‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 32 sur 79 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Le comte de Mirabeau est sorli de Paris; les nn> veulent qu'il soil fugitif, les autres prétendent qu'il a eu ordre de sortir de France* Il vient de donner un ouvrage de deux gros volumes. Ce sonl (1rs Mémoires $eci\eis de dâfierentea cours d'Allemagne, et surloul de celle de Berlin sous Frédéric II. Toutes les monches de la poliee sonl en (juèle pour arrêter rel ouvrage abominable : on a fait mie fouille très-seni|Hi!euse chez Le Jay fils. C'eal Ce libraire qui étoit chargé de la menée de celle infamie, qui a soulevé contre le comte de Mirabeau tous les bonnètes gens.

LETTRE QUATRIEME

De Versailles, le 21 janvier 1789.

Les lettres de convocation des États généraux vont-elles partir, comme on l'assure ? Rien de plus incertain. Plus ou tarde, et plus les affaires s'embarrassent dans les provinces. Plus on diffère, disent les autres, plus la somme de lumières augmente. Pour des États généraux, il ne faut ni des ignorants ni des automates; il faut donner le temps à la province de s'instruire. On avouera que si les États eussent été convoqués au moment où ils furent demandés, on n'eût fait que des sottises. On étoit encore dans les ténèbres, et pour les grandes opérations nationales il faut le grand jour. Aous n'en sommes encore qu'à la sixième lieure du matin, et s'il étoit possible d'attendre le plein midi, tout en seroit beaucoup mieux. Mais la pénurie d'argent se faii trop sentir pour qu'on puisse attendre jusque-là.

Les Etats de Daupbiné ont arrêté que leurs députés ne paroitroient point aux États généraux, s'il n'y av'oit point égalité de voix pour le tiers état, et si les opinions ne se prenoient par tète. La noblesse bretonne, au contraire, a fait serment de maintenir la constitution de sa province. Opiner par tète, dans une assemblée commune, ce seroit, en vérité, s'encanailler!

Quelques personnes ayant, au mépris de l'arrêt rendu, continué de tenir leur tripot ouvert, le Parlement esl revenu sur l'affaire des jeux. M. Séguicr a dénoncé cinquanle-trois tripots, la plupart tenus par de vieilles coquines. On a arrêté de les poursuivre. Ce qui a occasionné cet éclat imprévu, c'est une

séance tenue chez le marquis de Genlis, où, en deux heures de temps, un joueur a gagné 900,000 livres. Les profits de ceux qui tiennent les tripots sont énormes : chaque jour leur vaut plus de cent louis.

On cite avec plaisir la réponse que fit M. le duc de Penthièvre à ia personne qui lui présenta, au nom des princes, leur mémoire à signer. « Je ne me porte pas bien , dit-il ; je ne puis ni le signer

ni même le lire. »

Du 23 janvier.

Le bruit court que l'ouverture des Etats généraux est enfin fixée pour le lendemain de la Quasimodo. On ajoute qu'ils se tiendront à Versailles dans la même salle qu'ont occupée les notables, laquelle sera arrangée de manière h pouvoir contenir plus de quinze cents personnes. Pendant la tenue des États, le Roi habitera Rambouillet, la Reine Saint-Cloud, Monsieur le Luxembourg, et le comte d'Artois le Temple. On reçoit un grand nombre de baillis d'épée, destinés à porter les lettres de convocation.

Vingt-huit gentilshommes du Dauphiné ont protesté contre le vœu de cette province pour la forme des délibérations dans les Etats généraux. On craint pour eux le sort des nobles bretons, que le peuple vient d'immoler à sa vengeance. On sait que le tiers état n'est admis aux Etats de Bretagne que dans la proportion de quarante sur mille. L'objet du mémoire adressé à M. Necker par le tiers état de Bretagne étoit de représenter que cette province, l'une des plus productives du royaume, paye six millions au Roi , dont la noblesse ne supporte qu'un douzième, tandis que dans les Etats où les voix se comptent par tête, elle a douze voix contre une ; enfin d'offrir les six millions à condition d'une représentation égale, et sur le plan adopté en Dauphiné. On se doute bien que ce mémoire a révolté la noblesse. Elle a témoigné publiquement son ressentiment. Des négociants, des roturiers respectables de toute espèce, ont été insultés aux spectacles, dans les sociétés. Le peuple a voulu faire sentir son indépendance. Des domestiques ont refusé le service; des cochers, au milieu d'une course, ont quitté leurs sièges, en disant à leurs maîtres : a Je ne suis plus à vous. » Des fournisseurs, des marchands de comestibles les plus nécessaires ont dit : « Je ne veux

3'2i CORRESPONDANCE SECRETE.

plus vendre. De jeunes gentilshommes ont voulu employer la violence ; les esprits se soni échauffés ; il y a eu du sang de répandu, el plus (le trente nobles ont perdu la vie. Telle est la cause de ees troubles que l'on cherche à dissimuler, el dont on craint encore les suites, la populace paraissant disposée a se répandre dans les campagnes, pour piller les châteaux et les domaines.

On assure (juc le Parlement, éclairé enfin sur quelques-unes de ses démarches inconsidérées, se propose d'expulser trois de ses membres qui les ont provoquées.

Notre code criminel est enfin à la refonte. Les commissaires ont déjà commencé leur travail chez le garde des sceaux. Ces commissaires sont : le procureur général du Parlement de Paris, deux conseillers de grand' chambre, deux conseillers d'Etat, et quatre maîtres des requêtes. Tous ces magistrats connoissent sans doute les lois; mais peut-être seroit-il nécessaire de leur joindre quelque philosophe qui en connût l'esprit et qui dirigeât ces travaux.

L'exemple des comédiens et des autres compagnies n'a pas opéré sur le clergé. Il n'a rien donné aux malheureux dans cette fâcheuse saison. Les curés de Paris et les particuliers ont fait les frais de la bienfaisance. Un curé des domaines du chapitre de Paris, ayant tout sacrifié à ses pauvres, réclama la munificence des chanoines ses seigneurs. Ils s'assemblèrent et résolurent de faire un effort. Le croiroit-on? Ils envoyèrent quatre louis au curé. Celui-ci les refusa, et trouva d'autres ressources. Malheureusement les paysans apprirent cette aventure, et s'ameutèrent pour ravager les terres de leurs charitables seigneurs. La maréchaussée accourut, mais n'osa user de violence, et la cupidité fut grandement punie.

LETTRE CINQUIÈME

De Versailles, le 29 janvier 1789.

Enfin il est décidé que nous aurons des Etats généraux ! Cent mille circulaires pour leur convocation font gémir les presses de l'Imprimerie royale. Les notes et instructions qui les accompagnent forment un volume de vingt-deux pages.

Le lieu de l'assemblée n'est point fixé ; mais l'époque de l'ouverture est toujours pour le 27 avril, et celle des élections pour le 15 mars.

Le Roi a ordonné lui-même au procureur général de dénoncer V Histoire secrète de la cour de Berlin et d'en poursuivre l'auteur, le fameux comte de Mirabeau, que l'on croit réfugié à Londres.

Du 31 janvier.

Un courrier nous apprend que le 27 il y a eu un tumulte épouvantable à Rennes, en Bretagne. Il commença dans un café, où les laquais de la noblesse insultèrent des particuliers. On soupçonne même qu'à cette occasion des gentilshommes se revêtirent de livrées, pour satisfaire leur ressentiment contre le tiers état. 11 y a eu ce jour douze personnes tuées. Le Parlement a refusé d'écouter les plaintes du peuple.

Le Parlement de Besançon, qui, comme les autres, favorise les prétentions des privilégiés, ayant voulu faire enlever de force une protestation contre, déposée par les partisans du tiers état chez un notaire, il y a eu aussi une émeute. Le Roi , par un arrêt du Conseil, vient de casser celui du Parlement, en déclarant « qu'il honore de son approbation spéciale les motifs d'amour, d'obéissance et de zèle qui ont dicté ces protestations. »

Leduc de Guines, qui arrive d'Artois, vient d'annoncer que la noblesse et le clergé de cette province ont adopté l'égalité de voix pour le tiers état à l'assemblée générale de la nation. Avec le temps, les préjugés doivent céder à la raison.

Les lettres de convocation ne doivent partir que le 3 février.

Le comte de Mirabeau est véritablement à Aix, en Provence : il annonce son retour à Paris pour le 10 du mois prochain. Son audace est extrême. La dénonciation de son Histoire de Berlin a été différée à cause de la mort du premier président. Il sera peutêtre difficile de le convaincre d'être l'auteur de cet ouvrage. On dit qu'un motif louable , celui d'empêcher un ami ou plutôt l'époux d'une amie de faire banqueroute, l'a déterminé à publier ce volumineux libelle.

On a, dit-on, mis les scellés sur les papiers du curé de Notre- Dame de Versailles, accusé d'une correspondance répréhensihle :

COItliKSPOMLWCE SECRETE.

on ajoute qu'il est en fuite. Celui de Saint-André des .^ ris, a Paris, a une fâcheuse affaire avec ions ses confrères tonsures, pour avoir ose proposer de donner aux pauv les une portion <lu produit des bénéfices simples, et la moitié du revenu des communautés religieuses pendant une année. 6e pasteur de l'ancien temps nesl-il pas assez imbécile pour regretter dans le même mémoire le temps où les évoques vendoient les vases sacrés pour subvenir aux besoins urgents de l'humanité! Au reste, il a prêché d'exemple, car cet hiver il a vendu ses couverts d'argent pour soulager ses pauvres.

LETTRE SIXIÈME

De Paris, le 2 février 1789.

L'assemblée des chambres du 30 janvier a été longue et orageuse. Les brailleurs ont parlé pendant deux heures contre M. Necke'r et contre l'emprunt de vingt-cinq millions à la Laisse d'escompte. Il y eut quatre voix pour décréter le ministre des finances : M. d'Eprémesnil, l'abbé Sabatbier, Freteau et le général Jacot; on ne nomme plus autrement l'abbé Le Coigneux, qu'on assimile au singe d'Astley. La magistrature accuse M. \ecker de lavoir mise sur les bords du tombeau ; elle prend pour prétexte de sa haine qu'il fomente les divisions entre les communes et les nobles. Ses ennemis répandent qu'il ne veut point les Etats généraux.

Le Parlement, n'osant l'entamer, a jeté sa fureur sur les joueurs. I! a décrété mademoiselle Beauregard, qui avoit éludé sa défense en transportant son tripot dans une maison voisine. Ensuite on a remis au vendredi, 6 de ce mois, la dénonciation de l'ouvrage attribué au comte de Mirabeau. On veut aussi que le Parlement et les pairs se soient ajournés à vendredi, pour prendre en considération l'état présent de la France. Singer ainsi le Parlement d'Angleterre est une démarche trop sérieuse pour ne pas alarmer les bons citoyens sur les suites qu'elle peut avoir.

Dimanche, immédiatement avant la messe, les députés du tiers état de Bretagne remirent à la Heine un mémoire. Sa .Majesté se rendit à la chapelle, tenant toujours à la main ce mémoire, et

dit aux dames qui l'accompagnoient : « C'est le mémoire du tiers état de Bretagne; on est bien injuste à son égard. »

Le Roi a ordonné au Parlement de Rennes de poursuivre les auteurs de l'émeute. Deux régiments marchent dans cette pro- s vince. Les Etats seront transférés à Saint-Brieuc. On avoit parlé d'une conciliation entre la noblesse et le peuple ; mais des nouvelles fraîches ont annoncé de nouveaux désordres. Le tiers état a fait imprimer une relation qui débute ainsi : « \Totre ville a eu le spectacle effrayant du plus odieux complot de la noblesse, cette abominable race, etc.

Le comte de Lally-Tollendal a été pourvu du grand bailliage d'Etampes. Les lettres ont été présentées au Parlement, pour y être enregistrées, par M. d'Amécourt, rapporteur. Cet enregistrement a déplu à M. d'Eprémesnil : il y eut entre ce dernier et M. d'Amécourt, qui se trouvèrent à coté l'un de l'autre , un combat de gueule dont tous les confrères furent fort scandalisés. AI. d'Eprémesnil , que les badauds de la province et de la capitale vouloient couronner il y a quelques semaines, a été hué ces jours derniers en traversant le Palais-Royal.

De Versailles , le 8 février.

L'expédition des circulaires pour les Etats généraux a dû convertir les incrédules. Le règlement qui les accompagne est composé de cinquante et un article», dont quelques-uns excitent déjà des murmures dans le public.

Les troubles des provinces se propagent; la paix qui a régné longtemps dans les trois ordres du Dauphiné commence à s'éloigner (ie eetle province. Le Parlement de Besançon, vivement insulté par le tiers étal, s'est séparé, et ia plupart des conseillers se sont retirés à la campagne. Les Etals de Bretagne sont prorogés, et le comte de Thiars est attendu pour rendre au Roi compte des scènes affreuses dont cette province a été le théâtre.

Les délibérations du Parlement, le G de ce mois, sont encore ensevelies sous le plus profond secret. On sait seulement qu'il s'esl occupé de la disette, et que ies boulangers ont été mandés. Tout ce bruit sur les grains ne sert qu'à augmenter les frayeurs et à préparer quelque émeute.

L'état du Dauphin empire, et l'on craint de nouveau pour si v ie.

LETTRE SEPTIEME

De Versailles, le 13 février 17S«).

Une espèce d'érysipèle aux jambes inquiète sur la santé de M. IVecker. Cette indisposition peut avoir des suites fâcheuses

pour un homme de sa corpulcnee.

Dans le résultat du Conseil, M. IVecker avoit inséré ce discours de la Reine : « Le Koi ne se refusera point aux sacrifices qui pourront assurer le bonheur public; nos enfants penseront de même s'ils sont sages, et s'ils ne l'étoient pas, le Roi au roi I rempli un devoir en leur imposant quelque gène, n AI. le prince de Condé assuroit que la Reine n'avoit point tenu ce propos, que AI. IVecker l'avoit cité de son chef, et il s'appuyoit pour le nier du suffrage de M. de Talaru, premier maître d'hôtel de la Reine. Celui-ci a été trouver AI. le prince de Condé et a prié Son Altesse de ne plus le mettre en jeu, attendu qu'il ne lui avoit rien dit dont elle pût s'autoriser pour nier l'assertion de AI. Xecker. La Reine à son tour a cru devoir s'en expliquer publiquement. Etant à table et Al. de Talaru près de son fauteuil, elle lui dit :

AI. le prince de Condé vous cite, monsieur, comme ayant dit que je n'avois point tenu le propos qu'a imprimé AI. Xecker. .le l'ai tenu, et sur la demande qu'il m'en a faite, j'ai consenti qu'il fut imprimé dans le résultat du Conseil. C'est ce que vous pouvez assurer à AI. le prince de Condé. Assurez-le aussi que ce sont mes sentiments, et que j'estime infiniment AI. Xecker. »

Le démon de la discorde continue de secouer ses torches en Dauphiné. C'est l'archevêque d'Embrun, homme perdu de dettes, qui a provoqué les protestations dont j'ai parlé. Un arrêté du Parlement de Besançon qui vient d'arriver ici, entièrement contraire au tiers état, tend à lui donner de la défiance sur le gouvernement. On en a fait justice sur-le-champ dans le café Eoy, où il a été lacéré et brûlé publiquement.

Des gentilshommes des environs de Caen se sont rassemblés et ont arrêté d'aller donner du secours aux gentilshommes bretons. Les écoliers de cette Université, instruits de cette délibération, ont arrêté de leur coté d'en aller donner au tiers état, et ont

notifié cette résolution aux gentilshommes, en ajoutant que sans aller en Bretagne, on pourroit vider la querelle. La noblesse est convenue qu'elle resteroit en Normandie , et les écoliers lui ont l'ait dire que c'étoit le parti le plus sage.

Les députés du tiers état de Bretagne se sont présentés deux fois à Versailles, et ils ont été fort accueillis de Sa Majesté. Ce qui leur a particulièrement valu les bontés du Roi et l'intérêt que la Reine leur a témoigné , c'est le rapport du comte de Thiars, lequel, à l'occasion de l'émeute du 27 et du 28, a été entièrement à l'avantage du tiers et défavorable aux nobles qui se sont érigés en chefs d'émeute.

D'abominables placards ont été affichés à Paris : on y demandoit une révolte « pour remettre tout dans l'ordre. » M. de Crosne , prévenu à l'instant même, en a instruit l'administration, qui a fait baisser le prix du pain. Le Parlement voyant que le gouvernement avoit pourvu à tout, a rendu un arrêt qui enjoint aux boulangers de se conformer au taux réglé par la police. Jamais arrêt ne fut plus inutile. On avoit emmagasiné pour plus d'un million de farines aux Invalides : elles se sont échauffées. Le peuple les regrette, mais sans murmurer : il voit que c'étoit une attention du Roi pour prévenir la disette, et il lui en sait gré.

Pendant une demi-journée, M. Target a été garde des sceaux dans le public. Il est possible que la cour ait pensé à le faire adjoint de M. de Barentin.

Le cardinal de Loménie est à Nice, cl même, dit-on, y fait construire un palais. On est fâché de voir Son Eminence dépenser l'argent de la France en pays étranger.

Du 15 février.

Le bruit a couru de nouveau que l'on a essayé de se défaire d'un ministre incommode pour les sangsues de l'Etat, l'n valet de chambre de M. Necker a, dit-on, rendu compte à son maître des efforts que l'on a faits pour l'engager à seconder ces criminels desseins, tant par promesses que par menaces. On ajoute que M. Necker l'a récompensé de sa fidélité, en lui assurant un sort dans sa patrie. Cette nouvelle peut être apocryphe: mais ce qui ne l'est pas, c'est la haine implacable que les princes et les grands portent à ce ministre; c'est en même temps rattachement que le

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