‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 27 sur 79 · L E T T R E T R E \ T E -S EP T I È 11 E · texte numérisé non relu

L E T T R E T R E \ T E -S EP T I È 11 E

De Versailles, le 15 septembre 1788.

La réponse de M. Necker à M. de Calonne altcndoit sans doute, pour être publiée avec avantage, son élévation au ministère. Après la lecture pénible d'un in-quarto de trois cents pages, les gens impartiaux n'osent encore prononcer. Les raisonnements de M. Aecker, noyés dans d'arides discussions et dans des calculs encore plus arides, ne sont pas toujours satisfaisants.

La déposition du garde des sceaux a été accompagnée de trois déclarations : la première, qui suspend tous les édits du 8 mai jusqu'à la tenue des États généraux; la seconde, qui permet au Parlement de reprendre ses fonctions et de former la cour des vacations; la troisième, qui révoque l'arrêt du Conseil portant création de billets pour le Trésor royal.

L' ex-principal ministre est, dit-on , exilé à Paris.

M. Necker a réduit à 200,000 livres la dépense de la table de madame la gouvernante, qui comprend celle des Enfants de France.

Du 19 septembre.

Il n'est encore que probable que les sceaux passeront sous la direction de Monsieur, frère du Roi. Sa Majesté se les est réservés, en confiant les signatures à M. de Fleury. Les derniers événements ont donné un grand ascendant aux princes frères, et l'on ne seroit point étonné qu'ils finissent par avoir une grande part aux affaires, dont jusqu'ici l'on avoit cherché à les éloigner. La veille de la disgrâce de M. de Lamoignon, Mgr comte d'Artois le rencontra et lui dit : a Vos projets, monsieur, déplaisent à la nation, et je vous conseillcrois de donner voire démission. » — « J'ignore, répondit le garde des sceaux, si c'est un ordre du Roi ou un simple avis que vous me faites l'honneur de me donner; mais je ne présume pas que mes services déplaisent à

Sa Majesté. » — "Vous présumez mal, » lui répliqua le prince en lui tournant le dos.

Le jour de sa retraite, M. de Lamoignon, n'osant traverser la galerie, passa par le petit escalier nommé X escalier des Chiens. Cette fuite et le passage qui l'a favorisée ont donné lieu à plusieurs plaisanteries plus mauvaises les unes que les autres.

La santé de M. le Dauphin devient de plus en plus déplorable : il peut à peine se soutenir sur ses jambes. Ses douleurs lui laissent peu d'intervalles. Son esprit, sa patience, sa douceur, ne peuvent qu'ajouter aux regrets d'une perte qu'on croit plus que jamais inévitable. Il est question de l'envoyer à Nice ou ci Montpellier, l'air de Meudon étant beaucoup trop vif.

Du 21 septembre.

C'est M. de Barentin, premier président de la cour des aides, qui aura les sceaux. On ne pouvoit choisir un plus honnête homme. La malignité se désespérera de n'avoir rien à dire sur son compte.

La révocation de l'arrêt qui fixoit en papier le payement d'une partie des dettes de l'Etat a ranimé la confiance nationale. Tous les effets à la Bourse ont repris vigueur. Quand on voit les François passer d'une détresse accablante à un état de joie et d'espérance, on ne peut refuser à M. Necker l'épithète de « sauveur » .

Les Bretons embastillés ont été mis en liberté sans faire de serment.

Les boulangers de Paris ayant voulu augmenter le prix du pain, malgré la taxe, ont député leur syndic chez le lieutenant de police. L'artisan a parlé sans doute avec trop de liberté au magistrat, puisque celui-ci, pour toute réponse, l'a envoyé en prison. Un arrêt du Conseil, qui défend l'exportation des grains, a remis les choses en ordre, en produisant une diminution subite dans le prix des farines.

LETTRE TRENTE-HUITIÈME

De Versailles, le 2V septembre 1788.

Le Parlement a repris ses fonctions aujourd'hui. La première opération a été l'enregistrement des lettres de garde des sceaux

TOÎIB M. 19

on faveur de M. de Barentin. On s'est occupe ensuite des malheurs arrivés à l'occasion des réjouissances extravagantes <ln peuple.

M. de Crosne, lieutenant do police, a été mandé à la barre de la cour. Il s'est trouvé mal : on lui a apporté un verre d'eau. On l'a vexé pendant une heure par des interrogations sans nombre. M. Du Unis, commandant du guet, mandé et absent, son major a comparu, et a justifié son chef en disant qu'il s'éloit conformé aux ordres de M. de Biron. En conséquence, ce maréchal do France a été invité à se trouver le lendemain à rassemblée des pairs pour répondre sur les ordres qu'il pouvoit avoir donnés.

Les députés de Bretagne se sont rendus au Palais, et ont demandé à être admis, pour féliciter le Parlement sur son retour. Le président de Gourgues étoit d'avis qu'ils fussent reçus. M. Robert s'y est opposé.

Les magistrats exilés ont la permission de venir reprendre leurs places, et ne tarderont pas à paroître.

Une déclaration du Roi suspend les fonctions des grands bailliages, et annonce les Etats généraux pour janvier 1789.

M. Du Bois a été forcé de se retirer, chargé du sang de ses concitoyens; mais il avoit des ordres. Il reste à savoir si des ordres, même dans une monarchie, peuvent autoriser à maltraiter et à poignarder ses compatriotes. Il est au moins malheureux pour lui que le carnage ait été plus grand lorsque l'affaire lui devenoit personnelle.

On parle toujours de la retraite prochaine du comte de Brienne, et l'on est également persuadé que M. de Montmorin ne gardera pas le département des affaires étrangères. Sa spéculation sur les Pays-Bas autrichiens est tombée dans l'eau. On désigne un nouveau successeur : le duc de Guines, homme qui a infiniment desprit, que ses missions à Berlin et à Londres ont fait connoître, et qui singera parfaitement le duc de Choiseul.

Du 27 septembre.

Les parlementaires sont très-mécontents de l'élévation de M. de Barentin au ministère. Ils le croient une âme damnée de la cour, comme si, dans tous les pays du inonde, les circonstances n'étoientpas la boussole des opinions de l'homme en place !

M. de Lamoignon a 1,900,000 livres de dettes. Ainsi l'on doit excepter ses créanciers du nombre des frondeurs qui blâment les grâces pécuniaires dont il est comblé.

LETTRE TRENTE-NEUVIÈME

De Versailles, le 2 octobre 1788.

La confiance en l'administration de M. Neckcr croît de jour en jour. Une opération très-avantageuse sur les piastres lui a donné un bénéfice considérable, et l'a mis en état de faire travailler dans plusieurs de nos hôtels (tes monnoies.

M. de Rulhières a le commandement du guet de Paris à la place de M. Du Bois. C'est le frère de l'académicien.

Les chambres des enquêtes travaillent à se purger de ce qu'ils appellent les faux frères. Le président Roland est marqué en encre rouge sur cette liste.

M. Talon est désigné pour premier président de la cour des aides.

Les Lyonnois ont désigné pour leur démagogue orateur aux États généraux le forcené Bergasse. C'est déjà un mauvais augure pour les dispositions qui présideront aux choix des membres de cette assemblée.

Le comte de Mirabeau témoigne aussi une grande envie d'être député aux Etats; mais il faut être propriétaire de fief. Il est en marché d'une terre en Alsace, qui lui donnera droit au suffrage des votants.

La dénonciation de MM. de Brienne et de Lamoignon faite aux chambres assemblées par un jeune conseiller a été, dit-on, rédigée et dictée par plusieurs pairs, qui ont choisi un prêtenom sans conséquence. On croit généralement qu'en accueillant cette dénonciation le Parlement a moins voulu intenter le procès aux ministres qui en sont l'objet, que préparer aux Etats généraux les moyens de le faire. L'action contre le numéro des Annales , où M. Linguet maltraite les Parlements, a produit un edet plus prompt. Au moment où ce cahier éloil la proie des flammes, le peuple a battu des mains, et a crié : L'auteur ! l'auteur !

Les désordres on! continué dans Paris pendant plusieurs nuits. Enfin la tranquillité renaît.

L'évéque d'Arras a refusé sa nomination de commissaire du Roi aux États généraux. Il a préféré de paroitre à cette auguste

assemblée en qualité de député de sa province. .Marseille, patrie de M. Bergasse, dispute à Lyon le droit de le nommer. On se prépare à porter de grands coups à l'autorité du monarque.

Il seroit plaisant de voir M. Linguet figurer aussi dans rassemblée de la nation : on n'en seroit point étonné.

Le baron d'Lspagnac ayant publié un mémoire où l'archevêque de Sens se trouve fort maltraité, le Roi lui a fait demander sa démission de la charge d'exempt des gardes du corps. Sa compagnie a sur-le-champ pris un arrêté unanime par lequel elle déclare infâme et déshonoré quiconque accepteroit sa place. Le conseiller d'Lspagnac, son frère, dont le nom est si connu dans les fastes de l'agiotage, a intenté un procès au maire de Pont-à- Mousson, espèce d'énergumène qui fait l'orateur au café de Foy, et auteur d'un mémoire, publié il y a six mois, contre M. de Calonne, renfermant des personnalités dures contre l'abbé magistrat et agioteur.

L'égojsme et le ressentiment que témoigne le Parlement ont diminué le nombre de ses partisans. On lui reproche aussi d'exiger que les Etats généraux soient convoqués et composés suivant la forme observée en 1611, dans un temps où le cardinal de Richelieu gouvernoit avec un sceptre de fer. Le comte de Lauraguais vient de redresser vertement cette sottise dans un écrit où il prouve par des faits quel est le régime propre à conserver la liberté des suffrages.

Parmi les placards mis en transparents à l'occasion du retour du Parlement, on a distingué celui-ci :

A Sa Majesté , à l'immortel d'Eprémcsnil, à la magistrature , au bon génie de la France.

La justi:c en son temple A repris tous ses droits.

Puisse germer l'exemple Du Curtius fran~ois !

Le Curtius romain, par son généreux dévouement, ferma un gouffre qui étoit ouvert sous l'empire.

On sait que les poissardes prétendent avoir le droit de se montrer dans toutes les circonstances, et de complimenter les gens en place. Elles ont été voir M. Necker, et lui ont demandé une grâce, a Quelle est-elle, mes enfants?" — «C'est de nous procurer les boyaux de l'archevêque de Sens pour étrangler le garde des sceaux. »

P. S. Il a été arrêté hier, en plein conseil, à sept heures du soir, que les notables seront convoqués pour le 3 novembre, à l'effet de régler de quelle manière seront composés les États généraux.

LETTRE QUARANTIÈME

De Versailles, le 8 octobre 1788.

Il est bien certain que les grandes spéculations de notre ministère sont totalement manquées. Nos camps n'ont abouti qu'à une vaine parade et à une dépense inutile. Le projet tardif d'une révolution à opérer en Hollande a été éventé et déconcerté. Il coûtera vraisemblablement la tète à M. de Vilates, et augmentera la liste des fausses opérations des ministres de la fin du dix-huitième siècle. Les Pays-Ras resteront dans les mains de leur souverain, et les millions continueront à sortir sans fruit du Trésor.

Une autre révolution qui se préparoit en Espagne a également manqué, et c'est un motif de consolation pour nos mauvais succès. Il est douteux que l'avènement prématuré du prince des Asturies au trône nous eut été favorable.

L'état de fermentation où sont toutes les tètes importantes en politique ne fertilise point le champ des nouvelles. On voit que d'une foule de projets du premier ordre, de grands efforts n'ont encore pu rien faire éclore de réel.

Passons à des objets d'un ordre inférieur. L'archevêque de Sens n'est point encore descendu à la nullité ordinaire d'un ministre disgracié. Le Roi le consulte, et l'on croit même que son prochain voyage en Italie est une preuve de la confiance qu'obtiennent encore son zèle et ses lumières.

L'abbé de Vermond, qu'on avoit cru exilé, a reparu sur la scène.

Mail le prince qui a sollicité la chuta «les deux ministre! travaille , dit-on , à éloigner sans retour oel abbé , dont l<i mérite est de plaire ou d'être utile à quelques personnes très-considérables, et le crime, de déplaire! à une infinité d'autn

AI. Necker, par un arrêt du Conseil parfaitement bien écrit, rassemble les notables, qui Font élé sons AI. de Galonné, pour examiner et recevoir le vomi de la nation sur la manière dont elle doit être assemblée. Cet arrêt fait sensation. Les frondeurs disent qu'il n'y aura point d'États généraux et qu'on leur substitua i notables. Les gens raisonnables croient à la pureté îles \ues du ministre des finances.

Les effets néanmoins baissent tous les jours. L'argent est d'une rareté extrême.

On attend ici d'un jour à l'autre le prince Henri de Prusse. C'est en vain que les nouvellistes beaux esprits cherchent à faire croire que cette auguste visite a un motif politique.

L'archevêque de Sens a reparu à Versailles, et a passé trois quarts d'heure avec le Roi. Il a reçu, dit-on, dans celle conférence ses dernières instructions pour l'Italie. Le coin le son frère paroît bien affermi dans le ministère.

AI. d'Eprémesnil a été prié de se rendre à une de ses terres jusqu'à la rentrée du Parlement.

L'anecdote suivante fait également honneur à la Reine et à M. Necker. Sa Majesté demandoit une des places les plus essentielles dans les bureaux du contrôle général pour un de ses protégés. Al. Necker lui représenta qu'il avoit besoin pour la remplir d'un homme de confiance et supérieur en talents et eu expérience à celui qu'elle recommandoit. «Vous me refusez donc?) lui dit la Reine.

— aAh, Aladame , ce n'est point le nom que Votre Majesté doit donner à mes observations. «

— a C'est me refuser, répliqua notre charmante souveraine, mais je ne vous en estime pas moins. » Ce propos étoit si flatteur, que AI. Necker demanda la permission d'en parler. « J'y consens, dit la Reine, mais on ne vous croira pas. »

Le comte de Alirabcau est dangereusement malade.

LETTRE QUARANTE ET UNIEME

.De Versailles, le 14 octobre 1788.

M. Necker, parfaitement secondé pour les détails de son département, s'occupe de grands projets qui doivent changer entièrement le régime des diverses parties qui le composent. Un impôt unique , perçu d'une manière économique et facile , rendra inutile, si M. Necker réussit, cette foule de sangsues de tout étage qui dévorent la majeure partie des droits et détruisent par leurs vexations l'agriculture, le commerce et l'industrie.

On prétend aussi que, par le conseil de M. Necker, la Reine va rendre Saint-Cloud au duc d'Orléans. On évalue à quatorze millions cet objet d'économie. M. le duc d'Orléans payera, dit-on, 300,000 livres pour les réparations faites au château , et ce prince, éclairé par l'expérience sur le meilleur moyen de tirer un bon parti de ses possessions, fera bâtir et vendra à des particuliers de jolies maisons ayant vue et entrée sur le parc.

On lit dans les papiers anglois que M. de Calonne, muni d'un sauf-conduit, paroitra en personne devant les Etats généraux, et qu'en y plaidant sa cause, il dévoilera les sources de l'énorme déficit qui entache son administration. C'est apparemment une plaisanterie angloise.

On ne parle que du cardinal de Remis : on veut qu'il soit rappelé de son ambassade pour entrer au Conseil. On ne pourroit, à la vérité, faire choix d'une tète mieux organisée. Rien des personnes entrevoient une intrigue politique dans ce rappel, qui n'est au reste pas encore bien constaté, et ce sont ces mêmes personnes qui voient dans l'archevêque de Sens un ambassadeur à la cour de Rome pour remplacer le bon et bien-aimé cardinal de Remis.

M. de Canisy, neveu de l'ex - ministre , est nommé colonel du régiment de la Reine. Le nombre des envieux que ce grade a faits à cet officier est en raison de celui des ennemis de son oncle.

Depuis quinze ans on parle de la retraite de M. d'Aligre, premier président du Parlement de Paris. Celte nouvelle vient enfin

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