‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 18 sur 79 · LE RENARD ET LK BOUC · texte numérisé non relu

LE RENARD ET LK BOUC

Capitaine Bergas (*) voloit de compagnie Avec son ami Guill (2), des pins haut en cornés. Celui-ci ne voyoit pas plus loin que son nez. L'autre étoit passé maître en fait de calomnie, Escroquant au baquet l'argent de tout Paris.

Là, chacun d'eux se désaltère.

Après qu'abondamment tous deux en curent pris, Le Bergas dit au Guill : « Que ferons-nous, compère? Ce n'est pas tout de prendre , il faut sortir d'ici : Lève ta banqueroute , et tes cornes aussi , Mets-les sur le papier, le long de ton mémoire.

Je mentirai premièrement,

Puis sur tes cornes m' enlevant ,

A l'aide d'une fausse histoire

Le Bicètre j'esquiverai,

Après quoi je t'en tirerai. »

n Par mes cornes! dit l'autre, il est bon, et je loue

Les gens bien sensés comme toi.

Je n'aurois jamais, quant à moi,

Trouvé ce secret, je l'avoue. »

Le Bergas gagne au pied , laisse son compagnon ,

Et vous lui fait un beau sermon

Pour l'exhorter à patience.

« Si le Ciel t'eut, dit-il, donné par excellence Autant de jugement que de cornes au front,

Tu n'aurois pas à la légère Intenté ce procès. Donc adieu, j'en suis hors; Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts,

Car» pour moi, j'ai certaine affaire Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin. En toute chose il faut considérer la fin. »

(*) Défenseur ardent du magnétisme et de M. Kornmann. '.-; Guillaume Kornmann.

TO.MK II. Il

LETTRE TRENTIEME.

De Versailles, \c H) juillet 1787.

Le Roi a reçu les nouvelles supplications du Parlement fonde l'impôt du timbre, et a répondu encore qu'il vouloit être obéi. En conséquence , il y a eu le 16 une nom elle assemblée des chambres et des pairs. Lorsque le comte d'Artois partit de Versailles pour s'y rendre, la Heine lui dit : a J'espère qu'enfin vous ferez enregistrer. » — « Vous y pouvez compter, .Madame, avoit répondu le prince. Cependant, après de grands débats, le Parlement a terminé cette séance par un arrêté portant qu'il ne pouvoit ni ne devoit enregistrer cet impôt sans manquer à la confiance des peuples et à celle du Roi, dont la religion avoit été surprise. On ajoute que le Parlement se regardant comme incompétent pour cet enregistrement, Sa Majesté seroit de nouveau suppliée de retirer l'édit ou de convoquer les Etats généraux, avis qui passa à la très-grande pluralité des suffrages.

La séance avoit commencé par une discussion assez sérieuse. Les gardes de Monsieur et de monseigneur le comte d'Artois s'étoient emparés des portes, malgré les réclamations des séances précédentes, auxquelles Monsieur avoit d'abord cédé. Les frères du Roi déclarèrent cette fois qu'ils sortiraient, si on persistoit à exiger le renvoi de leurs gardes. Le duc de Nivernois s'interposa comme conciliateur, et les magistrats consentirent que les gardes restassent, a sans tirer à conséquence. »

On doit non-seulement avoir obligation aux princes de tout le bien qu'ils peuvent faire, mais d'après les étranges principes qu'on s'efforce de leur inculquer, on devrait leur savoir gré de tout le mal qu'ils ne font pas. Lorsque l'on opinoit dans l'assemblée des pairs sur la nécessité de supplier le Roi de donner un état exact des dépenses et recettes, monseigneur d'Artois dit hautement : « Vous devez savoir, Messieurs, que les dépenses du Roi ne peuvent point être réglées sur ses recettes, mais ses recettes sur ses dépenses. » Chacun témoigna la sensation que produisoit cet étrange principe, que Monsieur s'empressa de désavouer. On sait que ce prince n'a point cessé dans toutes les

assemblées des pairs de manifester ses sentiments patriotiques. Comme ils sont un peu opposés aux opérations du ministère , le Roi depuis quelque temps appelle en riant son frère « Monsieur le notable. » Dans une des dernières séances du Parlement, monseigneur comte d'Artois, piqué de ce que son frère avoit vivement combattu son opinion, lui dit avec un peu d'humeur en sortant du palais : « Je m'altendois bien, monsieur le notable, que vous ne seriez pas de mon avis. » — k Quoi qu'il en soit, reprit Monsieur, cette plaisanterie me paroit très-déplacée; je puis la souffrir dans la bouche du Roi, mais non pas dans la vôtre. »

Le départ précipité de madame la princesse de Lamballe avec quatre seigneurs de la cour fait penser qu'elle est chargée vis-àvis de M. de Calonne d'une négociation dans le genre de celle que l'on a attribuée à madame de Polignac vis-à-vis du sieur de la Mothe.

La mort du maréchal prince de Soubise n'est plus une nouvelle, mais tout le monde ne sait pas que le Roi hérite par cette mort de 600,000 livres de revenu. Le pauvre homme avoit 100,000 livres de pension et 500,000 livres de rente viagère, pour lesquelles il n'avoit peut-être pas déboursé cinq cent mille francs. Sous le règne du feu Roi, lorsqu'il se faisoit des emprunts, les courtisans en crédit se faisoient inscrire comme préteurs, au moyen d'acquits patents qu'ils arrachoient à la faiblesse du monarque. Ainsi l'on peut dire que la fin du pauvre maréchal est plus utile à l'Etat que ne l'a été sa vie.

Du 22 juillet.

Epigr anime sur la réponse de M. de Beaumarchais au mémoire

de M. Kornmann.

Dans le temple de la Vertu Au vertueux appui des belles.

Caron l'autre jour se présente, C'est au défenseur de pucelles

Et là, sans rougir d'être intrus, Que de pareils honneurs sont dus,

Fait cette demande impudente : Dit la déesse ; et pour l'exemple ,

Sur mon front, déesse, placez Elle le fit chasser du temple La couronne (pie vous devez Et bàtonner dans les cours.

LETTRE TRENTE ET UNIÈME

De Versailles, le 20 juillet 1787.

La résistance du Parlement à l'imposition du timbre a produit son effet. Il paroît que les nouvelles remontrances où il deinandoit la convocation des Etals généraux n'auront pas lieu. La cour les préviendra en retirant l'édit; mais il faudra remplacer cet édit par un autre, car nous sommes sans argent. Les économies loyalement annoncées ne montent encore qu'à vingt millions; c'est la guerre qui en supporte les trois quarts. On n'ose toucher à la maison de la Reine, aux bâtiments, aux pensions, etc., parce que les personnes intéressées sont trop puissantes. L'archevêque président sent à présent la différence qu'il y a de la théorie à la pratique, et de la bonne volonté à l'exécution. Il trouve des obstacles partout, et n'étant pas soutenu par le caractère du supérieur, il est agité par les intrigues, par les demandes, par les prétentions, et le moindre refus lui fait un ennemi. S'il vient à se retirer, nous aurons quelque Calonne qui achèvera la destruction commencée.

On n'est occupé en ce moment que de deux ouvrages qui ont paru en Angleterre, dont tout le monde parle et que personne n'a lus. C'est le mémoire du lord Gordon contre deux grandes dames : on veut ici, parce qu'on le trouve plaisant, que madame de Polignac ait été le colporteur de cette brochure. Le second libelle est V Histoire du Collier, écrite en anglois sur le mémoire de AI. de la Molhe. On vend, dit-on, quinze louis la traduction de cette satire.

Les réformes dans le département de la guerre prouvent bien notre dévouement aux principes les plus pacifiques. Toutes les troupes de la Russie, de la Prusse et de l'Empereur couvriroient les bords du Rhin, que nous serions impassibles. L'Empereur réduira les Flamands ou perdra les Pays-Bas, le Stathouder sera roi ou chassé, que tous ces événements ne nous feront pas tirer un coup de fusil. Pour la médiation, à la bonne heure. Le chevalier Bourgoin revient avec des plans d'accommodement. Si le Stathouder ne les agrée pas, on se battra, et nous serons specta-

teurs. Nous sommes persuadés que le Roi de Prusse ne se mêlera point de cette affaire autrement que nous.

Georges III voudroit faire quelque chose pour son cousin, mais Pilt et la nation s'y opposent. Au surplus, la preuve que notre traité de commerce avec l'Angleterre ne lui est pas désavantageux, c'est que le négociateur anglois qui l'a fait part pour Madrid, afin d'en conclure un semblable avec l'Espagne. Ce que les Anglois peuvent avoir le plus à cœur contre nous, c'est le dernier traité de paix , qui leur paroit ignominieux.

Du 29 juillet.

Voici l'histoire de la singulière commission dont on prétend que madame de Polignac a été chargée par le lord Gordon. Cet audacieux et constant détracteur de la France s'est rendu le protecteur du comte de la Mothe, et a collationné et signé page pour page le mémoire de ce dernier. La veille du départ de madame de Polignac, il l'a priée de se charger d'un paquet adressé au baron de Breteuil. Cette dame à peine arrivée à Paris , un domestique se présente chez elle de la part du ministre pour demander un paquet que le lord Gordon lui a remis : on le délivre. Deux heures après, madame de Polignac reçoit un exemplaire du mémoire du sieur de la Mothe , avec une lettre de remerciment pour la complaisance qu'elle a eue de favoriser son introduction en France. Si non è vero , è ben trovato.

Il paroit que Y Histoire du Collier est encore un ouvrage différent, et dont l'existence est aussi problématique que celle du mémoire.

Quoi qu'il en soit, une personne dernièrement arrivée de Londres affirme avoir vu le comte de la Mothe et sa femme jouissant d'une bonne santé.

Il circule un mémoire attribué à AI. de Calonne, dans lequel F ex-ministre rend compte de son administration, indique les causes du déficit, et offre de justifier pleinement sa conduite, mais de loin... Cet écrit se vend très-secrètement et très-cher.

On ne sait encore quel parti prendra le gouvernement pour remplacer l'impôt du timbre, auquel il paroit avoir renoncé. Les nouvelles remontrances ont paru : elles sont fort hardies et font beaucoup de sensation. Le conseil des finances continue de Ira-

1 66 C 0 15 It E SPONDANC E S E C R ETE.

\ ailler aux réformes-, et il paroit décidé qu'il y aura pourtant quelque réduction sur les [tensions : elle scia sans doute proportionnée à leur montant, et l'on espère que les petites pensions resteront intactes.

On prête an Roi un propos que je ne garantis pas. « Ces messieurs ne veulent pas enregistrer! Eh bien, je payerai mes dettes, mais je leur enverrai les créanciers de mon aïeul. »

Toujours moins d'apparence que jamais à une guerre prochaine. On continue très-doucement à Rrest l'armement de treize vaisseaux. Il y en a déjà six doublés en cuivre. Mais le commandant de l'escadre et les capitaines des vaisseaux ne sont pas encore nommés.

LETTRE TRENTE-DEUXIEME

De Versailles, le 1er août 1787.

Le Roi a reçu dimanche dernier les nouvelles remontrances du Parlement, et a dit à la députation de cette cour qu'il les examineroit avec attention, mais que les besoins de l'Etat exigeoient qu'on enregistrât sans tant de délais une subvention territoriale dont il leur faisoit remettre la déclaration. On s'est assemblé le lendemain, et la séance a duré sept heures. On a nommé des commissaires, et il a été arrêté que le Roi seroit supplié de convoquer les Etats généraux, parce que le Parlement ne pouvoit enregistrer un impôt perpétuel; que, s'il l'avoit fait précédemment, il avoit outre-passé ses pouvoirs, et qu'il devoit se renfermer dans ses fonctions ordinaires.

Cependant il nous faut de l'argent : on craint la suspension du payement des pensions et des rentes. Ces objets intéressants pour tous les citoyens, et surtout pour ceux de la capitale, ont fait oublier Tarare et Kornmann.

On parle toujours du libelle de lord Gordon. Il y a des personnes très-curieuses qui ont donné dix louis pour le lire : il existe donc. Mais on n'a pas la même certitude pour « Y Histoire du collier, » dont on a vu les titres des chapitres dans les papiers anglois. On croyoit que madame de Polignac s'éloit assurée que ces écrits ne paroitroienl pas. Aujourd'hui l'abbé de Ver-

morid est allé à Londres, et l'on attribue encore le même objet à son voyage.

L'affaire des roués, défendus avec tant d'énergie et de perse- v vérance par M. Dupaty, a été jugée définitivement avant-hier au Conseil. La procédure de Troyes a été cassée, ainsi que l'arrêt du Parlement de Paris; les accusés sont renvoyés devant leurs premiers juges pour qu'il soit fait une nouvelle procédure, sauf appel au Parlement le plus prochain. Quand même ces malheureux se trouveroient coupables, il est donc vérifié qu'ils ont été mal jugés. Voilà un grand triomphe pour M. Dupaty.

On se montre en cachette une épi gramme qui vient d'éclore dans un de nos cercles à bel esprit.

Imitation d'Horace.

Je n'étois qu'un peu de farine, Quand lin boulanger, incertain S'il me feroit hostie ou pain , M'imprima la forme divine , Que par quatre mots de latin Anima le prêtre Martin.

Peut-être cût-cc été mon destin De cacheter poulets, d'habiller des pilules. Mais ces usages ridicules A mon égard n'auront plus lieu.

Hoc est est dit : me voilà Dieu!

Du 6 août.

Le refus d'enregistrement de la subvention territoriale, la dénonciation de l'administration de M. de Calonne , de rétablissement de la Compagnie des Indes, de celui d'une Compagnie d'assurance contre les incendies, représentées comme la source du fléau de l'agiotage, enfin la part que le Parlement veut recommencer à prendre aux grands objets d'administration, ont irrité le Roi. Dans le premier mouvement, Sa Majesté voulut envoyer des lettres de cachet aux trois magistrats et aux deux ducs et pairs qui ont montré le plus de vigueur. Mais MM. de Breteuil et de Malesherbes réussirent à calmer le monarque, en lui représentant que, loin d'aigrir les esprits, il étoit prudent de temporiser et grand de revenir sur ses pas. Us observèrent que, lors du dernier exil , le Parlement n'avoit été conduit que

par ses propres intérêts, mais qu'en ce moment il agissoil pour ceux de la nation. Il c'est pourtant pas encore certain qu'il n'y aura point de lit de justice. Le Roi pourroit y être forcé par la nécessité instante de nouveaux impôts.

Le Parlement de Rouen a refusé d'enregistrer les assemblées provinciales. Craint-il, parleur établissement, de se voir réduit à l'administration de la justice? Cette crainte pourroit être fondée, mais elle ne seroit guère patriotique.

La dénonciation du ministère et de M. de Calonne a causé une vive colère à nos maîtres, parce que, dit-on, on y reproche a l'ex-contrôleur d'avoir consenti à l'exportation de sommes énormes en Allemagne et à Naples. On parle toujours de la justification qu'il prépare, et ses amis ont laissé transpirer qu'il y insérera une lettre du Roi portant ces mots : « Tachez, mon cher contrôleur, de me délivrer des persécutions de la..., des P..., des V... » On prétend que M. de Calonne a écrit à M. de Vaudreuil qu'il ne pouvoit se dispenser de le compromettre dans son mémoire, et que, d'après cet avis, ce seigneur vend ses biens, les dénature, et projette un voyage d'Italie, où madame le Brun l'accompagnera.

Le Roi laissa échapper quelques reproches , lorsque Monsieur lui rendit compte de la dernière assemblée des pairs. L'excellent cœur de notre monarque ne put tenir aux discours nobles et patriotiques que lui tint son auguste frère en cette occasion, et l'on remarque que tous deux, en se séparant, avoient les larmes aux yeux.

Cependant l'odieuse méchanceté de quelques individus éclate sans ménagement. Un jeune homme osa dernièrement demander la monnoie d'un louis dans un café en chantant ce refrain connu : « Changez-moi cette tête... » Il fut arrêté en sortant. On a l'impudence de nommer Madame Déficit, une grande dame qui vient de faire aux besoins de la nation les sacrifices qu'on étoit le moins dans le cas d'exiger, de réformer sa table, et d'autres dépenses aussi légitimes.

LETTRE TRENTE-TROISIÈME

De Versailles , le 8 août 1787.

La nation étoit entièrement courbée sous l'autorité. La cour commence à éprouver les inconvénients de Ja restitution imparfaite que la convocation des notables lui a faite d'une partie de ses droits.

On a beaucoup balancé sur le parti que l'on prendrait au sujet de la résistance que les Parlements destinent évidemment à tout ce qui sera proposé dans le département des finances. Assembler les Etats généraux serait détruire en un instant plusieurs siècles de travaux continuels pour étendre et affermir l'autorité royale; temporiser étoit impossible au milieu des besoins les plus pressants; agiter la verge d'un despote est un moyen violent, mais d'un effet encore certain parmi nous. Il n'y en avoit point d'autre à choisir. Le peuple exhalera son mécontentement en épigrammes; les ministres auront de mauvais moments à passer, mais l'exemple de 1771 leur apprendra à se tirer d'affaire, s'il n'engage pas les Parlements à plier.

L'ordre et le bonbeur ne peuvent exister dans un Etat où le peuple et l'autorité sont continuellement aux prises ensemble. Les gens sensés gémissent de ces discussions, auxquelles le peuple n'a jamais rien à gagner. Obligé d'obéir et de payer, il vaudroit mieux qu'on ne F éclairai point sur les erreurs et les abus dont il est la victime.

Enfin, de gré ou de force, nous payerons le droit de timbre et cent autres impôts. Les assemblées provinciales ne serviront qu'à en rendre la perception plus sûre. Voilà le dénoûment de la comédie des notables!

Si le zèle des défenseurs de la patrie n'a pu sauver nos biens et le produit de nos sueurs du gouffre où la science du fisc la fait engloutir, au moins pourra-l-il conserver la vie aux malheureux qui deviennent la victime de notre barbare jurisprudence.

Les clients de M. Dupaty ont la faculté de prendre à partie les juges qui les ont condamnés à la roue, et le conseil a arrêté qu'à l'avenir l'instruction criminelle se feroil sur les minutes, et non

170 CORRESPOND INCE SECRETE.

sur de simples expéditions. AI. le garde de* sceaux a parle avec beaucoup de vigueur et d'énergie contre les défauts de notre Code meurtrier, et Ton espère que la refonte totale ni sera

ordonnée.

Du 12 août.

L'imposition du timbre, telle qu'elle a été enregistrée de forée, est beaucoup moins onéreuse aux contribuables que comme on l'avoit proposée d'abord. Aussi M. Séguier s'est \u obligé de retrancher une partie de son discours, qui éloit dirij contre les vexations, l'arbitraire et le danger de cet impôt. La subvention territoriale ne peut répugner qu'aux personnes intéressées, c'est-à-dire aux grands propriétaires. Elle est fixée à quatre-vingts millions, et doit tenir lieu des deux vingtièmes et des quatre sous par livre : elle sera supportée par toutes les classes de citoyens et par toutes les terres, parcs, jardins, môme par les domaines royaux. Elle sera répartie par les assemblées provinciales, sans frais, et, s'il plaît à Dieu, avec la plus grande équité. Elle donnera au Roi vingt-cinq millions de plus que les deux impôts supprimés, et, supportée par le clergé et la noblesse, elle diminuera les charges actuelles des petits propriétaires et des cultivateurs. Elle ne doit durer que dix ans. En accordant quelque confiance à la probité des administrateurs, il y auroit de l'humeur à vouloir se refuser à un secours aussi modéré. Les Etats généraux accorderoient au Roi plus qu'il ne demande, puisqu'ils seroient composés de François. Ce n'est point au Roi que l'on doit reprocher les déprédations dont on souffre, c'est à M. de lergennes, qui lui a donné un administrateur des finances dont il connoissoit la conduite, la prodigalité et les dettes. Il est rare qu'on soit plus économe du bien public que du sien propre. M. de Mau repas et AI. de Vergenncs ont fait tout le mal dont la France souffre en ce moment. La confiance qu'un jeune roi leur a donnée est la source de la crise intérieure qui nous alarme, et de celle dont nous sommes menacés pour les affaires du dehors.

La persévérance du Parlement dans son refus d'admettre des remèdes indispensables pourroit entraîner une banqueroute générale. Il est assez remarquable que dans d'autres circonstances,

où le ministère vouloit réduire ce corps au premier but de son institution, il prétendoit être le tuteur et le conseil des rois, et que, dans ce moment où on paroit vouloir le rapprocher de cetteancienne prétention, il ne veut plus être qu'un corps de juges, incompétent pour connoître de l'administration, tant les principes varient suivant les intérêts ou la passion !

Du 13 août.

La Reine désire avoir ses entrées au Conseil. ïl y a eu à cette occasion une dispute très-vive entre le Roi et Monsieur sur les causes de l'état actuel des finances. Il a été, le même jour, expédié une lettre de cachet qui exile Monsieur à son palais du Luxembourg, à Paris : on n'est pas certain qu'elle ait été signifiée.

On croit que Je Parlement recevra aujourd'hui des lettres d'exil. Il en a été signifié une au duc de Coigny, grand écuyer.

Depuis le 5, le 7 et le II, il y a eu de grands bals à Trianon. On raconte cette plaisanterie de la Reine : Mademoiselle Berlin apportait à Sa Majesté un bonnet d'un nouveau goût. La Reine l'admira et en demanda le prix. « Cela est beaucoup trop cher, reprit en riant Sa Majesté; M. d'Eprémesnil ne me permettroit pas de mettre tant d'argent à un bonnet. »

On a publié à voix basse les nouveaux édits. Le peuple se console par l'espoir d'une réparti tion plus égale des charges. Croiroit-on que le maréchal de Noailles, qui est excessivement riche, ne payoit que 6,000 livres par abonnement pour les vingtièmes?

Le Roi étoit indisposé le jour du lit de justice, et la chaleur étoit excessive. Sa Majesté a dormi pendant une bonne partie de la séance.

LETTRE TRENTE-QUATRIEME

De Versailles, le 16 août 1787.

Tout Paris est dans la consternation. Hier, à quatre heures du

matin, chaque conseiller au Parlement a reçu l'ordre de quitter

la capitale sous vingt-quatre heures, avec défense, pendant cet

intervalle, de sortir de chez soi et de recevoir aucune visite. Le

172 CORRESPOND 1NCE SECRÈTE.

Parlement doit rire rendu à Troyes avant quatre jours, et y attendre les ordres dn Hoi . If. d'Eprémesnil seul a dit an porteur d'ordres qu'il ne pouvoit obéir que le lendemain, pour des raisons de santé. Comme l'abbé Sabathier n'ai oit pas couché chei

ni, c'est le seul qu'on ait vu dans la ville. On assure que les pairs qui ont assisté aux séances du Parlement sont exilés dans leurs terres, excepté le duc d'Harcourt, gouverneur du Dauphin. C'est à pareil jour, il y a deux ans, que le cardinal de Rohan fut mis à la Bastille. On s'est hâté de prononcer cet exil , sur lequel on hésitoit depuis quinze jours, à cause de la grande procession d'hier, où l'on craignoit que la vue des sénateurs ne fit trop de sensation sur le peuple.

La cour des aides , la chambre des comptes et le Chàtelet même se disposent à suivre les traces du Parlement. Monseigneur le comte d'Artois doit aller demain à la première de cescours, pour faire enregistrer le timbre et la subvention.

Les banquiers et marchands rédigent un mémoire au Roi contre le timbre, selon eux, destructif du commerce.

Au lieu de chercher à fléchir le monarque, à émouvoir sa sensibilité, on a l'indignité de répandre des écrits et des placards abominables contre le Roi et son auguste famille.

Du 17 août.

Le Parlement de Rouen, qui avoit été mandé, a répondu que l'intérêt des sujets de Sa Majesté ne lui permettant pas de s'absenter en corps, il enverroit des députés.

Le Parlement de Metz a aussi défendu, sous peine de punition grave, de lever les nouveaux impôts, et a envoyé son arrêt à tous les Parlements du royaume, dont les dispositions sont, à ce que l'on assure, les mêmes.

Le Roi a donné ordre que Ton imprimât la liste de toutes les réformes qu'il a faites et des bonifications qui en résultent. L'épargne sur la maison de la Reine seule est de 1)00,000 livres.

Le Roi est fort indisposé depuis huit à dix jours. Malgré le rigoureux régime auquel il s'est condamné, quoiqu'il s'abstienne de vin et fasse une diète austère, il éprouve des pesanteurs de tète inquiétantes et une disposition continuelle au sommeil. Sa

Majesté n'a pu présider au Conseil , à cause de ce dérangement de santé.

Plusieurs chefs du congrès américain sont arrivés ici à Fini-, proviste. Il s'est répandu sur-le-champ que le peuple de Philadelphie s'est révolté, a mis aux arrêts le docteur Franklin, et que le général Washington s'est enfui. On ajoute que la fermentation est extrême dans toute la République : c'est un fruit de la politique angloise. Si nous nous déclarons encore les défenseurs du congrès, nous ne pourrons consolider notre ouvrage qu'en renonçant au motif qui l'a anohli : une monarchie doit s'élever sur les débris de la République pour faire subsister le nouvel Etat que nous avons créé. Notre escadre de Brest doit maintenant être en mer. Elle est, dit-on, destinée pour l'Amérique, où la suivra sans doute l'escadre angloise. Nouveau sujet de rupture !

Il paroît décidé que le camp de Givet aura lieu. Il a été expédié des ordres aux régiments qui doivent se former.

Du 18 août.

Les affaires des Parlements font une vive sensation. Les gens modérés trouvent que l'on a passé le but de part et d'autre, que le lit de justice a été une démarche trop précipitée dans la crise actuelle, que l'arrêté du 17 a été trop vif et attentatoire à l'autorité royale.

Monsieur et monseigneur le comte d'Artois se sont rendus hier à Paris pour faire enregistrer les édits à la chambre des comptes et à la cour des aides. Ils ont été assez mal accueillis par le peuple, et ces cours ont protesté contre ces transcriptions forcées. Elles s'attendent à l'exil : c'est anticiper leurs vacances.

Le Parlement de Bordeaux est aussi transporté à Lihourne pour avoir fait un arrêté qui défend les assemblées provinciales.

Un fait plus gai, c'est la rencontre iVun moine, que l'on dit être de l'ordre des Prémontrés, dans les jardins de Trianon , la nuit du mercredi 8. Il a été arrêté; il a dit qu'il avoit une requête à présenter à la Reine. On ne sait de quelle nature elle peut être, mais il est assez singulier d'escalader les murs pendant la nuit pour demander justice ou solliciter des grâces.

Du 19 août.

On ne sait encore si Pédit i\n timbre ne sera pas révoqué. La

nation esl sur ce point entièrement d'accord avec I <*s cours. Il n'en est pas ainsi pour la subvention territoriale et pour les assemblées provinciales. Il esl évident qu'il entre beaucoup d'intérêt personnel dans la résistance des grands et des Parlements sur ces deux objets.

La lettre d'exil contre Monsieur n'a point été exécutée.

LETTRE TRENTE-CINQUIÈME

De Paris, le 22 août 1787.

Lorsque le Parlement a été transféré à Troyes (car il est défendu d'employer le ternie (Y exil), la cour savoit que les poissardes avoient préparé des couronnes pour les mettre sur la tête des magistrats à la procession du lendemain. Dès ce moment les placards les plus indécents ont été répandus, les caricatures les plus atroces ont été sinon exécutées, au moins imaginées; les propos outrageants ont pullulé comme un vent pestilentiel. Dans une estampe que personne n'a vue, la famille royale est au grand couvert; le Roi tient un verre, la Reine sa fourchette. On lit au bas : a Le Roi boit , la Reine mange , et le peuple crie. a

M. le comte d'Artois eut quelque effroi en arrivant à la cour des aides pour ordonner l'enregistrement. Les huées du peuple annonçoient une fermentation qui pouvoit avoir des suites. Le capitaine des gardes fît mettre les armes hautes et coucher en joue. Les attroupements qui ont eu lieu chaque jour au Palais et dans les environs ont donné de vives inquiétudes. Une plaisanterie a pensé fournir l'étincelle qui pouvoit occasionner une explosion.

Vous connoissez le burlesque tribunal de la basoche, tenu par les clercs de procureurs? Il en est sorti un simulacre d'arrêt qui condamne au feu un écrit ayant pour litre : Réflexions d'un avocat. Cette jeunesse turbulente a exécuté sa sentence. Le gouvernement tolère qu'elle s'essaye par ces jeux aux opérations de Thémis; mais on prétend qu'elle vouloit brûler de même l'édit

du timbre. La police s'est assemblée. Les jeunes étourdis ont dit: «Tous les tribunaux cessant leurs fonctions, la basocbe suivra cet exemple; mais pour ne point demeurer oisifs, nous, nous occuperons à tuer des mouches. » On appelle ainsi les familiers de l'inquisition politique. Une partie du peuple s'est jointe à eux; on a couru sur les espions et les inconnus que l'on soupçonnoit tels. Le fameux Dcsbruguières, qui dirigeoit les « observateurs n , ayant été reconnu, tomba sous leurs coups, et on le crut mort. Pour arrêter ces excès , on a commandé hier les régiments des gardes, qui font des patrouilles continuelles le jour et la nuit, la baïonnette au bout du fusil.

Le Chàtelet n'a point cessé ses fonctions; mais personne ne s'est présenté à ses audiences, et un procureur qui vouloit s'y rendre a eu sa robe déchirée en lambeaux par la populace. Hier, ce tribunal a arrêté des remontrances au garde des sceaux, pour l'engager à obtenir du Roi l'abrogation des nouveaux édits et la convocation des Etats généraux. Le public regarde très-injustement peut-être le baron de Breteuil , le comte d'Eslaing, qui voudroit être ministre de la marine, et M. de Flcury, conseiller d'Etat, qui convoite les sceaux, comme les auteurs de la violence que l'on veut faire à la nation. On peut se figurer les bénédictions que ce triumvirat reçoit du public. On croit, au reste, que l'orage se dissipera bientôt. Dimanche, dans un conseil où les pairs ont été appelés, il a été résolu de charger M. de Malesherbes d'aller à Troyes pour proposer au Parlement la subvention territoriale limitée à trois ans, avec promesse de convoquer alors les Etats généraux, si son produit n'a point suffi pour remplir le déficit. On espère, d'après les instructions de ce vénérable ministre, que le Parlement reviendra ici vendredi prochain.

Les habitants de Troyes sont allés au-devant de nos pères conscrits à leur arrivée près de cette ville, et le Parlement y est entré en triomphe, traîné parle peuple, et au milieu des illuminations, et II faut convenir, disoit une grande dame à sa sœur, que ce peuple de Paris est indigne ! » — « Disons mieux , répondit celle-ci , il est indigné ! »

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