‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 7 sur 58 · DE LA SAXE · texte numérisé non relu

DE LA SAXE

On peut dire que celte puissance a toujours été ou contre la France, ou à charge à la France.

Le premier cas est arrivé plus souvent. Le second est arrivé deux fois.

La première, elle s'éloit unie avec nous presque par force: elle nous quitta par inclination, après nous avoir engagés, au fond de la Bohême, sur la foi périlleuse de son alliance.

La deuxième, ce fut la personnalité d'un ministre contre le Roi de Prusse qui entraîna son maître dans des engagements indirects avec la Russie et la cour de Vienne, La Saxe en devint la victime. L'Autriche et la Russie surent nous engager à partager avec elles le fardeau de sa vengeance et de sa délivrance. Ainsi, à proprement parler, la Saxe ne fut pas pour nous : ses engagements mêmes avoient été contractés originairement contre nos alliances et notre système d'alors; mais enfin nous fûmes pour elle. 11 nous en coûta cher; elle n'y gagna rien.

Depuis cette époque, nous n'avons eu avec la cour de Dresde que de foibles liaisons. Le désir héréditaire du titre royal l'auroit peut-être déterminée à seconder nos vues dans les affaires de Pologne; mais il ne paroît pas

CORRKSPOXDAXCE SECRETE. 133

que nous en ayons eu de bien décidées, ni même de suivies. Circonscrite d'ailleurs par la puissance prussienne, la Saxe ne pouvoit guère tenter aucune démarche, ni la France l'appuyer que de concert avec le Roi de Prusse, et ce concert n'a pas existé.

Du côlé de la cour de Vienne, il est au moins trèsdouteux que la maison de Saxe ait eu dans les affaires de Pologne des espérance.-^ plus fondées. Il ne paroit pas même que cette cour eût penché pour l'électeur. Un prince cadet auroit pu lui convenir davantage; mais quelques démonstrations qu'elle ait pu faire à cet égard, on peut assurer qu'elles n'ont jamais été sincères. Elle n'a rien voulu en Pologne que pour elle-même ; et quand elle a feint de vouloir autre chose, qu'elle l'a proposé h de certaines conditions, elle savoit bien qu'elle ne seroit pas prise au mot. Elle ne cherchoit qu'un prétexte pour faire bande à part, déclarer ses engagements et remplir enfin son projet réel.

La maison de Saxe n'a donc plus rien à espérer de la France pour ses intérêts en Pologne. L'électeur en a été pour quelques intrigues sourdes et beaucoup d'argent, dont la sortie a augmenté le délabrement de ses finances et l'épuisement de ses Etats. Celte maison n'a plus à faire valoir dans l'Empire d'autres prétentions que celles sur la succession de Clèvps, qui, depuis deux cents ans bientôt, n'ont pas été seulement écoutées'.

Elle est donc réduite à exister désormais dans une double dépendance : celle du Roi de Prusse, qui est sa partie adverse à l'égard de ces mêmes prétentions , et

1 On en pariera cependant, lorsque, dans la section III de cet onvrage, on traitera des nouvelles combinaisons : on y dira aussi un mot des droits éventuels de l'électrice douairière, sur les aliodiaiix et le mobilier de la maison de Bavière à son extinction. [A.)

dont les Etats, entourant et coupant les siens de tous côtés, la forcent à le ménager sans cesse; et celle de la cour de Vienne , dont la protection lui est si nécessaire auprès de ce nouvel allié. Pour la France, elle ne peut plus ni lui rien promettre, ni rien attendre d'elle, tant que la même union, le même concert subsisteront entre ces deux puissances '.

DE I.A BAVIÈRK "-.

Les liens du sang, ceux de l'honneur, de l'intérêt et de la reconnoissance, ont tenu longtemps attachée à la France cette maison autrefois si nombreuse, et aujourd'hui prête à s'éteindre.

Ces mêmes liens avoient été quelquefois relâchés, et l'on peut dire qu'à l'époque du Irailé de Fuesseii (1745) ils furent absolument rompus.

La Bavière avoit eu deux fois, dans noire alliance, le même sort qu'a eu depuis la Saxe, dans celle oii nous avions été entraînés par la cour de Vienne.

Les malheurs de ces deux Etats avoient eu aussi les mêmes causes : une administration intérieure avide,

1 II faut observer que l'opinion établie ici sur le peu d'utilité dont la Saxe pouuoit être à la France est fondée sur l'intelligence qui subsiste entre les cours de Vienne et de Berlin; car, dans des circonstances dilTérentes, la Saxe pourroit et deuroit seruir d'un poids à metlre dans le côté de la balance que la France voudroit faire pencher ; et sa position topographique , ainsi que les ressources immenses de son sol, méritent qu'on ait pour elle des ménagements de prévoyance qui peuvent devenir bien placés. {A.)

~ La Bavière et la maison électorale palatine avaient un auteur commun, Otton de Wittclsbach (1180). Les descendants d'Otton formèrent plusieurs branches qui se réunirent, à la (in du dix-huitième siècle, pour former la Bavière actuelle sous l'électeur Charles-Théodore. Ce prince joignit i'i son héritage patrimonial la Bavière (1777), non sans avoir eu à soutenir contre l'.Autriche une guerre dans laquelle il fut aide par Frédéric H, roi de Prusse. Il eut pour successeur Alaximilicn-Joscph de Birkcnfeld-Deux-Poiits, qui, allié à la France sous X'apoléon, devint le premier roi de Bavière.

inepte, infidèle, indigente et prodigue; un état militaire mal constitué , mal régi, plus mai commandé ; des ministres sans talents, sans courage et sans probité; des princes foibleson incapables. Il n'est pas surprenant que (oiis deux aient succombé.

Cependant la Bavière. s'en est toujours prise de ses calamités à l'alliance de la France ; ce fut le prétexte qu'un ministère gagné par la cour de Vienne prit pour excuser sa défection. •

Depuis cette époque, la même cour a conservé dans le cabinet de Munich une influence prépondérante. Elle avoit ménagé le mariage de l'Empereur avec la princesse de Bavière comme un moyen de recueillir un jour le fruit de tant d'intrigues; et s'il en étoit resté des enfants, il est très-apparent que la maison palatine auroit eu bien de la peine à se mettre en possession de la Bavière.

Au défaut de ce moyen , le droit de convenance , qui paroît s'établir pour base unique du droit public, pourroit bien suffire à l'Autriche, d'accord avec la Prusse, pour s'emparer de la Bavière à la mort de l'électeur. Le principe nouveau de maintenir léquilihre aux dépens de cpii il appartiendra doit dicter cette usurpation. La puissance prussienne est à la veille d'un nouvel agrandissement, par la réversion des deux margraviats de Bareith et d'Anspach à la branche aînée de la maison de Brandebourg'. Alors, en partant du même principe, la cour de \ienne seroit

' On se scrl ici d'une expression impropre , parce cpi'elle est usitée. Ces deux Etats, qui n'en font plus qu'un, ctoient ainsi appelés parce qu'ils étoient possédés par des margraves ou puînés de Brandebourg. C'étoit proprement le Lurgraviat ou cliàtcilcnie de Nuremberg, le patrimoine de Frédéric de HohenzoUern, lorsqu'en 1417 il acbeta, de l'empereur Sigismond, l'électorat de Brandebourg. Ce burgraviat fut partagé depuis eqtre deux cadets, axcc la clause ordinaire de réversion; et, de droit, elle aura lieu a;i décès sans enfants du margrave régnant. Si le cas arrivoit du vivant du Roi de Prusse, ce seroit sa première acquisition incontestable. [A.)

obligée de balancer cet agrandissement par un autre à son profit. Il n'en seroit point d'autre plus à sa bienséance que l'acquisition de la Bavière; son droit sur ce duché seroit aussi clair que ses prétentions sur les royaumes imaginaires de Gallicie et de Lodomérie '.

La Bavière auroit donc tout à craindre à l'extinction de sa maison électorale, si la ligue copartageante subsistoit encore à cette époque ; et pourquoi ne subsisteroit-elle plus avec des moyens si faciles et des principes si commodes? Tant que les trois copartageants trouveront de quoi partager, il n'y a pas d'apparence qu'ils s'en lassent sitôt; et si, pour arrêter les progrès de ces partages, on n'emploie point d'autres armes que celles de la raison et de la justice, la Bavière est menacée de devenir province sous une domination qui ne promet pas d'être douce ^.

Mais que peut-elle opposer au projet? que pourroit-elle dans le temps opposer à l'exécution? C'est ce qu'il n'est pas aisé de prévoir. On ne doit donc pas toujours compter sur le chapitre des accidents.

Nous avons déjà observé que ce calcul vague et fautif n'est pas fait pour servir de base même à un plan momentané, moins encore à un système en grand, qui doit embrasser toute l'étendue de l'Europe.

Ce n'est pourtant qu'un pareil système militaire et politique qui peut préparer les moyens de venir à temps au secours de la Bavière, et d'en assurer la possession aux héritiers légitimes. Ce sera aussi le sujet de quelques conjectures dans la troisième section.

A partir de l'état présent, on peut dire de la Bavière que

1 C'est le nom que la cour de Vienne linnne à la Pologne qu'elle s'est appropriée. [A.)

- Joseph II voulut cn*1778 s'emparer de la Bavière après la mort de l'électeur Alaxiinilien-Joscph. Il traita avec l'électeur palatin; mais Frédéric II soutint par les armes les droits du duc de Deux-Ponts, héritier présoinplif.

CORRESPOXDAXCE SECRETE. 137

dans cette position elle est nulle pour la France, et la France avec toute sa puissance comme nulle pour la Bavière. On doit ajouter que cette nullité réciproque subsistera toujours tant que durera le nouveau système établi dans l'Empire par la ligue copartageante.

DE LA AIAISOX PAL.iTIXE *.

Il n'en est pas de même de la maison palatine à l'égard de la France. Il ne paroît pas que, jusqu'à présent, celle-ci ait eu aucun sujet de mécontentement de la branche électorale actuellement régnante. Les liens qui la tiennent attachée à la France et doivent intéresser en sa faveur cette couronne sont l'utilité réciproque et surtout le voisinage. Cette circonstance met toujours le voisin puissant à portée de soutenir, de secourir le plus foible, ou de le contenir, même de le punir, s'il osoit mépriser son appui. Tous ces motifs sont bien puissants; il en est de plus forts encore pour la branche appelée à la succession.

Le chef en est personnellement attaché au Roi par tous les sentiments qu'inspirent la bonté, l'amitié, la société de ce monarque. Il éprouve sans cesse, pour tout ce qui lui appartient, de nouvelles marques de bienfaisance: voilà pour le présent. Mais, si l'on porte ses vues dans l'avenir, on trouvera encore d'autres raisons, pour la branche de Deux-Ponts, de ménager la France, et pour celle-ci, de cultiver et à' arroser cette branche naissante.

Il n'est point de plan sans défaut, point de système sans inconvénients. Celui qui sembloit affermi pour jamais après la paix d'Aix-la-Chapelle fut en partie l'ouvrage du hasard, parce qu'il résulta du concours et du choc de plusieurs événements qui n'avoient pas été prévus ou assez combi-

1 V^oypz la notopagc 134. L'Electeur palatin était alors Charlcs-Tiiéoclore, qui mourut en 1799, n'ayant d'autre héritier que ilasirnilieii de DcuN-Ponts.

nés (l'avance. Ce système avoit donc un inconvénient qu'il n'avoit pas été- possible d'éviter.

L'équilibre dans l'Empire étoit bien établi, mais la puissance opposée à la maison d'Autriche n'étoit ni assez dépendante ni assez voisine de la France : c'est ce que nous développerons ailleurs (section III de ces conjectures), lorsqu'il sera question de former un nouveau système de puissance fédérative.

Celui qu'on avoit broché à la hâte, après la mort de Charles VI, destinoit la maison de Bavière à jouer en Allemagne le rôle qu'a rempli depuis celle de Brandebourg. Les fautes et les malheurs accumulés dans cette guerre, la mort de Charles VU, la défection de son fils, les succès du Roi de Prusse, tout concourut à renverser ce premier système, et à établir celui qui subsistoit après la paix d'Aixla-Chapelle.

La maison de Bavière sembloit d'ailleurs devoir être encore longtemps paitagée en deux branches ; et alors la réunion, peut-être si prochaine, des deux électorats ne paroissoit pas même vraisemblable.

Depuis le trailé de Fuessen, la cour de Vienne conserva, comme on l'a déjà remarqué, toute son influence sur celle de Munich; et dès lors la branche palatine, plus voisine et plus dépendante de la France, se trouva presque isolée de celle de Bavière,

Dans cette position, ces deux maisons ne faisant point (comme elles l'auroient pu et dû) came et masse commnnes , elles ne pouvoient plus remj)lir l'objet qui auroit rendu leur alliance utile et leurs intérêts précieux à la France.

Le cas arrivant de la réunion des deux éleclorats dans la branche de Deux-Ponts, il en naîtra un nouvel ordre de choses. Cette masse réunie fera un poids considérable dans la balance de l'Lmpire. La France sera toujours à portée

CORRESPOXDAXCE SKCHETE. 139

de la placer à son gré dans l'un ou Tautre des deux bassins; et si les possessions du nouvel électeur étoient attaquées en conséquence, il trouveroit dans la puissance et dans le voisinage de la France unappui redoutable qui bientôt lui en procureroit d'autres dans le corps germanique.

Mais pour cela il faut prévoir et prévenir de loin les obstacles certains qui ne larderoient pas à s'élever contre cette puissance naissante. Sa position topographique, si commode pour la tenir dans notre dépendance et |)our la secourir contre toute agression, l'a rendue suspecte d'avance ; et il est fort à craindre que la ligue copartageante n'ait déjà pris ou ne prenne incessamment des mesures pour la démembrer comme la Pologne.

D:^ la part du lloi de Prusse, au détaut des raisons, les prétextes ne manqueront pas. La succession de Berg et de Juliers lui en fournira de reste '. La cour de Vienne pourroit bien s'en passer : elle paroît s'y accoutumer; et ce ne seroit pas alors avec des raisons, des persuasions, des insinuations, par de petits moyens, des intrigues avortées et des mesures vacillantes, qu'on pourroit arrêter ce torrent d'usurpations.

La situation de la maison palatine est donc et restera toujours précaire, tant que le double pouvoir établi dans l'Empire par la ligue copartageante subsistera sur le même pied. On dit plus : la situation de la France est et sera précaire à cet égard tant que les choses resteront dans la même position, puisque sa gloire, sa sûreté, sa tranquillité, fout seroit également compromis; ou à abandonner alors la maison palatine, ou à la soutenir sans y être préparée d'avance.

1 C'est aussi une question à traiter dans la troisième section tic ces Conjectures. On croit deioir y renvoyer cette discussion, pour ne pa^ trop couper le fil de cet article. {A.)

Nous avons dit un mot de quelques puissances du second ordre dans l'Empire : la Saxe, la Bavière, la maison palatine. On y peut ajouter la maison de Brunswick, surtout le Roi d'Angleterre comme électeur de Hanovre, la Hesse et le Wurtemberg.

DE LA MAISOX DE BRUXSWICK.

Le Roi d'Angleterre électeur de Hanovre.

Les rapports et les liaisons de la maison de Brunswick avec la France avoient subsisté autrefois avec plus d'intérêt et d'intimité.

Cette maison, entrée sous Ferdinand II dans la ligue protestante, étoit écrasée sous Ferdinand IIÎ. La Suède seule n'auroit pas pu la rétablir; peut-être même ne l'auroit-elle pas voulu. Les acquisitions qu'elle se ménageoit dans le cercle de la basse Saxe ne cadroient point avec les vues d'agrandissement ou plutôt de rétablissement héréditaire de celle maison.

Ces vues lui éloienl assez naturelles. Elle avoil possédé jadis non-seulement ce cercle, mais encore ceux de la Bavière et de la haute Saxe. Déchue de sa grandeur el réduite au pays dont elle porte le nom , elle n'avoit rien à espérer de la Suède, et tout à craindre de la cour impériale. Elle se retourna du côté de la France ; el la j)rotection de celle couronne la fit rétablir en entier j)ar les traités de Weslphalie. Elle obtint de plus quelques dédommagements pécuniaires et l'alternative de l'évêché d'Osnabrug.

Depuis celle époque, jusque bien avant dans le règne de Louis XIV, elle fut comptée dans l'Empire parmi les malsons alliées, protégées, auxiliaires et subsidiaires de la France.

La révocation de l'édit de Nantes et la fermentation

CORRESPONDAXGE SECRÈTE. 141

qu'elle excita dans toute l'Europe protestante fournit à Léopold une occasion dont il profita.

Le zèle de religion, mais plus encore les subsides de l'Angleterre et de la Hollande disposèrent bienlôt tous les protestants d'Allemagne h entrer dans les vues de la Ligue (VAmisbourg. De ce nombre furent les princes de la maison de Brunswick.

La branche de Hanovre surtout eut des motifs de plus pour persister depuis dans l'alliance et la dépendance de la cour impériale.

La succession d'Angleterre lui étoit destinée, et l'Autriche la lui avoit garantie.

Outre les deux expectatives dont elle étoit comme assurée, pour augmenter et arrondir ses possessions en Allemagne ' , elle désiroit ardemment la dignité électorale. Léopold l'en avoit flattée; elle en fut enfin revêtue. Mais celle dignité ne fut pas généralement reconnue, et, dans l'Empire même, il s'éleva beaucoup d'obstacles : la cour de Vienne prit sur elle de les surmonter; et ce fut un motif de plus qui lui dévoua sans réserve la maison de Hanovre.

La branche aînée de Brunswick ne gagnoit rien à tout cela. Elle souffroit même de l'élévation d'une branche cadette qui alloit, à double titre, prendre le pas sur elle; mais, entraînée par le torrent des circonstances et par le besoin de subsides, elle suivit avec regret le parti qu'elle avoit embrassé.

Depuis celte époque, la maison de Brunswick n'a plus eu de rapports directs avec la France, que par ceux de l'Angleterre avec cette couronne.

' Celle (lu duché de Saxe-Jjauentjourg, dont elle obtint iinveslihire éventuelle, et qui a eu lieu; celle de rOo.st-I"'i-isc par un pacte de famille, mais sur laquelle a préiahi une autre expectative accordée à la maison de Brandet)ourg. (.4.)

La branche aînée, ou de Wolffenbuttel, s'étoit lassée depuis longtemps de la subordination où elle étoit réduite à l'égard de celle de Hanovre. Pour s'y soustraire enfin, elle paroissoit avoir tourné son attachement et ses es|)érances du côté de la maison de Brandebourg.

L'alliance du Roi de Prusse, en 1756, avec Vélccteur de Hanovre devint aussitôt, par les circonstances, une ligue forcée avec le Roi d'Anfjleterre.

La branche de Wolffenbuttel y fut entraînée avec lui, et le mariage du prince héréditaire a enfin rapproché et renoué cette branche avec celle de Hanovre.

Dans le cas cependant où il faudroit opter, la position lopographique sufTiroit seule pour décider le choix de la première. Ses États sont sous la main du Uoi de Prusse; et ceux de Hanovre (avec le même avantage local), loin de pouvoir garantir d'une invasion le duché de Wolffenbuttel, n'auroient aucun moyen de s'en défendre eux-mêmes.

Cette situation du Roi d'Angleterre , en sa qualité d'électeur, ne senibleroit pas propre à la rassurer sur les suites de la ligue copartageante. V esprit de 'partage pourroi l l)ien gagner du côté de la basse Saxe.

La cour de Vienne est restée mécontente de l'opposition qu'elle avoit éprouvée de la part d'un Roi-électeur, qu'elle regardoit comme sa créature; et, s'il s'agissoit A^ acquérir quelque nouvelle possession à sa portée, elle ne disputeroit pas au Roi de Prusse le droit de faire aussi, de son côlé, sur l'Elbe ou sur le Weser, quelque acquisition équivalente.

Ce monarque en auroit toujours le moyen; et, pour les prétextes, ce n'est pas une affaire : son génie fécond lui en fourniroit en abondance.

D'abord on sait qu'il a toujours eu envie de s'approcher de Hambourg ou de Bremen, aussi bien que de

CORRESPOXDAiVCE SECRÈTE. 143

Danizig, et d'étendre res côfcs sur l'Océan comme sur la Baltique.

La possession de l'Oost-Frise et les vastes projets qu'elle avoit enfantés pour le commerce d'Embden avoient mis le Roi de Prusse en goût A' acquisitions maritimes. CeWe des duchés de Bremen, de Werden, le rendoit le maitre des embouchures du VVeser et de l'Elbe. Hambourg alors et Bremen seroient à sa discrétion.

On pourroil y ajouter le comté d'Oldenbourg, par quelque arrangement avec le Danemark et la Russie. La cour de Copenhague l'a offert plus d'une fois à celle de Pétersbourg en équivalent du Sleswig.

Alors le Roi de Prusse formeroit sur l'Océan une lisière de côtes, depuis l'Elbe et le Weser jusqu'en Oost-Frise.

Il ne s'agiroit, pour cela, que de.se mettre au lieu et place du Roi de Danemark, pour racheter par force, du Roi d'Angleterre, les duchés de Bremen et de Werden, que George I" avoit atrocement acquis de la dépouille de Charles XII. (Pour quatre cent mille écus de Danemark, à 41iv. 10 s., en tout 1,800,000 liv.)

Rien de plus facile si, toujours d'accord avec la Russie (en lui procurant des avantages réciproques) , le Roi de Prusse eraployoit pour cela, auprès du Danemark, la cour de Pétersbourg; il en obtiendroit la cession d'un droit qui n'existe point, et que d'ailleurs cette médiocre puissance n'est pas en état d'exercer.

Dans ces circonslances, on ne conçoit pas trop quel peut élre le plan du Roi-éleclcur, ou de son ministère hanovrien, pour conserver l'intégrité de ses possessions en Alleniagne.

Si on l'avoil vu faire quelques démarches à ce sujet, ou se prêtera celles qui peut-être lui ont été proposées, on croiroit qu'il s'est occupé à tracer au moins ce plan défeu-

IW LOUIS XV.

sif : raais il ne paroît pas que cette alarme (si on l'a prise) ait produit l'effet qu'on en pouvoit attendre. C'étoit de rapprocher de nous la cour de Londres, par l'intérêt de Hanovre. Il avoit produit cet effet à diverses époques, sous George I", et forcé quelquefois les inclinations de George II '.

Mais les motifs qui dirigeoient la conduite de ces deux princes allemands n'existent plus pour George III. Purement Anglois, il a été élevé dans l'indifférence, et peutêtre dans l'aversion nationale, pour ce qu'on appelle en anglois continental connections, ou les intérêts du continent. L'intérêt de Hanovre avoit toujours été le vrai principe de ces connexions, de ces liaisons (si coûteuses pour l'Angleterre) avec les puissances du continent.

On ne peut point aimer ce qu'on ne connoît pas. L'orgueil des Anglois et leurs préventions contre tout ce qui n'est point l'Angleterre avoient encore exagéré à ce jeune prince la stérilité, la misère apparente des bruyères de Hanovre, mises en opposition avec les riches plaines de l'Angleterre. Il faut bien qu'on lui ait donné de ce pays les idées les plus rebutantes, puisqu'il n'a jamais eu la curiosité si naturelle d'aller une fois voir son héritage. Peut-être aussi ses ministres mêmes ont craint qu'il ne s'accoutumât à être le maître; et ce n'étoit qu'à Herren-Hausen qu'il auroit pu en prendre l'habitude.

Ces préjugés d'enfance peuvent bien le laisser dans l'indifférence sur le sort d'un peu|)le qu'il n'a jamais vu; mais X esprit de propriété, réveillé sans doute par le minis-

1 La quadruple alliance en 1718, le traité de Hanovre en 1726, celui de Séville en 1729, enfin la convention de 1741. George II voyoit alors ses Ktats menacés par le Roi de Prusse et par notre armée (V obserration en Westphalie. Quclcpie répugnance qu'il eût à se prêter aux vues de la France pour l'élection de Charles VII , il fut forcé de consentir à la suspension du suffrage de Bohème , et de donner le sien à l'Electeur de Bavière. {.^.)

CORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 145

tère lianovrieD , l'aiiroit alarmé sur la possession, s'il n'avoit été rassuré par quelques motifs apparents.

Ils ne pouvoient avoir d'autres fondements que l'union intime des trois puissances copartageantes. Le ministère anglois aura donc représenté, de son côté, à George III, que la Russie étoit trop intéressée à conserver son amitié pour souffrir qu'aucun de ses alliés osât toucher à ses possessions électorales. Ce même ministère en aura obtenu les assurances les plus formelles de la cour de Pétersbourg ; et celle-ci se sera chargée de lui en procurer de pareilles de la part des deux autres copartarjeants. Il est même très-apparent que toutes ces déclarations auront déjà été délivrées en forme à la cour de Londres.

Il n'y auroit peut-être pas, dans ces actes publics ou secrets, de quoi rassurer un ministère moins fier ou moins indifférent sur cet objet. Le Roi de Prusse forme encore aujourd'hui des prétentions d'argent à la charge de l'Angleterre; et, quoi qu'il puisse avoir promis ou déclaré, il auroit toujours son recours sur son débiteur en Allemagne, dès qu'il trouveroit l'occasion de pouvoir l'exercer. Cette occasion pourroit naître d'un changement dans le système de la Russie à l'égard de l'Angleterre; et ce changement peut arriver par des événements fort naturels' .

Alors ilfaudroit bien, parhonneur, quel'Angleterre soutînt son roi, dépouillé pour elle de ses Etats d'Allemagne; et, malgré toute sa répugnance à s'engager dans le continent, elle seroit forcée d'y faire la guerre avec désavantage.

Mais ce ne seroit pas pour la France l'effet le plus à

' Comme, par exemple, l'aiénement du grand-duc au trône. Ce prince, bientôt marié avec une belle-sœur du prince royal de Prusse, pourroit être un jour entraîné plus avant encore que sa mère dans les intérêts de la coi;r de Berlin. (.4.)

craindre de la ligue coparfageanle; au contraire, il en résuiteroit de nouvelles combinaisons; et ce résultat pourroît amener aussi un nouvel ordre de choses, dans lequel la France trouveroit alors plus d'un moyen de reprendre sa place. Ce sera le sujet de quelques conjectures dans la suite de cet ouvrage.

Concluons à présent que la maison de Brunswick et le Roi d'Angleterre, en sa qualité d'électeur de Hanovre, sont également détachés, isolés de la France;

Que le dernier n'a plus, à l'égard de cette couronne, les mêmes motifs propres et personnels qui en avoient rapproché ses deux prédécesseurs , et que les motifs politiques ne peuvent nous le ramener que par des circonstances forcées;

Que pour en profiter, si le cas arrivoit, il faudroit du moins y être préparé ; et qu'enfin cette préparation ne peut résulter que d'un nouveau système militaire et politique.

DE LA HESSK.

On ne remontera point ici jusqu'à l'origine des liaisons de la maison de Hesse avec la France : elles avoient commencé sous François I", et continué sous son successeur.

liCS guerres de religion les avoient formées; elles les rompirent et les renouèrent. Dans celle de trente ans, la fameuse landgravine de Cassel, Amélie de Hanau, se trouva réunie avec la France. Elle obtint par sa protection, dans les traités de Westphalie, le rétablissement en entier de sa maison , des agrandissements de territoire * et des sommes considérables à litre d'indemnité.

Le mêmc'zèle de religion , après la révocation de l'édit

• La sécularisation ù son profit do l'abbayo Av. Hirsfold et ilo plusieurs aiitros grands bénéfices en souveraineté. (.1.)

de Nantes, les mêmes intrigues de Léopold et les mêmes motifs d'ambition particulière qui avoient détaché de la France la maison de Brunswick , produisirent le même effet sur celle de Hesse.

Le même désir de la dignité électorale qui avoit animé autrefois la première et qui l'aioit assujettie à la cour de Vienne domina depuis la seconde et la retint longtemps dans la même dépendance.

La couronne de Suède, mise sur la tête du landgrave Frédéric, n'avoit point passé aux princes collatéraux. Il leur paroissoit dur de rester dans un ordre subalterne et de voir au-dessus d'eux tant de nouveaux rois ' qui s'étoient élevés dans le sein de l'Empire.

Au défaut d'une couronne, le bonnet électoral auroil dédommagé l'ambition des landgraves : ils avoient amassé pour cela des trésors immenses ; et si Charles VU eût vécu plus longtemps ou régné plus tranquille, la maison de Hesse alloit obtenir de la maison de Bavière ce que lui avoit fait attendre si longtemps colle d'Autriche.

L'élection de François I" ramena aussitôt le landgrave Guillaume à son premier attachement; et sans la guerre qui survint en 1756, il auroit enfin recueilli le fruit d'une si longue attente. Entraîné alors par le torrent des affaires dans la ligue opposée aux vues de la cour de Vienne, il s'en attira le ressentiment. La France exerça sur lui les vengeances de l'Autriche : il mourut fugitif et dépouillé de ses Etats.

Son fils, le landgrave régnant, n'a point perdu de vue l'objet favori d'une ambition héréditaire. Il a paru longtemps rester attaché malgré lui an Roi de Prusse , et ménager toujours en même temps la cour de Vienne : mais

1 D'Angleterre, de Pologne, de Prusse, de Sut de, et le duc de Holstcin, appelé à la succession du trône de Russie, (A.)

l'union de ces deux puissances sembleroit lui promettre enfin par leur concours le succès désiré.

Il est cependant fort à craindre pour le landgrave que ces deux cours ne se pressent pas de le satisfaire.

Devenu catholique, il en est resté en froideur avec toute sa famille, ainsi qu'avec les cours de Londres et de Copenhague, auxquelles il tient de plus près par les liens du sang. Il en est résulté un manque d'harmonie dans les démarches de sa famille et de ses proches qui doit au moins servir de prétexte pour en retarder l'effet.

D'ailleurs en différant toujours de lui accorder la fîivcur désirée, on est d'autant plus sur de le tenir désormais dans une dépendance égale des puissances dominantes.

Enfin la création d'un dixième électorat seroit susceptible de quelques inconvénients, et l'on aura toujours l'excuse d'attendre que ceux de Bavière et Palatin n'en fassent plus qu'un. « Alors on pourroit contenter la mai- 5) son de Hesse : on n'augmenteroit point le nombre des i> électeurs. Il restcroit impair; et 1 Empire ne seroit 55 point exposé tôt ou tard à une scission. «

Tel est vraisemblablement le système des deux puissances réunies. La France n'a point assez de raisons de compter sur le landgrave régnant ni sur sa famille pour avancer par des intrigues ou des sollicitations le moment désiré. Elle auroit bien mal pris le sien si , par l'envoi d'un ministre auprès de ce prince, elle s'étoit flattée de lui faire valoir son appui et son influence soit à la cour de Vienne, soit dans le corps germanique. Si même à cet égard elle avoit pu lui faire illusion, on ne conçoit pas quel parti elle prétendroit en tirer.

Ce prince, on le répète, est presque abandonné, isolé de l'Empire et de sa famille. 11 n'a ni crédit, ni considération : son goût seroit d'avoir sur pied un grand nombre

CORHESPOiNDANCK SECRETE. 149

de troupes, et son calcul de les faire soudoyer par quelque grande puissance. Si la France étoit d'humeur à en faire les frais, il recevroit l'argent, il promettroit les troupes, et au besoin il les fourniroit, s'il pouvoit ou s'il vouloit; car, en supposant de sa part un peu de mauvaise foi, il lui seroit facile de s'en dispenser. Au moment de l'exécution ces mêmes troupes pourroient bien devenir tout d'un coup prisonnières du Roi de Prusse , comme à la rupture de la convention de Closter-Seven, et servir contre nous dans les armées copartageantes.

Quelle est donc l'utilité dont la Hesse aujourd'hui pourroit être à la France?

Quel avantage pourroit-elle recueillir de son alliance, à moins que ce ne fût pour la tromper? Aucun.

Si la France éloit en mesure avec tous les Etats et princes du Rhin et des cercles antérieurs; si elle bordoit ce fleuve avec une armée et qu'elle en eût une autre assez avancée entre le Rhin et la Moselle, l'accession de la Hesse à son parti ne seroit point à mépriser et pourroit donner du poids à ses opérations politiques ou militaires. Mais dans l'élat présent que lui fait un landgrave de jjIus ou de moins? Elle ne pourroit ni le secourir à temps s'il se sacrifioit pour elle , ni le punir s'il lui manquoit.

Résumons donc et disons que la Hesse est pour la France dans le même cas que les autres Etats de l'Empire au delà du Rhin , c'est-à-dire contenue et subjuguée par les deux puissances prépondérantes et hors d'état de la servir quand elle en auroit la volonté. Ajoutons qu'aussi, dans l'état présent, elle est encore moins dans le cas de la craindre.

fâû-r LOUIS XV.

LU UURTEIIBKRG.

Celte puissance subalterne n'a joué qu'un rôle court et peu. brillant dans les affaires de l'Empire.

Elle n'auroit même pas pu s'en charger sans des subsides extraordinaires. Les suites nécessaires d'une administration détestable, depuis cinquante ans, lui avoienl fait perdre tout le fruit qu'elle auroit pu recueillir de ses avantages naturels.

Sa proximité de la France et les enclaves que la maison de Wurtemberg possède dans sa domination la tiennent à plusieurs égards dans la dépendance de cette couronne '. La France pourroit donc tirer en temps et lieu quelque avantage de son alliance. Le duc de Wurtemberg est, après l'élecleur palatin , le prince de l'Empire le plus considérable de ceux à qui la France peut toujours ou donner la main; s'il lui reste attaché, ou présenter la certitude d'un: châtiment prompt s'il l'abandonnoit.

Mais, dans l'état où il s'est réduit, il est nul pour la France, et la France n'a aucun motif de ne l'être pas pour lui. Il faut donc le compter pour rien dans les affaires de l'Empire relativement à la France.

RKCAPITULATIO.V DK l'aRTICLE VIII.

D'après cet exposé de la situation actuelle du corps germanique et des principaux Etats dont il est composé, concluons :

1° Que la France depuis 175G n'a point fait dans l'Em-

1 Le comté (te Monlbeliard l'iait passé par maria;jc en 139G dans la maison de W iirtcnibcry : à partir de IGol il fut possédé par la brandie ducale, et plusieurs ducs établirent leur résidence à Alontbeliard. Cette principauté fut réunie à la France en 1792. Les ducs de Wurtemberg avaient aussi quelques seigneuries en .'llsacc.

CORRESPOXDAXCE SECRETE. i51

pire un pas qui ne tendît à y affoiblir sou influence aussi naturelle que légitime ;

2° Que, par sa négligence, sou inaction, sa subordination aux vues, aux désirs de la cour de Vienne, elle a laissé suspendre dans l'Empire l'exercice de tous ses droits de garantie, de protection et d'arbitrage;

3" Que dans l'état présent, c'est-à-dire depuis la ligue copartageanie , il lui seroit très-difficile, pour ne pas dire impossible, de reprendre l'exercice de ces droits si précieux pour elle, si embarrassants pour la cour de Vienne et si utiles au corps germanique ;

4" Que par conséquent il n'existe plus de l'Empire à la France le recours du jjlusfoible,, ni de la France à FEmpire le secours du plus fort, ni le concours de tous les deux, ce qui forme le lien de la. puissance Jedérative ;

5° Que relativement à l'Empire la France a donc perdu cette branche essentielle de sa puissance, d'où étoient dérivés eu grande partie son crédit, sa considération, sa dignité, sa prééminence;

6° Qu'enfin , pour se mettre en état de recouvrer ces avantages si glorieux, si solides (même pour conserver et affermir la paix avec l'Empire et sa propre tranquillité), il ne faut pas moins que de grandes vues et des moyens^ proportionnés, mais surtout préparés et combinés de loin; une refonte générale du système actuel, tant politique que militaire. '

A regard du choix des moyens à prendre , des ressources à mettre à profit et de la méthode à suivre dans l'exécution de celte refonte, c'est ce qu'on traitera dans la troisième section.

Reprenons à présent le fil de celle-ci, en suivant sur la carte de l'Europe la route que nous y avons tracée.

IX. De la Hollande ou des Ktats généraux des Provinces -Unies.

Il faul se rappeler ici ce qui a déjà été dit de la Hollande ', à l'occasion des nouvelles acquisitions du Roi do Prusse sur la Baltique-.

Ce fut toujours par son intérêt maritime et commercial que cette république eut des rapports directs avec les puissances du Nord, et souvent la plus grande influence dans cette partie de l'Europe.

Elle en faisoit alors presque tout le commerce, et celui-ci étoit la base et l'aliment de sa puissance maritime et la source de ses richesses. Elle tiroit, elle tire encore du Nord les matières premières de sa navigation dans les quatre parties du monde.

Ce même intérêt l'a |)lus d'une fois engagée, comme garante, ou auxiliaire, ou médiatrice armée dans des guerres du Nord, dont elle s'est toujours tirée avec honneur et avec le seul avantage qu'elle désiroit: c'étoit de maintenir l'équilibre et une indépendance réciproque entre ces puissances septentrionales.

C'étoit aussi le moyen le plus sûr comme le plus honorable de conserver, avec son crédit et sa considération, un ascendant utile dans les affaires du Nord.

Delà dérivoit pour la république la liberté la plus entière et la plus favorisée dans le commerce de toutes les mers voisines du pôle, depuis Archangel jusqu'au fond du golfe de Finlande.

D'après ce principe sage et ferme, la Hollande sauva le

' On se conforme ici à !'usa<;e établi de dési<jncr par le nom seul de la Hollande les Etats généraux des Provinces- Unies. Celte expression impropre a prévalu, parce qu'elle est plus courte, comme celle de Y Angleterre pour désigner les trois royaumes de la Grande-Bretagne. (A.)

■2 Plus haut, t. II, p. 7.

CORRESPOXDA.VGE SECRETE. iô?,

Danemark aux abois, sous Frédéric III , et réprima l'ambilion turbulente de Charles - Gustave. Cette diversion maritime releva la Pologne prête à succomber, garantit Dantzijr du même sort qu'il éprouve aujourd'hui, et amena les circonstances qui nécessitèrent \iipai.r d'Oliva.

Lorsque ensuite le Danemark voulut attaquer la Suède et la maison de Holstein-Gottorp, la Hollande sut arrêter par les mêmes moyens l'esprit d'usurpation, et rétablir Téquilibre du Xord parle traité de Travendahl.

Mais c'étoient alors les beaux jours de la république. Détournée depuis par la guerre de Succession du seul et véritable objet de sa politique, elle perdit peu à peu toute son influence dans le Nord, et n'en acquit j)oint du tout dans le midi de l'Europe.

Ce fut le fruit et des intrigues de la maison d'Autriche, qui, alors ennemie et rivale de la France, vouloit l'écraser, et de l'adresse des Anglois, qui voyoient à regret la Hollande leur disputer encore l'empire des mers.

La cour de Vienne réussit à diriger tous les efforts de la république contre la France seule, en persuadant à deux bourgeois' qu'ils étoient les arbitres et les dislribuleurs des couronnes, les vengeurs de l'Empire, les libérateurs de l'Europe ; et sans un concours imprévu d'événements fortuits, cette chimère d'orgueil alloit se réaliser. La France se voyoit réduite, d'un côté, sur le ])ied de la paix des Pyrénées; de l'autre, on lui laissoit à peine ce qu'elle avoit acquis par les traités de Westphalie; elle ne l'auroit pas conservé longtemps. L'Espagne, arrachée à Philippe l , alloit réunir sur la tête de Charles VI toutes les couronnes de Charles-Quint; ces prétendus libérateurs forgeoient des

' Le pensionnaire Heinsiiis et le greffier Fagcl; le premier surtout, homme très-mc;liocre, avoit beaucoup de vanité et d'animosité contre la France; Marlborough et le prince Eugène lui tournèrent la tête. [A.)

fers à l'Europe entière; ils ne réussirent qu'à écraser de dettes cette superbe république. Elle paya bien cher le traité de barrière de 1709; elle fut à son tour payée d'ingratitude par la cour de Vienne, et réduite à celui de 1715, que cette cour a depuis foulé aux pieds.

L'Angleterre en se chargeant des deux tiers des dépenses de mer et rejetant sur la Hollande la même proportion de celles de terre, parvint à diminuer d'autant les forces maritimes de cette république, pendant qu'elle augmenloit les siennes en raison réciproque; et, depuis cette époque, sa décadence d'un côté, l'accroissement de l'autre, ont passé de beaucoup les bornes de cette première progression. Les flottes hollandoises ont disparu ; les Tromp , les Ruyter, les Everssen ne se sont pas reproduits, et l'Angleterre seule a couvert de ses escadres toutes les mers connues : elle en cherche encore de nouvelles pour y établir sa domination.

Ainsi, de tous côtés, la Hollande perdit alors la plus grande partie de sa puissance et de sa considération; l'une et l'autre, depuis, sont toujours allées en déclinant. Celte république, autrefois le foyer des guerres, le centre des négociations, attend désormais en tremblant son sort de celui de l'Europe; sa sûreté, son existence dépendent à l'avenir du choc ou du concours des grandes puissances, parmi lesquelles on a cessé de la compter; et le confjrès 2ierpétuel des ministres étrangers, qui, du village delà Haye, ébranloit et pacifioit l'Europe, n'est plus aujourd'hui qu'une assemblée de nouvellistes.

Tel est et sera toujours le sort d'un Etat quelconque qui, naéconnoissant les vrais principes de sa grandeur, de sapuissancc, se laissera entraîner à des intérêts, à des systèmes qui leur seroicnt ou étrangers ou même diamétralement opposés. Il auroit travaillé, il se seroit épuisé pour élever

COIIRESPOXDAXCE SECRIiTE. 155

sur ses propres ruines l'édifice d'une aulre puissance. Il croiroit, comme la Hollande, se refaire, se rétablir par rinaclion, par Tinertie, par la réduction de ses forces de terre et de mer, par une fausse économie, qui suspendroit l'usage de tous ses moyens, et feroit même soupçonner qu'il ne lui en reste plus.

Que résulleroit-il de ce repos trompeur et presque léthargique? Un réveil douloureux et peut-être funeste. La puissance même que cet Etat auroit élevée à ses propres dépens en agiroit avec lui comme la cour de Vienne ne larda point de le faire avec la Hollande, dès qu'elle cessa de la ci'aindre ou d'en avoir besoin. Il auroit compté sur la reconnoissance, sur l'appui de cette ])uissance voisine et alliée, et dont il se seroit flatté de s'être fait une barrière; il en éprouveroit la même ingratitude: écarté une fois de son système politique , il ne pourroit plus le reprendre que par des efforts pénibles et coûteux, pour créer de nouveau un système militaire et maritime. Il eu seroit détourné, comme la Hollande, par la crainte d'une dépense qui lui paroîtroit toujours au-dessus de ses moyens, et dont l'éclat pourroit attirer plutôt sur lui l'orage dont il seroit menacé. Une le verroit que dans une perspective fort éloignée; il uourriroit l'espoir de le conjurer par des mesures foibles qu'il appelieroit pacifiques; il perdroit |)ar degrés ses alliances, son influence, son crédit, sa considération, sa dignité même et sa prééminence, comme la Hollande. Aussi d'actif, de prépondérant qu'il auroit été dans les affaires de l'Europe, il y deviendroit purement passif, ou ne rentreroit dans la sphère d'activité qu'entraîné, malgré lui, par le choc des autres puissances et la rapidité de leur attraction. En suivant le torrent, il u'auroit rien à espérer; en y résistant, il auroit tout à craindre.

La Hollande l'a éprouvé. Telle est aujourd'hui sa situalion ; telle on l'a toujours vue depuis la paix d'Ulrechl. C'est ainsi qu'elle fut obligée d'entrer, malgré elle, dans la quadruple alliance en 1718, dans la guerre de 1741; et que, pendant celle de 1756, elle a toujours tremblé d'y cire entraînée d'un côté ou de l'autre. Si, par les bénéfices de la navigation et du commerce, elle a recueilli quelque fruit de sa neutralité, combien n'a-t-elle pas souffert d'avanies et de déprédations de la part des Anglois, essuyé de menaces, d'affronts, de violations de territoire de la part des alliés! Et cependant la France lui reprochoit hautement, etavec raison, sa partialité pour les uns et les autres.

En effet , le gouvernement connivoit avec eux pai* crainte, et la cour slathoudérienne les favorisoit par inclination.

Qu'en est-il résulté, après la paix, pour la république? le mépris des puissances engagées dans la guerre, le ressentiment des unes, l'audace des autres à former sur elle des prétentions, à les annoncer avec hauteur, et l'indifférence de tout le re«te.

C'est encore ici qu'il faut raj)pelcr l'endroit déjà cité de CCS conjectures. On y avoit indiqué ce qu'on vient de développer et ce qui en est résulté pour la Hollande : c'est qu'elle a peur de tout, souffre tout, se plaint de tout et ne se garantit de rien. On avoit annoncé aussi qu'en parlant de ce gouvernement , vicieux dans son principe , et vicié dans ses conséquences , on discuteroit la seule sorte d'intérêt qu'il peut prendre aujourd'hui aux affaires du Nord; et l'on a promis de dire pourquoi la Hollande seroit et devroitêtre quelquefois plaignante, mais toujours passive dans les différends qui peuvent résulter des nouvelles propriétés que le Roi de Prusse s'est acquises sur la Baltique.

CORRESPOXDAXCE SECRETE. 157

Le gouvernement de Hollande éloit, en effet, vicieux dans son principe , par les inconvénients de l'union et de l'égalité parfaite entre sept provinces, toutes souveraines, mais inégales en puissance. Les intérêls particuliers de chacune sont même souvent en opposition entre elles, ou avec l'intérêt général de la république. Enfin leur consentement unanime est également requis dans toutes les résolutions de l'Etat ; ce qui est en partie équivalent au Uherum veto de l'anarchie polonoise.

C'éloit donc une union sans lien, si les circonstances n'en avoient formé un, dès l'origine de la république, par le crédit et l'influence d'un gouverneur révolté, qui devint, disoit-on, le serviteur du peuple^ après avoir été celui du prince ' ; mais ce serviteur alloit être le maître, lorsque Guillaume I" fut assassiné. Trois provinces l'avoient déjà nommé leur souverain; il n'auroit pas tardé à soumettre les autres.

Si ses successeurs se sont contentés d'un titre plus modeste, ils ont réellement acquis un plus grand pouvoir dans la république que n'en ont quelques rois dans les monarchies mixtes ou limitées ', et c'est ce pouvoir même

^ C'est sous ce point de vue que quelques républicains fanatiques ou visionnaires se plaisent encore à considérer le stathouder : il n'étoit, en clf'ct, membre de la souveraineté qu'en Zélande, comme marquis deTerveccr et de Flessingue , et, en cette qualité, premier et settl noble de la province, où il représentoit un ordre entier de l'Etat; mais depuis le rétablissement du statlioudérat , en 1747, il jouit en Hollande de la même prérogative, ayant été reconnu membre et chef du corps des nobles de cette province prépondérante, ce qui lui a donné droit de suffrage et de présidence dans ce corps et dans celui des committeer de Raaden , ou commissaires députes. Lorsque les Etats de Hollande ne sont point actuellement assemblés, ces commissaires, toujours séants à la Haye, y exercent, par intérim, la souveraineté de la province. Le prince stathouder n'est donc plus un simple gouverneur ou officier de l'Etat; mais il fait partie intégrante et principale de l'Etat même. (-).)

- M. le baron Huybert de Gruyniugen l'a prouvé dans son Parallèle du

qui a vicié dans ses conséquences un gouvernement déjà vicieux dans ses principes.

La raison en est simple : le besoin d'un chef, d'un lien de l'union, toujours allégué en faveur du stathoudérat, a fait regarder le rétablissement et l'agrandissement de celte dignité comme un correctif au vice original de la constitution ; mais de ce correctif il est résulté un autre vice plus dangereux encore, c'est rétablissement de deux pouvoirs séparés et opposés au fond, quoique liés et conciliés dans la forme. Ce lien de l'union est toujours un obstacle à son activité, lorsque les intérêts ou les inclinations de la cour statlioudérienne se trouvent en opposition avec les intérêts ou les vues de l'Etat, et surtout de la province de Hollande. Nous chercherons bientôt ce qu'il en doit résulter relativement aux affaires du Xord; mais commençons par apprécier le degré d'intérêt que la république doit prendre à cette crise de l'Europe.

On sait, nous l'avons déjà dit, combien le commerce du Nord a toujours été précieux pour la Hollande. Outre les munitions et les marchandises navales , elle en tire surtout l'immense quantité de grains dont elle a établi chez elle la commission et l'entrepôt. C'est ainsi qu'ui^ petit pays stérile et marécageux est devenu le grenier de l'Europe. C'est l'aliment de sa navigation, la pépinière de ses matelots ; enfin , après la décadence de sa marine militaire, c'est le soutien principal de sa marine marchande.

L'exportation des grains qu'elle tire du Nord se faisoit surtout par les deux ports de Dantzig et de Riga. Là viennent aboutir ceux de Pologne, de Livonic et d'une partie de la Russie.

pouvoir (l'un roi d'Aiiglctorre avec celui d'un sfatlioudcr des Provinces- Unies. [A.)

CORRESPOXDAXCE SECRETE. 159

Le port de Riga est souvent fermé pour cette branche d'exportation. L'esprit de monopole, dirigé autrefois en Piussie au profit des particuliers, est tourné aujourd'hui au bénéfice de la couronne; et on ne tire phis guère de blé de Livonie que pardes concessions particulières, soit pour un gouvernement étranger, et c'est le cas avec la Suède, soit pour des négociants anglois ou autres, qui en payent la permission aux finances de l'Impératrice.

Danizig étoit le seul port où cette exportation fût en tout temps libre et illimitée. L'importation de toutes les autres denrées et marchandises de l'univers y étoit également permise, et les Hollandois, par ]eur commerce d'économie, recueilloient la pkis grosse part du bénéfice immense de cette importation. Elle se répandoit dans toute la Pologne et la Lithuanie. Le solde des objets importés faisoit, avec le prix des grains et des autres objets exportés, une balance sûre, toujours à l'avantage du commerce de la Hollande.

Tel étoit encore son état florissant pour le commerce, lorsque le partage de la Pologne est venu changer tout d'un coup la face du Xoid, écraser Dantzig, gêner, asservir le commerce de l'étranger avec la Pologne, et le menacer d'une destruction totale.

Les prétenlions du Ptoi de Prusse sur le port de Dantzig, les droits exorbitants qu'il exige en conséquence, ceux qu'il se réserve la liberlé d'imposer sur le cours entier de la basse Vistuie, ses menaces tantôt d'en changer l'embouchure, tantôt d'en détourner le cours ou d'en rejeter le débouché dans l'Oder par des canaux projetés et déjà commencés; les monopoles établis en même temps dans les deux Prusses, des sels, de la cire et de plusieurs autres productions de la Pologne, annoncent des projets avides et peut-être précipités, mal combinés pour les finances

mêmes de ce monarque, mais toujours destructifs pour le commerce des étrangers, et surtout des Hollandois, dans une partie aussi considérable de la Baltique.

Les Anglois, sans doute, auront beaucoup moins à craindre pour le leur; et leur sécurité, leur tranquillité à cet égard semblent l'annoncer. Au milieu de l'agitation et de la consternation générale, les liaisons intimes de la cour de Londres avec celle de Pétersbourg, les bons offices qu'elle est en droit d'attendre auprès du Roi de Prusse, les raisons secrètes que ce monarque peut avoir, dans ses projets profonds et ténébreux, de ménager encore l'Angleterre, tout peut et doit faire espérer au pavillon anglois {(es exceptions à la règkj, des distinctions et des faveurs particulières; mais surtout la terreur qu'inspire l'Angleterre répond à son commerce d'une prospérité constante, du moins lant qu'on ne prendra point en Europe d'autres mesures pour arrêter les progrès de son despotisme maritime.

Autrefois la même terreur s'étoit répandue dans les quatre parties du monde au seul nom de la Hollande, lorsqu'elle parlageoit avec l'Angleterre l'empire des mers : mais aujourd'hui cette puissance ne peut plus être aj)j)elée maritime qu'à raison de sa position topograpliique et de la multitude de ses navires marchands; ce qui lui est resté de marine militaire suffit à peine ])Our contenir les barbaresques, et ils la respectent si peu, que ses armes ont toujours besoin d'être secondées par des présents. La France, toute déchue qu'elle est à cet égard, l'Espagne, la Russie, le Danemark, peut-être la Suède même, sont aujourd'hui plus redoutables sur mer comme sur terre.

Loin donc d'inspirer la terreur, c'est la Hollande qui l'éprouve, et c'est surtout le Roi de Prusse qui la tient sans relâche affeclée de ce sentiment. Par le voisinage de

ce monarque en Osl-Frise et sur le bas Rhin , la République est pour ainsi dire bloquée; et son état de guerre est si disproportionné au nombre de ses places, à l'étendue de sa barrière et à la longueur de ses frontières, qu'elle tremble toujours de se voir prise au dépourvu dans quelque point de celte circonférence.

Mais des trois puissances qu'elle craint le plus, la France, l'Autriche et le Roi de Prusse, la première n'inspire plus cette frayeur que par une suite du préjugé et de l'habitude ; la seconde paroît contente de fouler aux pieds impunément le traité de Barrière, et de ne rien payer de tout ce qu'elle doit à la Hollande : du moins jusqu'à préserti elle ne lui demande rien; la troisième, au contraire, lui demande sans cesse, et forme à sa charge des prétentions toujours renaissantes.

En effet, le Roi de Prusse ne se contente pas de réclamer de son chef des droits réels ou fabuleux; il protège, il exerce, il sollicite toutes sortes de prétentions particulières et individuelles, à la charge, soit de la République, soit de la Compagnie des Indes, soit des sujets hollandois. Il traite, il transige, il achète même des procès des particuliers. Enfin il n'est aucun moyen de tourmenter l'Etat ou les sujets, et d'en tirer de l'argent, qu'il ne mette en œuvre avec une activité infatigable.

Dans celte position, on voit déjà combien il seroit difficile d'exciter la Hollande à prendre un parti vigoureux relativement aux affaires du Nord; on peut même ajouter que des démarches à cet effet seroient pour le moins imprudentes. Les prérogatives du prince stalhouder et l'influence qu'il a, de droit et de fait, dans toutes les délibérations de l'Etat, ne permctlroient point qu'aucune de ces démarches fût un secret pour lui, ni qu'elle réussît sans son aveu. C'est ici qu'il faut revenir à ce qui a été 11. u

dit plus haut des inconiénients du stathoudéral, dans tous les cas où les intérêts, les inclinations de la cour stalhoudérienne se trouvent en opposition avec les intérêts ou les vues de l'Etat, et surtout de la province de Hollande.

Dans tous ces cas possibles, celui dont il s'agit est le plus critique et le plus embarrassant pour cette province; c'est dans son sein, c'est dans ses ports, dans ses magasins, qu'est l'entrepôt du commerce du Nord et surtout de celui des grains qu'elle tiroit de la Pologne; elle est donc la plus intéressée, et à peu près la seule, aux événements qui menacent et qui affectent déjà cette branche de commerce.

Mais, quoique la Hollande soit toujours la partie prépondérante de l'Union ', son influence dans les délibérations est plus négative que positive, c'est-à-dire qu'elle est toujours assurée d'empêcher ce qu'elle rejette, mais non pas d'entraîner les autres provinces dans ce qu'elle pro- ])Ose.

C'est ainsi que le lien de l'union devient trop souvent un obstacle au bien de l'Etat, lorsque la cour slathoudérienne adopte des principes ou des intérêts différents de ceux de la Hollande; alors ce lien se relâche à volonté, et l'opposition du stathouder, ou même son indifférence, sa neutralité apparente, rompt en effet l'union, en laissant subsister ou même en fomentant la division entre les provinces^. C'est ce qui ne manqueroit pas d'arriver, si

1 Elle conlribue, comme on sait, à peu près de moitié dans le total des charges publiques; et cette proportion étant le résultat et la représentation de sa puissance réelle, lui donne sur cliacnne des autres provinces un avantage calculé. (A.)

- Rien n'est plus facile et ne semble plus naturel; car toutes les puissances ont entre elles des intérêts à démêler, et des différends dont quelques-uns sont interminables. Par exemple, la Zélande, qui après la Hollande prendroit le plus vif intérêt au commerce du Nord et surtout à la traite des grains,

la Hollande proposoit, dans l'assemblée des Etats-Généraux, de prendre des mesures vigoureuses contre les vexations et les monopoles du Roi de Prusse; elle seroit vraisemblablement seule de son avis. Les provinces de terre insisteroient à l'ordinaire sur une augmentation de troupes, et n'offriroient de consentir qu'à cette condition aune augmentation de vaisseaux; l'objet de la dépense tout à la fois d'une flotte et d'une armée ne manqueroit pas d'effrayer, et les cboses en rcsteroient aussi à l'ordinaire toujours sur le même pied.

D'ailleurs, les intérêts et les inclinations de la cour stathoudérienne sont ici manifestement contraires aux vues, aux intérêts de l'État et de la Hollande en particulier; mais cette province, quoique bien persuadée qu'on la sacrifie, n'a plus de moyens de se dérober au sacrifice.

Il lui restoit encore quelques membres dont les principes honnêtes, le caractère ferme, l'expérience et la réputation balancoient quelquefois l'influence du parti de la cour. Ils avoient vu et prévu le rétablissement du stathoudérat : ils n'avoient pu Fempêcher; mais ils lenoient toujours à l'ancien gouvernement, et le nouveau étoil forcé de les ménager. La ville d'Amsterdam s'étoit ralliée à ce parti; on pouvoit l'appeler celui de \i\ République ; il avoit

est absolument aliénée de celte province par les suites de l'affaire à'hsequeho : c'est une colonie dans le continent de l'Amérique méridionale, dont la Zélande s'étoit arrogé le monopole depuis son établissement. Après des discussions et des altercations qui ont duré plus d'un siècle, le lien, l'arbitre de l'union (la cour stathoudérienne), a porté au dernier période l'animosité de la Zélande contre la Hollande, en donnant gain de cause à celle-ci. En conséquence, le commerce d' hsequebo est devenu libre et ouvert à tous les sujets des sept provinces, c'est-à-dire dans le fait à ceux de la Hollande ; et la Zélande, déjà écrasée, a perdu cette ressource exclusive ; elle en est restée inconciliable avec la Hollande, qu'auparavant elle secondoit toujoin-s dans les Etats-Généraux. Cette scission est précisément ce q,ue désiroit la cour stathoudérienne. [A.)

164 LOl'lS XV.

lenu ferme pour la neutralité, pendant la dernière guerre, malgré tous les efforts de la princesse gouvernante, du duc Louis de Brunswick et de l'ambassadeur d'Angleterre '.

Ce parti n'existe plus : le pensionnaire Siein en a été le dernier; son successeur, M. Bleeswick, est la créature, l'agent du duc Louis, qui est l'âme et le mobile de la cour stalhoudérienne : mais ce mobile reçoit et suit constamment une autre impulsion, c'est celle de la cour de Berlin; elle lui est communiquée par mademoiselle de Dankelman ".

D'après cet exposé, on doit bien s'attendre qu'il y aura de la part des négociants, et peut-être même de la ville d'Amsterdam, beaucoup de réclamations et de mémoires présentés à l'assemblée de Hollande pour invoquer l'intercession, l'appui des Etats-Généraux auprès du Roi de Prusse et le redressement de leurs griefs. 11 est même appa-

* Le chevalier York , le pins célèbre des ambassadeurs, parce qu'il en est le doyen et le plus considéré en Hollande, parce que sa nation y est la plus redoutée et la plus endettée. {A.)

2 Dame d'honneur de la princesse d'Orange, qui l'a élevée et à qui le Hoi de Prusse l'a confiée , en mariant celle-ci au prince slathoudcr. C'e.st une vieille fille de beaucoup d'esprit, élevée dans l'intrigue et les affaires; son père, ministre d'Etat, avoit clé employé dans les plus importantes négociations, et elle ne l'avoit point quitté. Kllc a un pouvoir absolu sur l'esprit de la princesse, et s'est acquis beaucoup d'ascendant sur celui du |)rince : le duc la craint et la ménage extrêmement ; il est avec elle aux petits soins, et ne propose rien à son pupille sans l'en avoir prévenue et obtenu son approbation. De son côté, elle concerte avec lui toutes les démarches qu'elle est obligée de faire en conséquence de ses instructions de Berlin; elle est proprement le ministre secret du Roi de Prusse et l'organe de ses volontés. Le voyage de la princesse à Berlin paroît être une suite de ce système de domination si heureusement établi; les affaires présentes exigeoient trop de détails, d'explications et d'éclaircissements, pour pouvoir les traiter à fond dans une correspondance. Il est apparent que ce monarque a désiré d'avoir la pripcesse, et surtout mademoiselle de Dankelman, pour concerter à loisir les mesures à prendre en Hollande et la conduite qu'elle devra prescrire au duc relativement aux mêmes affaires. (.4.)

^CORRESPOXDAXCE SECRKTE. 165

lent que Leurs Hautes Puissances ne refuseront point à la province de Hollande les démarches ministérielles dont elles seront formellement requises. Mais tout aura été auparavant pesé, mesuré, concerté entre le duc, le pensionnaire et le greffier ' : si la dépêche ministérielle , le mémoire et les autres pièces publiques adressées à M. Verelst doivent être rédigées en termes un peu forts ou vivement plaintifs, la lettre secrète aura lieu de les adoucir, et ce ministre de Hollande à Berlin n'aura garde de manquer à aucun ménagement ^.

Le Roi de Prusse répondra ou ne répondra point; il ira son train : nouvelles plaintes, nouvelles dépêches et nouveaux mémoires ; il n'en sera ni plus ni moins : c'est ainsi qu'on traite avec la Hollande ^.

* M. Fagcl, à qui son fils a été adjoint en survivance. Ce vieux et bas courtisan est proprement le ministre des affaires étrangères; il appartient aux Etats-Généraux, comme le pensionnaire à ceux de Hollande. Lorsque ces deux ministres étoient d'accord, avant le rétablissement du stathondérat, ils «jouvernoient les affaires; depuis, ils ont dû se soumettre à l'influence de ceux qui ont gouverné la cour : c'est aujourd'liui le duc. Il disposoit déjà du greffier; il trouvoit quelquefois de la résistance dans le pensionnaire Stein, homme sage, intègre, ferme et incorruptible. Le duc savoit alors se replier à propos; mais il travailloit sans relâche à le faire exclure de la première nomination qui se fait tons les cinq ans, pour y placer AL Blecsuick, pensionnaire de Délit : il y en avoit quinze que AL Stein étoit toujours continue dans sa place; il le fut encore la dernière fois : mais une apoplexie en a délivré le duc. Peu de temps après AL Blcesuick lui a succédé. (.^.)

2 II n'a plus de ressources ni d'existence que dans son poste ; c'est un assez bon homme, fort au-dessous du médiocre, courtisan du Roi de Prusse, qui la décoré du titre de comte. Il n'en est pas plus considéré ù Berlin, ni dans sa patrie; mais cela n'est pas nécessaire pour conserver son emploi, non plus que la capacité, dont en général les ambassadeurs et ministres de Hollande sont toujours dispensés : au reste, il n'en est que mieux au gré du Roi de Prusse. (.^.)

•* C'est ainsi qu'on traifoit à la cour de Londres les plaintes de la Hollande sur les déprédations des Anglois pendant la dernière guerre. La ville d'.Amsterdam y fit envoyer exprès un ambassadeur (M. Borelj. L'amirauté angloise, pour abréger sa mission, déclara de bonne prise toutes les cargaisons récla-

Si la France a toujours eu pour celle république plus cFégards, de ménagemenls qu'aucune autre des grandes puissances, elle n'en a pas inspiré à la nation plus d'atlachement pour nous ni plus de reconnoissance au gouvernement ; les vieux préjugés y subsistent encore , et la cour stathoudérienne les cultive soigneusement. L'influence angloise a longtemps dominé dans cette nouvelle cour; l'influence prussienne y domine à son tour, sans que la première y ait été détruite.

L'intérêt du commerce nous altacberoit encore, en général, la province de Hollande et la ville d'Amsterdam ; mais cet intérêt même pliera toujours sous le joug de la crainte qu'inspire l'Angleterre. La peur qu'on a du Roi de Prusse affecte davantage les provinces de lerre ; et ce motif, exagéré par la cour même, se joint au plus grand pouvoir qu'elle a dans ces provinces pour les retenir, à l'égard de celte puissance, dans un état purement passif.

Ainsi de tous côtés la Réj)ublique a des entraves qui la réduisent à l'inertie et rendroieul inutiles toutes les démarches qu'on auroit pu tenter pour la remettre en activité.

On a déjà dit que ces tentatives seroient au moins imprudentes, et cela n'est pas douteux, puisque la cour sla-

mces. C'est ainsi qu'on aïoit prévenu de? plaintes encore plus fondi-cs, lorsqu'au commencement de la même guerre les Anglois , sans aucune provocation, avoient attaqué et pris dans le Gange l'escadre liollandoise, les troupes qu'elle avoit mises à terre et le comptoir d'Ongly. Le clievalicr York présenta aux Etats un mémoire fulminant pour demander satisfaction des hostilités commises au Bengale par la compagnie liollandoise conire celle d'Angleterre. Le conseil de Batavia eomptoit si peu sur l'appui de la République, qu'il se hâta de conclure un accommodement honteux pour ravoir ses vaisseaux , ses troupes et son comptoir. Par cette convention, les Hollandois s'assujettirent à ne plus envoyer dans le Gange ni trou|)es ni vaisseaux armés en guerre , et à ne tenir dans leur comptoir d'Ougly qu'une garnison de cent cinquante hommes. Cet accommodement, dont la nouvelle vint en Europe presque aussitôt que celle de l'insulte, survint fort à propos pour tirer d'embarras le gouvernement de Hollande. {A.)

CORRESPOXDAXCE SECRKTE. 1G7

thondérienne s'en feroit un mérite auprès des puissances copartageanfcs. Au moins est-il bien sûr que le due n'y manqueroit pas à Berlin où il fait sa cour, et à Vienne où il tâche de la faire encore. Ses empressements y doivent être désormais d'autant mieux accueillis que dans les affaires présentes la Prusse et l'Autriche font cause commune.

Du tableau qu'on vient de tracer, et du fjjouvernement , et de la Hollande, et de sa situation actuelle relativement aux autres puissances, il résulte :

1° Que la position respective de cette république à l'égard de la France est celle d'un État purement mercantile, et qu'elle ne tient plus à celte puissance que par les avantages du commerce ;

Mais que ce même intérêt ne l'empêchera point de plier sous le joug de l'Angleterre toutes les fois qu'elle verra son commerce menacé par cette même puissance d'une destruction aussi |)rompte qu'inévitable'.

2° Que la crainte de la France, fondée sur les vieux préjugés, peut bien subsister en Hollande encore dans l'esprit du peuple , assez pour y nourrir la haine nationale, mais non pas pour en imposer au gouvernement ;

3° Que dans l'état actuel des affaires celte crainte seroil

' Outre ce motif de crainte, il en est un q!'.i tonclie de pins près les principaux membres de l'Klat et les différentes régences particulières : c'est la dette immense cpic l'Angleterre a contractfk- en Hnllande; elle étoit, en 1765, de quatre cents millions de florins (plus de huit cents millions tournois]. Dans cette somme est comprise, en grande partie, la fortune de tous ces individus et de leurs familles; et ceux qui n'ont point assez d'intérêt dans le commerce pour craindre par cette raison la guerre avec l'Angleterre, trcmbleroient a!oi-s qu'elle ne fît une banqueroute nationale. Ils ne craignent pas que ce malheur arrive tant qu'elle est en paix: ils sont donc forcés, par cet intérêt personnel et domestique, à la ménager, à tout souffrir plutôt que de rompre avec elle; même à faire des vœux pour sa tranquillité et sa prospérité. Il arrive donc ici, d'Etat à Elat, tout le contraire de ce qui se passe entre particuliers; c'est que le débiteur tourmente le créancier, et que celui-ci est dans sa dépendance. (A.)

168 LOi IS W.

balancée par la frayeur qu'iiispirenl deux autres puissances voisines et réunies , la cour de Vienne et le Roi de Prusse ;

4" Que cette frayeur même seroit dans tous les cas un motif de sécurité pour la Hollande contre le ressentiment de la France , tant que ces deux puissances resteront unies. La raison, c'est qu'alors elle seroit assurée de leur protection ; et c'est le cas de tout Ktat foible : il ne trouve sa sûreté que dans la jalousie et la division entre les plus forts ;

5° Que la cour stathoudérienne n'est plus animée de celte haine vive et active contre la France qui avoit caractérisé l'administration de (iuillaume III; mais qu'elle n'a et ne peut avoir jusqu'à présent aucun motif, aucun intérêt de rechercher son amitié ;

6" Que l'ambition de se mêler de toutes les affaires de l'Europe, d'en dirijjer les négociations , d'en fixer le centre à la Haye et d'en faire le temple de la paix ou le foyer de la guerre, n'est plus comme autrefois le mobile de la cour stathoudérienne ni de la République; que le duc Louis ne s'occupe qu'à gouverner paisiblement sous le nom du slalhouder et sous les auspices du Koi de Prusse, en ménageant toujours l'Angleterre et la cour de Vienne ; (|uc le prince n'a lui-même d'autre ambition que de jouir en paix de la représentation royale, dont, au titre près, il réunit tous b's atlrihuls ' ;

' (le prince a élé fort mal élevé; la foiblesse de son tempérament cl les maladies qu'il a eues dans son enfance ont servi de prétexte à ceux qui avoient, sans doute, d'autres raisons pour en faire un enfant Jjàlé. Il partage son temps cuire des amuscmonls puérils et des spectacles mililaircs; le «joùt de ceux-ci lui est venu par imitation. IjC duc avoit commencé de le lui faire naître pour l'occuper de quelque chose et le détourner des affaires; le Roi (le Prusse l'a achevé. Ce prince est devenu, comme tant d'antres, le singe de ce monarque; il a char<](', outré l'imitaiion jusqu'au ridicule; et à son

COHUKSI'OXD.WCl': St:CRi:TK. 169

Qu'enfin la République, subjuguée par la cour, intimidée par les puissances voisines, craignant pour son commerce, mais encore plus pour sa sûreté et sa tranquillité, sans énergie, sans patriotisme, désarmée par mer et k peu près parterre, n'a conservé tout au plus que \a force d'inertie; qu'elle est réduite à un état purement passif;

7" Que de cet état il n'y auroit qu'un pas à une activité forcée, si les deux puissances voisines, toujours d'accord entre elles ou peut-être avec l'.Angleterre, avoient un jour quelque intérêt à entraîner la Hollande dans une guerre contre la France ;

Que cela ne pourroit que trop arriver, dans le cas surtout de la Succession de JuUers, lorsque la France voudroit s'opposer trop tard à cette opération du système copartageant ;

8" Qu'enfin, si la France n'a j)our le présent rien à redouter de la Hollande , elle n'en a aussi dans l'état actuel rien à espérer, mais beaucoup peut-être à redouter pour l'avenir dans certains cas possibles.

Donc, à l'égard de cette république, la Fiance a aussi perdu la plus grande partie de sa considération , de son influence et de sa prépondérance dans la balance de l'Europe.

Iialiillpincnt , ù sa coiffure, à son allure, on le pretidroit plutôt pour un charlaluii que pour un militaire. On ne peut pas dire qu'il soit sans esprit, sans talents; au contraire, il a montré toujours beaucoup de facilité à apprendre tout ce qu'on a voulu lui enseigner, comme la géométrie et les langues. Outre le hollandois, il parle le françois, l'anglois et l'allemand; il a quelque teinture de la musique et des beaux-aris, mais point d'énergie, ni de caractère, peu de jugement et de réllexion, nulle application suivie et soutenue. Au reste ce prince, quoique familier jusqu'à l'indécence et à la polissonnerie avec ses entours ordinaires , est assez fier et vain de l'étiquette presque royale dans laquelle il a été élevé. D'ailleurs il n'a ni figure , ni grâce, ni dignité, ni maintien; son air est timide, embarrassé avec les étrangers, haut avec les hommes, impoli avec les femmes. {Aj — Il s'agit de Guillaume V.

Donc il est nécessaire , il peut même être très-instant de prévenir tout l'avantage que les deux puissances voisines de la Hollande pourroient prendre tôt ou tard de cette diminution de notre ascendant et de la supériorité du leur.

Donc enfin le désir même de conserver la paix et la tranquillité publique exige que l'on prenne à temps des mesures et des précautions pour empêcher que la Hollande ne soit entraînée, même par force, dans les desseins de ces deux puissances contre la France, ou ses alliés, ou ses protégés.

Mais tout cela, on ne peut trop le répéter, dépend de la formation d'un nouveau système politique et militaire. On examinera dans la section suivante quels peuvent être les moyens de rétablir et de perfeclionner le premier relativement à la Hollande.

Page 1