TOME II
dernière à !;i chasse du côté de Rambouillet, un ceri* tomba dms mi étang, el l'un de ces facteurs qui portent les lettres dans les villages s'amusoftde ce spectacle. C'était un entant de quinze ans, qui portoit en bandoulière sa petite boite décorée d'une fleur de lis. Le Roi ignorant l'usage de cette boite passe derrière l'enfant, la lui ôle légèrement et la jette dans l'eau. Le jeune lionime se lamenloit; on instruit Sa Majesté de l'objet de sa douleur et du dépôt sacré dont il se trouvoit privé. Le Roi fit proniptement repêcher la boite, et donna six livres au petit fadeur pour le consoler.
Fendant que cette scène se passoit, un paysan, les bras croisés, s'amusoit aussi à regarder le cerf qu'on retiroit de l'eau. « Que ne prêtes-tu la main? » lui dit le Roi ; et le paysan se met à aider les piqueurs. Sa maladresse les embarrassoit; le Roi lui lâche un coup de pied dans le derrière. « Sire, dit-il, je vous remercie de la gratification. » Ce mot lui valut un louis.
Madame de Chabannes a fait demander au Roi la permission d'aller voir M. de Calonne. "Qu'elle aille se faire f...,« répondit le monarque. — « Je vais donc, répliqua M. de Brcteuil, dire à madame de Chabannes que Votre Majesté lui accorde sa demande. »
LETTRE VINGT-QUATRIÈME
De Versailles , le 7 juin 1787.
Le chef du conseil des finances porte dans son discours aux notables le déficit à cent quarante millions, en prenant un terme moyen entre les différentes estimations des bureaux; mais on est généralement persuadé qu'il ne s'élève pas si haut. D'ailleurs, dans un empire tel que la France, cette somme n'est point énorme ni aussi alarmante qu'elle l'a paru d'abord. Observons que le monarque vient d'être lié; les représentants de la nation se sont bien montrés, et les assemblées provinciales vont augmenter son énergie; enfin le conseil des finances qui vient d'être établi et le comité annuel qui le sera, doivent mettre fin dans cette partie aux déprédations qui ont existé depuis quarante ans avec plus ou moins de violence.
Ainsi l'on doit convenir, malgré les frondeurs, qu'il résultera
un bien réel de l'assemblée des no fables. Déjà le cours des effets publics a hausse, ce qui ne doit pas moins être attribué à la confiance qu'inspirent MM. de ftriennc et de Villedeuil, tous deux aussi bonnêtes, aussi sages, aussi éclairés que le Calonne étoit dissipateur, ignorant cl mauvaise tête. Voilà le bon côté; le mauvais est que nous sommes dans le danger imminent d'une guerre qui couve depuis plusieurs années en Europe.
Le Roi de Prusse et l'Angleterre se déclareront les premiers au sujet des troubles de la Hollande, et trop confiants dans le succès de nos moyens de conciliation, il est possible que nous soyons entraînés malgré nous dans une querelle à laquelle nous ne saurions rester indifférents. Voilà ce qui pourroit déconcerter nos plans d'économie. En de telles circonstances, les réformes seroient dangereuses dans les dépenses des départements. Quant à celles de faste et de représentation, il est toujours fortement question de les diminuer. La Reine s'agite beaucoup et précbe bautement les retranebements dans sa maison et dans celle du Roi. Lorsque les notables, après la clôture de l'assemblée, vinrent prendre congé du Roi, elle se trouva comme par basard sur leur passage, tenant ses deux enfants par la main. Cette démarebe et sa conduite actuelle prouvent qu'elle eberebe à regagner l'amour de la nation , et elle n'a pas peu à faire , tant est grande la prévention qui existe contre elle. Il faut convenir qu'elle est fondée : rarement le peuple a tort.
Il faut des impôts, même dans le cas de la continuation de la paix. On s'est effrayé du mot vingtième qui a été prononcé, et qui ne l'est jamais sans inspirer de l'effroi. Il n'est point question d'en établir un nouveau, mais seulement de faire payer exactement à tous les contribuables les deux vingtièmes qui existent déjà. Il est prouvé que les deux ne rapportoient pas ce qu'un seul auroit dû produire s'il eût été levé avec justice. Croiriez-vous que le duc d'Orléans ne payoit que 50,000 livres?
Si on laisse faire les Batavcs, l'événement justifiera notre conduite à leur égard. L'injustice à la fin produit l'indépendance; mais il est à craindre que nous n'ayons trop compté sur la prudence des amis du Stathouder : c'est de ce côté seul que peut venir l'interruption de la tranquillité générale. Encore il existe
beaucoup de remèdes à tenter. Les spéculateurs ne doivenl pas perdre de vue l'intérêt réciproque que les cours de Vienne et de Berlin ont à ne point se brouiller sérieusement ensemble, le dégoût de l'Empereur pour les Pays-Bas et le désir qu'il a de s'en défaire.
L'entrevue do Cherson ne produira rien de nuisible à la pai\ de l'Europe, du moins en ce moment-ci. Catherine doit plutôt chercher à consolider sa gloire qu'à tenter de nouvelles entreprises dont le succès scroit toujours incertain, et Joseph ne peut se dissimuler que sa chère alliée venant à manquer la Russie lui échappe; et puis ce souverain a certainement mis de l'ordre dans ses finances, mais il est encore loin d'avoir un trésor et de grandes ressources réelles. Voici ce qu'il disoit en .1784 à un homme célèbre : « Laissons-là les talents, je fais ce que je peux, et l'on ne me reprochera pas de ne pas faire tout ce qui est en mon pouvoir. Mais je ne suis secondé par personne, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur : ministres, dicastères, grands, petits, nobles, bourgeois, prêtres, moines, tous accumulent obstacle sur obstacle, et la machine ne va point. Quant aux moyens, ils sont on ne peut pas plus minces. J'ai trouvé des dettes immenses, et ce n'est qu'avec la plus stricte économie que je puis subvenir aux charges de l'Etat et à l'entretien de mon armée. »
Du 10 juin.
On parle presque autant de l'affaire de M. de Beaumarchais avec M. Kornmann, qu'on a parlé de l'assemblée des notables. On ne trouve pas dans le mémoire du premier le piquant et la gaieté qui ont fait la base de sa réputation. On a même brûlé ce mémoire par dérision au café du Caveau; mais si les lettres qu'il cite sont exactes, AI. Kornmann passera toujours pour le plus sot et le plus méprisable des maris.
La Reine a vu le beau et triste spectacle d'un incendie en revenant de la dernière répétition de Tarare. C'étoit le beau palais des Tuileries, dont la moitié est réduite en cendres.
LETTRE VINGT-CINQUIÈME
De Versailles, le 14 juin 1787.
D'après la célébrité que M. de Beaumarchais a su se procurer, vous ne serez point étonné que son affaire avec M. Kornmann et son opéra de Tarare absorbent l'attention générale. Nous avons déjà sept ou huit mémoires dans le procès et une douzaine de chansons et d'épigrammes sur l'opéra. Voici des couplets parodiés d'un air que chante un Italien mutilé, devenu membre du sérail. Cet air est un pont-neuf peu digne de la majesté de l'Académie royale de musique.
J'ai vu la centième folie De cette étrange comédie Qui fit courir tous nos Français ; Ah ! bravo , Beaumarchais !
Ma foi, d'un mérite si rare On doit attendre que Tarare Bientôt dégoûte Figaro; Ah ! Beaumarchais , bravo !
L'Industrie avec l'Impudence De tous les temps auront en France Chez nos badauds un grand succès.
Ah ! bravo , Beaumarchais !
Les mœurs, l'honneur, la modestie, \e vaudront point, dans ma patrie, Le mérite de Figaro.
Ah ! Beaumarchais , bravo !
Kornmann contre loi publie Ce factum rempli d'infamie, Il est l'écho de Mirabeau.
Ah ! Beaumarchais , bravo !
A ce mémoire véridique Réponds en style marotique , En calembours de Figaro :
Ah ! Beaumarchais , bravo !
Caron pour Gœzmann eut le blâme , Aujourd'hui , pour un crime infâme Kornmann intente un grand procès.
Ah ! bravo , Beaumarchais !
Quoi ! tarer l'auteur de Tarare , Qui déjà fut à Saint-Lazare Au sujet de son Figaro?
Alii ! Beaumarchais , povero !
Avec ta philosophie , Tu dois rire des clameurs :
Que t'importe que l'envie Dévoile au public tes mœurs?
Si chacun blâme ta vie , Souviens-toi de tes leçons :
Tout finit par des chansons!
Tarare est une monstrueuse production, remplie de tant d'événements, de changcmenls si inattendus; elle présente un mélange de gaieté, de singularité et d'absurdité si bien combiné, que l'on s'y amuse infiniment. Il ne faut pas parler du style : ce n'est ni de la prose ni des vers. Il y a des scènes fort indécentes,
i:>o CORRESPONDANCE SECRETE.
cYsi le cachet de l'auteur. Voici encore un couplet : l'hyperbole
\ esl poussée un peu loin.
L'auteur fameux de T.qrare Pour un bon mot, l'an passe, De r ordre de Saint-Lazare Fut l'ait simple chevalier.
Le procès qu'il se prépare Pourroit bien à celte fois Lui mériter la <n-and'croi\.
Autre ('pi gramme adressée au public.
Messieurs, sachez-lui gré de rester, pour vous plaire, Fidèle au calembour dans son état austère ; En lisant sa réponse , ah ! qu'il est doux de voir L'innocent Beaumarchais aussi blanc que le Noir !
La (lame Kornmann a paru eu grande loge à une représentation de Tarare.
Du 17 juin.
Le ministère de M. de Brienne s'annonce comme l'époque du règne des lumières et de la probité. Les gens honnêtes ont vu avec la plus vive joie M. le duc de Nivernois entrer au conseil. Depuis longtemps on le nommoit à tous les emplois qui intéressoient la gloire ou le bonheur de la nation. On le désignoit déjà pour élever Louis XVI, et quelle différence entre lui et M. de la Vauguyon ! A la mort du feu Roi, la voix publique le plaça dans le ministère, et plût à Dieu qu'il y eût rempli la place de M. de Maurepas ! Enfin, le vœu général est rempli. On sait un gré infini à M. de Nivernois de son dévouement, vu son âge de soixante-dix ans et l'état chancelant de sa santé , car d'ailleurs il n'a pas besoin du relief de ministre pour ajouter à sa réputation.
La nation n'a pas vu avec moins de plaisir M. de Malesherbes rentrer dans le ministère. Ainsi voilà deux ministres tolérants de plus dans le conseil du Roi. Puisse M. de Lamoignon, comme on l'espère, adopter les mêmes principes!
Les fonds affectés au département de la marine viennent d'être réglés à quarante-cinq millions au lieu de trente, à quoi M. de Galonné vouloit les restreindre, malgré les justes et vives récla-
mations de M. de Castries, qui ont enfin prévalu. Les fonds pour les travaux de Cherbourg, du Havre et de Dunkerque sont faits, et continueront à l'être comme par le passe. Ainsi le Roi ne perd point de vue son grand projet de porter sa marine à toute la perfection dont cette partie importante est susceptible.
Il n'y a encore rien de statué par rapport aux fonds de la guerre. Assurément il y a de belles réformes à faire dans ce département, ne seroit-ce que celle de cette tourbe d'officiers généraux autant à charge à l'Etat qu'au militaire , de ces escadrons dorés qui ne supportent pas deux mois de campagne, et qui sont la pépinière de tout ce qu'il y a de plus ignorant dans le militaire de l'Europe, de ces officiers majors de place qui ne sont pour la plupart que de plats bourgeois, aussi peu considérés des citoyens que des gens de guerre, d'un tas de scribes de régiment, de fournisseurs, d'entrepreneurs, qui vexent les troupes et ruinent l'Etat, etc. Les dettes de la guerre dernière sont payées, à vingt-quatre millions près.
En attendant les grandes réformes, qui n'auront, à ce que l'on croit, lieu que dans le mois prochain, le Roi fera son grand voyage dans les provinces méridionales, pour achever la visite des ports du royaume.
La constitution physique de Sa Majesté exige qu'elle prenne beaucoup d'exercice. Douée d'une force prodigieuse, son appétit est en raison de ses facultés. Voici le menu d'un de ses déjeuners ordinaires. A six heures le Roi sonne, et demande ce qu'il y a pour déjeuner. « Sire, un poulet gras et des côtelettes. » — u C'est bien peu de chose, qu'on me fasse des œufs au jus! n Le Roi préside lui-même aux préparatifs, mange quatre côtelettes, le poulet gras, six œufs au jus, une tranche de jambon et boit une bouteille et demie de vin de Champagne; il s'habille, part pour la chasse, et revient dîner avec un appétit incroyable.
LETTRE VINGT-SIXIÈME
De Versailles, le 23 juin 1787.
Nous avons enfin déclaré nellemenl notre façon de penser aux esprits turbulents des bords de la Manche. Loin de prendre les
1 52 C () Il II ESPONDA \ C E S E C II ETE.
armes pour le soutien des prétendus privilèges que les Brabançons font valoir contre les intentions bienfaisantes de leur souverain, uos troupes des frontières avôienf déjà reçu l'ordre de garantir de toute insulte [es sous-gouverneurs généraux, et de concert avec le cabinet de Berlin, nous venons d'annoncer aui Hollandois que, sans prendre parti dans leurs querelles intestines, nous ne pourrions nous dispenser d'y intervenir pour rétablir chez eux la paix et la concorde, s'ils ne se bâtoient pas de se concilier eux-mêmes.
Je vous ai déjà prévenu, Monsieur, que M. de Alontmorin n'a point adopté les principes de M. de Vergenncs à ce sujet. Il sent le danger d'une partialité ouverte dans les affaires de la Hollande ; il suffi soit de les faire sentir également aux puissances cointéressées pour prévenir une explosion dont les suites étoient redoutables. La République abandonnée à elle-même est un arbre qui, secoué fortement, répand des fruits que l'on s'empresse à recueillir. Une conciliation en apparence contraire à nos intérêts portera son remède. L'esprit d'indépendance et la fermentation sourde qu'il entretiendra parmi les Hollandois , seront toujours un contrepoids suffisant pour les projets du Stalbouder.
On raconte une anecdote assez plaisante de M. de Calonne. Dans le temps même que son esprit étoit occupé des projets les plus importants, du bien de l'État sans doute, mais particulièrement de sa propre conservation, tous les soirs il se livroit à la gaieté dans des soupers fins et de joyeuses orgies. Une nuit, ne pouvant dormir, il sonne ; son valet de chambre accourt, a Que
l'on fasse descendre Rose! « — «Mais, monseigneur, vous
m'avez ordonné de vous éveiller à quatre heures du matin pour votre discours à l'assemblée des notables !... » — a Je me f. .. des notables! qu'on fasse venir Rose!... » Rose est une jolie petite personne que le valet de chambre avoit donnée à son maître, en se réservant, comme de raison, le droit de jambage. Rose arrive, et ne se retire qu'au lever du soleil. « Par quel caprice, lui demande le valet, notre maître vous a-l-il fait descendre aujourd'hui ? Il avoit un discours si important à corriger. » — « Ah! dit la maligne Rose, je ne m'étonne donc plus qu'il ait passé la nuit à faire des ratures. »
On croit que l'affaire de M. Kornmarm fera perdre à M. le Noir sa place de bibliothécaire du Roi, comme les recherches sur la conduite de M. de Calonne lui ont déjà fait ôter ses bureaux.
Cette affaire fait toujours grand bruit, et des épigrammes qui éclosent chaque jour réveillent à ce sujet la curiosité dès qu'elle se lasse. Voici une bénigne plaisanterie qui circule au sujet du dernier mémoire de M. de Beaumarchais. Il faut en ce genre les sels les plus acres pour nos palais blasés.
Recette de l'encre dont M. Caron s'est servi pour répondre à M. Kornmann.
De ce détestable mémoire, Jusqu'au bout lisez cet ouvrage,
S'écrioit hier un lecteur, Honte du goût et de l'honneur,
Chaque page est tellement noire.. Et vous y verrez l'orateur
Que l'on penseroit que l'auteur Abandonnant le persiflage ,
Dans sa frénétique fureur User une fois de candeur,
Du diable y versa l'écritoire. Et convenir avec courage
— Eh non, répond avec humeur Qu'à nos yeux il versa son cœur. Un respectable personnage.
Du 25 juin.
Al. de Vergennes a mis à la mode cette politique machiavélique d'occuper les souverains dans leur propre pays pour détourner leurs forces et leur attention des affaires du dehors. Nous voyons avec plaisir l'esprit de division et des troubles intérieurs suspendre les projets dont nous pouvons concevoir de l'inquiétude. Il est bien que les Hollandois négligent leur commerce, oublient cette fine politique, plus redoutable que de grandes forces, pour courir après la liberté, comme nos débauchés après le plaisir et le bonheur; que les Brabançons repoussent des innovations qui donneroient à leurs provinces la consistance qu'un Etat doit à une bonne constitution; que les deux pouvoirs qui se combattent à Liège affoiblissent un pays qui ne peut rester longtemps indépendant; que d'autres Etats, en perdant de leurs forces par les secousses qu'ils se donnent euxmêmes, offrent plus de prise à notre influence... Mais il ne faut pas que ces orages locaux s'étendent au point d'exciter une tempête générale. Les dispositions de la cour de Berlin nous rassuraient déjà sur les suites des affaires de Hollande, et nous
ir>i CORRESPONDANCE SECRÈTE.
sommes enfin dans la même sécurité du côté de l'Angleterre. Il devient de |>I us en plus évident que les principes de AI. de Alontmoiin tendent à conserver les choses sur l'ancien pied, et qu'il a hérité de son prédécesseur de l'art d'arrêter >;ms éclat les entreprises des esprits les plus ardents et les moins pacifiques. On rit beaucoup ici de l'ouvrage orthodoxe de madame de Sillery, qui, après avoir essayé différents genres, s'est arrêtée à celui des Gauchat et des Abraham Gauchaix. On lui reproche d'avoir mal choisi son épigraphe dans Massillon, et on lui conseille de préférer celle-ci, tirée du sermon du même orateur poulie jour de la Purification : « Souvent, enflé de quelques lumières qu'on croit avoir puisées dans des lectures recherchées, on veut tout instruire sans connoissance, tout entreprendre sans talents, tout décider sans autorité : tout paroît au-dessous de ce qu'on croit soit-même. »
LETTRE VINGT-SEPTIEME
De Versailles, le 27 juin 1787.
Madame de la Mothe s'est échappée de la Salpêlrière ; les gazettes l'ont dit, mais elles ont divagué et déraisonné sur cet événement, plus digne d'être approfondi qu'on ne le croira d'abord. Son évasion a été concertée avec le gouvernement, qui a fait faire assez maladroitement une brèche au mur, pour persuader qu'elle étoit volontaire. C'est un fruit du voyage de madame de Polignac et du comte de laudreuil à Bath. On prétend que M. de la Mothe a mis à ce prix et à celui d'une bourse de quatre mille louis la cession de quelques lettres de la Reine à sa femme, lettres qu'il étoit prêt à rendre publiques pour se justifier. Madame de Polignac revient triomphante avec la conquête de ces lettres. Ce fait semble venir à l'appui du soupçon que quelques personnes ont conçu d'une intrigue obscure qui cxpliqueroit, en effet, les problèmes de l'affaire du collier, la conduite du baron de Rreteuil, qui en avoit le secret, et l'ignorance à laquelle le public est condamné sur la vérité dans cette occasion comme en bien d'autres.
On veut que la dame Kornmann ait été la dame de Cour-
ville, qui a dupé le bêta d'Etienville, que Sainl-Daudel ait été l'Augeard , son conducteur, etc. L'affaire de M. Kornmann pourroit donc faire jaillir quelques rayons de lumière sur celle du, cardinal. Elle paroit mal tourner pour les personnages qui s'y trouvent compromis, et le dénoûment n'en réussira peut-être pas mieux à M. de Beaumarchais que celui de Tarare. On dit qu'il est décrété de prise de corps.
L'éducation de M. le Dauphin va mal. Les instituteurs choisis par madame d'Harcourt n'acquièrent aucune considération dans leurs travaux. On parle d'un précepteur mitre, et M. le duc d'Harcourt a dit qu'on pouvoit en même temps chercher un gouverneur. Le public s'est pressé de donner ce poste important à M. de Monlmorin, qui ne gardera pas, dit-on, le pénible emploi de ministre des affaires étrangères. Notre cabinet influe bien peu en ce moment dans les affaires politiques du continent, et bien des gens craignent que notre espoir de tout arranger ne soit qu'un voile pour couvrir notre parfaite nullité.
Un frondeur faisoit dernièrement celle question : Est-ce que personne n'est à sa place, ou n'y a-l-il personne pour les places?
Du 29 juin.
Madame de Polignac est de retour et a reçu l'accueil que méritoient ses succès. Ils ont coûté plus qu'on ne J'avoil dit d'abord. Nie se trouvant point assez d'argent pour terminer, madame de Polignac avoit envoyé un courrier ici. Il fallut s'adresser à M. de Villedeuil, qui refusa de faire l'avance qu'on lui demandoit, jusqu'à ce qu'on en fit connoitre l'emploi. Enfin M. de Brienne a tout .arrangé : les papiers qu'il étoit essentiel d'anéantir sont brûlés, madame de la Mothe esl, à ce que l'on croit, allée rejoindre son mari, et il ne scroit point étonnant qu'elle parvint un jour à faire casser l'arrêt qui l'a flélrie.
On a été étonné du subit refroidissement de l'enthousiasme avec lequel M. le duc d'Harcourt a d'abord clé préconisé; mais rien n'est plus conforme à l'ordre accoutumé des choses dans cette meilleure partie du meilleur des mondes. Eh! qu'attendre d'un gouverneur qui enseigne à un pupille destiné au troue que « tous les hommes naissant égaux, c'est la vertu seule1 qui les
distingue, que la couronne <'st un pesant fardeau qui impose l'obligation de se vouer au bonheur des peuples, etc.? • La morale de l'Eglise est bien plus couronne à la constitution despotico-monarchique qui fait noire bien-être. Il a fallu chercher un évoque pour prévenir promptement l'effet de pernicieuses maximes. Si AI. d'Harcourt se retire , il se confirme que AI. de Alont morin le remplacera, et il paroit que AI. de Saint-Priest, ci-devant ambassadeur à la Porte Ottomane, aura les affaires étrangères. C'est auprès du croissant que nos ministres doivent se former à l'art de gouverner.
M. l'archevêque de Toulouse prépare de grandes réformes dans sa bureaucratie : la plupart des appointements seront réduits d'un tiers. Il ne néglige pas, d'un autre côté, de faire sa cour aux premières maisons du royaume, et d'accélérer l'avancement de la sienne. AI. le duc d'Orléans s'est adressé à lui pour obtenir la faculté de vendre à vie sur deux tètes les nouveaux bâtiments du Palais-Royal, et les lettres patentes ont été expédiées. En conséquence, le duc d'Orléans vend chaque arcade 50,000 livres. Le limonadier Josserand en a acheté huit, et les a payées 500,000 livres pour avoir le droit de choisir.
La duchesse de Bourbon ayant témoigné le désir d'acheter t'hùtcl d'Evreux, que le Roi a payé l'année dernière 1,100,000 livres, et qui devoit servir à loger les princes étrangers qui nous visitent, AI. de Brienne a trouvé que Sa Majesté avoit été lésée dans l'acquisition de cet hôtel, et madame de Bourbon ne le payera, selon toute apparence, que 000,000 livres.
Enfin, Al. de Brienne ayant fait obtenir au maréchal de AIouchy, pour son gouvernement de Guiennc, une pension de retraite dont il n'a pas besoin , c'est le frère de l'archevêque de Toulouse qui obtient ce gouvernement.
AI. de Calonne va, dit-on, être dénoncé au Parlement, ainsi que quelques directeurs des monnoies, et peut-être même celui de Paris, qui a été déjà interrogé. Il s'agit d'une infidélité vraie ou prétendue dans le litre des louis à la refonte. Ce seroit depuis des siècles le premier exemple d'un ancien ministre soumis à la recherche des dépositaires des lois. Cet exemple seroit trop alarmant pour ne pas croire qu'on empêchera qu'il ait lieu.
LETTRE VINGT-HUITIÈME
De Versailles, le 4 juillet 1787.
Madame de Poîignac jouit de la plus grande faveur. La Reine a fait meubler son appartement à neuf pendant son absence, et Ton a exécuté ses ordres avec autant de goût que d'élégance. Le jour de son arrivée, la Reine est venue souper cbez cette favorite, et y a fait souper le Roi.
Le bruit court que M. de la Alothe est mort subitement à Londres. Il pourroit en être de cette nouvelle comme de la fuite de M. de Calonne dans l'étranger, qui paroît controuvée, quoiqu'on l'ait assurée généralement. On parle d'une commission pour examiner sa gestion, et pour savoir où ont passé vingt-six millions qui ont été dépensés sans ordre du Roi.
Il paroît une requête adressée au Parlement de la part d'un gentilhomme bourguignon nommé de Saint-Hurugc, dans laquelle il se plaint d'avoir été retenu à Cliarcnton pendant trois ans, tandis que M. le ÎVoir tenoit sa femme dans ses bras. Cet homme public perd successivement depuis quelques semaines le fruit de vingt années de travaux et d'intrigues. L'opinion publique commence à s'éclairer à son sujet. On lui a olé ses bureaux, et on parle de lui retirer aussi la Bibliothèque. Elle sera donnée, dit-on, à AI. d'Aguesseau, en y joignant la direction générale de la librairie.
On raconte l'anecdote suivante sur M. le Noir, et l'on dit qu'elle tiendra un rang distingué dans l'édifiante et honnête discussion relative à l'affaire de M. Kornmann : M. le Noir étoit dans une joyeuse orgie avec AI. de Beaumarchais; le souper fut prolongé fort avant dans la nuit. Au dessert, il ne parut point de fromage, et l'une des belles eut la fantaisie d'en manger. Tous les épiciers étoient dans les bras de leurs chastes moitiés, et refusèrent de se lever, quoiqu'on leur demandât ce fromage de la part d'un magistrat dont le nom fait trembler tous les bons citoyens de la capitale. La courtisane plaisanta le lieutenant depolice sur son autorité, qui n'éloit pas même assez efficace pour se procurer du fromage. On prétend que AI. le Noir eut la foi-