‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 34 sur 79 · TOUR · texte numérisé non relu

TOUR

menaçant la populace a\ec un fusil qui nrloi t pas chaîné. On lui arracha son arme, el il ne parvint à se sauver qu'à force de jambes. Il jura, en retournant à son eomptoir, de ne plus se mêler

des affaires publiques. In (les officiers de la police s'est l'ait le plus grand honneur en celte occasion, et c'est à sa fermeté comme à sa prudence que les Rémois ont dû le prompt retour de la tranquillité.

Les troubles, qui commencent à s 'apaiser en Bretagne, s'allument peu à peu en Languedoc; mais ils y seront certainement moins longs et moins amans. Il y a eu cependant quelques combats particuliers.

La Reine, qui n'avoit point couché à Paris depuis deux ans, y est enfin venue à l'occasion d'un souper chez madame la princesse de Lamballe, avant lequel elle a honoré de sa présence le spectacle des Bouffons.

Du 20 mars.

Le tiers état d'Aix a élu le comte de Mirabeau pour son député aux Etats généraux. Celui de Germon t en Heauvoisis a choisi un aubergiste de Saint-Just. Le contraste est frappant ; le dernier choix doit faire supposer un mérite extraordinaire dans l'homme dont l'état ne semble pas l'annoncer.

Les députés du tiers état de Bretagne sont partis pénétrés des bontés du Roi, qui les a accueillis avec une distinction peu ordinaire, leur donnant même dans son propre cabinet leur audience de congé.

Ce n'est point l'archevêque de Strasbourg, mais le suffragant de Salzbourg, qui a dispensé les ecclésiastiques du bréviaire. La consonnance des noms a occasionné une méprise.

Du 22 mars.

Quoique la grossesse de la Reine n'ait point encore été déclarée ministériellement, on la regarde comme certaine. On prétend que Sa Majesté l'a annoncée elle-même. Ce sera un motif de consolation pour la perte du Dauphin dont nous sommes menacés; mais on regrettera toujours vivement un prince qui promeltoit de grandes qualités.

Les lettres de convocation pour la Bretagne sont expédiées. Le

ton paternel qui y règne est bien propre à rétablir le calme dans les esprits de celte province.

AI. l'abbé de Sicyès, qui a acquis une grande réputation dans les circonstances actuelles, et auteur des instructions de M. le duc d'Orléans pour son apanage, est allé à l'assemblée du bailliage de Montfort-l'Amaury, où l'on espère qu'il sera choisi pour député du clergé.

Les élections se font partout rapidement et avec une liberté de suffrages à laquelle on sattendoit peu. Dans le Clermontois, le duc de Liancourt a évincé le prince de Condé. Dans le Soissonnois, M. le duc d'Orléans a été unanimement élu, et M. Freteau Ta emporté sur le duc du Cbcàtelet.

LETTRE TREIZIEME

De Paris , le 27 mars 1789.

Le duc de Bourbon se rendoit ces jours passés à la chasse : il falloit traverser Ponl-Sainte-Maxence. Les habitants, qui en furent instruits, se rassemblèrent sur son passage, et ce ne fut qu'au bruit des huées et des acclamations dérisoires qu'il traversa la ville. Un pareil accueil n'est pas flatteur pour F amour-propre. On sent bien qu'un prince s'en dédommage en disant : « C'est de la canaille. » Mais ce peuple aigri et vexé que l'on nomme «canaille n , dit de son côté : « C'est un tyran, et toute capitainerie un droit tyrannique. »

On ne doute plus d'une coalition secrète entre le sacerdoce, la magistrature et la noblesse; mais l'on doute qu'elle l'emporte sur les droits imprescriptibles des communes, c'est-a-dirc de la nation.

Le mémoire des boulangers, où ils veulent prouver que c'est contre les accapareurs de grain, au moins ménagés par le Parlement, et non contre eux que dévoient se diriger les délibérations, a infiniment déplu à Messieurs. Le chevalier Rullige, qui en est l'auteur, a déjà été appelé deux fois à la barre de la cour, et il a refusé de s'y rendre. Le Parlement, qui n'est pas accoutumé à une pareille désobéissance, le décrétera sans doute.

On croyoit l'affaire de Y Histoire secrète de la cour de Berlin

terminée par la brûlure de cef ouvrage. On la poursuit, et i! a été déjà lancé deux décrets d'ajournemenl personnel contre le libraire Le Jay. Ou a envoyé eu Provence, où il est, dit-on, des alguazils qui ont ordre de l'amener aux pieds des juges.

Les élections se continuent avec activité, et offrent dans les différentes provinces des tableaux différents. A Ifontfort, le célèbre agioteur, l'abbé d'Espagnac, combat l'abbé de Sieyès avec tous les avantages que donnent l'argent et l'intrigue ; à Blois, M. de Lavoisier a été exclu en qualité de fermier général. M. Panchaud, ancien banquier, créateur peu heureux de la Caisse d'escompte, a été élu à Romorantin.

On cite un trait remarquable de M. le comte de Gouy d'Arcy. Il présidoit l'assemblée de Melun , où il est bailli d'épée. La noblesse étoit couverte. Il observa que cette hauteur étoit déplacée : on ne bougea pas. Il se couvrit lui-même, en prescrivant au tiers état d'en faire de même, et rétablit ainsi l'égalité.

A Bourges, le comte de Guibert a éprouvé une cruelle mortification. In officier le voyant entrer dans l'assemblée, lui dit qu'un homme qui avoit cherché à avilir le soldat fr an coi s ne dcvoit point figurer parmi la noblesse françoise. On le pria de sortir, il s'obstina. On lui reprocha d'avoir décidé dans le conseil de la guerre qu'on pouvoit punir le soldat par le plat d'épée et par le bâton; enfin, après plusieurs avanies mêlées même de menaces, il fut obligé de se retirer.

Dans l'assemblée de quelques villages du Poitou, les paysans ont demandé l'abolition de la confession auriculaire.

M. le Noir s'étoit rendu à Troyes dans l'espérance d'être député; mais à peine parut-il dans l'assemblée qu'il s'é.leva un murmure général contre lui, comme l'un des satellites du despotisme ministériel. Le comte de Monlesquiou voulut parler en sa faveur, mais on lui répliqua vigoureusement.

De Versailles, le 27 mars.

Mercredi dernier, M. Necker sortoit du Conseil. L'un des oisifs de l'OEil-de-bœuf s'avisa derrière lui de contrefaire sa marche. Le singe en talons rouges ne put lire que l'indignation sur le visage des spectateurs.

M. de Marbeuf qui, croyant la noblesse de toute éternité, même cbez les Juifs, a traduit ces mots d'Isaïe : Ignobilis tumultuabitur contra nobïlem , « le peuple s'élèvera contre le noble, » au lieu de : « la canaille insultera l'homme vertueux, » a reçu du Roi un accueil plus que glacial. Sa Majesté lui a dit : « Monseigneur l'archevêque, on a brûlé votre mandement à Lyon. » — « Sire, je n'en sais rien. » — « Eh bien, je vous l'apprends, et que tout le monde en est fort mécontent. »

L'évêque de Sisteron a été assommé à Manosque ; mais ses spéculations sur les grains sont la vraie cause de l'animosité du peuple contre lui. 11 est plaisant que, tandis que les pierres pleuvoient sur lui, il s'épuisoit à donner des bénédictions.

Le Parlement de Paris a décrété deux boulangers à l'occasion du mémoire qu'ils ont adressé au Roi. Ce jugement a été prononcé dans l'assemblée des pairs. Il faut remarquer que depuis longtemps il ne se trouve plus que deux pairs à ces assemblées : le duc de Gesvres et le duc d'Aumont, ci-devant duc de Mazarin.

LETTRE QUATORZIÈME

De Versailles, le 2 avril 1789.

M. le comte de Guibert est arrivé de Bourges. En débarquant, il a fait part au public d'un précis de ce qui s'est passé à son égard à l'assemblée du Berry. Les reproches qu'on lui a faits peuvent n'être pas fondés; mais ils prouvent qu'il s'est, on ne sait comment, rendu odieux aux militaires. Il cite pour lui quelques seigneurs; mais il ne paroit pas qu'ils aient pris ouvertement son parti. Il semble qu'ils ont laissé faire, et qu'après tous les outrages dont on a accablé M. de Guibert, ils ont été, suivant l'usage, lui témoigner des regrets de ce qui s'étoit passé.

In meunier du bailliage de Beauvais a demandé d'entrer un moment dans la chambre où les nobles étoient assemblés : on le lui a permis. Il a aussi demandé de faire écrire une petite supplique, et voici ce qu'il a dicté : « Alcssieurs, je vous prie d'arrêter que lorsqu'à l'avenir on dégradera un gentilhomme, vous aviserez aux moyens d'en faire quelque chose, car le tiers état a

343 CORRESPQNDiANGK SECRÈTE.

délibéré de son côté (le ne plus recevoir dans son sein un noble

dégradé. ••

AScnlis, le comte de Lamctli voulut à l'ouverture de l'assemblée l'aire un discours; mais ayant avance d'abord qu'il laudroit que le tiers état lit serment de reeonnoilre les privilèges et immunités tant de la noblesse que du clergé, cette; proposition révolta tout le inonde. On le bua, et on ne lui permit pas de continuer son discours.

A Rordeaux, l'archevêque a essuyé une petite mortification. Arrivé dans la salle où devoit se faire ]e choix des députés, et voyant un seul fauteuil vide, il se mit dedans. On l'avertit que ce fauteuil étoit destiné au président de l'assemblée. Il s'obstina à vouloir le garder, en disant que dans l'assemblée il ne voyoit personne que lui qui eût le droit d'avoir un fauteuil. Après des demandes honnêtes d'une part et des refus obstinés de la sienne, on l'arracha du fauteuil qu'il ne vouloit point quitter.

MM. d'Eprémesnil , de Sémonville , ainsi que le petit abbé Le Coigneux, tous trois conseillers au Parlement et bien désireux de paroître aux États généraux, s'étoient rendus chacun dans les différents bailliages où ils ont leurs fiefs, pour se faire élire ; mais ils ont tous trois manqué leur coup. L'esprit de corps qu'ils portent partout, jette de la défiance et les fait repousser. On ne connoît encore que deux conseillers au Parlement qui aient été choisis pour députés. Moins il y en aura, moins l'esprit de parti contrariera les grandes vues de la nation.

Du 4 avril.

Nous avons été effrayés du danger qu'a couru le Roi en visitant des combles où Fou faisoit des réparations. C'est un ouvrier qui a conservé notre monarque en le retenant par ses habits, au moment d'une chute terrible qu'il alloit faire. Le Roi lui a assigné une pension de 1,200 livres sur sa cassette, mais à condition qu'il ne quittera point son état.

M. de Calonnc a paru un instant sur le continent, mais c'est pour y essuyer un cruel affront. L'un de ses anciens subdélégués lui avoit formé un parti pour être député aux Etats généraux; il Sk était assuré de vingt voix au bailliage de Raillcul. Dès que M. de Calonne fut arrivé, il se mit sur les rangs. La noblesse déclara à

M. Je prince de Robecq qu'elle ne -s'assemblerait pas qu'il ne fût sorti de la ville. Le tiers état s'assembla, mais il débuta par arrêter qu'il ne nommerait pour représentant ni ministre ni exministre, et arrêta ensuite qu'il ne serait point procédé à l'élection jusqu'à ce que M. de Galonné, qu'on savoit dans la ville, fût hors des limites du bailliage. Celui-ci, ne pouvant espérer de vaincre cette résistance générale, se hâta de repasser en Angleterre. Il jouoit gros jeu : les délits sur lesquels il fut dénoncé au Parlement, et dont le procureur général a été chargé de prendre connoissance, sont de nature à provoquer un décret de prise de corps. Cette réflexion pourra attiédir en M. de Calonne la rage de vouloir perdre M. Necker.

Le chapitre de Paris s'est assemblé hier, et a arrêté de faire des protestations contre la forme dans laquelle ont été convoqués et ont été assemblés les États généraux. Malgré quelques criailleries, il y a apparence que si le bon Dieu et M. Necker sont les maîtres, la France enfin n'aura plus rien à envier à l'Angleterre, et sa constitution ne coûtera pas quatre ou cinq cents ans de guerre civile, comme la charte britannique.

LETTRE QUINZIÈME

De Versailles, le 5 avril 1789.

On avoit dit les troubles de la Provence apaisés, mais le germe de la discorde y fermente plus que jamais. La cour n'est contente ni des nobles, ni du clergé, ni du Parlement, ni du tiers état.

La noblesse de Bretagne vient d'écrire une lettre au Roi, pour lui demander une sauvegarde contre les mauvais desseins dont elle soupçonne occupés les jeunes gens du tiers état. Ceux-ci ont traité de calomniateurs les auteurs de la lettre.

L'évêque de Belley en Bugey a éprouvé une fâcheuse bourrasque de la part de ses diocésains. Ce prélat avoit bonne envie d'être député aux Etats généraux, mais son parti n'étoit pas le plus fort. L'élection fut faite en faveur du curé. Le pasteur fut obligé de partir pour sa paroisse avant que les cahiers fussent rédigés. Lorsqu'ils furent prêts, on les mit en dépôt entre les mains de lévèque pour passer ensuite dans celles du curé

députe'. Mais l'évèque ne voulut plus les rendre, protestant avec les chanoines de la cathédrale contre l'élection du curé . Les

prières et les avis du président de la noblesse, qui lui lit une visite pour essayer de vaincre sa résistance, tout fut inutile. La fureur s'empara du peuple. On entra la torche a la main dans le palais du nouvel apôtre, pour l'embraser. Le président de la noblesse eut assez d'ascendant sur le peuple pour l'empêcher d'incendier le palais; mais il ne put l'empêcher de briser les meubles, et d'en jeter une partie par les fenêtres. L'évèque enfin remit les cahiers , et l'on a trouvé que pendant qu'ils avoient été entre ses mains ils avoient subi beaucoup de changements.

L'évèque de Nevers a passé en l'autre monde. Il étoit ex-jésuite, et l'une des colonnes des immunités épiscopales.

Depuis deux jours le bruit s'est répandu que madame deCalonne étoit venue à Paris pour demander son divorce. Cela n'est pas croyable : madame d'Harvcley n'est mariée que depuis sept mois, en Angleterre, et au commencement de l'hiver elle est venue incognito avec son mari en France pour consolider leurs liens suivant les rites de l'Église gallicane.

Du 10 avril.

Le parti de l'opposition, à la tête duquel sont les princes qui ont présenté le fameux mémoire au Roi, ayant fait entendre à la Reine qu'il étoit prudent de consulter sur la circonstance actuelle un homme dont l'expérience et les lumières fussent connues, a fait faire à M. de Machault, ancien garde des sceaux, la proposition de la place de premier ministre. Le vieux magistrat, qui est dans sa quatre-vingt-cinquième année, répondit à ceux qui lui étoient envoyés qu'il ne se sentoit pas en état de supporter un aussi grand fardeau. On ajoute que la Reine ayant su que cette proposition singulière a voit été faite de sa part, en a témoigné son mécontentement.

Il paroit que c'est le même parti qui fait courir les bruits les plus incroyables en faveur de la noblesse. On prétend que dans un comité secret des princes du sang, hier, au sortir de la cérémonie du lavement des pieds, la protection que Monsieur, frère du Roi, a jusqu'ici accordée au tiers état a été fortement ébranlée. Ce qui est certain, c'est qu'on y a arrêté des protestations

contre le vœu de la nation , à laquelle le Roi a promis de la restituer dans ses anciens droits, et qu'après tout il n'est plus temps

de retirer.

Du 12 avril.

On attribue à M. de Mirabeau l'harmonie dont un courrier de la Provence nous annonce enfin le rétablissement entre les trois ordres. On en a rendu grâces à Dieu par une procession solennelle. M. de Mirabeau est enfin élu député pour le tiers état de Marseille.

M. Bergasse , qui est tombé évanoui en entendant prononce)* son arrêt dans l'affaire Kornmann, a pensé mourir de joie en apprenant que le bailliage de Forez l'a élu pour son député aux Etats généraux. Il n'a donc montré de courage jusqu'ici que dans la poursuite de ses ennemis. Puisse-t-il le recouvrer en faveur, des intérêts de la nation, et surtout abandonner le projet de ses deux chambres, haute et basse. En France, nous ne devons avoir rien de haut, attendu que nous n'avons rien de bas. Si les Anglois avoient le courage de rétrograder, peut-être feroient-ils bien des changements utiles dans leur constitution.

M. le cardinal de Rohan, élu député par le clergé d'Alsace, a, suivant les conseils de la Cour, refusé cet honneur, sous des prétextes de santé.

On ignore encore le jour où l'auguste assemblée sera ouverte. On parle du 15 mai.

LETTRE SEIZIÈME

De Versailles, le 15 avril 1789.

Il paroit un libelle atroce contre M. .\ecker et contre son administration : on l'attribue à M. d'Eprémesnil. Le goût des lecteurs pour la satire n'a pas pu même lui procurer des lecteurs, et l'avidité du gain n'a pu déterminer aucun libraire à s'en charger. Ce dédain général pour une production d'un genre si recherché en ce temps, est un éloge rare et frappant du ministre des finances.

L'évêque de Marseille l'a échappé belle dans les derniers troubles de cette ville. Un reste de vénération pour un caractère

autrefois si sacré, a arrêté le peuple prêt à porter les mains sur sa personne; niais on a pris sa voiture, et on l'a jetée dans la mer. Si en parlant de Dieu et au nom d'une religion qui damne la vanité', l'ambition et la cupidité, nos princes (!«• l'Eglise continuent d'opposer de prétendus droits aux droits de la nature, ils risquent de s'entendre dire dans peu de temps : l'oint d'évèqucs en France! « Et si le tiers état, c'est-à-dire la nation, poussée à bout, le dit une lois, une réforme inattendue dans cette partie pourroit bien s'opérer.

Les tribunaux ont encore retenti un moment du nom, qui sera longtemps fameux, de la comtesse de la Mothe. Mademoiselle de Valois, sa sœur cadette, a intenté au domaine un procès en restitution de titres de famille et de succession, qu'elle prétend s'être trouvés sous les scellés de la condamnée. Bientôt est intervenu un ordre de la cour de suspendre toute plaidoirie. On continue de mettre la plus grande attention à empêcher que le souvenir de cette malbeureuse affaire ne vienne à se réveiller. On croit, et cela seroit juste, qu'en arrêtant mademoiselle de Valois dans la poursuite de ses prétentions, on la dédommagera. On assure même qu'on lui rendra une portion des biens confisqués ; mais le cardinal de Roban , qui a payé le funeste collier, n'y a-t-il pas les premiers droits? C'est ainsi que l'injustice marche toujours à coté de l'autorité arbitraire. Les remèdes mêmes qu'elle cherche à appliquer aux maux qu'elle cause, en produisent sans cesse de nouveaux, dont elle ne peut jamais sortir, même sous le plus juste des despotes.

Du 19 avril.

Les convocations des députés pour la ville de Paris vont enfin avoir lieu. On blâme généralement le partage qui a été fait, poulies faciliter, de cette capitale en soixante quartiers, qui ne pourront porter leur choix les uns dans les autres. Il en résultera que les habitants de chaque district séparé choisiront leurs meilleures pratiques et les voisins dont ils ont le plus d'intérêt d'acquérir la bienveillance.

La fermentation occasionnée par la rareté des grains est toujours très-forte. Les achats de blés étrangers qui ont été faits au Trésor royal, depuis six semaines, se montent à plus de six millions.

Le corn le de Mirabeau n'a point accepté la nomination de Marseille : il a préféré de se rendre aux vœux du tiers état d'Aix, qui l'a élu à une pluralité de deux cent quatre-vingt-dix voix sur trois cents. Il est de retour à Paris avec son épouse. Cette réconciliation est encore l'ouvrage du peuple , qui a exigé d'elle qu'elle lui rendit sa tendresse au nom de la patrie.

On assure que l'abbé Maury a été élu à Péronne. Quoique académicien et prédicateur du Roi , on le regarde comme un des plus mauvais sujets du royaume. Cette élection est une de celles qui attestent que l'influence de l'intrigue s'étend partout.

LETTRE DIX-SEPTIÈME

De Versailles, le 23 avril 1789.

Ces jours derniers nos politiques prirent de l'humeur contre le ministère : ils le bouleversèrent entièrement. Ils remplaçoient M. de Villedeuil par M. de Rreteuil, M. de Montmorin par M. de la Vauguyon, M. de la Luzerne par M. de Saint-Priest ; ils avoient d'abord mis aussi M. Necker à la porte , mais le même soir ils se radoucirent et se contentèrent de lui adjoindre M. Coster. Ces bruits n'ont eu d'autre source qu'une querelle assez vive faite en plein Conseil à M. Necker par M. de Montmorin. Celui-ci y accusa le premier de vouloir convertir la monarchie en république, fit une longue harangue pour prouver qu'il avoit compromis l'autorité royale, et que toutes ses opérations tendoient à l'anéantir. Le Roi écouta paisibleinent la diatribe ; mais les autres ministres ayant voulu appuyer M. Necker, le Roi perdit patience, se fâcha hautement contre tous les membres du Conseil, et dit « qu'il ne faisoit pas ce que M. Necker désiroit, et que son ministre ne faisoit qu'exécuter ses volontés. »

Le Parlement, quoique en vacances, s'assembla le 17 au soir : il se trouva neuf ducs et pairs à celle assemblée, qui sembloit bien caractérisée, extraordinaire et secrète. On y proposa de décréter M. Necker, comme auteur des troubles de nos provinces. Les membres respectables de cette compagnie s'élevèrent vivement contre cette levée de boucliers, qui eut produit un scandale fort dangereux pour ceux qui l'auroient occasionnée. Le peuple,

348 CORRESPONDANT K SKCRKTE.

qui COIlÇlll quelque idée des desseins funestes de l'eu nos rois

les magistrats aui enquêtes, se porta successivement en foule dans la cour du Palais. On entendit des voix s'élever et dire : Si Ton décrète AI. Necker, il faut embraser le Parlement. • Sur les

dix heures, le Parlement se sépara, et le peuple se1 retira tranquillement, sur l'assurance qu'il n'avoil point été pris d'arrêté.

Autre assemblée noeturne le 18. On y parla de s'opposer à la tenue des Ktats généraux, comme illégalement convoqués. On ne se borna pas à cette séditieuse motion : plusieurs voix opinèrent de décréter tous ceux qui s'y présenteroient. Il fut agité aussi d'empêcher les assemblées préliminaires pour la nomination des députés de Paris. Un magistrat dit à cette occasion : a Où trouverons-nous des troupes pour mettre nos arrêts à exécution ? A minuit, on se sépara sans prendre aucun arrêté. Le lundi matin on s'assembla de nouveau, et l'on se borna à confirmer une sentence du Chàtelet pour le maintien de la tranquillité publique, relativement aux assemblées qui dévoient se tenir ce jour-la dans Paris. Il est des magistrats vertueux, amis de la concorde, qui gémissent d'avoir des confrères qui se sont érigés en meneurs.

Depuis quelques jours, le public accuse AI. \ecker de vaciller dans les principes qu'il a manifestés jusqu'ici. Les adversaires du tiers état continuent aussi de se vanter d'une conquête plus glorieuse pour eux, celle de Monsieur , frère du Roi. Ces deux nouvelles paroissent controuvées, et être l'une des mille et une intrigues que les privilégiés emploient en ce moment pour prévenir le coup qui les menace. On remarque cependant que M. Necker recherche M. de Mirabeau , AI. Mounier, et tous ceux qui ont écrit ou parlé en faveur de l'établissement d'une chambre haute. AI. Bergasse se vante d'avoir eu plusieurs conférences avec ce ministre. M. Necker est dévoré du désir de rester en place ; il est naturel qu'il cherche à ménager tout le monde ; mais ce n'est

pas précisément ce que la nation attend de lui.

Du 20 avril.

Les bruits d'un changement dans le ministère n'étoient point absolument dépourvus de fondement; mais cette révolution a été entièrement favorable à AI. Necker. Le département de Paris et

de la maison du Roi est donné a M. de Lessart, la marine rendue à AI. de Castries, les sceaux remis dans les mains de M. Vidaud de la Tour, et AI. le maréchal de Broglie nommé ministre de la guerre. Le sort de M. de Montmorin n'est pas encore décidé, mais il paroît que ce retard ne provient que de rembarras du choix pour son successeur entre AI. de Saint-Priest et AI. de la Vauguyon. Le baron de Breteuil entre au Conseil, et l'on croit qu'il sera déclaré premier ministre.

Les assemblées clandestines du Parlement, provoquées par des zélateurs turbulents dans le moment où les bonnes têtes jouissoient du délassement des vacances, avoient excité l'attention prévoyante du ministère. Leur objet étoit non-seulement de décréter AL Necker, mais aussi les députés qui se rendroient à Versailles pour la tenue des Etats généraux, dont les suites leur causent tant d'inquiétudes. Dans le même temps, le gouverneur de la Bastille reçut ordre de faire des provisions, et de se procurer soixante lits de plus. Les prétendus législateurs de la nation l'ont échappé belle, et ne s'en doutoient pas. Il paroît certain que les soixante conseillers auroient été enlevés d'un coup de filet, s'ils avoient osé exécuter leurs desseins audacieux.

Les députés de la noblesse de Bretagne ont notifié le 2-4 au ministre la résolution que la noblesse et le clergé de cette province ont prise de ne point nommer de représentants, à moins qu'on ne leur permît de les nommer dans les Etats particuliers comme autrefois. Cela pourra causer quelque embarras dans l'assemblée générale, à moins qu'on ne parvienne à établir que le tiers état, composé de vingt-trois millions d'hommes, formant Je corps de la nation françoise, celui de Bretagne suffit bien pour représenter la province.

LETTRE DIX-HUITIEME

De Paris, le 30 avril 1789.

L'émeute qui du faubourg Saint-Antoine a répandu l'alarme dans toute la ville, a eu pour prétexte quelques propos des fabricants Réveillon et Henriot sur le prix du salaire des ouvriers; mais il est évident que des motifs et des instigateurs cachés y

<>n l donné lieu. Ce se roi t le plus atroce des moyens occultes que les ennemis de If. Kfecker prennent pour le perdre et pour empêcher les innovations qu'ils redoutent.

Les lettres de toutes les provinces prouvent nue la fermentation des esprits n'est point calmée. Nulle part le peuple ne croit m apparences de générosité que l«i noblesse affecte en quelques endroits, et partout clic est soupçonnée de contrarier en secret ce qu'elle annonce en public. Le meilleur moyen de prévenir les suites de l'aigreur qu'entretient d'un autre coté la cherté des denrées les plus nécessaires, étoit d'accélérer l'ouvertuic des Etats généraux. Elle est fixée au 4 mai. Puisse-t-on n'avoir point, d'après ce qui vient de se passer ici, à regretter d'avoir placé cette assemblée importante trop près de la population nombreuse et inflammable de la capitale !

AI. le cardinal de Rohan étant attaqué de coliques continuelles, sur lesquelles la malignité n'a pas manqué de faire déjà des commentaires, il paroit impossible qu'il se rende aux Etats généraux.

M. le Dauphin est à toute extrémité. AI. Bergasse se refuse, dit-on, à être l'un des représentants de la nation aux Etats généraux. Il veut travailler de nouveau à sa défense et à celle de Kornmann son ami, de préférence à la chose publique. 11 veut essayer de se pourvoir en cassation contre l'arrêt du Parlement qui lui a donné sur les doigts. On doute au reste que sa requête soit admise au Conseil : sa cause péchoit par le fond.

Les diverses assemblées du quartier Saint-Antoine ont demandé la démolition de la Bastille pour y faire une place et une promenade qui aboutiroit au pont projeté au-dessus de l'Arsenal. Elles veulent aussi que la belle et singulière maison que AI. de Beaumarchais a fait bâtir vers l'ancienne porte Saint- Antoine, soi l abattue. Le tiers état, assemblé dans l'église de Saint-Louis, a prétendu que la ville ne pouvoit pas vendre cet emplacement.

Do Versailles, le 1er mai.

Près de huit cents députés s'étoient rendus ici, le 27, pour assister a l'ouverture des Etats. Ils ont été grandement surpris, en arrivant, de voir le Roi partir pour la chasse. On avoil attendu le dernier moment pour annoncer la remise de cette solennité.

Du 3 mai.

Demain, grande solennité pour l'ouverture des Etats généraux. On se rendra en procession à Notre-Dame , où l'on prendra le Saint-Sacrement, pour mettre plus directement les intérêts de la nation sous la protection divine. Les discours seront prononcés mardi. Celui de M. Necker, qu'on vante beaucoup, a deux heures de lecture.

Le calme est rétabli à Paris ; mais il en a coûté beaucoup de sang. Parmi une quarantaine de mutins qu'on a arrêtés, il est remarquable qu'il n'en est presque point qui n'aient déjà précédemment été repris de justice, fouettés ou marqués. Un abbé Roi, censeur royal, est soupçonné d'avoir été l'un des instigateurs.

On a fortement agité au Parlement si on lanceroit un décret contre M. de Mirabeau. La pluralité a été d'avis qu'étant, par son titre de député, sous la sauvegarde de la nation, le décret ne pouvoit avoir lieu, quelque suffisantes que fussent les preuves de son délit. Il y a une fine politique à parler de preuves, de décret, et à ne point lancer. C'est une menace qui se réduit à ceci : k Dans l'assemblée de la nation, parlez pour nous, ou nous vous décréterons quand rassemblée sera dispersée. »

Une crise salutaire a ranimé encore nos espérances sur M. le Dauphin.

LETTRE DIX-NEUVIÈME

De Versailles, le 5 mai 1789.

La cérémonie de l'ouverture des Etats généraux s'est faite hier et aujourd'hui avec la plus grande pompe, et aux acclamations des spectateurs, qui ne ccssoient de crier aux députés : « Courage, braves citoyens! » Jamais spectacle plus imposant, jamais assemblée plus auguste ne se sont offerts aux regards de la génération présente. Malheur à qui a pu y être insensible!

La Reine étoit assise sur le trône, à coté du Roi. En sortant, ce couple illustre a été salué de « Vive le Roi! et Vive la Heine! » On a remarqué que ces cris ne partoient que du tiers état.

Ou prétend que AI. Neckcr étant ces jours derniers chez le

Roi , Sa Majesté, en présence d'une cour nombreuse, lui demanda tout à coup : Monsieur Necker, est-ce moi qui présenterai une constitution aux États généraux , ou seront-ce les Etats générani qui me la présenteront?» AI. Necker fut un peu embarrassé dans

sa réponse. Mais il le lui bien davantage lorsque, le même jour, se trouvant chez la Heine, elle lui demanda » si les États généraux seroient les maîtres du Roi , ou si le Roi resterait maître d<-

la nation ? -

Il est arrivé ici un Turc, sans autre suite que deux domestiques. On le dit parent du Grand Seigneur, et chargé d'une commission secrète. Ce qui semble autoriser cette conjecture , c'est l'accueil qu'il reçoit de la plupart des ministres. Le ministre des affaires étrangères et celui de la guerre l'ont invité plusieurs fois à dîner. Le temps apprendra le plus ou moins d'importance du rôle que ce musulman joue à Versailles. Si l'objet de sa mission étoit de s'opposer à l'alliance de la maison de Bourbon et des cours impériales, la Sublime Porte a senti de quelques mois trop tard la nécessité d'entretenir des espions ci des négociateurs dans les cours étrangères.

Du 6 mai.

A peine les deux tiers des députés sont-ils arrivés. Ainsi les opérations des Etats généraux languiront encore longtemps. La noblesse de Bretagne a enfin nommé les siens ; mais elle ne leur a pas donné d'autre instruction que de protester.

On n'a donc encore que des calembours et des épigrammes à rapporter sur cette illustre assemblée, qui doit fixer le sort de la nation.

Le public a été choqué de la morgue des évèques, qui avoienl laissé entre eux et le bas clergé une grande lacune à la procession. Ce vide avoit été rempli par des musiciens. On a observé qu'au moins le bas clergé devroit bien faire payer les violons à messcigneurs. Cela pourroit bien arriver.

De très-mauvais plaisants se sont égayés sur la présentation des députés au Roi, qui a eu lieu à des heures différentes. Ils ont dit qu'à onze heures le clergé est venu dire au Roi : « Sire, allez à la messe; » que la noblesse étoit venue à une heure, pour prévenir Sa Majesté « qu'il étoit temps qu'elle allât dîner; » enfin

que le tiers é(at étoit venu à cinq heures, « pour envoyer le Roi

promener. »

Du 9 mai.

On n'est en général point content du discours de M. Neckcr aux États généraux. Ce ministre y vacille évidemment dans ses principes, au lieu de se montrer franchement l'homme de la nation, comme il s'étoit montré d'abord. On voit qu'il a des craintes sur son existence politique, et qu'elle lui est trop chère pour l'attacher à la destinée de ses opinions.

Dans le discours du Roi, on a blâmé cette expression : « La nation à laquelle je me fais gloire de commander. » Il devoil dire, observe-t-on : « La nation que je gouverne. » Le monarque doit gouverner son peuple par la raison, en régnant par les lois; il commande aux individus, et gouverne la nation. C'est ainsi que les mots de maître et de nation libre, — ce qui paroît impliquer contradiction, — ont déplu en frappant les oreilles, dans le discours du garde des sceaux, mal prononcé.

Les bons citoyens voient avec douleur se réaliser leurs craintes sur les divisions qui peuvent s'opposer entièrement au bien que l'on attendoit de cette grande assemblée. La noblesse et le clergé restent séparés du tiers état; le clergé est divisé dans son propre sein, et les évêques veulent renvoyer les curés avec la roture. Ceci annonce particulièrement que l'on ne sera jamais d'accord sur le choix des manières de délibérer, par ordres ou par tètes. C'est surtout en paroissant pencher dans son discours pour le premier moyen que AI. Xecker s'est rendu suspect au tiers, et il essayera vainement de se concilier la confiance Av^ autres partis.

On s'attend à de vives discussions. La cour se tiendra à Mari y, où l'on prépare en hâte des appartements pour la recevoir, et on parle d'établir un camp de quinze mille hommes auprès de la capitale.

LETTRE VINGTIÈME

De Versailles, le 14 mai 1789.

Los affaires de l'Allemagne excitent quelques réflexions au milieu du hourvari intérieur qui semble nous absorber. Les

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