COR II E S PO\ |) \ \ C E SEC H ETE
édita présenté* par le prévôt de Paria j ont donné lien à une séance longue et orageuse. Enfin an arrêté plus rigoureux encore
que ceux des cours souveraines l'a terminée. On dit que eei événement déroule à l'excès les ailleurs de la révolution. M. do Fourqueux est allé avant-hier à ce tribunal pour faire enregistrer de force. Des protestations contre ]'illé<jalité de cet enregistrement y ont succédé, comme on devoit s'y attendre.
Les nouvelles des provinces sont moins alarmantes qu'on ne l'avoit craint.
Cependant les baïonnettes continuent d'entourer les sanctuaires de la justice. On a même caserne les gardes françaises dans l'église et dans le cloître des Barnabites, vis-à-vis (\u Palais, malgré les représentations des prêtres et les cris des dévoles, désolés de voir la maison du Seigneur convertie en corps de garde.
MM. Dupaty, de la Cretelle et Farget, qui travailloient au nouveau Code criminel, ont renvoyé les papiers relatifs à cette opération, refusant leur concours dans le nouvel ordre de choses.
Les avocats au Parlement ont arrêté de ne plus travailler tant que les Parlements seroient privés de leurs droits.
On voit l'arrêté de la noblesse de Bretagne qui déclare infâmes ceux qui veulent porter atteinte à leurs privilèges. Le Roi y a pourvu en ordonnant de son propre mouvement qu'il soit fait en leur faveur toutes les exceptions nécessaires aux nouveaux arrangements.
M. le duc d'Orléans, convaincu de la nécessité de s'absenter, est allé en Angleterre. Le Roi y a enfin consenti. On prétend que son voyage d'Italie est seulement différé.
On raconte une anecdote fort plaisante de l'évêque de Metz. Il devoit assister à la cour plénière, en qualité de grand aumônier. Il refusa net. M. de Brienne lui représenta qu'il ne pouvoit s'en dispenser, ajouta même que ce seroit joindre l'ingratitude à la désobéissance, après les faveurs dont le Roi l'avoit comblé. « Vous voulez peut-être parler de ceci, dit le prélat bouillant de colère et saisissant son cordon bleu; sachez que les Montmorency
sont avant les cordons, et que je me f (en toutes lettres) de
tous les cordons du monde. Le pétulant évêque alloit arracher son cordon , qu'il n'avoit pu détacher : on le retint , on le calma
un peu. Mais il sortit en répétant : « Je me f des cordons, je
n'irai pas « ; et il n'alla pas en effet à la cour plénière.
On fait mille plaisanteries sur les affaires actuelles. La plupart ne peuvent se répéter. En voici un échantillon : u Promesse de mariage entre très-haut et très-puissant seigneur le Déficit , et très-haute et très-puissante dame Cour plénière. Opposition à ce mariage pour deux motifs : 1° parce qu'on a trouvé quelque chose de gigantesque dans le déficit, et un trop grand vice de conformation dans la cour plénière ; 2° parce qu'il y auroit inceste, attendu qu'ils sont frère et sœur. On croit pourtant que cette seconde raison n'empêchera pas le mariage, attendu qu'on ne sera point effrayé d'un crime de plus. »
Du 25 mai.
L'autorité négocie. Il paroît que M. de Lamoignon a fait la même faute que M. de Maupeou en 1771 : l'un et l'autre ont mal connu l'esprit de corps. M. le comte d'Artois, prévenu que la plupart des membres de la grandchambre étoient gagnés, vouloit parier que le plus grand nombre céderoit au Roi. « Eh bien? monseigneur? » lui dit-on après lui avoir lu les protestations. — « Parbleu, répondit-il, je suis bien étonné que parmi tous ces messieurs il ne se soit pas trouvé un j... f »
On diroit que nous sommes seuls dans l'univers; nous n'apprenons que par les stériles gazettes le peu de nouvelles politiques qui circulent. Ou notre ministère prend bien peu de part à ce qui se passe, ou le secret est bien gardé.
LETTRE VINGT-TROISIÈME
De Paris, le 26 mai 1788.
Avant-hier, M. l'intendant de Paris a demandé au greffier criminel du Parlement la liste des accusés et des prisonniers de la Conciergerie, et l'état détaillé des procédures en instruction. Le greffier a accordé le premier article et exigé pour l'autre les ordres de Nosseigneurs du Parlement, ses maîtres.
On croit qu'aujourd'hui peut-être une déclaration du Roi rétablira provisoirement en fonctions les membres du Parlement; mais ces messieurs prétendent n'avoir pas besoin d'être rétablis,
puisqu'on ne pou voit les détruire, et ils ne veulent surtout point entendre ce mot provisoirement.
II est possible que AI. de Lamoignon ait, comme \I. de Maupeou, une compagnie <le jugeurs, prêts à s'asseoir sur les fleurs de lis. Il est certain qu'il se prépaie quelque nouveau coup : la garde qui entoure le Palais a été renforcée de cinq cents hommes.
Le clergé croit avoir acheté avec ses quelques millions d'octroi extraordinaire le droit de dire des vérités dures et de maltraiter le gouvernement. Il préparc en secret des remontrances où il tonne contre le renversement général des lois constitutives de la monarchie; où il demande la réinstallation de la magistrature dans ses fonctions antiques et primitives; où il déprime la cour plénière, dont l'illégalité, selon lui, est suffisamment démontrée; où il demande le rappel des magistrats exilés et détenus; enfin où il se démène de toutes ses forces pour obtenir les États généraux.
De Versailles, le 30 mai 1788.
Le Languedoc, le Dauphiné et la Bretagne même paroissent déterminés à faire changer les résolutions du ministère on à épuiser la rigueur de l'autorité. Le Parlement de Grenoble termine ainsi son dernier arrêté : « Si le Roi persiste, il rompt tous les liens, il anéantit tous les traités qui attachoient le Dauphiné à la France. Cette province se regardera entièrement dégagée du serment de fidélité envers le souverain, et l'héritier présomptif du trône ne pourra plus à l'avenir porter le titre de Dauphin. » Le Parlement de Toulouse a osé cette phrase dans un arrêté : « Le peuple n'ayant plus de barrière entre lui et le Roi, il ne lui reste plus que le sentiment de sa force. »
Des attroupements à Rennes ont menacé la garnison. Enfin jusqu'au grand conseil qui a devancé la proposition à laquelle il s'attendoit, pour déclarer qu'aucun de ses membres n'auroit, comme sous M. de Maupeou, la foiblesse d'aller siéger au Palais si la cour l'ordonnoit. Le garde des sceaux a mandé M. de Xicolaï, premier président de ce tribunal, et lui a parlé vertement à ce sujet, a Je suis bien surpris, monseigneur, a répondu celui-ci, que vous m'ayez fait venir pour cela. Je me reprocherai toute ma vie trois choses : d'avoir contribué à la révolution de 1771, de
m'ètre allié à votre famille , et la* démarche que je fais aujourd'hui. »
La ferme résistance du Chàtelet étonne toujours. On ouvrcv cependant les audiences; mais aucun procureur ne se présente. Quand on en a parlé au Roi : « Comment! a dit Sa Majesté, je crois que ces procureurs voudroient me faire reculer! »
On prétend, mais c'est une nouvelle de café, que M. Albert, ancien lieutenant de police, sera fait lieutenant civil, et qu'alors cette compagnie cédera, sous l'influence de son chef.
Une autre nouvelle est beaucoup plus accréditée; c'est que le premier gage d'une conciliation entre le trône et la nation sera le renvoi de M. de Lamoignon.
Le prétendu rappel de M. de Maupeou est une bien mauvaise plaisanterie.
Croyons plutôt que les choses seront remises, avant huit jours d'ici, à peu près dans le même état où elles étoient avant tous les projets de changements, et que l'on devra cette victoire à l'intercession, à la médiation de Monsieur \, frère du Roi.
En attendant, les placards les plus violents et les calembours vont leur train. On a trouvé cette abominable affiche aux portes du Palais, malgré les gardes qui les occupent : « Palais à vendre, magistrats à louer, ministres à pendre, couronne à donner. »
M. d' Agonit , qui a commandé le siège du Palais et qui a arrêté M. d'Eprémesniî , est le plastron de la mauvaise humeur du peuple. On l'appelle gadoue ; la vile populace a adopté son nom au lieu d'une injure. On se rappelle que c'est son frère qui a arrêté le cardinal de Roban, et l'on dit que ce sont deux chiens d'arrêt.
M. le Dauphin va toujours en empirant; il ne lui reste plus qu'un souffle. Le docteur Petit, qu'on a consulté, a dit qu'on l'avoit appelé trop tard.
LETTRE VINGT-QUATRIÈME
De Paris, le 4 juin 1788.
On a publié une liste des bailliages qui ont accepté les édits. Quelques-uns ont protesté en déclarant qu'on faisoit trop d'honneur à leur soumission ou trop d'injures à leurs principes. Le
W2 COR RESPONDA \ C E S K C R ET E.
Chàtelet est intraitable. On s'attend à voir ce tribunal composé 4c nouveaux membres.
Il y a eu une espèce d'émeute su Palais. AI. d'Agoult i pense être la victime de L'indignation publique, que son corps même partage, dit-on. Il a été cependant remplacé dans le commandement du camp du Palais par un autre officier aux gardes.
Un procureur s'est avisé de haranguer le peuple. On a eu la prudence de le faire taire par des moyens de douceur. Quelques moments avant, les fusils avoient été couchés en joue sur le peuple, qui avoit fui. Une femme, plus intrépide, leva ses jupons, et du haut de l'escalier où elle étoit, montra son derrière à la garde.
Ces légères étincelles sont bientôt étouffées, mais ce sont précisément de cette nature qu'elles sont plus dangereuses parmi notre peuple. Elles se multiplient journellement, et les gens honnêtes craignent toujours qu'elles n'allument un incendie.
Le tribunal de l'élection a fait un arrêté très-vigoureux. On devoit le supprimer, et il l'est par la nouvelle loi. Les membres, dont la création remonte très-haut, se regardent comme indestructibles. Créés par la nation, ils ne peuvent, disent-ils, être supprimés que par elle.
Le gouvernement est déterminé à faire exécuter ses plans à tout prix. Cela ne tient pas seulement à sa force, mais aux révolutions dont il est lui-même susceptible. Le parti de M. de Lamoignon vient d'être renforcé par M. de Breteuil.
En 1771, M. deLamoignon, aussi parlementaire qu'il est aujourd'hui royaliste, a écrit une lettre qui contenoit une profession de foi politique bien différente de sa doctrine actuelle. Celte malheureuse lettre a été conservée, et le bailliage de Yille-de-Franche, en refusant l'enregistrement des nouvelles lois, a motivé son refus sur les principes établis dans la lettre 'dont il a envoyé en même temps une copie. Cette manière de répondre à un homme avec ses propres arguments est pour le moins très-plaisante.
Du 7 juin.
Les gardes qui entourent le Palais paroissent avoir reçu de nouveaux ordres, et être prêts à agir avec rigueur vis-à-vis du peuple, qui commence de son côté à murmurer hautement. Hier on a arrêté deux jeunes gens.
Le Parlement de Grenoble est exilé. Des lettres de cachet ont été envoyées en Bretagne contre douze membres du Parlement, qui se sont assemblés la nuit chez le premier président, et y ont pris des arrêtés fulminants, envoyés ensuite à la commission intermédiaire des États, sur la défense de s'assembler. La noblesse de cette province a écrit une circulaire aux princes et aux pairs, et y a observé qu'elle s'étoit assemblée sans ordre , lorsqu'il avoit été question de résister à l'invasion des ennemis, et se croyoit également en droit de le faire, malgré tons les obstacles, dans une occasion où il s'agit du maintien de leurs droits les plus légitimes. Douze mille hommes , à la réception d'un mémoire des Etats, ont été envoyés dans cette province, et l'on est vivement alarmé sur les troubles qui ont pu y éclater à l'arrivée de ces troupes. Tous les nobles bretons qui se trouvoient à Paris ont été rappelés. Deux d'entre eux, officiers aux gardes, ont demandé un congé pour obéir aux ordres des Etats; il leur a été refusé : ils ont donné leur démission. Rennes est journellement le théâtre de duels sanglants entre les Bretons et les officiers de la garnison. Sept gentilshommes et sept officiers s'étoient dernièrement donné rendez-vous pour un semblable combat. Le premier président et le comte de Thiars en furent instruits, et eurent le bonheur de le prévenir en se rendant à temps sur les lieux, où les deux partis alloient en venir aux mains.
Les brochures séditieuses, les placards atroces, continuent de se multiplier et d'échauffer les esprits. La rigueur des recherches de la police ne l'ail qu'aigrir les mécontents. On reprochoit à M. de Thémincs", évèque de Blois, la liberté avec laquelle il parloit des affaires d'État. «Monsieur, lui dit-on, vous sonnez le tocsin. » — « Cela est vrai, répondit-il, et c'est à nous de le sonner, puisque nous sommes le seul corps dans l'État qui ayons des cloches. »
LETTRE VINGT-CINQ LIÉ AIE
De Paris, le 11 juin 1788.
La Bretagne clfraye, et semble prèle à donner un exemple dangereux. I.e comte de Viennay, envoyé en cour par la noblesse de
cette province, ;i été misa la Bastille, ce qui n'a point intimide d'autres gentilshommes qui sont en route pour cel objet.
Lorsque la noblesse de Bretagne eut rédigé ei signé le fameux mémoire ou elle parle au souverain d'un ton qu'il n'est pas accoutumé (l'entendre, elle; le porta au commandant. La porte l'ut refusée : elle força la sentinelle. Elle exigeoîl que le comte de Thiars allât lui-même le présenter au monarque. Il ne s'en dispensa qu'avec peine.
Le maréchal de Vaux , qui commande les troupes que l'on a envoyées en Bretagne , a reçu à Alcnçon l'ordre de suspendre sa marche; mais trois mille hommes étoient déjà arrivés à Hennés, et à l'instant même une vingtaine d'officiers avoient donné leur démission : exemple d'une grande conséquence pour l'autorité royale, que l'on veut les employer à faire respecter. On s'attend qu'il sera suivi par beaucoup d'autres.
Les jeunes gens de Rennes sont armés et font continuellement des patrouilles dans la ville. La journée du 2 de ce mois a pensé devenir affreuse. Les troupes étoient au moment de faire feu contre les attroupements, lorsque la noblesse s'est jetée entre deux, et parvint à calmer le peuple, qui exigea que les soldats déchargeassent leurs armes en l'air.
La commission intermédiaire des Etats de Bretagne a refusé d'assigner des logements aux troupes. On les a logées dans les couvents et dans les églises, au grand scandale des habitants. On prétend, mais c'est peut-être une supposition injurieuse, que les Anglois ont envoyé en Bretagne une quantité d'armes et de munitions.
M. Target a repris le travail du nouveau Code criminel. On dresse un autre plan pour la cour plénière, dans laquelle on admettra, dit-on, des députés des assemblées provinciales, et un plus grand nombre de représentants des cours souveraines.
Les fermiers généraux demandent une indemnité pour la diminution de la consommation, et surtout de celle du papier timbré pendant l'interruption des plaidoyers.
L'exportation des grains a causé une émeute à la Rochelle , où le pain a subi en un jour une augmentation d'un sou six deniers.
Du 13 juin.
M. de Clermont-Tonnerre, commandant du Dauphiné, est malade du chagrin que lui causent les événements actuels. M. de Thiars, commandant de Bretagne, doit être arrivé à Versailles. Ces deux provinces sont menacées des troubles les plus fâcheux. Un gentilhomme breton a arraché l'épée de M. d'Ecqueviliy, colonel de Rohan-Soubise , qui conduisoit sa troupe, et celle-ci n'a pas bougé. Ils se sont battus le même soir. M. d'Ecqueviliy a trois lois désarmé Je Breton. Le peuple, toujours inconséquent, mais qui aime l'honneur, a crié : « Vive d'Ecqueviliy! *
On espère que les nouveaux travaux du ministère calmeront nos alarmes. On travaille nuit et jour à l'imprimerie royale, et les portes en sont gardées. C'est, dit-on, un manifeste de la fabrique de MM. Linguet et Mirabeau.
Il est instant que ceci finisse. Les perceptions languissent, et les affaires, tant publiques que particulières, sont dans une stagnation qui n'est pas moins dangereuse que les dispositions du peuple dans quelques provinces. On parle toujours de la création d'un nouveau Châtelet. Les conseils ne décernent plus de prise de corps, pour éviter les appels, et tous les débiteurs y obtiennent de longs délais.
La crise des inimitiés et des cabales entre les ministres subsiste toujours. On dit aujourd'hui qu'il se forme entre M. de Lamoignon et l'archevêque de Sens une coalition dont M. de Breteuil sera la victime.
On attend de nouveaux députés des Etats de Bretagne : ceux qui ont d'abord été envoyés n'éloient qu'au nombre de quatre. Ils avoient ordre de ne remettre qu'au Roi même le mémoire dont ils étoient porteurs. Aucun ministre n'a voulu se charger de demander pour eux une audience, avant d'en connoitre l'objet. Le duc de Penthièvre a été trouver Sa Majesté et lui représenter qu'elle ne pouvoit refuser à ce corps antique et respectable la grâce qu'il sollicitoit. Après trois conseils extraordinaires sur cet objet, ils ont été admis. La réponse du Roi a été ferme et peu
satisfaisante.
Du 15 juin.
I! y a eu du sang répandu à Grenoble. On n'en a point
encore de détaili authentiques. \ Rennes, le peuple a pendu le commandant en effigie. A Rouen, le peuple commence aussi à s'échauffer, cl veut forcer le Parlement, dont la conduite a été si
anodine, à revenir sur ses pas.
La cour est décidée à ne point reculer, car depuis les fâcheuses nouvelles des provinces, on crie hautement les nouveaux édits dans nos rues.
Monsieur a été avant-hier aux Italiens. Le public la reçu et applaudi avec un enthousiasme qui tenoit de la fureur.
La cour quitte Sainl-Cloud. Le Koi couche ce soir à Versailles.
LETTRE VINGT-SIXIÈME
De Versailles, le 19 juin 1788.
Le moment des chansons et des épigrammes est passé ; il a fait place à celui des angoisses et de la consternation. Le peuple s'est armé dans plusieurs provinces; il a déjà eu des succès contre les troupes réglées : les frères ont répandu le sang de leurs frères, et l'on sait que de telles plaies sont difficiles à guérir. On craint sérieusement que la Bourgogne , la Franche-Comté et le Languedoc ne se joignent au Dauphiné, à la Guienne, à la Bretagne, et que de proche en proche la réhellion ne se communique à tout le royaume. Un changement dans le ministère est le seul moyen d'arrêter ces maux. Il est probable, mais quel parti prendra le dessus? Sera-ce celui qui veut sacrifier tout à l'autorité, ou le petit nombre des amis du peuple?...
Jusqu'à présent, les voies de rigueur sont les seules que Ton adopte. On fait marcher des troupes, et on ne les trouve pas toujours dociles. Un régiment suisse, envoyé à Toulouse, a obéi ; mais les officiers ont déclaré qu'ils ne tireroient point sur le peuple qui les paye.
Tandis que la hache est levée sur le commandant du Dauphiné, la cour, le trouvant trop doux et trop prudent, le rappeloit et le reinplaçoit par M. de Jaucourt, qui a refusé et que l'on sollicite encore.
La noblesse du Dauphiné a rayé le nom de d'Agoult de ses registres.
Les paysans des montagnes qui entourent Grenoble ont eu Ja plus grande part aux désordres commis dans cette ville. Ils sont accourus au nombre de huit à dix mille, dit-on, munis de toutes sortes d'armes. On prétend qu'ils ont un chef, et que ce chef est connu de la cour. Des Lyonnois qui se trouvoient à Grenoble pour leurs affaires, ont été chassés de la ville comme des lâches qui acceptoient et le grand bailliage » . Leur retour dans leur province y a propagé la contagion du mécontentement.
A Dijon, les troubles semblent assoupis, mais le peuple redemande un officier de la maréchaussée, nommé Lhuilier, qui a blessé plusieurs personnes à coups de sabre, et entre autres une femme qui a eu le sein emporté en esquivant un coup destiné à lui fendre la tête. Le commandant a fait enfermer cet homme sous prétexte de le punir, mais en effet pour le soustraire à la violence du peuple, auquel on craint d'être enfin forcé de l'immoler.
A Bordeaux, le retour du Parlement a occasionné des réjouissances très-tumultueuses. Les fenêtres de l'intendant, de l'archevêque et de quelques autres qui n'ont point voulu illuminer ont été brisées, et il n'y reste point une vitre.
Il n'est pas certain que le duc d'Orléans se soit battu à Londres comme on l'a dit; mais il paroit l'être qu'il a reçu un assez mauvais compliment d'un Anglois sur son absence du royaume dans l'instant où tout semble y annoncer une révolution.
Mesdames, tantes du Roi , ont reçu, le 16 de ce mois, la Reine dans leur château de Bellevuc ; il y eut couvert de cinquante personnes etyune chère très-recherchée.
Le Roi a été si content de sa visite aux Invalides, qu'il se propose de visiter les autres monuments. C'est ainsi que le voyage de Normandie a enfanté le projet de visiter les autres provinces.
Du 22 juin.
La cour paroit encore incertaine du parti qu'elle prendra. Le prince de Beauvau et l'archevêque de Sens ont eu devant le Roi , sur les affaires présentes, une explication qui a fini par beaucoup d'aigreur. On prétend que le monarque ignoroit une grande partie de ce qui se passoit, et que le prince de Beauvau lui a tout
dévoilé. Cette scène pourroil bien amener le rétablissement de l'ancien ordre, qni ne seroit guère que la prolongation d'un vieux désordre.
Nous sommes inondés d'écrits. Les plus piquants sont : ï\emontrances du clergé sur la révolution qui s'opère et qui né peut se consommer. — Qu'est-ce que les Parlements? etc.
Le comte d'Artois commence son cours de curiosité par le jardin du Roi. Il a été frappé de la statue de Buffon et a demandé si elle ressembloit. Sur la réponse affirmative, Son Altesse a témoigné du regret de n'avoir pas vu ce grand homme de son vivant. Si les princes étoient un peu plus curieux qu'ils ne le sont, ils multipli croient leurs jouissances et s'épargneroient des regrets.
LETTRE VINGT-SEPTIÈME
De Versailles, le 25 juin 1788.
Il se prépare un coup d'éclat. On croit que l'explosion se fera par un bouleversement total du ministère. L'amour du Roi pour ses peuples, pour leur bonheur, pour la paix au dedans comme au dehors, prendra le dessus.
La Reine est aussi allée visiter les Invalides et y a répandu des bienfaits.
On semble avoir totalement oublié qu'il existe sur la terre d'autres puissances que la France. Notre ministère, dit-on, est assuré d'une prompte pacification dans le Levant.
Du 28 juin.
A la suite des conférences particulières entre le Roi et les Princes dont je vous ai parlé, le public a nommé le prince de Conti premier ministre et a congédié toute l'administration actuelle. Mais il paroît que tout est changé de nouveau, et que non-seulement les personnages, mais leurs plans resteront et subsisteront. On assure même que tous les ducs et pairs sont revenus dans le parti de la cour. Ce dévouement est naturel dans un empire où les grands tiennent à leur maître par des bienfaits et des grâces, et où l'énormité du luxe rend ces bienfaits indis-
pensables. Si, contents de leurs noms et de leur patrimoine, les grands se regardoient comme les premiers membres de la nation plutôt que comme les serviteurs du chef, ils donneroient à leurs concitoyens l'exemple du respect et de l'obéissance en même temps que celui d'une juste opposition aux lois qui tendroient à altérer les droits constitutifs de la nation. Mais où l'égoïsme règne, le patriotisme n'est qu'un mot vide de sens, comme le sont aujourd'hui la vertu, l'honneur et la gloire.
Au reste, l'opposition des corps subalternes aux nouveaux arrangements subsiste toujours dans les provinces. On dit que les collecteurs de tailles du Daupbiné ont reporté chez l'intendant les rôles de la taille, en disant qu'ils ne percevroient rien; qu'ainsi ces pièces leur devenoient inutiles. Le Roi de Sardaigne a écrit à Sa Majesté en faveur des habitants de cette province comme garant du traité par lequel Humbcrt la céda au fils puîné de Philippe de Valois en 1349.
Les militaires sont indignés de ce qu'il se trouve un ancien inspecteur de police parmi les officiers que le Roi a décorés de la croix de Saint-Louis en visitant l'hôtel des Invalides.
Du 30 juin.
Les nouvelles des provinces sont très -affligeantes. On diroit et l'on croit qu'il s'est formé entre elles un accord de résistance. Le peuple à Dijon, et particulièrement les boucliers, se sont portés à de grands excès. Le Béarn et la ville de Pau en ont offert de semblables. On conduisoil au supplice à Grenoble quelques séditieux pris en flagrant délit; la populace s'est attroupée; on a fait feu des deux parts, et l'on dit que deux mille hommes y ont perdu la vie. On se flatte de nouveau qu'il sera tenu une séance royale, à laquelle le Parlement sera appelé, pour apprendre que le gouvernement a adopté quelques moyens de conciliation. On assure que les projets du ministère sont aussi variables que les bruits qui se répandent.
Le prince de Beauvau s'est conduit avec une énergie patriotique qui lui fait le plus grand honneur. Il a refusé de se charger des ordres de la cour pour la Provence, dont il est gouverneur, et a dit au principal ministre à ce sujet : « On cacbe la vérité au
Roi ; mais je vous préviens que ri tous ne montrez vos dépêche! a S.i Majesté, je loi montrent les miennes. » AI. de Brienne lui reproeboil (lavoir été l'un des instigateurs des comités auxquels les ministres n'ont point été appelés, et d'avoir trahi les secrets du ministère. « Je n'ai jamais trahi les intérêts de ma patrie, a répondu le prince. Vous êtes aujourd'hui principal ministre, demain vous pouvez n'être rien, et moi je serai toujours le prince de Beauvau. w
Le haron de Breteuil est toujours aux prises avec la goutte. Cetie maladie lui est, dit-on, venue tout exprès pour le tenir à l'écart dans ces temps d'orage.
LETTRE VINGT-HUITIÈME
De Versailles, le 5 juillet 1788.
La coalition de M. de Brienne et de M. de Lamoignon est bien décidée. Le baron de Breteuil a voulu donner sa démission; mais le Roi a fait entendre qu'en ce moment toute démission lui paroitroit coupable.
Les affaires d'Etat se traitent maintenant dans des comités particuliers, auxquels la Reine assiste. On ne connoîtra les résolutions qui y sont prises que dans la séance royale où les dernières volontés du Roi seront promulguées. On prétend que tous les moyens de conciliation paroissant insuffisants, une cassation générale des Parlements y sera prononcée.
Cependant on se voit à Paris menacé des mêmes horreurs qu'à Pau et à Grenoble. Ces jours-ci on a vu dans la capitale des attroupements tumultueux.
On publie un arrêt du Conseil qui casse et annule les arrêtés pris parles corps et communautés. C'est une maladresse, et une autre plus grande encore est celle d'autoriser le débit de toutes les ordures littéraires de libellistes stipendiés qui écrivent sur les affaires actuelles en faveur de l'administration. Dès que le ministère descend à faire la guerre par écrit, les combattants se multiplient, s'échauffent, et les assiégés deviennent eux-mêmes les assaillants.
Le Parlement de Pau, après ses protestations, continue ses
fonctions comme si de rien n'étoit. Celui de Rouen a rendu un arrêté terrible. Il dénonce comme traîtres à la patrie les ministres et notamment le garde des sceaux, qui, victime de son patriotisme en 1771, se déclare aujourd'hui le défenseur des principes despotiques qu'il condamnoit alors. Le grand bailliage de Rouen a donné le premier exemple de l'autorité dont il est revêtu, en rendant une sentence contre cet arrêt.
De nouveaux députés de la Bretagne sont arrivés au nombre de vingt. Dix seulement doivent se présenter h l'audience, qu'ils attendent, dit-on, en vain. Les dix autres ne les accompagnent que pour leur succéder et pour les réclamer vivement si l'on attentoit à leur liberté. La noblesse de Bretagne s'est engagée à employer tous les moyens pour la défense de ses droits et de ses représentants, à armer même la province si l'on y envoie des troupes. On répète que les Anglois y ont fait passer des munitions et des fusils, qu'ils vendent trente-six sous la pièce.
Du 6 juillet.
La fermentation gagne la capitale, et les ministres redoublent de fermeté. On croit qu'ils remplaceront le baron de Breteuil par un homme plus dévoué à leurs principes. On continue de répandre des placards abominables.
Ln marbrier du faubourg Saint-Antoine a conçu le projet d'assassiner le Roi. Ce monstre a heureusement confié son idée à un ami, qui, ayant essayé vainement de l'en détourner, l'a dénoncé. Le Roi a ordonné qu'on ne fit point de mal à ce misérable, qu'on l'enfermât seulement comme fou. Le principal ministre, effrayé par cet exemple, a demandé des gardes au Roi.
On cite un mot bien hardi d'un grand seigneur. On parloit chez le Roi de l'opiniâtreté des Parlements, et on l'attribuoit à l'exemple de celui de Paris. « Heureusement, dit la Reine, que le turbulent d'Eprémesnil ne peut plus souiller par ses discours le feu de la rébellion, et qu'une lettre de cachet le lient éloigné. — Votre Majesté a raison, répondit quelqu'un ; mais sans lettre de cachet il y a encore d'autres personnes exilées de Paris. » Le Roi ne put s'empêcher de rire, et on assure qu'il ajouta que l'observation étoit juste.
272 C ORRËSPOND A X C E S K C II G T K .
L'abbé Iforellef s'est j<'i('> dans la mêlée des combattants <lu parti royaliste : il a écrit un petit pamphlet de quelques pages, et ce dévouement héroïque lui a valu uu bénéfice de 18,000 livres
de rente.
Il circule une lettre prétendue de l'archevêque de Sens qui contient une critique très-fine et très-plaisante de ses plans. On lui fait faire, dans ce pamphlet manuscrit, une confession générale, et on n'y ménage point même le baron de Breteuil, que l'on accuse de ne pouvoir rien faire sans le secours de son ami M. de Rulhières.
On assure que M. de Lamoignon a dans son portefeuille les soumissions d'un nombre de magistrats prêts à siéger sur les fleurs de lis dans le cas d'une cassation générale de tous les Parlements.
La petite poste de Paris est réunie à la grande poste.
LETTRE VINGT-NEUVIÈME
De Versailles, le 10 juillet 1788.
Le thermomètre de la cour ne cesse d'offrir les plus étranges variations. Le Roi a signé, ces jours derniers, une lettre d'exil contre l'archevêque de Sens. Un ange tutélaire a tiré le principal ministre de ce mauvais pas. En éloignant du monarque le clergé qui vouloit présenter ses remontrances en corps, il a singulièrement fait sa cour à un prince bon et juste, qui craint toujours de s'être trompé, et que toutes les réclamations, présentées surtout avec un appareil imposant, jettent dans la perplexité. C'est ainsi que le duc de Choiseul avoit su se faire chérir de son maître.
Les mécontents fondent cependant toujours des espérances sur l'effet des conférences que le prince de Conti a eues avec le monarque. Ce prince sage, laborieux, très-instruit, deviendroit l'idole de la nation, si les rênes du gouvernement lui étoient confiées.
On prépare dans les assemblées provinciales de Picardie de grandes réclamations contre les pots-de-vin que les ecclésiastiques exigent en passant les baux. L'abus scandaleux que le nouvel archevêque de Lyon en a fait, il y a quelques années, y a donné
lieu. Ayant la feuille des bénéfices, il se fit adjuger l'abbaye d'Ourscamp. Le renouvellement des baux ne tarda pas à se faire, moyennant un pot-de-vin de 60,000 livres. Quand il eut touebé cette somme, il laissa cette abbaye à l'archevêque de Bordeaux, pour en prendre une meilleure. Celui-ci, avant de jouir de son droit, prit d'autres fermiers et un nouveau pot-de-vin. Les anciens fermiers ont réclamé et réclament encore les 60,000 livres qu'ils ont données à AI. de Marbeuf. Les assemblées provinciales, frappées de cette injustice cléricale et épiscopale, demandent une loi pour arrêter le cours de ces abus.
L'abbé de Vermond, lecteur de la Reine, continue d'être en faveur, et cette faveur lui vaudra probablement l'abbaye de Saint- Victor. On donne à ceux qui ont : grand bien leur fasse !
Les avocats ont refusé de signer le nouveau mémoire de AI. de Beaumarchais, attendu qu'il y traite trop au long les matières d'État. Il s'y défend sur un seul point : l'accusation d'avoir été l'espion du gouvernement, et remet à une autre fois à repousser, dit-il, la Bergasserie et la Kornmannerie.
On parle beaucoup des ambassadeurs de Tippo-Saïb, qui, suivant le Journal de Paris y arrivent avec trente millions de présents. Ces trente millions sont composés d'abord de la quittance de dixhuit à vingt millions que nous devons à ce prince, avec le désir de ne point le payer, et d'un trône en ivoire, garni d'or et de diamants, dont ils feront hommage à la Heine.
Il est décidé que le Roi ira dans deux mois faire connoissance av^ec son armée de Mclz et de Flandre. Le quartier général du premier sera Frescali, château de l'évêque, où logera le monarque, ainsi que les ambassadeurs indiens.
On appelle le dernier arrêt du Conseil, qui inculpe de forfaiture tous ceux qui s'opposent à l'exécution des nouveaux plans, l'arrêt des comme si. "Claire , Claire ! a dit Rousseau, les enfants ebantent quand ils ont peur, »
On évalue à 300,000 livres par jour la perte que la cessation de la justice occasionne au Roi.
Du 13 juillet.
Le projet d'accélérer la convocation des États généraux est ce qui a brouillé de nouveau AI. de Brienne et AI. le garde des sceaux,
TOAIK II. 18
21 i CORRESPONDANCE SECRÈTE.
et mis en balance l'existence ministérielle du premier. AI. dé Lamoignon est toujours pour les moyens violents, pour tout exiger de la nation et pour ne lui rien accorder. Il disoit dans l'un des derniers conseils que si les Parlements étoient rétablis, il ne répoiuloit pas de la couronne du Roi. Ses craintes, dans ce cas, sont, à ce que l'on assure, un peu personnelles.
On s'occupe d'un papier-monnaie pour nos colonies. (Test en ce moment la grande affaire du ministre de la marine. Ce papier sera, dit-on, très-avantageux, attendu que notre numéraire ne passera pas au delà des mers.
Le premier président de la chambre des comptes, accompagne de quelques maîtres des requêtes, s'est rendu dernièrement chez le syndic des orfèvres de Paris, portant plusieurs sacs de louis. On les a jetés dans le creuset. Les ouvriers n'ont point vu les espèces, et l'opération s'est faite avec beaucoup de mystère. On ne sait si ce sont de faux louis, des louis fabriqués avec trop d'alliage, ou de certains louis frappés, il y a trois ans, dans les ténèbres, et portant sur le front de l'empreinte le symbole de l'infidélité et de la calomnie.
LETTRE TRENTIEME.
De Versailles, le 17 juillet 1788.
Les députés de Bretagne ayant notifié au principal ministre que, s'ils n'obtenoient pas audience du Roi avant un jour qu'ils déterminoient, ils retourneroient rendre compte de ce relus à leurs commettants, n'en ont point reçu une réponse satisfaisante. Ils ont donné le lendemain un grand repas, auquel ils ont invité tous les Bretons qui se trouvoient à Paris, et dans la nuit même ils ont reçu la visite du chevalier Du Bois, qui les a conduits à la Bastille. Le public honnête est fort alarmé de l'impression que cet acte de vigueur peut faire sur les esprits rétifs de leurs compatriotes.
On assure qu'à Grenoble, le Parlement entier a été enlevé de la même manière, tandis que des canons chargés à mitraille étoient braqués contre la ville. On ajoute que, sans être effrayée de cet appareil formidable, la noblesse s'est assemblée et a arrêté
que, si la cour persistoit, la province étoit en droit de regarder comme nul le traité qui la rend sujette de la couronne de France, d'élire un Dauphin, et de s'armer pour défendre ses droits. On prétend qu'à cette nouvelle le ministère a pris le parti de la condescendance. *
Le dernier compte rendu a annoncé des réformes dans la maison de Monsieur. L'ingrat public s'occupe en ce moment de cet article, et ne cesse de demander quand ces réformes auront lieu.
Du 19 juillet.
Les députés de Bretagne ont été retirés de la Bastille : on les a envoyés en divers lieux d'exil. Une circonstance singulière de leur enlèvement est que l'un d'eux ne s'est pas trouvé chez lui , lorsqu'on est venu lui signifier la lettre de cachet. « N'ayez point d'inquiétude , dirent ses confrères ; lorsqu'il saura où nous sommes, il viendra nous rejoindre. En effet, deux heures après, » le brave Breton se rendit de lui-même à la Bastille.
L'archevêque de Sens est allé ces jours derniers au Trésor royal et à la Bourse, où les effets baissent journellement. Les mauvais plaisants disent que son aspect seul les fît encore baisser à l'instant de un et demi pour cent. A dire vrai, il ne se fait aucune affaire. On a envoyé le même jour deux millions aux trésoriers provinciaux de la guerre. Ordinairement ces fonds sont assignés sur les receveurs des impositions dans le lieu ; mais on ne perçoit rien dans plusieurs provinces, surtout en Bretagne et en Dauphiné. Les Dauphinois ont pris les couleurs de la province. Les femmes en ont donné l'exemple. A Paris, elles portent des bonnets comme si : sobriquet du dernier arrêt du Conseil.
Rien n'est arrangé avec aucune province, quoiqu'on l'ait dit, et l'on tremble pour les suites de cette opiniâtreté réciproque. La condescendance du ministère envers le Dauphiné s'est bornée à ceci. Les chefs des États qui s'étoient assemblés sans permission ont été mandés à Versailles. Le Roi leur a parlé avec bonté, et leur a permis de s'assembler en disant : «Ces Etals ne me sont jamais désagréables ; mais des Parlements qui veulent être les maîtres me le seront toujours. »
On s'attend à la publication d'un édil qui fixera la convocation
des Etats généraux au 1er mai 1 78î). Ce seroit peut-être le seul moyen de calmer les esprits; mais on ne comprend pas que d'ici là, les
affaires puissent rester dans Fêtai de stagnation OÙ elles se trouvent.
Le clergé vouloit faire encore des remontrances : il a reçu ordre de se séparer le 27 juillet. Il a demandé une prolongation d'assemblée qui lui a été d'abord refusée. Il est revenu à la charge, et la cour amis pour condition à cette prolongation qu'elle seroit aux frais de chaque membre dont l'assemblée est composée. Il n'en a plus été question.
Des députés de Languedoc, pris des trois ordres, sont en route pour se rendre ici. On parle encore de casser le Chàtelet.
LETTRE TRENTE ET UNIÈME
De Versailles, le 5 août 1788.
Le ministre de Paris, suivi de ses bureaux, a quitté l'hôtel qui lui étoit affecté à Versailles, et le principal ministre l'occupera désormais, ce qui le mettra à portée de communiquer avec son frère, ministre de la guerre.
Le dégoût s'étoit emparé de la tête froide et philosophique de M. de Malesherbes. Il vouloit absolument se retirer de la cour et du Conseil. Le principal ministre, qui n'est pas fâché que des hommes de bien partagent ses soins et ses sollicitudes, l'a retenu, en lui faisant espérer que l'orage ne tarderoit pas à se dissiper.
Le garde des sceaux a réuni à son ministère les affaires de la prévôté de l'hôtel du Roi à Versailles. Avec le temps il réunira tout ce qui peut lui convenir.
On prévoit dans Paris un renchérissement du pain. Onze mille hommes de troupes viennent en conséquence s'établir dans ses environs. Ils serviront à contenir le peuple au cas qu'il prenne de l'humeur. Les ennemis d'une libre exportation lui attribuent la cherté des grains. La récolte est médiocre : le haussement de prix en étoit une suite nécessaire, au moins momentanément.
La Reine tient toujours sa cour à Trianon. Cette cour est composée des familles de Coigny, Polignac et Vaudreuil. Le Roi fait de fréquents voyages à Rambouillet. Il y couche trois nuits de chaque semaine, et revient toujours dîner à Trianon.
Du 7 août.
Les politiques assurent des choses qu'on ne peut mettre qu'au rang des probabilités. L'une, que l'archevêque de Sens sera s très-incessamment premier ministre avec des gardes, etc. L'antre, qu'il sera tout aussitôt revêtu de la pourpre cardinale.
Au reste on revient à croire que le rétablissement provisoire des Parlements jusqu'à la convocation des Etats généraux ne tardera point et servira à illustrer l'inauguration du premier ministre. La difficulté est, dit-on, dans la forme de l'enregistrement de cette opération. Le ministre vouloit qu'il se fit uniquement à la grand'chambre. Le premier président résiste : il s'agit de trouver un biais.
Vingt mille ouvriers du faubourg Saint -Antoine sont sans travail. Leur curé a fait des représentations sur les suites que pouvoit avoir leur mauvaise humeur. Ordre aux troupes d'accélérer leur
marche : des baïonnettes au lieu de pain.
Du 9 août.
De nouveaux incidents retardent chaque jour les opérations du principal ministre. L'installation d'un grand bailliage au Palais devoit, ces jours-ci, anéantir le Chàtelet, dont quelques membres avoient consenti à y prendre place : des magistrats à la Maupeou l'auroient complété, et c'étoit M. d'Albert qui en auroit été le président. Ce dernier a cédé aux remontrances de son épouse, et a porté sa démission à l'archevêque de Sens ; tous les futurs conseillers ont suivi son exemple.
- Le petit bailliage de Melun a refusé, comme la majeure partie des autres, le titre de grand bailliage. On a voulu envoyer le régiment de Royal-Piémont dans cette ville ; mais le duc de Sully, qui en est le colonel , a déclaré que , prêt à verser tout son sang pour le Roi et la patrie, il ne s'exposeroit jamais à répandre celui de ses concitoyens. Il a été exilé. Ces exemples, qui se multiplient, font croire qu'on exécutera le projet qui recule sans cesse l'espoir de quelques succès , et que les choses seront remises dans leur premier état jusqu'à la convocation des Etats généraux. On prétend cependant que le principal ministre a promis au Roi de réussir à éluder cette formidable convocation.
En attendant, les rentiers et tous les créanciers du Roi sont
dans les transes. On craint que les payements de l'Hôtel de ville ne soient suspendus, plusieurs provinces refusant de payer les
impositions, et les recettes diminuant journellement.
La réponse du Roi aux nouveaux députés de Bretagne a été imprimée avec des changements. On y lisoit : u Vos privilèges seront conservés, en me témoignant fidélité et soumission, » On a mis un gros point et un alinéa après le mot conservés, ce qui détruit l'équivoque et Pair d'une promesse conditionnelle et illusoire, dont les Bretons avoient été choqués.
LETTRE TRENTE-DEUXIÈME
De Versailles, le 14 août 1788.
On parle beaucoup du nouvel arrêt du Conseil, qui suspend la cour plénière, et fixe au mois de mai prochain la convocation des Etats généraux; mais il ne s'ensuit encore aucune réconciliation du ministère avec le parti parlementaire, qui se montre toujours ardent et nombreux dans nos provinces. On prétend même que le grand conseil va enregistrer tous les édits relatifs aux nouveaux plans, et recevoir l'attribution de toutes les causes criminelles.
La Bretagne est d'une opiniâtreté désespérante. Cinquantedeux nouveaux députés qui viennent d'arriver ne laissent pas d'embarrasser le ministère.
M. Baron, procureur général de la sénéchaussée de Lyon, étoit venu à Paris pour affaires de son corps. Sa présence et son langage déplurent au garde des sceaux, et il eut ordre de quitter Paris dans les vingt-quatre heures. Son retour à Lyon fut signalé par des protestations qui ont irrité le chef de la magistrature. M. Baron a été arrêté et conduit dans une citadelle. Un bon citoyen ne peut que désirer que tout ce qu'on fait tourne au bien, profit et liberté de la nation; mais, en vérité, tant d'enlèvements aigrissent les esprits les mieux disposés.
Les ambassadeurs de Tippo-Saïb ont reçu leur audience publique du Roi le 10 de ce mois. On devoit établir le trône dans la galerie, et l'entourer de gradins. On a été arrêté par la dépense quauroit entraînée la décoration d'une scène aussi spacieuse.
Les ambassadeurs ont fait des visites à messieurs du corps
diplomatique ; mais ceux-ci , n'ayant point reçu d'ordres à cet
égard de leurs cours respectives, n'ont point encore rendu ces
visites.
Du 16 août.
Le grand conseil a enregistré les lettres patentes qui lui attribuent le jugement des causes criminelles. L'arrêt qui prononce la convocation des Etats généraux n'a point produit l'effet qu'on en attendoit. Le public est dans une disposition fort éloignée de la confiance. Cet arrêt d'abord et surtout un diner que le premier président a fait cbez le principal ministre avoient donné l'espoir d'une prochaine conciliation. Mais l'ordre que les magistrats supprimés ont reçu d'apporter les titres de leurs offices pour procéder à la liquidation sur le pied de la première finance continue de désespérer les parlementaires.
Et puis toujours des proscriptions! Le duc de Luxembourg, qui s'étoit signalé dans les séances parlementaires contre les lettres de cachet, vient d'en recevoir une qui l'envoie aux iles d'Oléron.
La plupart des banquiers qui approvisionnoient les caisses royales ayant retiré leurs fonds, les capitalistes et les rentiers sont dans les angoisses. Les spéculateurs annoncent, surtout pour le commencement de l'année prochaine , une extrême pénurie d'argent.
Toutes les mouches de la police sont attachées aux pas des cinquante-deux députés de Bretagne. Ils se sont logés chez des particuliers. On les dit suivis de quatre cents autres gentilshommes bretons.
Le Roi ayant lu la brochure intitulée Bien néj où l'on se permet des recherches sur sa vie privée et de lui donner des leçons, s'est imposé, dit-on, la loi de ne plus boire que de l'eau.
On dit que M. de Galonné est venu à Paris incognito. Pour prévenir toutes difficultés sur son mariage fait en pays étranger et protestant, cet ex-ministre, en passant a Bruxelles, a paru avec son épouse devant l'Eglise catholique et a donné à son mariage toutes les façons prescrites par le rite romain.
Il y a eu un peu de bisbille entre nos ministres au sujet de
l'ouvrage de Mirabeau sur la monarchie prussienne. Didot avoît
eu d'abord une simple permission verbale d'imprimer; L'ouvrage près de sa fin, il <iul peur, et la demanda par écrit. AI. de Montmorin, cédant à ses importunités , la lui délivra. Le garde des sceaux a voulu la retirer : l'imprimeur est inébranlable. Les ministres s'en veulent mutuellement , et cependant l'ouvrage reste là.
La succession du maréchal de Richelieu n'est pas aussi riche qu'on s'y attendoit. Les dettes du père et des fils se montent à trois millions. La maréchale douairière a montré autant de désintéressement que de tendresse pour son vieux époux.
LETTRE TRENTE-TROISIÈME
De Versailles, Je 25 août 1788.
Les avantages que le Roi a accordés au Dauphiné viennent d'être sanctionnés par un arrêt du Conseil. Les privilèges de la province sont confirmés. Les Etats y seront composés de quarante-cinq députés de la noblesse, autant du clergé, et quatrevingt-dix du tiers état. Les officiers municipaux de Grenoble et de Romans qui avoient été enlevés sont remis en liberté. On croit que la Bretagne ne tardera pas à éprouver une condescendance semblable. La division qui règne entre les ministres, les craintes d'une guerre et une pénurie extrême dans les coffres de l'État, voilà les tristes bases de notre espoir pour une conciliation qui peut encore prévenir de grands maux; mais cet espoir est accompagné de fâcheuses alarmes pour tous les créanciers de l'État.
On cite un trait de générosité bien digne d'être conservé en l'honneur de M. le comte de Clermont-Tonnerre. Dans la première émeute de Grenoble, un bourgeois leva la hache sur lui, et le coup fut heureusement détourné. Le lendemain il fut appelé chez le commandant, qui Je fit entrer seul dans son cabinet : a Malheureux! lui dit le comte, je te pardonne; mais il ne dépend pas de moi de te faire grâce. Prends ce passe-port et ces vingt-cinq louis, et fuis au plutôt. »
La Reine ne cesse de donner des preuves de celte popularité
charmante qui lui mérite l'amour de tous les François. Le jour de l'audience des ambassadeurs indiens, une femme d$ province, voyant à ses côtés Madame et le duc de Normandie, ne put retenir cette exclamation : « Mon Dieu! les beaux enfants ! » La Reine s'approcha d'elle en lui conduisant le prince et la princesse, auxquels elle dit : a Mes enfants, saluez madame. » Sa Majesté lui fit elle-même une révérence très-gracieuse.
On espère peu de l'ambassade de Tippo-Saïb. Ce prince offre, dit-on, beaucoup d'argent à notre cour; mais il demande six mille hommes de troupes, et ce traité seroit pour nous le signal d'une guerre éternelle avec les Anglois.
Bientôt on ne saura plus que jouer aux François. Le public est saisi de la rage des allusions. On devoit donner Athalie poulies ambassadeurs indiens : on lui a substitué Sémiramis et la Partie de chasse de Henri IV; mais il a fallu faire d'énormes retranchements à cette dernière.
De Paris, le 21 août 1788.
L'arrêt du Conseil qui force les créanciers de l'Etat à prendre en payement pour deux cinquièmes de papier, qu'ils ne pourront placer qu'en le prêtant bientôt au Roi, a répandu un discrédit général. Il n'y a plus ni argent ni confiance. La lenteur du payement des rentes dont les fonds ont été diminués de douze millions par mois, renforce cette mauvaise impression. La rue Vivienne est engorgée de porteurs de billets de la caisse d'escompte, qui veulent être remboursés. Autre arrêt du Conseil qui lui permet de donner des lettres de change en payement, et un autre encore qui ordonne ijue les intérêts de soixante-dix millions, mis en dépôt par celte caisse au Trésor royal, continueront d'être payés en deniers comptants. On sait que ces soixantedix millions sont les mêmes que M. de Calonne avoit escamotés aux administrateurs de cet établissement.
Le comité de la caisse d'escompte a arrêté, dit-on, que ses membres se cotiseroient, pour ne point profiter de l'arrêt du Conseil, et pour faire tous les remboursements en argent.
Le renchérissement du pain a occasionné des émeutes à Rouen et à Gisors : la plupart des ouvriers sont sans travail , et la moindre
augmentation dans le prix des choses dont ils se nourrissent no peut qu'aigrir leur humeur.
L'arrêt du Conseil, qui ajourne les États généraux au 1er niai prochain, n'est pas encore revêtu de lettres patentes ni d'enregistrement. On ne sait encore où cette auguste assemblée se tiendra. Peut-être le mieux seroil-il de la placer à L'abbaye de Saint-Denis. Là on trouverait chambres, salles, appartements, jardins, et Je Roi seroit à portée de s'y rendre souvent.
On prétend que le baron de Breteuil ne restera pas Longtemps oisif; que bientôt, chancelier de la Heine, il n'occupera cette dignité que dans l'expectative d'une place très-importante dans le ministère.
LETTRE TRENTE-QUATRIÈME
De Versailles, le 26 août 1788.
On l'avoit prévu. Les comités des princes qui se sont répétés à Versailles ont ébranlé l'attachement du Roi pour son principal ministre et opéré enfin la retraite de ce dernier. Il a été proposé a M. JVecker de reprendre le timon des finances. On assure que l'une des conditions qu'il a exigées est qu'il n'entre au Conseil que les personnes qui ont le droit d'y entrer. Il est nommé de ce matin administrateur général des finances. On croit qu'il retirera l'arrêt de suspension de payement au moyen d'un prêt de quatrevingts millions que lui fait la Banque.
On ne connoit point encore les autres changements du ministère. Le public rend la marine à M. de Castries, et y joint le département de la guerre. On se rappelle que c'est l'ami intime de M. Necker. M. de Maupeou est à l'agonie. M. de Lam oignon se flatte encore de lui succéder. Tout cela n'annonce point un triomphe pour les parlementaires; mais la cour plénière paraît étouffée au berceau. La convocation des Etals généraux devient fort douteuse.
On parle de la disgrâce de l'abbé de Vermond.
Toutes les affaires vont prendre une nouvelle lice. La confiance du peuple dans ses guides rendra inutiles les baïonnettes qui entourent en ce moment tous les marchés publics de la France.
Les Béarnois ont formé un régiment pour la défense de leurs franchises et de leurs privilèges. Le ministère y avoit expédié la permission d'assembler les Etats, en déclarant que ces Etats seuls pourraient former des demandes. Le Dauphiné n'avoit point été satisfait de la même disposition faite en sa faveur, parce que la cour se réservoit le droit d'en nommer les chefs. La noblesse y a recommencé ses assemblées, malgré l'ordre donné aux troupes de s'y opposer. Tous les officiers ont refusé de prêter leur ministère à des actes de violence.
L'archevêque de Sens est parti hier à huit heures du soir pour la campagne, d'où il doit se rendre sur-le-champ à Brienne.
Du 27 août.
M. Necker entre au Conseil, Les effets publics remontent à chaque heure du jour. Hier les agioteurs ont payé 4,200 livres les actions de la caisse d'escompte, que peu de jours avant ils refusoient à 3,300 livres,
Le comte d'Artois a influé beaucoup sur cette révolution. L'abbé de Vermond avoit détruit les effets d'une première tentative : il est décidément renvoyé de la cour.
Le peuple a témoigné sa joie de la manière la plus bruyante, et de longtemps on n'avoit crié Vive le Roi! avec autant d'empressement et de vivacité. Plus de dix mille personnes, sur les apparences de l'événement , s'étoient rassemblées lundi au Palais-Royal. Quand la nouvelle arriva, ce furent des claquements de mains , des applaudissements , des cris de joie qui durèrent bien avant dans la nuit.
M. de Brienne aura le premier chapeau de cardinal, la coadjutorerie de son archevêché pour son neveu, et la pension de
40,000 livres.
Du 30 août.
Le règne des favoris et des vampires est passé. Le Roi veut régner par lui-même. On dit M. de Lamoignon renvoyé, les sceaux mis en dépôt entre les mains de Monsieur, frère du Roi, jusqu'à l'arrivée de M. de Castillon, procureur général du Parlement d'Aix, à qui ils sont destinés; M. de Saint-Priest, ministre des affaires étrangères; M. de Monlmorin , gouverneur du Dau-
phin; M. d'Ormesson, ex-contrôleur général, nommé au département de Paris; AI. de Castries, à relui de la «pierre, et M. àe la Porte, ;i la marine; M. Lambert, intendant de Paris.
L'ancien principal ministre a été mandé le ~2~t , cl il a en un entretien particulier de vingt-deux minutes avec le Roi. Sa disgrâce lui a été annoncée le 2(), par des reproches très-durs d'un maître en colère : il s'est jeté aux genoux du Roi. On 8 'aperce voit depuis quelque temps de l'impression des contradictions sur ses facultés intellectuelles. On raconte qu'une fois, au milieu de la nuit, il appela son valet de chambre pour écarter, disoit-il , ces robes noires qui l'injurioient. In jour, étant à table, au lieu de demander des petits pois, il dit à un des convives : « Monsieur, donnez-moi de ces députés. « Il avoit la tête si troublée lorsqu'il quitta Versailles, qu'il prit la voiture du marquis de la Grange pour la sienne, et y monta avec madame de Canisy. Il en fallut descendre : le peuple, qui s'étoit attroupé, rit beaucoup de cette méprise, et répéta plusieurs fois ce cri de la haine : « Adieu au banqueroutier ! n
La banque de Genève offre à M. Necker, dit-on, jusqu'à deux cents millions.
LETTRE TRENTE-CINQUIÈME
De Versailles, le 6 septembre 1788.
Les nouveaux changements auxquels on s'attend dans le ministère n'ont point encore eu lieu. Les camps de Metz et de Saint- Omer subsistent, malgré la première résolution qui avoit été prise pour le contraire. Le comte de Brienne a été envoyé au premier, dont on dit que le motif est la réunion de quatre-vingt mille Prussiens qui menacent les Pays-Ras autrichiens. On prétend même que la garde de ces provinces va être confiée aux troupes françaises.
L'archevêque de Sens est toujours consulté par le Roi , qui le regrette, dit-on. Les amis du cardinal de Rohan espèrent que le Pape ne lui accordera la barrette que sous la condition que le cardinal de Rohan sera réintégré. On observe que dans le temps où il étoit question du chapeau de cardinal pour l'évêque de Metz,
M. de Brienne présenta un mémoire au Roi pour prouver qu'il étoit utile et prudent en France de se passer de cardinaux. La circonstance qui lui est devenue personnelle paroi t lui avoir fait changer d'avis.
Quelques personnes prétendent encore que le Parlement sera rétabli. D'autres assurent que la volonté du Roi est inébranlable sur ce point, et que Sa Majesté est fort opposée à l'aristocratie parlementaire.
Le Parlement de Pau , mandé à Versailles , a reçu ordre de s'arrêter à Etampes.
Le grand conseil ne siège plus qu'entouré de baïonnettes. M. de Nicolaï, premier président de cette cour, s'y rendoit la semaine dernière avec une escorte. Il s'avisa de mettre la tête à la portière pour apostropher quelques personnes qui le regardoient d'une manière peu flatteuse pour lui. « Que veulent donc ces matins? » s'écria-t-il d'un ton analogue à son ancien métier. Depuis ce jour on ne l'appelle plus que le président Matin.
Comme tout est de mode à Paris , on appelle la maladie courante, qui se manifeste par un peu de fièvre et de mal de gorge, la Brienne.
C'est la Reine qui a présenté M. Ncckcr au Roi après sa nomination. Elle y a mis ses grâces ordinaires, en disant à son auguste époux : « Sire, voici votre meilleur ami! » Les payements continuent de se faire entièrement en argent au Trésor royal. M. JYecker n'y a trouvé, à son installation, que 4,000 livres d'espèces.
M. de Lamoignon a fait au Roi l'offre de sa démission. Le Roi a répondu, dit-on, qu'il l'accepteroit quand il en seroit temps. On ajoute qu'il a avoué au Roi que l'on ne pourroit compter sur les grands bailliages, « Je m'en élois bien douté, » répliqua le monarque.
Les sceaux ont été, dit-on, offerts à M. de Malesherbes, qui n'a pas voulu succéder à son paient.
C'est M. Lambert, honoré en ce moment par le public de l'épi thète de tartuffe, qui a créé le merveilleux projet de ne payer qu'une partie des rentes, et de suppléer au reste par des bandes de papier, dont on ne pourrait faire d'autre usage que
2Sii CORRESPONDANCE SECRÈTE.
de le rendre ail Rof dans les emprunts toujours ouverts. Pour récompenser ce grand bomme, on vient de le faire ministre d'Etat. Il sera le digne successeur d'un autre grand homme, feu M. Berthier de Sauvigny, dans l'intendance de Paris. On prétend que le Roi ignoroit cette opération, comme il en a ignoré beaucoup d'autres qu'on a faites en son nom, et que ['attention de M. de.Bricnnc à ne point fatiguer Sa .Majesté des minuties de cette espèce a été l'une des principales causes de sa disgrâ <
LETTRE TRENTE-SIXIÈME
De Versailles, le 11 septembre 1788.
Le public rétablit les Parlements à chaque beure du jour, et détruit son ouvrage une heure après. On ne sait et on ne peut savoir la détermination de la cour à ce sujet, car elle paroît flotter toujours dans l'indécision.
La hausse des effets publics ne s'est point soutenue, et il s'en faut que les espérances du public soient consolidées. Il est vrai que les craintes d'une guerre se répandent de plus en plus. Il est très-certain qu'il y a une négociation sur le tapis pour les Pays-Bas. On assure que le prince de Coudé s'est rendu à cet effet incognito à Bruxelles. Cette opération est une suite du prêt de vingt-quatre millions fait bien réellement à l'Empereur. Ces belles provinces serviront de nantissement, ou la somme sera appliquée au prix d'acquisition.
M. Necker a fait, le 3 de ce mois, son entrée à l'hôtel du contrôle général. Il ne s'y est pas reconnu : le luxe, et la magnificence y régnent. M. Xecker s'est écrié : « Il faut avouer que M. de Calonne s'entend bien à arranger un contrôle général ! »
Des troupes s'avancent peu à peu dans le voisinage de Paris : déjà quinze cents hommes sont logés à Ivry et à Villejuif.
La première présidente du Parlement de Pau a l'esprit entièrement aliéné. C'est l'effet d'une frayeur qu'elle eut dans dos jours critiques pendant les troubles qui ont eu lieu dans cette province.
Trois procureurs et deux chevaliers de Saint- Louis ont été
décrétés de prise de corps par le grand conseil. On les regarde comme les premiers auteurs de l'outrage que reçurent le 26 août divers membres de cette cour souveraine. Le hasard voulut que l'orage tombât particulièrement sur les abbés Mary et Pourteyron, les deux plus intrépides opposants à l'enregistrement de l'édit sur les matières criminelles.
On parle de diminuer le nombre des grands bailliages, et de mettre l'attribution qu'on leur a accordée au-dessous de 20,000 livres. Le grand bailliage de JYismcs, depuis longtemps en plein exercice, a fait pendre plusieurs malfaiteurs. Ce projet n'annonce point gain de cause aux Parlements, qui exigent l'entière abolition des grands bailliages.
On n'a point encore nommé aux gouvernements vacants par la mort du maréchal de Richelieu et du duc d'Aiguillon. On croit que le projet de la cour est de ne disposer d'aucune place ecclésiastique ni militaire, afin de réserver pour l'époque des Etats généraux des moyens de fixer ceux que l'attrait des récompenses peut séduire.
Du 12 septembre.
M. de Lamoignon n'est plus en place. La justice, interrompue depuis quatre mois, va reprendre son cours, et le Parlement ses fonctions, à la suite d'un lit de justice qui sera tenu ici. MM. Fréteau, Sabathier, d'Eprémesnil et de Monsabert sont rappelés, et l'on croit qu'ils seront de retour à temps pour assister à cette auguste cérémonie, où l'on enregistrera, dit-on, trois grands bailliages, entre autres ceux de Lyon et de Poitiers. On parle aussi de l'enregistrement du dernier emprunt, qui paroît d'une nécessilé indispensable dans l'état actuel des finances. Tel sera le parti mitoyen qui subviendra à l'exigence du moment, en attendant les Etats généraux.
AI. Xccker exige que M. de Brienne rende compte de sa gestion avant de s'éloigner.
Les remontrances des nouveaux députés de Bretagne sont imprimées. Tous les ministres s'étaient refusés à les présenter au Roi. C'est M. de Guiche, capitaine aux gardes, qui s'en est chargé. Leurs prédécesseurs ont sur-le-champ reçu, à la Bastille, l'ordre de leur sortie. Mais lorsque, suivant l'usage, le com-
mandant de ce château a voulu exiger d'eui le serment do garder un silence éternel sur les causes de leur détention, ils ont eu la noble fermeté de résister, et sont, en conséquence, restés a la Bastille.