X. De l'Angleterre
Jamais ce sujet n'a été si triste, ni si épineux à traiter.
Dans les beaux jours de Louis WM la France profita de l'auimosité nationale, de la jalousie du commerce entre les Anglois et les Hollandois, pour tenir la balance entre les deux puissances maritimes. Pendant la guerre terminée par le traité de Breda en 1GG7, elle avoit pris parti pour la Hollande contre l'Angleterre, et cette jonction avoit fait pencber la balance en faveur de la première.
Lorsque ensuite l'ingratitude des Hollandois eut entraîné l'Angleterre dans la triple alliance en 1()G8, et qu'après avoir rempli par là leur objet dans le premier traité d'Aixla-Chapelle ils manquèrent de nouveau à cette puissance , la France s'unit avec elle, et en 1G72 elles fondirent de concert sur les Hollandois par mer et par terre.
Cette union ne dura guère. Les intrigues des ichigs , des Espagnols et du prince d'Orange en rompirent le nœud et firent faire à l'Angleterre sa paix séparée dès l'année suivante.
Depuis cette époque les deux rois restèrent amis, alliés, jusqu'à la mort de Charles II ' ; mais dans les deux nations les germes de la haine commencèrent à fermenter. Jacques II lui-même en auroit hâté l'explosion s'il avoit régné plus longtemps, et cela seroit arrivé par l'effet de cette rivalité navale. Même après sa chute, réfugié en France, transporté, soutenu par elle en Irlande, il conservoit à cet égard l'enthousiasme d'un matelot anglois, et il lui en échappa souvent des saillies indiscrètes".
On peut donc le dire, nous voici arrivés à l'anniversaire d'un siècle de haine implacable entre les deux nations. Depuis cette paix séparée, en 1673, elles n'ont point cessé d'être en guerre ouverte, ou , en temps de paix, de
1 On sait par quels moyens cette liaison fut entretenue; l'indolence et la vénalité de ce prince furent sans doute précieuses pour la France; elle ne pouvoit pas les payer trop cher, et cependant le prix n'en fut pas énorme; elle en profita pour s'élever et se soutenir au point do l'égalité maritime avec l'Angleterre. Charles II n'en fut pas plus tranquille ni plus puissant dans l'intérieur; l'Angleterre, déchirée par les factions; la cour, leministère, divisés par les cahales, le laissèrent peu jouir des douceurs, de la paix. Il lui en coûta sa gloire; et ce roi bon, aimable, plein d'esprit et de talents, n'est plus connu, dans les fastes de sa nation, que par le titre odieux de pensionnaire de la France. [A.)
- On trouve là-dessus des anecdotes singulières dans les Mémoires de Dalrymple , ouvrage nouveau et pas encore traduit, mais rédigé d'après des pièces originales et authentiques. Leur vérité incontestable a justifié ce qu'en avoit déjà dit AI. Hume, et le souvenir de ces sentiments patriotiques a beaucoup adouci la haine qu'on avoit si longtemps et si soigneusement entretenue dans les esprits contre la mémoire de Jacques II. Ce prince, lorsqu'il étoit grand amiral d'Angleterre, avoit remporté des victoires sur les Hollandois. [A.) — Les mémoires sur Jacques II ont été depuis traduits en français.
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nourrir les jalousies, les défiances, les craintes réciproques qui ont ramené quatre fois ' de nouvelles hostilités.
Le combat de la Hogue, en 1691, rompit l'égalité maritime qui avoit subsisté jusqu'alors entre les deux puissances rivales. La France déclina, mais elle continua de lutter, et souvent avec succès, contre l'Angleterre. Dans la guerre de la succession, elle reparut formidable et balança, jusqu'en 170G, les forces unies de cette nation et de la Hollande. Trop de malheurs suivirent; mais en dominant sur les mers ces flottes combinées ne purent garantir le commerce anglois et hollandois des incursions de nos corsaires, qui soutinrent encore notre marine accablée, et de l'école desquels sortirent les Duguay-Trouin, les Cassart et tant d'autres, dignes successeurs des Bart et des Duquesne '^.
L'esprit de la marine n'étoit donc pas encore perdu en France après la paix d'Utrecht. Le ministère qui suivit sous le nouveau règne auroit pu sans doute montrer plus d'attention à soutenir et cultiver cette branche importante de la puissance militaire, et vraisemblablement le succès de ses négociations pacifiques n'en auroit été que plus assuré. On pensa autrement, ou pour mieux dire on n'y pensa point \ La paresse, l'indolence, ouvrirent la porte au désordre, à la fraude, à l'indiscipline, à la dissipation
» En 1688, 1702, 1743, 1755.
2 La France éfoit alors engagée à peu près contre toute l'Europe dans une guerre do terre en Flandre, en Allemagne, en Espagne, en Italie. Qu'auroit-cc donc été si elle n'avoit eu affaire qu'à l'Angleterre seule et sans alliés, comme celle-ci l'étoit depuis, au commencement de la dernière guerre? (A.)
•' C'est peut-être le seul reproche qu'on ait eu à faire au ministère de M. le cardinal de Fleury. Il a trop craint que l'entretien d'une marine respectable ne réveillât la jalousie des Anglais; et pour jouir personnellement d'une tranquillité qui n'eîit peut-être pas été troublée par une conduite plus noble et plus éclairée, il a préparé bien des embarras à ses successeurs. (A.)
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et au brigandage. La faveur et les passe-droits eofantèrent les cabales et fomentèrent le méconlentemenl. Le patriotisme, le désintéressement, le véritable honneur des d'Estrées, des Tourville, firent place à l'orgueil exclusif d'une noblesse oisive, ignorante et énervée , à V esprit personnel, au calcul mercantile. Le mérite perdit ses droits; le zèle, l'instruction, l'application, l'expérience, devinrent inutiles et souvent nuisibles aux sujets les plus distingués; et les services sans l'intrigue, sans la bassesse, sans l'appui des entours, furent enfin comptés pour rien '.
Ce fut dans cet état qu'en 1744 l'Angleterre trouva la marine françoise. Il en résulta tout ce qui devoit en arriver : après tant de victoires, de conquêtes en Europe, où la nation , le Roi en personne avoient acquis tant de gloire, on rendit les Pays-Bas pour sauver l'Inde et l'Amérique, pour recouvrer le cap Breton, pour avoir la paix et du pain ".
' Il n'y arien d'exagéré dans ce tableau, qui est aussi très-ressenib!anf au temps présent, les nouveaux arrangements de la marine n'ayant fait qu'y augmenter le désordre et la confusion. {A.) — M. de Choiseul, qui avait eu quelque temps le ministère de la marine, avait voulu mettre notre flotte en élat de résister à l'Angleterre. Ses soins se portèrent d'abord sur le matériel. A la suite de la paix honteuse de 1763, tout le monde sentit en France la nécessité d'une marine militaire puissante. Différents corps et des particuliers firent des souscriptions pour cet objet et pour aider l'Etat. Le clergé vota un million. On exploita les forêts des Pyrénées, qui fournirent de magnifiques mâtures; mais le ministre comprit que tous ses efforts seraient lains s'il ne réformait la constitution militaire de la flotte, en ôtant aux nobles le privilège exclusif d'être officiers, et en admettant les officiers de la marine marchande désignés sous le nom à'officievs bleus. Mais ce projet suscita de la part de la noblesse une telle opposition, que M. de Choiseul se voyant impuissant à faire le bien , renonça au ministère de la marine, qu'il remit au duc de Praslin.
- Pondichcry n'étoit pas pris, parce qu'il avoit été défendu : le cap Breton n'avoit pas eu le même bonheur; la disette éloit en partie artificielle, comme il arrive presque toujours ; mais elle produisit la nécessité de recei oir de prompts secours par mer. Les Anglois qui les arrêtoient nous les apportèrent.
Le début de la guerre qui suivit cette paix fît voir ce qu'on pouvoit et ce qu'on pourra toujours attendre sur mer comme sur terre de la nation francoise, malgré ses vices capitaux invétérés , enracinés dans la marine et l'administration; le premier combat fut gagné. Mahon ne fut point secouru; l'esprit du corps sembloit renaître; la confiance, l'audace éclatoient sur tous les visages : on ne demandoit qu'à combattre pour triompher encore. D'un autre côté, la nation angloise s'abandonnoit à la désolation, à la consternation , au découragement. Elle trembloit déjà pour ses foyers '. La marine angloise étoit avilie, et le peuple furieux rejetoit sur elle tous les malheurs qu'il se figuroit d'avance.
Il est toujours facile de rejeter sur les chefs la honte d'un mauvais succès, et toute nation se laisse persuader volontiers qu'elle ne peut pas être vaincue à moins d'être trahie. Il restoit cette ressource au gouvernement : il en profita; Byng fut immolé : sacrifice injuste et cruel, mais le plus utile qu'ait jamais ordonné l'oracle de la politique '.
Mais tandis que le peuple, guéri de la peur par l'atro-
ct s'y enrichirent à nos dépens ; mais enfin ce furent alors les seuls prétextes plausibles qu'on pijt alléguer pour justifier la négligence et la précipitation des Préliminaires (T Aix-la-Chapelle. Mulluuireusement on ne corrigea, dans le traité définitif, aucun de ces défauîs, quoiqu'on eût tout le temps de le faire à loisir, et cette faute capitale amena la guerre suivante. [A.)
* On n'entendit qu'alarmes et faux avis de descente et d'invasion. Une terreur panique enfautoit et grossissoit les objets ; les .'ïnglois eux-mêmes l'avouent par cette expression familière, qu'alors on aurait mis toute l'Angleterre sons lin c/iapeaii; et en effet, si dans cette crise dix mille hommes y avoient mis pied à terre, ils n'y auroient trouvé aucune résistance. (.4.)
- Fn 1756 , une escadre partit de Toulon pour opérer un débarquement à Minorque. L'amiral anglais Byng, détaché au secours de la place avec dix vaisseaux, rencontra l'escadre française; il fut obligé de se retirer et de chercher un abri à Gibraltar. Cette conduite exaspéra la nation anglaise : Byng, auquel on n'avait à reprocher que de n'avoir pas été heureux, fut condamné à mort et exécuté. (1757.)
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cité, jouissoit d'avance d'un spectacle dont il suivoit avidement les apprêts, le ministère anglois commençoit à respirer ; il voyoit la marche du nôtre, et en conséquence, les armées francoises , cessant de menacer les côtes d'Angleterre, laissoient les nôtres dégarnies pour aller chercher l'Océan et les Anglois aux emhouchures de l'Elhe et du Weser. Alors, eu prenant le timon des affaires, M. Pilt prononça prophétiquement que l'Angleterre éloit sauvée et la France perdue. La nation applaudit et en accepta l'augure. L'événement l'a justifié; et ce ministre fortuné, en rappelant sa prophétie après le succès, a dit au Parlement ce mot fameux : Que V Amérique avoit été conquise en Allemagne.
Tirons le rideau sur toute la suite des événements de cette guerre maritime et plus encore sur la négociation du traité qui l'a terminée. On vit alors trop clairement qu'un seul et même intérêt avoit influé dans la paix comme dans la guerre, et que celui de la France n'y étoit jamais entré qu'en sous-ordre.
On crut, sans doute, ou l'on feignit de croire qu'à l'avenir cette couronne pourroit en imposer à l'Angleterre par les alliances réunies de l'Fspagne et de la cour de Vienne. Le ministère d'alors en lit une maxime. Elle lui réussit par l'appui qu'il sut trop peut-être se ménager personnellement de la part de ces deux cours. Il fit servir la première d'instrument à ses vues, à ses intrigues, à ses intérêts particuliers pour entraîner la France, malgré elle, dans une guerre toutes les fois que ce ministère ne croiroit plus avoir d'autre ressource pour se maintenir : triste expédient et pour le moins très-répréhensible !
Qu'en est-il arrivé? l'.Anglcterie nous en a-t-elle ménagés davantage? et n'a-t-on pas au contraire attiré à la France, à l'Espagne même, de nouveaux désagréments
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par un ciichaîncmeiil liivial de petites tracasseries soidisant politiques? En a-t-on montré plus de vigueur lorsqu'à la nouvelle d'une flotte russe destinée pour l'Archipel, tout inviloit, tout obligeoit même à lui fermer de gré on de force l'entrée de la Méditerranée '?
Pourquoi dans un temps où l'on éloit en paix avec l'Angleterre n'auroit-on pas pu l'engager à concerter avec nous une convention de neutralité pour la Méditerranée afin d'y assurer la liberté du commerce des deux nations et la tranquillité publique? Ou, si on l'avoit tenté inutilement, pourquoi ne pas montrer alors une fermeté juste et placée en déclarant que la France s'opposeroit seule à l'entreprise des Russes dans une partie qui la touchoit de trop près pour pouvoir y souffrir aucun trouble ou innovation? VA si l'Angleterre avoil pris le parti de la Russie et se fût déterminée à la guerre, ce qui est au moins fort douteux, ce motif de rupture avec elle n'auroit-il pas été plus noble, plus décent que celui qu'on s'étoit ménagé depuis dans la chétive affaire du port Egmond ? ou vouloil-on attendre que les Turcs fussent écrasés pour les secourir tro|) lard avec plus de difficulté et de désavantage "?
* M. le tliic (le Clioisfiil a montré à M. de Fiicnlcs et à quelques aulios ministres un mémoire qu'il aïoit lu au conseil pour prouver Ja nécessité de couler à fond la flotte russe à son passa<{e dans la Méditerranée, et a dit que tous les autres ministres, même M. le duc de Praslin, avoient élé d'un avis oppose. Si cela est, il est bien fàcbeux que son avis, ordinairement si prépondérant, ne l'ail pas emporté dans cette occasion plutôt que dans l'entreprise de Corse, qui d'uhord a trouvé tant d opposition de la part de l'Angleterre; mais il est apparent que cette opposition n'éloit que simulée, et que le ministère anglois, mieux instruit que le nôtre, savoit Lien que cette entreprise nous coùteroit beaucoup de millions, et que cette conquête ne nous seroit d'aiicune ulililé. [A.)
- La destruction de la fiolle russe aiiroit relevé le couraye et la réputation de notre marine, auroit vraisemblablement changé tout le sort de la guerre entre les Russes et la forte. Cet événement nous auroit ramené la confiance
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Depuis deux ans au moins il semble qu'on auroit pu et dû espérer quelque amendement dans notre système relativement à l'Angleterre. A-t-on vu plus d'habileté, de fermeté, de dignité, de tenue dans notre conduite? C'est ce qu'il n'est peut-être permis d'examiner ni de pénétrer; mais ne peut-on pas en juger du moins par les faits publics et notoires?
On a vu d'abord la France flattée de quelques attentions de la part du ministère anglois ', bercée de la proposition vague d'un traité de commerce -\ ensuite on l'a crue occupée de la négociation d'une Triple alliance avec l'Angleterre et l'Espagne en opposition à ]sl Ligue copartageante. Le bruit en a couru même à Londres, oii il a excité la plus grande fermentation. Qu'en est-il résulté pour nous? la démarche légère et l'éclat indiscret d'un armement qui n'a pas eu lieu ; la nomination d'un général qui n'est point parti; la mortification de se voir arrêtés tout à coup par une opposition formelle de la part de l'Angleterre ^; l'humiliation de souffrir en rade de Toulon une frégate angloise d'observation pour veiller au désarmement; enfin d'être réduits à l'alternative , ou de ne pas faire sortir les trois vaisseaux de ligne destinés pour le Ponant '', ou de les èn-
et assuré de la reconnoissance des Turcs; il auroit fait sentir à la cour de Vienne le poids de notre influence et l'utilité de notre alliance; et il est apparent que cela auroit prévenu toute la révolution du Xord. (A.)
* Telle fut l'espèce de satisfaction qu'on nous donna l'année dernière, à Londres, des voies de fait exercées contre quelques pécheurs de morue. (.-1.)
2 On seroit bien loin d'en désapprouver le projet, s'il pouvoit être réalisé avec la réciprocité et la bonne foi requises. (A.)
3 C'est ce qui est arrivé au moment de l'ordre donné publiquement d'armer une escadre de quatorze vaisseaux à Toulon, et la nomination aussi publique de M. le comte d'Estaing pour la commander, et de tous les capitaines de vaisseaux à ses ordres. Il n'y a pas de bons François à qui le cœur n'ait saigné de cet événement. (A.)
^ On appelait le Ponant les Indes occidentales,