercevoit que trop du peu de succès de ces mesures de prévoyance. M. Durand, sur la fin de sa résidence en celte cour, avoit enfin pénétré le secret qu'elle formoit des liaisons à notre insu avec d'autres puissances, soit pour se

1 Voyc^ s Conjectures, t. I , p. 447 et suiv., et t. II, p. 1 et suiv.

prémunir contre les dangers qu'elle auroit courus en restant spectatrice des projets qu'on méditoit sur la Pologne, soit pour ne pas laisser échapper les avantages qu'on lui offroit en la sollicitant d'y concourir.

A son retour en France, au commencement de 1772, M, Durand communiqua au comte de Broglie ses réflexions sur l'état où il avoit laissé les choses à son départ.

Ces réflexions et celles que le comte de Broglie avoit faites à mesure sur les progrès des événements ouvrirent un champ trop vaste pour de simples lettres, telles qu'il avoit l'houneur d'en écrire au Roi sur le courant des affaires. Il sentit la nécessité de mettre sous les yeux de Sa Majesté un mémoire qui renfermeroit en même temps ce qui s'étoit passé depuis la mort d'Auguste III, la situation où se trouvoieiit alors les aflaires dans le \ord et dans l'Empire, les suites fâcheuses qui en dévoient résulter, et les remèdes qu'on pourroit employer pour les prévenir.

La lecture de ce mémoire, qu'on croit nécessaire de représenter ici dans toute son étendue, mettra MM. les comtes du Muy et de l ergennes en état de juger de la justesse des réflexions qu'il contient. Le comte de Broglie ne cherchera pas à s'en prévaloir, quoiqu'il se soit trouvé malheureusement prophétique. Il l'envoya au feu Roi le 7 juin 1772 '.

A son retour de Ruffec, au mois de janvier 1773, le comte de Broglie jugea que, le mal continuant d'empirer dans une progression rapide, il devenoit chaque jour plus pressant de former un état de la situation politique nonseulement de la France, mais de l'Europe.

En faisant de nouveau cette observation à Sa Majesté, le comte de Broglie lui avoua que ce travail étoit si étendu, qu'il n'oseroit l'entreprendre sans le secours de quelqu'un

' Voyez ce Mémoire, t. I, p. 432.

dont l'expérience et les lumières répondissent à l'immensité de l'objet : il proposa, par une lettre du 17 mars 1773, de se servir du sieur Favier, qui n'étoit pas admis à la correspondance secrète. Le comte de Broglie expliqua au sieur Favier le plan de cet ouvrage, lui représenta la vérité, la fidélité et l'impartialité qu'exigeoit sa destination; et dès le 17 avril 1773 il eut l'honneur d'adresser à Sa Majesté les premiers numéros de ces mémoires. Ils se sont succédé au nombre de quatorze, jusqu'à] la fin du mois d'août.

On verra dans l'introduction de l'ouvrage quel en est le plan. On y a posé pour principe fondamental que la considération, la dignité, la prééminence, le rang enfin de puissance quelconque est fondé sur sa puissance militaire, sa puissance fédérative et sa puissance pécuniaire. On a examiné ensuite dans quelle position la France se trouvoit sous ces trois points de vue, et l'on a été obligé de convenir qu'elle étoit déchue, depuis l'époque de 175G jusqu'à celle de ce travail , au point de se trouver en troisième ou quatrième ligne dans l'ordre des puissances de l'Europe.

Après avoir examiné et résolu ces douloureuses questions dans la première section, on a traité dans la deuxième de la position respective des puissances de l'Europe à l'égard de la France, en suivant l'ordre topographique, et commençant par le Nord pour faire le tour de l'Europe.

On réserve à la fin de ce mémoire quelques observations sur la troisième section, qui n'a pas été exécutée ; mais il laul auparavant parler de l'objet général de ce travail. C'étoit de remettre sous les yeux de Sa Majesté ce que ses lumières naturelles et acquises ne lui avoient pas permis de se dissimuler, c'est-à-dire les causes et les progrès de la dégradation successive du crédit de la France, de sa considération, de son influence dans le système de l'Eu-

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rope depuis 1755, à l'époque de sa rupture forcée avec l'Angleterre, jusqu'en 1773, où ce travail a été commencé.

Si l'on daigne jeter les yeux sur ce qu'il y avoit de fait lors de la catastrophe qui Ta interrompu (Ja mort de Louis XV), on verra que les deux dernières parties n'éloient que préparatoires , et en quelque sorte purement historiques. Elles présentent d'abord un bilan politique de 'état de la France relativement au système de 1 Europe considéré en général; mais il auroit été inutile, et même déplacé, d'articuler seulement de tristes vérités, et dont le résultat ne pouvoit qu'affliger en pure perte, si, en ne dissimulant pas toute l'étendue du mal, on n'en avoit |)oint développé les causes premières et secondes. La counoissance exacte de son origine et de ses progrès pouvoit seule conduire aux moyens de la guérison.

11 a donc été indispensable de retracer dans ce tableau une suite raisonnée des j)rincipaux événements compris dans le vaste intervalle qu'où a parcouru, de suivre pied à pied les vicissitudes, les révolutions de la politique et les variations apparentes ou cachées que les circonstances publiques ou personnelles ont successivement amenées dans le système général de l'Europe et dans le système particulier de chaque ministère.

Si, en remplissant une tâche aussi délicate que celle qu'on s'étoit imposée, des motifs de ménagement ou d'intérêt personnel eussent pu engager à masquer la vérité, cela n'eût servi qu'à s'attirer le mépris du mtiîlre, lors même qu'il auroit dédaigné de le marquer.

Quelques apparences trompeuses, et quelquefois trop vraisemblables, ont pu laisser croire au public que le feu Roi restoit constamment plongé dans l'illusion, qu'il la cbérissoil, qu'il n'en vouloit jjoint sortir; mais les preuves du contraire, qu'on a mises sous les yeux de MAI. les

comtes du Muy et de Vergennes, et plus encore les lumières qu'ils avoient déjà par eux-mêmes, les ont sûrement convaincus que cette opinion étolt mal fondée.

On savoit rattachement que Sa Majesté avoit réellement pour le système d'alliance avec la cour de Vienne; on n'ignoroit pas que ce monarque pacifique la regardoit comme son ouvrage favori, et qu'il s'en applaudissoit comme du gnge le plus précieux de la tranquillité publique ; mais on éfoit également instruit de l'attention qu'il recommandoit de donner à la manière dont ses alliés répondoient à la fidélité avec laquelle Sa Majesté' remplissoit ses engagements avec eux, et dont elle désiroit avec raison qu'ils suivissent l'exemple.

Vainement on auroit tenté de s'écarter dans ce travail du vrai point de vue que le Roi lui-même avoit saisi d'avance. Plus on connoissoit les principes d'après lesquels il avoit adopté ce système de l'alliance, plus il auroit été dangereux de tracer sous ses yeux une fausse route. Il n'étoit pas question de savoir si on s'étoit quelquefois égaré : il ne s'agissoit plus que de calculer à quelle distance on étoit du chemin qu'on auroit toujours dû suivre.

Tel fut l'objet de ce travail. Si dans le cours d'un grand voyage politique on s'est cru obligé de tout observer, de tout exposer sans déguisement, il ne s'ensuit pas que le voyageur ait vu avec des yeux prévenus pour ou contre. Tous les objets d'observation existent encore ; et c'est devant des connoisseurs éclairés, des juges compétents, qu'on donne aujourd'hui le premier exemplaire de ces remarques '. S'il y en a quelques-unes qui pourroient pa-

1 II n'y a que le feu lîoi qui ait reçu un exemplaire (ie ces caliicrs article par article. On ignore s'il les a communiqués h quelqu'un. Sa Majesté régnante doit les avoir Irouvés dans les armoires, à l'exception du seul article de la deuxième section , qui n'étoit pas mis au net lors de l'interruption de ce

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roîlre critiques, il n'appartient qu'à eux d'en apprécier la justesse.

On se flatte du moins qu'ils rendront justice à l'esprit qui les a dictées. Ce n'est pas celui de censure ni de personnalité ; c'est encore moins un sentiment d'antipathie pour le système établi, mais seulement le désir de se conformer aux principes mêmes et aux vues primitives du feu Roi relativement à ce f];rand objet. Si l'on a souvent insisté sur la nécessité de former un nouveau système, ou, pour mieux dire, de modifier le système actuel d'une manière plus analogue aux principes qui l'avoient fait adopter, et qui pouvoient le rendre utile, cette restriction toujours ajoutée annonce clairement le but qu'on s'éloit proposé. Ce ne fut donc jamais de saper, de renverser cet édifice politique , mais uniquement de poser une base sur laquelle il sembloit possible, et même indispensable de l'affermir et de le consolider. Tel auroil été le sujet de la troisième et dernière section.

Mais, avant d'aller plus loin, il convient d'observer à MM. les comtes du Muy et de Vergennes que ceux qui ont eu part à cet ouvrage, soit pour la direction, soit pour la rédaction, n'ont pas été à portée d'être également instruits sur chaque partie d'un tout si vaste et si compliqué. Obligés tantôt de partir d'un point trop reculé où s'arrêtoient leurs informations, tantôt de remplacer par des notions trop vagues les connoissances plus précises dont ils éloient privés sur des événements récents, ils ont fait d'avance la profession de leur incertitude sur plusieurs objets, et la confession des erreurs inévitables où ils ont pu tomber sur quelques autres. Nous avions annoncé,des conjectures; on a désiré qu'elles fussent au moins raisonnées ; et la desti-

Iravail , mais qui se trouve à la fin de cet exemplaire. [Xotc du comte de Broglie.)

nation de ce travail ne permettra point de douter du zèle et de l'application qu'on avoit mis à le diriger et à le rédiger.

(Ici est le sommaire, article par article, des Conjectures raisonnées sur la situation de la France dans le système politique de l'Europe, et réciproquement, sur la position de l'Europe à l'égard de la France '. )

Pour résumer en un très-court précis toutes les conclusions de ces différents articles, nous citerons l'exemple même de la cour de Vienne.

En se liant avec la Russie et la Prusse pour le partage de la Pologne et la ruine des Turcs, elle n'a jamais paru croire que ces traités eussent rien de contraire à l'alliance subsistante entre elle et la France. Elle nous a sans cesse déclaré le contraire, et nous n'avons trouvé nous-mêmes dans cette démarche aucun sujet de refroidissement. Si cette conduite respective a été adroite de la part du ministère autrichien , elle est sage de la nôtre et conforme au principe que le comte de Broglie n'a jamais cessé d'inculquer, celui de maintenir Falliance. Donc, s'il étoit jugé nécessaire dans le cabinet de Versailles, comme il l'a été dans celui de Vienne, de former de notre côté quelques alliances nouvelles, ou de prendre des engagements plus particuliers avec d'autres puissances, cela ne sauroil ou ne devroit du moins pas nuire non plus au maintien de l'alliance , ni à l'union et à l'amitié entre les souverains. Quel est donc l'objet indiqué dans tout ce qui a été dit ou annoncé relativement à cette alliance, à laquelle tant de motifs peuvent encore nous attacher? C'est de faire en sorte que si la France n'y joue pas à l'avenir le j)remier rôle exclusivement, elle le partage avec la cour de Vienne ; qu'elle soit et qu'elle paroisse en toute occasion à sa j)lace naturelle dans l'ordre politique du système de l'Europe,

1 Voyez l I, p. 447 etsiiii. , et t. IJ, p. 1 et siiiv.

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c'est-à-dire en première ligne et toujours de front avec la première puissance en dignité, mais qui ne l'est point en réalité, et qui ne peut jamais le devenir que par un nouvel enchaînement d'erreurs et de fautes auxquelles on ne doit pas s'attendre désormais.

MM. les comtes du Muy et de Vergcnncs trouveront dans le cours de ce travail, et surtout à la conclusion de chaque article général ou particulier, des répétitions fréquentes, et qui, en lisant de suite l'ouvrage, paroilroient inutiles ou même fastidieuses ; mais on doit observer ici que sa destination n'avoit pas permis de le traiter autrement ; on le donnoit successivement par numéros, en autant de cahiers séparés. Il n'auroit pas été commode pour le feu Roi de trouver à chaque pas de simples renvois qui l'auroient obligé de revenir sur son chemin. Il fallut donc à chaque arlicle ajouter un résumé à peu près semblable, et toujours le terminer parles mêmes conclusions, puisque de cette chaîne de principes et de faits pareils on n'a pu dériver qu'une parité de conséquences.

En donnant, au commencement de cette séance, une idée générale des motifs qui avoient déterminé ce travail, nous avons annoncé les observations et éclaircissements qui vont la terminer.

La seconde section de ce travail étoit à peine finie, lorsqu'il fut interrompu. MM. les comtes du Muy et de Vergennes sont priés de se rappeler tout ce qui a passé jusqu'ici sous leurs yeux depuis le commencement des conférences. Le comte de Broglie ose se flatter qu'ils auront pris une juste idée de la carrière épineuse qu'il a remplie depuis vingt-deux ans, ainsi que des principes qui ont toujours dirigé sa conduite et son travail. Il ne leur aura pas échappé que son unique vœu a toujours été de concourir à celui de son maîlre pour le maintien d'une

alliance à laquelle il savoit mieux que personne combien Sa Majesté éloit attachée. Il a dû par cette raison lui présenter avec d'autant moins de déguisement quelques abus qui en étoient résultés, qu'il étoit assuré que le feu Roi approuveroit tous les moyens de redressement et de restauration de cette même alliance,

G'étoieut ces moyens, adaptés à un système général de politique avec toutes les puissances de l'Europe, qui dévoient faire le sujet de la troisième section. Ou se proposoit d'y indiquer les mesures à prendre pour établir sur de solides fondements la puissance militaire et la puissance fédérative de la France.

Au sujet de ce plan resté sans exécution, le comte de Broglie tentera de relever l'injustice de ceux qui se sont permis de hasarder contre lui les reproches les plus déplacés. Une réflexion suffira pour en montrer l'illusion. La seule occasion où l'on eût pu avoir prise sur le comte de Broglie se seroit trouvée dans l'examen d'un système politique qu'il eût proposé ; mais ce n'auroit été que dans la troisième section, et elle n'a pas été commencée. On ne peut donc apprécier l'esprit dans lequel cette partie auroit été traitée que par un seul moyen : c'est de juger ce futur contingent qui n'est pas arrivé par le même esprit qui a dicté, depuis 1755, tous les mémoires, lettres et dépêches du comte de Broglie. Il ne craint pas que des ministres éclairés et impartiaux puissent jamais interpréter défavorablement sa vigilance et sa sollicitude. En jetant au hasard les yeux sur plusieurs de ses lettres, ils trouveront dans toutes le même zèle qui l'a animé , et au moment de l'entrée des Prussiens en Saxe, et pendant son séjour à Vienne.

Au surplus, le comte de Broglie se croit dispensé d'aucune apologie. Il ne cherche point à se faire un mérite d'avoir pensé que l'alliance avec la cour de Vienne étoit

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nécessaire dans son principe, et pouvoit, devoil même être utile par ses suites. S'il eût pensé différemment, il l'auroit dit avec la même liberté que le feu Roi avoil daigné agréer et encourager. C'eût été tout au plus une erreur dont des gens raisonnables ne pourroient pas lui faire un crime. C'est néanmoins ce qui a été entrepris de la manière la plus inouïe, et qui a donné lieu à tous les événements qui ont fait le sujet de la correspondance que le comte de Broglie a eu l'honneur d'entretenir avec le feu Roi pendant les sept derniers mois de son règne. 11 en mettra les détails sous les yeux de MM. les comtes du Muy et de Vergennes dans la séance qui terminera les conférences ordonnées par Sa Majesté, et dans laquelle il se flatte de ne rien laisser à désirer de ce qui peut établir la pureté de sa conduite, et détruire jusqu'aux plus légers soupçons d'intrigue et de tracasserie dont on a voulu le noircir.

CCGCV. — LE COilTE DE BROGLIE A LOUIS XVI.

[Aulogr. Arch. do l'Emp. K. 157.]

Alars 1775.

Le comte de Broglie a l'honneur de supplier Sa Majesté de vouloir bien se rappeler que l'année dernière, à son retour de RufFec , il prit la liberté de lui exposer la nécessité qu'il y auroit que M. de Sartines fût présent à la révision des papiers que le comte de Broglie a eu l'honneur de communiquer à MM. les comtes du Muy et de Vergennes, et qu'alors elle voulût bien répondre qu'il scroit suffisant qu'il y assistât lorsqu'il seroit question de l'affaire de la Bastille.

Ce moment est près d'arriver, le comte de Broglie devant remettre dans peu à ces deux ministres le travail politique qui avoit été fait pour le feu Roi et auquel le sieur Favier avoit été employé par ses ordres.

C'est ce travail qui a donné lieu à une procédure dans laquelle le comte de Broglie a été grièvement impliqué, et dont le résultat a été de le faire déclarer, en plein conseil, convaincu d'entretenir dans les pays étrangers, à l'insu du ministère , des intelligences clandestines tendant à déranger le système politique de l'Etat et à entraîner une guerre générale.

Le comte de Broglie est parvenu à se procurer une copie, qu'il croit exacte, des interrogatoires des accusés et des conclusions de MM. les commissaires.

Il n'a pu voir sans une surprise mêlée de la plus profonde douleur combien on avoit cherché à en imposer au feu Roi et au public (car on a communiqué le tout à un nombre infini de personnes) en le noircissant scandaleusement dans ces conclusions, sans lui avoir préalablement ni depuis fait connoître lès charges portées contre lui.

M. de Sartines, qui a été un des commissaires de celte procédure, sera plus que personne à portée de rendre raison des irrégularités qui s'y trouvent. Sa réputation de probité et d'équité est trop bien établie pour qu'on puisse croire , quelque part qu'il ait eue à ce travail , qu'il se refuse à l'évidence des raisons que le comte de Broglie mettra sous ses yeux et sous ceux de MM. les comtes du Muy et de Vergennes pour en démontrer l'injustice.

M. de Sartines peut seul expliquer à Sa Majesté le nœud de toute cette aftaire. Il est également nécessaire que le Roi soit instruit et de l'innocence du comte de Broglie et des moyens qui ont été employés contre lui. C'est une satisfaction que Sa Majesté a daigné lui faire espérer, et qu'il ose attendre de sa bonté et de sa justice, avec d'autant plus de confiance que cet examen n'entraîne ni conséquence ni embarras , et n'est sujet à aucune discussion.

COHRESPO.VDAXGE SECRETE. 481

CCCCVI. — LE COMTE DE VERGEWES ET LE MARÉCHAL DU AIUV A LOUIS XVL

[Minute. Arch. de lEmp. K. 164.]

3 mars 1775.

Sire,

Les trois mémoires que nous avons l'honneur de mettre sous les yeux de l'otre Majesté ont fait l'objet des conférences que nous avons eues avec M. le comte de Broglie le 16 du mois dernier et le premier de celui-ci. Ils renferment un compte aussi exact que sommaire de la suite et de la fin de toutes les matières qui faisoient le sujet de la correspondance politique et secrète que M. le comte de Broglie dirigeoit sous les ordres du feu Roi. Si Votre Majesté daigne prendre lecture de ces mémoires, nous osons croire qu'elle ne pourra qu'applaudir à la sagesse des vues et à la modération des principes qui ont présidé à un travail qui n'a pu être un sujet de jalousie, d'inquiétudes et de censure que parce que le fond n'en a jamais été bien connu.

Tout ce qui a rapport à l'objet politique se trouvant épuisé, nous n'aurions plus besoin que d'une séance pour clore les inventaires des papiers dont M. le comte de Broglie doit nous faire la remise et lui en donner des décharges suffisantes : mais avant que d'y procéder, il désire, Sire, que nous entrions en connoissance des procédures qui ont été faites à la fin de 1773, relativement à certaines correspondances ' illicites dans le pays étranger, dans lesquelles M. le comte de Broglie se plaint qu'on a cherché à l'impliquer, quoiqu'il soit très en état de prouver qu'il n'y a jamais eu aucune part, même la plus indirecte.

Cette révision ne nous ayant pas été ordonnée par l'otre

1 Allusion à l'affaire dite de la Eastillc. n. 31

Majesté, nous ne nous croyons pas autorisés à l'entreprendre sans son consentement exprès; c'est pourquoi nous la supplions très-humblement de vouloir bien nous faire connoître sa volonté.

Nous sommes avec le plus profond respect, Sire, etc.

CCCCVir. — LOUIS XVI a m. de VERGExYNES

[Aatogr. Arch. de TEmp. K. 164.]

Versailles, le 3 mars 1775.

Je réponds , Monsieur, à deux de vos lettres en mesme temps. J'ai gardé les trois mémoires du comte de Broglie, je les lirai avec attencion : j'ai été content des autres que vous m'avez envoyez. Pour ce qui regarde l'affaire de la Bastille , il m'a demandé il y a quelque temps que M. de Sartine se joignît à vous lorsqu'il en seroit question. Je lui avoîs écrit à Marly qu'il n'y avoit que faire d'en parler, que je la regardois comme finie et que je ne voulois pas en entendre parler. D'ailleurs , on avoit fait un monstre d'une très-petite affaire et qui ne le regardait en rien; vous pouvez lui en parler sur ce ton-là, et je crois qu'il n'y insistera plus. Alors vous finirez les séances. Mais je vous recommande bien de prendre tous les papiers et chiffres. (Vous remettrez à M. du Muy ce qui regarde la guerre. ) Ce n'est pas que je crois que le comte de Broglie en feroit mauvais usage ; mais tout cela doit estre au dépôt des Affaires étrangères et non chez des particuliers, après lesquels ils pourroient tomber à des gens malintentionnés.

Pour ce qui regarde le baron de Breteuil et l'abbé Georgel , celui qui peut mentir une fois peut mentir vingt. L'abbé dit qu'il ne scait pas le nom de son homme ; le coadjuteur me l'a nommé à Marly dans le temps qu'il n'avoit nulle raison pour me cacher son nom, mais je l'ai oublié. Il faut attendre que l'abbé Georgel soit de retour

CORRESPOXDAA'CE SECRETE. 483

pour apprécier ses raisons, qui tiennent un peu aux ruses jésuitiques. Il me paroît que le baron ne les a pas trouvées bonnes et qu'elles lui ont échauffé la bile \ Louis.

1 Pour comprendre la fin de cette lettre il faut savoir que laLbé Georgel, en quittant Vienne, avait refusé de faire connaître au nouvel ambassadeur le nom de l'agent qui lui procurait les documents les plus secrets. (Voyez plus haut, p. 379. M. de Breteuil se plaignit. Louis XVI traita durement et le coadjuteur et l'abbé. Voilà comment l'abbé Georgel raconte sa querelle avec M. de Breteuil :

a. Le nouvel ambassadeur que m'aioit annoncé M. de Vergeunes arriva à Vienne vers la fin de févi-ior 1775. Dès que j'eus été informé de son départ de France, je quittai l'hôtel de France pour ne pas m'y trouver dans sa dépendance, bien déterminé à ne rester à Vienne que le temps nécessaire pour l'installer et le mettre au fait des négociations commencées. Son début avec moi fut très-honnête. Il se plaignit en termes flatteurs de mon trop grand empressement à quitter son hôtel, en m'assurant qu'il lui auroit été plus agréable d'y conférer avec moi. Je fis alors tout ce que mon devoir exigeoit... Je lui donnai ensuite avec loyauté tous les renseignements propres à diriger ses premiers pas. Je lui indiquai les sources où je puisois les connoissances que je me procurois sur l'intérieur de l'Impératrice, de l'Empepereur et des principaux ministres... ; je l'instruisis des liaisons secrètes des ambassadeurs de Russie et d'Angleterre pour diminuer notre influence dans le cabinet de V^ienne , de la marche tortueuse et obscure du ministre de Prusse pour fâcher de tenir le fil de nos négociations particulières avec le ministère autrichien, des avantages qu'on pourroit retirer de nos rapports avec les ambassadeurs d'Espagne, de Xaples et de Suède, de la réserve qu'il convenoit d'avoir avec ceux de Venise et de Danemark.

» On lui avoit remis à Versailles une copie du Mémoire que j'avois envoyé à la cour sur tout ce qui pourroit faire connoître avec précision la puissance, les forces, la politique et les relations de la maison d'Autriche. Je croyois avoir ainsi rempli ma tâche, mais je devois m' attendre à an assaut violent et je m'y étois préparé. M. l'ambassadeur m'avoit rerais, à son arrivée, une lettre particulière du comte de Vergeunes, où le Roi me recommandoit trèsspécialement de mettre M. de Breteuil au fait des moyens que j'rmployois avec tant de succès pour procurer à Sa Alajesté les secrets du cabinet de Vienne, la correspondance secrète du Roi de Prusse avec les agents non connus de sa confiance à Vienne et à Paris , ainsi que le fil des autres découvertes dont il étoit si important d'avoir la suite. Ce fut plusieurs jours après son arrivée que dans une dernière conférence M. de Breteuil me parla du contenu de cette lettre dont il étoit instruit : - Je m'attends, me dit-il, avec ce ton qui appelle l'effusion de la confiance, que vous couronnerez les ren-

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