‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 28 sur 79 · C 0 II \\ E SPON I) A XO E S E C II ETE · texte numérisé non relu

C 0 II \\ E SPON I) A XO E S E C II ETE

de se réaliser. On ignore quel est son traitement; et quoiqu'il ait 5 à 600,000 livres de revenu, on doute qu'il en soit content. AI. d'Ormesson , qui le remplace, est un homme intègre, sévère, inflexible, anti-courtisan, fortement attaché aux anciennes formes, et entièrement voué aux prétentions parlementaires.

Du 17 octobre.

Le départ de l'archevêque de Sens pour l'Italie est encore retardé, malgré l'importance de la mission qu'on lui attribue. On croit qu'il s'éloigne avec regret d'un séjour où il conserve toujours beaucoup d'influence. Le Roi lui est tellement attaché, que Sa Majesté a dit hautement, en parlant de lui : « Ils m'ont forcé de me défaire du seul homme de génie, peut-être , qui soit dans mon royaume. »

L'évêque de Grenoble vient de se brûler la cervelle. La philosophie gagne insensiblement le clergé. On connoissoit à ce prélat celle d'Epicure, mais non pas celle de Socrate.

L'alarme plane depuis longtemps sur la gent agiotante. Le projet de M. Necker est, dit-on, de prendre le mal à sa source, en supprimant les agents de change. C'est ainsi que de créations en suppressions, et ensuite de suppressions en recréations, nous approchons chaque jour de l'état le plus parfait auquel nous puissions atteindre. Au reste, le discrédit, la défiance, le manque de circulation de numéraire ont succédé à un mieux bien court. Les actions de la caisse tombent graduellement, et l'emprunt de cent vingt-cinq millions perd vingt-cinq pour cent : on parle d'en ouvrir un nouveau. Personne n'ignore que c'est le secret de M. Necker. Mais jadis il y joignoit celui de faire ouvrir les bourses. Les notaires de Paris fournissent six millions, remboursables en trente-sept ans. Ils retiendront à compte les droits de contrôle de leurs papiers et parchemins.

On ne parle plus de politique extérieure. Il est constant que les fonds envoyés en différents temps à Vienne étoient destinés au beau projet des Pays-Bas. M. Necker prétend que de telles spéculations ne conviennent qu'aux gens riches.

LETTRE QUARANTE-DEUXIÈME

De Versailles, le 23 octobre 1788.

Le duc Dorset vient de déclarer itérativement à notre ministère, de la part de sa cour, qu'elle prétendoit avoir enfin une réponse explicite et précise sur la nature de nos conventions avec Tippo- Saïb et sur nos résolutions et nos desseins au sujet des affaires actuelles de l'Europe. Il a ajouté, dit-on, que, si on ne satisfait pas entièrement sa cour sur ces deux points importants, il a l'ordre de se retirer sur-le-champ. Outre les motifs politiques de cette puissance, toujours prête à prévenir dans les occasions qui peuvent compromettre ses intérêts , il est certain que nos nouvelles tentatives en faveur des patriotes hollandois ont beaucoup aigri nos ennemis naturels, et augmenté leur défiance sur ce que, depuis le règne de M. de Vergennes, ils appellent notre politique tortueuse et clandestine.

L'engouement général qui s'est manifesté à l'avènement de M. Necker s'affoiblit. On le voit occupé d'une infinité de petits moyens qui décèlent la pénurie des ressources : c'est une spéculation mercantile sur les piastres ; ce sont quelques millions arrachés aux notaires, aux secrétaires du Roi, aux corps de métiers; puis des agents de change qui sont en ce moment sur le tapis.

On a déjà dit que la tête de l'archevêque de Sens paroissoit foiblir : au jeu qu'il a joué, il n'auroit pas été surprenant de la perdre tout à fait. Le Roi lui a accordé six pièces de canon pour son château de Brienne. Cette distinction, qui peut honorer un général d'armée, ne peut être qu'un ridicule pour un prêtre. On écrit de Rome que le Sacré Collège voit avec beaucoup de répugnance admettre M. de Brienne dans son sein. Il a déplu infiniment aux cardinaux, dans le temps qu'il fut envoyé à Rome par le cardinal de Luynes.

L'assemblée des notables, convoquée pour le 3 novembre, se séparera au bout de huit jours. On ne veut point qu'elle s'occupe d'autre chose que de l'objet relatif à la convocation des Etats généraux.

Il paroit certain que le ministre de la guerre a donné sa démis-

sion. Il règne dans le militaire; un mécontentement universel au

sujet de la nouvelle ordonnance. '

Du 2V octobre.

Les amis de AI. Yerker répandent que les fonds sont laits au Trésor royal pour le reste de L'année, et que les mesures sont prises pour l'acquittement exact de tous les engagements jusqu'à l'ouverture des États généraux.

Les fonds versés au Trésor royal pour le soulagement des grêlés avoient, dit-on, été mangés jusqu'au dernier sou. Ce dépôt itéré, qu'il est incroyable qu'un ministre ait osé violer, a été rétabli par If. Necker dans son intégrité.

Les alarmes des agents de change sont calmées. Le ministre des finances s'est borné à quelques règlements de discipline sur leurs opérations et à des menaces contre ceux qui abuseroient de leur état pour favoriser l'agiotage. Les effets sont un peu remontés .

Mesdames Tantes s'étant, ces jours derniers, rendues subitement à Bellevue, le bruit se répandit d'une dispute un peu vive entre la Reine et ces princesses. On sait combien celles-ci sont portées pour M. Necker.

On prétend que M. Necker a eu de nouveau le malheur de déplaire à la Reine, par des représentations au Roi sur un bon que Sa Majesté avoit délivré et que le monarque déchira lorsque son ministre le mit sous ses yeux. On va jusqu'à dire que AI. Necker a offert sa démission, et que la place de premier ministre a été offerte au duc de Nivernois , qui l'a refusée. — M. le Dauphin est à toute extrémité.

Du 2(i octobre.

M. Necker s'occupe de l'ancien projet du reculement des barrières aux extrémités du royaume.

On dit l'archevêque de Sens parti pour l'Italie. Il remplacera le cardinal de Bernés à Rome, si celui-ci se détermine à venir présider le clergé de France aux États généraux, comme L'offre lui en a été laite. Sa première réponse a été un refus.

Depuis la rentrée du Parlement, il s'est fait un grand nombre d'expéditions secrètes dans l'intérieur des prisons. Le nombre des criminels se trouvant très-considérable, on a voulu, dit-on, éviter au peuple le spectacle affreux d'exécutions trop multipliées.

ANXEE 17 88. 299

LETTRE QUARANTE-TROISIÈME

De Versailles, le 28 octobre 1788.

L'assemblée des notables devient douteuse. D'éternels contradicteurs des opérations du ministère réclament vivement contre son incompétence.

Il est question de prolonger la chambre des vacations jusqu'aux Etats généraux, tant pour éviter la suite des dénonciations, que pour empêcher le Parlement de contrarier les vues de la cour au sujet de cette assemblée. Beaucoup de gens prétendent pourtant encore que la cour veut esquiver les Etats généraux. Cela sera difficile; mais il est évident que cette convocation sera l'époque d'une grande atteinte portée à l'autorité royale. Il n'y a point de doute que lejministère n'ait en ce moment des regrets sincères du rappel des Parlements.

On parle d'un nouveau duel. Un officier du régiment de Laval soîlicitoit vivement son colonel pour une place d'aide-major. M. de Laval lui promit d'apostiller son mémoire et de l'envoyer au ministère. L'officier alla dans les bureaux, et, toujours éconduit, pressa si vivement un commis, que celui-ci un jour, impatienté, lui montra son mémoire avec l'apostille suivante de M. de Laval : « Sujet incapable, » L'officier a donné sa démission, et on le dit parti avec M. de Laval pour se battre en pays étranger.

Un M. de Polignac , aîné de celui qui est à la cour, mais ayant le malheur d'être né difforme, fut l'objet du mépris de sa famille , et forcé de se faire moine. Il se prépare à réclamer contre ses vœux, en présence des Etats généraux, qui, s'ils ont lieu, recevront une foule de réclamations importantes.

On attendoit chez les libraires le grand ouvrage de M. de Mably sur Y Histoire de France: Le Roi a écrit entièrement de sa main une lettre à ce sujet à M. de Villedeuil : « Je sais qu'il s'esl introduit dans mon royaume un ouvrage incendiaire et dangereux. Je vous ordonne d'en arrêter la publicité par toutes les voies possibles, »

Il y a eu entre AI. IVecker et AI. de l/illedeuil une discussion assez vive. Le Roi avoit agréé un plan de réforme proposé par AI. IVecker. Lorsque le travail fut envoyé à la signature du ministre de la maison du Roi, celui-ci prétendit <jue c'étoit à lui seul à proposer une opération concernant son département. L'affaire mise sous les yeux du Roi, et plaidée en sa présence par les deux parties, Sa Majesté donna gain de cause à AI. de Yilledeuil. Dans un premier moment d'humeur, AI. IVecker, qui tient toujours sa démission à la main, l'a présentée avec l'alternative du renvoi de celui qui a osé lutter contre lui. Mais un regard du monarque a tout pacifié.

AI. le Dauphin est mieux : il dîne publiquement. Cette révolution presque inespérée remplit de joie Jous ceux qui ont été à portée d'observer ses heureuses qualités.

La Normandie a obtenu des États, et s'en réjouit comme d'un triomphe remporté sur le despotisme. Si ses Etats sont composés comme ceux de Languedoc et même de Bretagne , on doit les regarder comme un médiocre bienfait. C'est une manière d'y faire vivre, pendant un ou deux mois de l'année, les nobles et le clergé aux dépens du tiers état. .

LETTRE QUARANTE-QIATRIÈAIE.

De Versailles, le 5 novembre 1788.

La mort du maréchal de Biron a enfin procuré au duc du Chàtelet une marque attendue depuis longtemps de la protection de la Reine pour les amis du feu duc de Choiseul. Le voilà colonel des gardes, que la populace s'obstine toujours à appeler garderobes, depuis que les robins ont été mis sous leur protection.

AI. de Biron fit écrire avant sa mort à madame la maréchale qu'il désiroit la voir. Elle eut la cruauté de s'y refuser. Le moribond, prenant son parti en brave, dit : « Elle a raison; il y a longtemps que je lui ai dit l'éternel adieu. » Les deux époux étoient d'un caractère fort difficile. Ils se supportèrent longtemps. Une querelle d'Etat les sépara en 1771. L'un étoit pour le Parle-

ment Maupeou, l'autre pour l'ancienne magistrature : on se chamailla longtemps, et enfin l'on rompit.

On parle d'une création de rentes d'une forme assez nouvelle. Toutes les semaines on donnerait un écu ou 156 livres par an, pendant dix années, et après ce terme on recevrait en rente viagère le capital de sa mise.

Comme le Roi s'est engagé à ne mettre aucun impôt jusqu'à la tenue des Etats généraux, on se propose de tirer un emprunt de chaque corporation, comme on l'a fait des notaires. Les amis de M. Necker répandent le bruit qu'il donnera incessamment une connoissance exacte du déficit, et prouvera qu'il est bien moins considérable qu'on ne l'a avancé, en proposant des moyens pour remplir ce vide sans de trop grands sacrifices.

On a consulté les médecins de Paris sur la santé de l'Empereur.

On prépare au Val-de-Gràce , à Paris, un superbe et grand appartement, dont les meubles sont tirés du garde-meuble de la couronne. Cela donne matière à beaucoup de conjectures. La plus répandue est que Madame Elisabeth, sœur du Roi, doit y venir demeurer pour essayer sa vocation à l'état monastique, pour lequel cette princesse parait avoir de l'inclination.

Une compagnie offre, dit-on, de se charger des dettes de l'Etat, si l'on veut lui accorder l'administration des eaux et forets, des gabelles et des domaines. Ce projet, s'il est réel, semble impraticable et le fruit d'une idée folle. Ce serait aussi une source de concussions dont le pauvre peuple serait encore la victime.

La santé chancelante du Dauphin semble se raffermir. Ce jeune prince, qui joint à un excellent cœur un jugement au-dessus de son âge, disoit dernièrement, en mangeant des pommes de terre : « Je préfère cet aliment à tout autre, parce que je l'ai cultivé moi-même. Je veux l'été prochain, si je me porte mieux, semer du blé, le soigner et le faire moudre. J'en aimerai davantage les pauvres gens qui nous le procurent. On ne les estime peut-être pas assez. »

Du 9 novembre.

Enfin, l'assemblée des notables a triomphé des contradictions. Des larmes d'attendrissement ont arrosé la première séance. Puissent-elles fertiliser ses travaux! Les notables sont au nombre

de cciil soixante-huit, divisés «mi si\ bureaux; chacun est présidé par un prince du sang. Le prince de Condé, à la tête du quatrième, a pour adjoint son petit-fils le duc d'Eughicii. Le tiers état figure assez mal dans cette assemblée préparatoire; il n'y tonne pas le tiers dés membres; et si dans les assemblées nationales tout se décide d'après les préjugés des nobles, du clergé et des magistrats, il peut regarder d'avance sa cause comme perdue. Trois personnes instruites du droit public de France et an des archivistes de la Bibliothèque du Roi, se tiennent à Versailles pour aider de leurs lumières messieurs les notables.

On dit que la robe s'est réunie à la noblesse et au clergé, et que M. Necker est seul pour le peuple. Joignons-y le monarque, qui a eu l'équité de donner le double de représentants en nombre au tiers état dans la formation des Etats de Grenoble.

L'abbé de Périgord est nommé à l'évèché d'Autan. On lui a demandé la démission de son abbaye , qui étoit un objet de 24,000 livres de revenu. Il auroit bien voulu le garder, mais le Roi n'a pas trouvé la chose à propos. Monseigneur a fourni quelques chapitres à la chronique scandaleuse du temps qu'il n' étoit qu'agent du clergé. On en espère davantage pour la suite.

LETTRE QUARAXTE-CIXQUIÈAIE.

De Versailles, le 13 novembre 1788.

Deux événements de la première séance des notables occupent' les oisifs. L'un regarde l'archevêque de Narbonne, prélat toujours prêt à parler, ayant abondance de paroles et pénurie d'idées. Monsieur, frère du Roi, à la tête de la noblesse, commençoit son discours, l'archevêque l'interrompit, réclamant la primauté pour son corps. L'autre objet de conversations est le discours de M. d'Ormesson, où il a déclaré que la forme des Etats de 1614 est la seule légitime et constitutionnelle. Cette prétention parlementaire a vivement déplu à la cour et aux notables, qui ont vu dans le premier président un homme qui se rend juge d'une question soumise à l'assemblée. Dans ce moment, tout esprit de corps et de parti doit se taire.

La discorde continue de régner en Bretagne. Les avocats et les

procureurs se sont assemblés, et ont délibéré de refuser leur ministère à la noblesse et au clergé, jusqu'à ce qu'ils aient consenti à être imposés proportionnellement à leurs biens comme le tiers état. En conséquence, de nouveaux députés de la noblesse de cette province sont arrivés ici. On dit qu'ils demandent des troupes pour contenir le tiers état.

L'exemple que donne le tiers état en Bretagne a déjà des imitateurs. Celui de Languedoc commence à sentir le poids énorme de son clergé, et va, dit-on, supplier le Roi de le délivrer du fardeau des privilèges et exemptions ecclésiastiques.

Du 14 novembre.

Le Parlement de Bretagne a nommé une commission pour informer contre ceux qui ont crié : a Vive le Roi et le grand bailliage ! v Les babitants ont envoyé par la poste au Roi un mémoire dans lequel ils se plaignent de l'inquisition que cette commission leur fait éprouver.

Les Nfantois , qui ont trouvé très-mauvaises les dispendieuses députations faites à Paris, demandent à former une province séparée. Lorsqu'on voulut cet été leur faire signer les arrêtés et protestations de la noblesse , ils répondirent qu'en fait de signatures ils ne connoissoient que celles des lettres de ebange.

Du 16 novembre.

La rentrée du Parlement a été assez orageuse. Il s'agissoit d'enregistrer les lettres de première présidence de M. d'Ormesson où se trouve celte pbrase : « Pour remplir ledit office tant qu'il nous plaira. » L'abbé Sabatbier a montré la rancune qu'il garde contre l'autorité, en réclamant contre cette formule. On compulsa les registres, on reconnut qu'elle étoit d'usage, et l'abbé Sabatbier en fut pour sa démarebe inconsidérée.

On prétend que les réformes projetées par M. Necker dans la maison du Roi, de la Reine et des princes feront un objet de dix millions par an. Point de nouvelles pensions, plus de voyages, plus de constructions en bâtiments, point de guerre : ainsi, sans de violents remèdes, la France pourroit trouver son salut et sa lorce dans un régime inconnu.

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