TOME II
lèque-ininislie. Celle démarche avoil pour objet (le diriger le choix du Roi SUT le chancelier du prince, homme a grandes idées, à projets extraordinaires , mais ft'tyanl malheiireiisement pas les qualités nécessaires dans la circoiislance présente : l'espri t de calcul et le goût de l'économie.
La révolution du ministère est au reste à peu près consommée. M. de Ségur et M. de Caslries ont décidément donné leur démission. AI. de Brienne, frère du premier ministre, remplace le marquis de Ségur. Les intendants qui rendoienl compte à M. de Castries des détails dont ils étoient chargés, travailleront a\ee l'archevêque, qui veut connoître la nature des dépenses de ce département avant de le confier à un secrétaire d'État.
M. de lilledeuil n'a pas voulu le directeur du Trésor royal qu'on lui donnoit dans la personne de M. de la Borde. Il a fait accepter sa démission, qui lui a valu du Roi une lettre remplie d'expressions flatteuses, par laquelle Sa Majesté lui annonce qu'il a une place de conseiller d'Etat au Conseil des finances et 15,000 livres de pension; il y joint son portrait. On l'a remplacé par M. Lambert, conseiller d'Etat, homme intègre et bon juge, mais complètement inepte dans la partie de la comptabilité. Il est vrai que par l'intercession du diacre Paris nous devons espérer qu'il sera éclairé d'une lumière surnaturelle.
On parle d'une estampe sans doute imaginaire, qui représente le cheval de Troie, sur lequel la Reine est montée et se tient avec peine. Il sort des naseaux des rubans, des pompons, etc. ; delà bouche, l'archevêque de Toulouse; d'un autre coté, le baron de Breteuil; des flancs, tous les conseillers des Parlements. On lit au bas : « Ne craignez rien, ce ne sont pas des Grecs. »
Il paroit plusieurs pamphlets contre M. le Noir; mais l'intérêt général efface tout objet particulier.
LETTRE TRENTE-SEPTIÈME
De Versailles, le 5 septembre 1787.
Dans un temps où les changements de ministres sont aussi fréquents que les variations de l'air sont rapides, l'inslabilité des projets et l'incertitude des révolutions ne permettent point de
raisonner d'une manière satisfaisante sur les affaires publiques. Quant à celles du dehors, la gloire et peut-être la consistance politique de la France sont évidemment en danger; mais les lumières et la fermeté du principal ministre, secondé par les ressources de la nation, nous rassurent.
Cependant voibà les finances, notre partie foible, entre les mains d'un pieux janséniste, d'un homme intègre, mais qui sait à peine que deux et deux font quatre, tandis qu'il faudroit, s'il étoit possible, que deux et deux fissent cinq. On a proposé à nos plus fameux banquiers la direction du Trésor royal; MAI. de la Borde et de la Balue l'ont refusée; on parle maintenant de AI. Waysnes, qui a tant intrigué, il y a quelques années, pour avoir cette place, et qui ne refusera rien.
M. le comte d'Hector, commandant de Brest, a été appelé : c'est apparemment pour être minisire de la marine ou plutôt chef de comité. Cet officier est connu pour entendre supérieurement les détails, de l'aveu même de ses camarades, et l'on sait qu'ils ne sont pas exempts de jalousie.
Malgré les bruits qui ont couru, il règne un grand accord entre le ministre archevêque, M. de Breteuil, et M. de Montmorin. Ce triumvirat réunit sans doute de grands moyens pour prévenir les maux dont nous sommes menacés au dehors, pour rétablir l'ordre, ramener les esprits et ménager l'autorité royale furieusement compromise. M. le garde des sceaux est presque intimidé de cet accord ministériel. On dit qu'il a offert sa démission et qu'elle n'a pas été acceptée. Il n'est pas croyable qu'il veuille abandonner si vite une place qu'il a désirée si longtemps.
Les Parlements font journellement les arrêtés les plus vigoureux. Si l'on a en effet donné quelque suite au\ négociations entamées avec celui de Paris, elles ont été sans succès. Le Roi demanda dernièrement à M. Thierry de l ille-d'Avray, son valet de chambre, ce qu'il y avoit de nouveau. M. Thierry demanda à Sa Majesté si elle connoissoit l'arrêté du Parlement de Grenoble. « Non, dit le Roi , je veux le lire. » Le valet de chambre le présenta à son maître qui le lut, et lui dit avec sa gaieté ordinaire : « Je crois que ces gens-là ont raison, mais comment faire? Voilà comme ou ne veut m'instruire de rien! »
ISO CORRESPONDANCE SECRETE.
Le peuple est aigri, mais on a lieu d'espérer que la sagesse des administrateurs et la multiplicité des précautions qu'ils on! prises préviendront tout désordre. .Madame la comtesse de Tessé, venant ici, fut arrêtée ces jours-ci par plus de cinq cents vagabonds qui la prirent pour madame de Polignac. Elle eut taul d'effroi qu'elle est tombée sérieusement malade, et l'on craint encore pour ses jours.
On avoit conduit chez le commissaire Chenon, a Paris, deux particuliers qui avoicnt tenu des propos indiscrets. Le peuple s'y porta en foule et les fit relâcher, après avoir brisé les meubles du magistrat subalterne. Le chevalier Dubois, commandant du guet, courut de grands risques dans cette espèce d'émeute; on assure qu'il a offert sa démission. On prétend aussi que M. de Crosne sera remplacé par M. d'Albert, qui a déjà occupé la place de lieutenant de police sous M. Turgot.
Les poissardes de Paris , qui sont en possession de porter un bouquet au Roi le jour de sa fête, ne vouloient point y aller cette lois : il a fallu pour ainsi dire les y contraindre, et contre leur usage elles se sont montrées mornes et taciturnes.
Les pamphlets et les caricatures vont leur train. On parle de huit portraits en regard, gravés, dit-on, à Londres : Chilpéric et sa femme Frédégonde, Charles VII avec Isabeau de Bavière, Henri II et Catherine de Médicis, enfin Louis XVI en pendant avec un médaillon vide.
On dit que Madame Adélaïde étoit depuis quelque temps en conférence avec le Roi, auquel cette vertueuse princesse dit souvent des vérités importantes, lorsque la Reine entra : «Vous n'êtes point de trop, madame, lui dit Madame Adélaïde, il est question de sauver l'honneur du Roi, le votre et la nation du danger qui les menace. »
La Reine vient de faire donner le prix de poésie de l'Académie à un prétendu poète de son antichambre nommé Terrasse.
Du 6 septembre.
On parle d'un mémoire que M. le duc d'Orléans se propose de présenter au Roi, au nom des princes et pairs, sur la situation du royaume. La réunion de ces chefs de la nation en corps pour
intervenir dans les affaires du pays seroit encore un pas de fait vers la révolution que Ton s'est permis de prévoir dès la convocation de l'assemblée des notables. C'est précisément la note que M. le duc d'Orléans a remise au Roi, dans l'intention de substituer le chancelier de sa maison à l'archevêque de Toulouse, qui a fait monter celui-ci à la première place. Elle renfermoit un plan d'administration qui supposoit la nécessité d'un chef auquel se rapportent tous les fils de l'administration. Instruit de l'impression que cette lecture avoit faite sur l'esprit de Sa Majesté, Al. de Brienne se rendit près d'elle, et fît si bien valoir à son profit les suggestions dont un autre étoit l'objet, que le Roi se décida surle-champ à le déclarer principal ministre.
LETTRE TRENTE-HUITIÈME
De Versailles , le 15 septembre 1787.
On n'est occupé ici que de réformes. Toutes les branches de l'administration en sont susceptibles, et sont actuellement à l'examen. Le bureau de M. Genêt aux affaires étrangères est supprimé. On doit réduire le département de la guerre et celui de la marine à deux chefs par département, à qui on donnera une somme avec laquelle ils se chargeront du choix et du nombre des commis subalternes.
On parle aussi de la suppression des colonels en second , de rendre les compagnies aux capitaines. On réforme les étals-majors de l'intérieur, les commissaires des guerres et les hôpitaux militaires; chaque régiment aura son hôpital. On supprime aussi le grade de brigadier. Voilà pour la guerre. La marine aura aussi ses économies, et la finance va être réduite à des profits modérés.
Les lettres patentes qui désignent à l'Europe entière l'archevêque de Toulouse pour principal ministre ont été enregistrées au Parlement séant à Troyes.
On assure que M. de Lamoignon avoit fait proposer au grand conseil de remplacer le Parlement, mais que cette cour a refusé net.
Le garde des sceaux , dit-on encore , avoit le projet d'oter au Parlement les enregistrements pour les donner aux assemblées provinciales , présidées par des gens dévoués à la cour.
Les Parlements sont dans la pins grande intimité entre om et se &ou tiennent mutuellement, I n de leurs principaux aïeuls, le
comte de kersalaun, cousin de AI. de Ja Chalolais , a été arrêté à Paris en plein jour, le :j de ce mois, dans la vue Sailli-Antoine , et eonduil à la Bastille. Les scellés onl élé mis sur ses papiers.
Depuis longtemps on épioit ses démarches. On assure qu'i] n'a point voulu répondre au baron de Breleuil qui l'a interrogé. — a Est-ce que vous ne nie connoissez point? lui dM U baron, a Pardonnez-moi , répondit le prisonnier, je vous reconnois pour un ministre qui a expédié bien des lettres de cachet avec une étrange légèreté, mais je ne vous reconnais point pour mon juge. 53
Des lettres patentes qui prescrivent au Parlement séant à Troyes de ne point prendre de vacances, afin que le cours de la justice ne soit point interrompu, ont Pair d'une dérision, puisqu'il ne s'est présenté personne pour plaider, excepté un procureur qui, pressé d'obtenir un arrêt sur requête, est allé le chercher à Troyes, et a manqué d'être assommé par ses confrères.
Au reste, on espère que les choses s'arrangeront bientôt. Le Parlement n'a point délibéré sur l'arrêt du conseil qui casse ses arrêtés. Dans un petit voyage que l'archevêque ministre a l'ail à Brienne, qui n'est qu'à deux lieues de Troyes, on croit qu'il a eu des conférences secrètes avec les principaux membres du Parlement, pour prévenir de nouvelles démarches incendiaires et préparer une conciliation.
On prétendoit hier que M. le garde des sceaux et AI. de Breteuil se retiroient; que M. d'Aligre remplaçoit le premier, et que M. d'Ormcsson, neveu de celui qui lui succédera, auroil le département de Paris. « Cela est difficile à croire, disoit à ce sujet le duc Dr***, à moins que l'archevêque ne veuille avoir autour de lui qu'une ménagerie, n
Il est toujours question de faire entrer la Reine au Conseil. On prétend que piquée des objections qui ont suspendu jusqu'ici la résolution du Roi, elle s'est écriée : » Je croyois avoir épousé un Roi de France; je vois mon erreur, je n'ai épouse qu'un Roi d'Angleterre. *
Les travaux du château de Saint-Cloud ont été suspendus;
mais on vient de livrer à Sa Majesté un service en vermeil de la plus grande beauté, et qui coûte, dit-on, près d'un million.
Les diffamations, les bruits calomnieux, les écrits et les caricatures qu'on répand, indignent toutes les personnes honnêtes. On vend secrètement un croquis avec cette inscription : a La France malade. » Elle est en effet représentée expirante; on voit sur une table huit palettes de sang que vient de lui tirer M. de Calonne; la Reine tient l'assiette pour recevoir la neuvième palette ; mais Monsieur arrive avec une compresse et l'écarté pour bander la plaie.
La plaisanterie et le calembour ne respectent rien. Sur la nomination de M. de Brienne comme principal ministre, on a dit : u Comment ! un évêque principal ? de collège apparemment? » — « Je ne sais , mais ce n'est sûrement pas de celui de Louis le Grand, u
La femme d'un conseiller se félicitoit de la translation du Parlement. Une de ses amies lui en demanda la raison. « Mon mari , dit-elle, n'a jamais pu aller que jusqu'à deux, je suis ravie de la voir maintenant aller à Troyes (trois). »
LETTRE TRENTE-NEUVIÈME
De Versailles, le 22 septembre 1787.
Le premier président partira aujourd'hui pour Troyes, et y portera les lettres patentes qui rétablissent le Parlement dans le lieu ordinaire de ses séances. La chambre des vacations jugera le 1er octobre jusqu'à la Saint-Martin sans se séparer. Messieurs, fort ennuyés du séjour de Troyes, ont voulu se faire un mérite de leur condescendance, en enregistrant les impositions qui remplacent le timbre et la subvention territoriale. Ils ont fait un arrêté fort obscur, fort entortillé, fort amphigourique, et encore plus mal écrit, dont les feuilles publiques vous mettront à même de juger.
On avoit dit que le fameux Cabarrus le roi t sur nos finances l'essai des talents qui lui ont si bien réussi en Espagne, et que la direction du Trésor royal lui seroit confiée. Il est en effet venu à Paris, mais, quoique la France soit dans un moment de crise,
l'empirisme lui feroil encore bieD plus de mal. Il faut d'honnêtes
caissiers cl poinl de charlatans financiers.
Du 2V septembre.
Le Parlement (loi t avoir tenu ce malin une dernière assemblée à Troyes et être reparti sur-le-champ pour revenir ici. On observe que ce corps, qui prétendoit, il y a un mois, n'avoir aucun droit pour enregistrer les édits bureaux, vient d'accepter au
nom du peuple la prolongation des deux vingtièmes levés à la rigueur. La subvention territoriale et le timbre n'étoienl évalués qu'à un produit de quatre-vingts millions, el au dire des intendants, les vingtièmes levés à la rigueur produiront cent vingt millions.
Les écrits clandestins ne cessent de pulluler. « La Supplique du peuple au Roi» veut prouver que les réformes dans la maison du Roi sont illusoires, et qu'elles ne produiront aucune économie. On y observe que l'on parle d'une épargne de 1 , 100,000 livres dans la maison de la Reine , tandis que la dépense annuelle de la feue Reine n'excédoit pas un total de 600,000 livres, etc. Une autre broebure rappelle au Roi un trait de Darius ajusté à la circonstance, une réponse de Louis XIV où ce monarque si absolu avoua qu'il n'avoit point le droit de mettre aucun impôt, et enfin des conseils et des vérités assez saugrenues, dans le style burlesque que comporte le titre de « Lettre de Baroco à Louis XVI. »
Après avoir pacifié le dedans, notre ministère va s'occuper, sérieusement sans doute, des affaires extérieures. Il est temps. La nation, toujours remplie d'honneur et de justice, murmure de l'abandon des patriotes, et les penseurs voient la République partagée , la possession du Brabant bollandois et de l'Ost-Frise donner à l'Empereur et au Roi de Prusse la moitié du commerce de l'Europe; notre influence maritime considérablement diminuée par les suites du juste ressentiment des Rataves ; l'Angleterre et l'Empereur se réunir pour consommer notre humiliation et
nous dépouiller peut-être Puisse l'événement ne pas justifier
les fàcbeux présages que j'ai tirés depuis longtemps de la politique mitoyenne et dilatoire du règne de Louis XVI!
On croit que c'est l'Angleterre qui a mis les armes à la main à la Porte Ottomane : ses motifs semblent faciles à saisir, mais il
faut avouer que la politique actuelle emploie d'étranges moyens, et qu'à ce jeu nous perdons tous les jours.
Monseigneur le comte d'Artois a perdu dernièrement deux millions au jeu, et s'est trouvé embarrassé pour le payement. Il a tenté inutilement plusieurs moyens, et enfin il a eu le courage de s'adresser au Hoi. Sa Majesté lui a fait une verte réprimande, a annulé la dette, comme sa nature l'exigeoit. On assure qu'elle a exilé le prince, son frère, pour deux mois à Fontainebleau.
M. de la Luzerne est nommé ministre de la marine. Il a infiniment de connoissances, et particulièrement sur le commerce, ce qui n'est pas indifférent pour ce département; mais il faut l'envoyer chercher à Saint-Domingue. Il y a apparence qu'en attendant la besogne sera faite par le comte de la Touche, directeur des ports et arsenaux de la marine. Elle sera en bonnes mains : c'étoit le bras droit de M. de Castries.
LETTRE QUARANTIÈME
De Versailles, le 28 septembre 1787.
On ne doute plus que ce ne soit l'Angleterre qui a excité la guerre du Levant, et il paroit que le Turc s'est jeté lui-même dans les filets que ses ennemis lui ont tendus. Le grand vizir a reproché à notre ambassadeur nos traités avec les ennemis de la Porte et le subside de quatre-vingts millions qu'il prétendoit payé par notre cour à celle de Vienne pour l'aider à reculer les limites de l'empire ottoman. Les Turcs seront cruellement les dupes de leur foiblesse et de leur pitoyable politique. En repoussant notre médiation et nos secours, qu'ils traitent de perfides, ils vont au-devant d'une perte inévitable. On assure qu'elle a été résolue dans l'auguste assemblée de Cherson, et qu'on en a fixé l'époque au moment où des tracasseries continuelles forceroient enfin les descendants de Mahomet à lever l'étendard du prophète. De moitié dans ces projets, il est probable que l'Angleterre a voulu en hâter l'exécution dans une circonstance où il lui a paru convenable d'empècher en même temps l'Empereur de porter dans les Pays-Bas une armée formidable. En politique, on ne commit point d'amitié ni de confiance illimitée.
J8b' CORRESPONDANCE SECRÈTE.
.Menacés à la l'ois de perdre le commerce du Levant el une partie de celui d'Asie, L'alliance de la Hollande, si nécessaire notre puissance maritime, et tonte influence politique sur le continent, ce ne sera probablement ni dans les mers de la Turquie ni sur le continent <|ue nous chercherons a agi» pour prévenir ces inallieurs. îYous voudrions bien encore éviter la guerre, niais après un très-long usage de palliatifs, le mal est venu au point d'exiger les remèdes les plus violents. Puisse- l-i! être encore temps de les employer! C'est dans le succès de nos nouveaux efforts contre l'Angleterre que réside notre seul espoir. On paroit résolu de les tenter. On arme vigoureusement dans tous nos ports.
On a donné dernièrement Athalie sur le tbéàtrc de Paris. Le public a applaudi, avec autant de fureur que d'indécence, les quatre vers suivants. C'est Joad qui parle :
Confonds dans ses desseins cette reine cruelle ! Daigne , daigne , mon Dieu , sur Matlian et sur elle Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur.
Du 30 septembre.
Les pères conscrits ont déjà paru aux spectacles de la capitale. Les banquettes de l'amphithéâtre leur plaisent plus que les sièges fleurdelisés.
M. de Calonne, coupable par sa fuite chez nos ennemis d'un crime de lèse-nation, jouit à Londres de tous les plaisirs. Il est même recherché des hommes d'Etat, et pour des motifs suspects. Si on n'avoit pas à notre cour de fortes raisons de le ménager, on auroit sans doute déjà essayé de l'enlever de sa retraite.
Les frondeurs disent hautement que le duc de Xivernois a rendu un mauvais service à la nation en négociant son raccommodement avec l'autorité. La prolongation de la crise auroit, disent-ils, produit le retour de notre antique liberté par la convocation des Etats généraux. Les gens sensés, considérant surtout les circonstances actuelles de l'Europe, se réjouissent de la (in des troubles intérieurs, dont les suites pouvoient être si funestes.
LETTRE QUARANTE ET UNIÈME
De' Versailles, le 3 octobre 1787.
Quoi qu'en disent les frondeurs, qui prétendent que les conjonctures actuelles n'ont influé en rien sur la gaieté, la magnificence et la dépense de la cour, il est pourtant très-vrai que tous les visages de ce pays s'allongent de plus en plus. Les réformes annoncées dans les lettres patentes, publiées le lendemain du lit de justice, et fixées au 1er de ce mois, ont eu leur effet. La veille de ce jour fatal, le Roi donna l'ordre en ces termes aux gendarmes de la garde, aux chevau-légers et aux gardes de la porte qui l'attendoient dans l'OEil-de-bœuf : « Il n'y aura point d'ordre demain. » Ce signal de destruction a répandu la désolation dans ces corps. Ils n'avoient pu se persuader encore cette fois que leur réforme eût lieu, accoutumés qu'ils étoient à se voir menacés depuis longtemps sans effet. « Il est impossible de concourir au bien général, disoit M. de Calonne dans son discours aux notables, sans froisser des intérêts particuliers, n Et il y a tant de gens à froisser à la cour, que les froisseurs et les froissés, mutuellement fort embarrassés, ne peuvent y laisser d'accès à la gaieté.
M. le Doux, l'architecte le plus ruineux de tous les architectes, est arrêté dans le cours de ses célèbres travaux pour l'enceinte de Paris. On assure que pendant que ses plans et ses mémoires seront examinés par MAI. Antoine et Raimond, architectes nommés à cet effet, il ira à Londres construire « une petite maison » pour l'ex-ministre des finances. On ajoute que celte maison, ornée de colonnes, ressource ordinaire (in sieur le Doux, aura sa façade principale du coté de Tyburn, et que l'on verra au milieu du fronton une roue et une potence en sautoir.
Du 7 octobre.
Le prélat-minislre paroit avoir un jugement profond et une
grande connoissance du pays qu'il habite aujourd'hui. Il n'ouvre
la bouche dans ses audiences publiques et particulières que pour
dire des choses agréables ou consolantes. L'homme au fait du
langage des cours ne se laisse pas séduire par des marques extérieures; mais la tourbe se berce de L'espoir qu'ont alimenté les démonstrations cordiales du ministre, el retourne dans ses foyers bénir L'ange consolateur qui, tout en lui promettant un long souvenir, commençoit dès lors à L'oublier. AI. de Brienne n'a point sans doute encore acquis cette habitude ministérielle, mais la trempe de son esprit l'y conduira immanquablement. 11 paroît qu'il est affamé d'honneurs et de richesses. Déjà il s'est fait nommer à l'abbaye de Saint-Ouen, qui rapporte 160,000 livres de rente, et, sous le nom de son frère, le voilà ministre de la guerre!... Il a senti que s'il vouloit se livrer à la même générosité pour tous ses parents, les bonifications qu'il projette ne suffiroient pas pour y pourvoir. Il est, dit-on, une quantité de Lomé 'nie , proches parents du ministre, qui végètent dans l'Auvergne et dans le Clermontois. Les uns sont avocats, les autres bouchers, boulangers, etc., tous gens fort estimables, mais qui ont hesoin de leur cousin, et qui n'ont pas trouvé en lui les mêmes entrailles que son frère. Ceux-là sont reniés, malgré quelques vieux titres. Il y en a cependant un qu'il sera difficile de combattre; c'est une collation de bénéfice à la nomination de Loménie, et dont le titulaire ne peut jouir sans le consentement et le concours de Loménie, ministre, et de Loménie, bourgeois.
Dans un rang moins élevé, M. de Brienne n'auroit jamais entendu le public faire connoissance avec tous ses cousins. Qu'il se console , l'oubli doit succéder au souvenir. Heureux si un jour il ne s'y joint aucun sentiment outrageant! J'ai vu un concours immense de courtisans dans l'OEil-de-bœuf se ranger en haie , et applaudir respectueusement AI. de Calonne la veille de sa disgrâce !
Il est très-décidé qu'il n'y aura point de voyage de Fontainebleau, mais seulement quelques chasses dans l' arrière-saison.
Les circonstances politiques extérieures absorbent toute l'attention du cabinet. Trois partis divisent le Conseil : le parti de F archevêque-ministre , celui du baron de Breteuil, et celui de M. de Alontmorin. Le premier ne veut point la guerre, le second la veut avec l'Empereur, et le troisième avec les seules forces de la France.
LETTRE QUARANTE-DEUXIÈME
De Versailles, le 12 octobre 1787.
M. de Séguiran, évoque de Nevers, vient d'être nommé à l'archevêché de Bourges. C'est un des membres de l'assemblée des notables qui s'est le plus distingué par l'énergie de son patriotisme.
Les réformes vont leur train. On a déjà vendu quatre cent quarante chevaux et supprimé cent quatre palefreniers. Les écuries du Roi seront réduites à onze cents chevaux, et celles de la Reine à deux cent quatre-vingts.
On assure toujours que la couronne de plomb de la Pologne pourroit encore une fois être déposée en France. On va jusqu'à dire que l'on a déjà choisi et arrêté les nouveaux officiers du cabinet et de la maison du roi Poniatowski , qui se retirera à Paris. C'est supposer la réalisation de quelqu'un des plans qui doivent opérer un changement total du système de l'Europe, pour lequel il faudroit que tout le monde fût d'accord, ce qui entraîneroit nécessairement une guerre générale.
Les spéculateurs, qui sont de la première opinion, prétendent que, conformément aux idées de l'abbé de Longuerue, rapportées par M. d'Argenson , la France acquerra les Pays-Bas pour prix de sa condescendance aux vues des autres puissances du continent. Ils expliquent ainsi l'abandon que la France semble faire des Hollandois et des Turcs à leur triste destinée. Si cette version n'est pas infiniment honorable pour notre ministère aux yeux de ceux qui pensent que la raison d'État ne sauroit détruire les engagements les plus sacrés et tous les principes, elle est au moins consolante pour l'humanité. On dit, en effet, que les cabinets de Versailles et de Londres sont convenus de désarmer, et que les deux cours envoient réciproquement des commissaires dans leurs ports respectifs pour s'assurer de l'exécution de cette convention. Mais il se pourroit que tout cela ne fût qu'un rêve. Un fait réel, c'est que l'on expédie tous les jours des courriers aux commandants et aux corps militaires et dans les ports. On parle de la très-prochaine sortie d'une escadre de vingt vaisseaux
de ligne, et dans ce moment même les troupes dos Frontières doivent être en mouvement.
On s'arrache un manuscrit très-secrel intitulé : Les inconséquences. L'article do celles de M. de Brienne est forl méchant cl fort étendu. On l'accuse d'avoir une soif insatiable d'honneurs et de richesses : on oublie que sa place exige <lc la représenta* tion, et que, sans les bénéfices qu'il s'est fait donner par le Roi , il faudroit lui assigner un traitement proportionné à ces dépenses. Où le prendroit-on ? Dans les coffres du Roi , cl conséquemment sur la nation. On lui reproche la nomination de son frère. Il est à la vérité peu connu comme militaire, mais le ministre principal lui connoît sans doute des qualités qui! n'a pas eu l'occasion de faire éclater. On badine sur la demande qu'il avoit faite d'une compagnie de gardes : ses amis nient qu'il ait fait cette demande, et après tout, elle pourroit bien n'être pas une inconséquence, et mériter un autre nom. M. le comte de Brienne a eu, au reste, le bon esprit de demander un conseil de guerre pour l'aider dans l'administration de ce déparlement. Les membres qui le composeront sont MAI. de Gribauval, d'Esterhazy, d'Autichamp, de Fauqueroy, de Puységur, de Guines,
de Lambert, de Guibert, rapporteur.
Du 15 octobre.
Les préparatifs de guerre continuent; et il paroit que le ton impérieux de l'Angleterre a fait évanouir tout espoir de succès sur les négociations qui pouvoient prévenir une guerre mari lime. Notre cabinet s'efforce d'étouffer dans son berceau la guerre de Turquie, ce qui nous donnera les deux cours impériales.
On s'attend à une promotion nombreuse d'officiers généraux ces jours-ci. Les fonds de soixante vaisseaux de ligne sont faits. M. de la Luzerne, nouveau ministre de ce département, Je trouvera en bon état. On a fait une détestable plaisanterie sur sa nomination : « Il y a assez longtemps que les François mangent du foin; on est allé leur chercher de la luzerne en Amérique. -
La compagnie des Indes est menacée d'une nouvelie attaque. Celui qui doit lui porter ce coup est le fameux abbé Alorellet, le même qui, en 1768, combattit contre l'ancienne compagnie, et la fit succombe]-.
L'École militaire va devenir un hospice pour les malades. L'hôtel des Invalides sera conservé, par respect pour la mémoire de Louis XIV.
Une commission s'occupe à faire l'estimation des richesses du trésor de Saint-Denis : il paroît qu'on veut les réaliser.
On a arrêté dimanche dernier à Versailles M. le comte de la Rivière, et on l'a conduit à la Bastille. On en ignore le motif.
Les bouffons que la Reine a fait venir d'Italie sont renvoyés chez eux.
LETTRE QUARANTE-TROISIÈME
De Versailles, le 18 octobre 1787.
On lit encore difficilement la requête de M. de Calonne, mais on assure qu'elle ne tardera point à être publiée, M. l'archevêque de Toulouse, le seul qui y soit inculpé, n'ayant pas l'intention de s'y opposer. Cette pièce est, suivant les ennemis de l'ex-controleur, remplie d'absurdités, de faussetés, de jactance, et même d'impudence. Elle a été dénoncée au Parlement.
On a publié le règlement qui établit un conseil d'administration pour le département de la guerre. Il contient vingt -huit articles, et est généralement applaudi, tant pour les dispositions que pour les membres choisis.
Par la suppression de l'Ecole militaire, le nombre des élèves est porté à sept cents : ils seront répartis dans les écoles de province. C'est une économie annuelle de 1,200,000 livres. Les bâtiments formeront un des nouveaux hospices pour les malades.
L'ancienne administration a de la peine à se défaire de ses pouvoirs. L'autorité souveraine a déjà été obligée de prononcer sur diverses discussions entre les intendants et les assemblées provinciales. Les membres de ces dernières montrent beaucoup d'énergie et de désir de se faire honneur de leur commission.
L'activité est extrême dans nos ports. On achève en diligence la construction de onze vaisseaux de ligne qui sont sur le chantier, savoir deux de cent dix-huit canons et neuf de soixante-quatorze. On vient d'en mettre deux de plus en construction : ils sevont nommés le Toiirril/e et le Buguay-Trouin.
Si les .\nglois veulent en découdre, on leur dira : « Voilà l'ultimatum de la France! » II paroil clair qu'ils ont voulu nous engager dans une guerre de terre, et que nous lavons prévenue. Notre cabinet travaille à pacifier le Levant. La Russie manque de moyens et la Turquie de forces; ainsi l'on peut espérer de réussir. Alors on pourroit voir l'alliance dont le bruit prématuré a couru se former entre nous et les deux cours impériales. Le Roi de Crusse témoigne quelque désir de ne pas en venir aux mains.
Du 20 octobre.
On prétend que le ministre conserve un secret dépit d'avoir été obligé de reculer vis-à-vis du Parlement et de retirer ses édits. On dit qu'il est question de lui ôter les enregistrements, et peut-être même de supprimer ces cours , en remboursant toutes les charges de judicature. Il paroit que les pères conscrits ont craint qu'on n'en vint là. Il est possible que ce fut un des objets cachés de l'assemblée des notables; mais il est vraisemblable que nous n'aurons pas de sitôt des ministres assez hardis pour tenter l'exécution de ce projet. On n'a jamais douté que l'exemple donné parM.de Maupeou ne devint tôt ou tard funeste aux Parlements; mais il faut avouer que les circonstances actuelles ne sont, sous aucun aspect, favorables à cette grande opération.
Nous sommes dans la fougue de l'esprit de réforme. Il a été proposé de supprimer la garde de Paris, de réunir les quatre compagnies des gardes du corps dans les environs de la capitale, et de faire faire la garde de sûreté par les régiments des gardes françaises et suisses, et d'autres régiments qui viendront alternativement faire ce service.
On a déjà tenté cette innovation. Le Parlement et les bons habitante de Paris s'y sont toujours opposés. Outre le droit ancien qu'ils réclament de se garder eux-mêmes, ou de l'être par des gens à leur solde, ils ne seroienl pas satisfaits de l'étrange disparate qui donneroit à la moderne liabylone un faux air de ville de guerre.
La suspension des travaux de l'enceinte de Paris n'a duré que quarante-huit heures. Cette dépense n'excédera pas, à ce que l'on assure, dix-sept millions. Cette bagatelle ne valoit pas la
peine d'oter une si belle entreprise à l'architecte le Doux, qui se trouve protégé par le principal ministre et chargé de travaux pour lui à Toulouse. Au reste, une grande partie de la dépense est déjà faite.
Le Roi et la Reine n'iront point visiter cette année le salon du Louvre. On vient d'y faire une nouvelle exposition de tableaux, mais elle n'est point publique. On y remarque un tableau dont voici le sujet : Après qu'ïsabeau de Bavière eut introduit les Anglois en France, après avoir donné la couronne à son gendre au préjudice de son fils, on sait les efforts que celui-ci eut à faire pour conquérir son propre royaume. Le moment qu'a choisi l'artiste, M. Barthélémy, est celui où le connétable de Richemont entre dans Paris. La scène se passe vis-à-vis de la rue Notre-Dame. L'Isle-Adam publie l'amnistie, tandis que les troupes poursuivent les Anglois. Ce tableau exposé d'abord avoit été ôté du Salon, par suite de la crainte éternelle de notre gouvernement contre les allusions et les explications malignes. Si l'on fit une sottise de retirer ce tableau après qu'il eut été vu par beaucoup de monde, c'en est une plus grande encore de l'avoir exposé de nouveau.
LETTRE QUARANTE-QUATRIÈME
De Versailles, le 23 octobre 1787.
L'Angleterre paroît vaciller dans ses résolutions ; les noires se montrent fermes et énergiques. On suppose que la cour de Saint- James a déjà fait opérer dans l'Inde, selon son usage, et qu'elle attend le retour de ses flottes pour manifester ses volontés ; mais beaucoup de gens croient encore au maintien de la paix. Quant au continent, on ne doute point qu'il ne soit question de la sérieuse exécution d'un plan pour un nouveau système politique: il reste à savoir s'il pourra s'établir sans effusion de sang. On assure que le duc de Brunswick s'en occupe.
On attend incessamment deux ambassadeurs de Tippo-Saïb. Ce sont probablement les mêmes qui sont allés à Constantinople. On a déjà envoyé à leur rencontre.
La France n'accréditera plus, à ce que l'on assure, que de ministres plénipotentiaires en Hollande.