TOME II
«unis de notre minisl tc prétendrai qu'il n a que i apparence de l'indifférence, cl qu'il tient toujours l'œil ouvert sur les mouvements dos <li\<irs cabinets. Il ne fait aller ses courriers d'un bout à l'attire de l'Enraye Mie pour s'assurer d'une prolongation de sommée] cl de repos. G est an milieu de ce repos que, mise au régime ricana oui, la rVuaot se reconstitue. Aussi doit-on s'attendre qu'au moment de son réveil, clic sera formidable a quiconque l'attaquera; surtout lorsque, délivrée des nttCrjTJ intestines que la magistrature faisoit à l'administration, elle pourra déployer toute l'étendue de ses forces.
Il est évident que le système politique qui avoit sueeedé dans notre cabinet à celui du duc de Choiseul , ci le système mitoyen qui y a ensuite régné, ont t'ait place à un nouvel ordre de choses bien déterminé. Notre alliance avec les deux cours impériales n'est plus un problème, et nous avons menace le Turc de porter des forces redoutables dans ses parages, s'il pouvoit balancer encore à accepter les conditions de paix qui lui ont été offertes. Il est douteux que les événements prêts à survenir dans ces circonstances ne nous entraînent point avec le reste de l'Europe, peut-être plus toi que nous ne nous y sommes attendus, dans une guerre qui ne peut manquer d'être générale.
Celle que le choc des opinions et des intérêts a produite chez nous ne nous paroit point prête à se terminer. Les amis de M. Necker annoncent un calme subit et parfait, après les premières secousses. En général, on craint que ce ministre n'j résiste point : il se voit exposé à perdre sa place par la même impulsion qui l'y a porté. Il a échappé à AI. le comte d'Artois de dire, après avoir entendu son discours, ces mots expressifs : a IVous le tenons! » Et le tiers état semble dire : « Il ne nous tient pas! n
Les rieurs sont fâchés qu'on n'ait pas choisi au moins un député dans la communauté des perruquiers pour raser le cierge, donner un coup de peigne à la noblesse, et accommoder le tiers état.
La veille de l'ouverture des Etats généraux, il j eut grandi1 cour. Une odeur infecte se répandit tout à coup. On s'aperçut qu'elle avoit sa source derrière le fauteuil de la Reine. In bon
curé de campagne, député de son ordre, le parapluie sous le bras, étoît , sans cérémonie, appuyé sur le dos du siège de Sa Majesté, pour la regarder jouer.
L'abbé Roi, qui avoit été emprisonné sur le soupçon d'avoir été l'un des instigateurs de l'émeute du faubourg Saint-Antoine, a été relâché, faute de preuves suffisantes.
LETTRE VINGT ET UNIEME
De Versailles, le 18 mai 1789.
Les Etats assemblés ici sont dans une espèce de torpeur et d'engourdissement. Les Communes s'assemblent tous les matins, et attendent que les prêtres et les nobles veuillent sortir de leurs chambres et venir discuter, opiner, délibérer et voter en commun. Tour avoir une grande masse de lumière, il faut, non disperser, mais réunir les rayons. Les Communes se sentent trop supérieures aux chambres des deux autres ordres pour ne pas user d'égards et de ménagements envers eux, comme l'on doit faire envers de grands enfants mal élevés à qui l'on veut faire quitter de mauvaises habitudes.
Le tiers état n'a point encore pardonné à M. Necker d'avoir louvoyé dans son discours. Cependant, il ne pouvoit faire autrement, et l'on a dû remarquer qu'il dit avec raison, qu'il faut « laisser au temps à faire quelque chose. »
Il se répand une nouvelle qui a tout l'air d'un conte. On dit que le Roi a reproché au duc d'Orléans d'avoir accepté une députation, et que Sa Majesté a ajouté qu'elle eût mieux aimé le voir, dans la première séance des Etats, à sa place parmi les princes du sang, qu'au rang des nobles, « Et moi, Sire, a, diton, répondu le prince, je me trouve encore plus flatté d'avoir été choisi pour député, que je ne le suis de ma naissance, l'ouvrage du hasard. »
On parle beaucoup d'un discours que le comte de Mirabeau a fait il y a deux jours dans la salle des Communes. Il a fait un grand effet sur les auditeurs : il s'y étoit préparé. La veille, il essaya de pérorer d'abondance. Il eut lieu de s'en repentir, car il fut tour à tour vexé par deux hommes dont la logique et le
principes sont imperturbables : MAI. de la Tourette, de Lyon, <•( Vlalouet, d'Auvergne. Ils disséquèrent son discours, et y montrèrent du ridicule et des contradictions.
Mous avons une dizaine de régiments cantonnés dans tons les environs de Paris. On craignait encore des troubles, a (anse de la cherté des grains, et ce prétexte, au surplus, a bien servi pour loul événement. Les approvisionnements arrivent journellement dans nos ports, et l'espérance d'une bonne récolte s'i joint pour faire prévoir une baisse dans le prix du pain.
AI. de Lam oignon vient de mourir à Bà ville.
Al. le duc de Bouillon vient d'épouser, à Rouen, avec l'agrément de la cour, mademoiselle de Bonastre, âgée de quatorze ans. La chronique scandaleuse prétend qu'il étoit uni à la mère par un lien plus tendre que celui de l'hymen. La malignité
s'exerce sur ce singulier mariage.
Du 19 mai.
Il est en vérité impossible de prévoir comment tout ceci finira. Chacun des ordres est toujours divisé en lui-même, et les trois ordres sont bien éloignés d'être d'accord. AI. \ecker a eu beau mitiger certaines expressions de son discours en le donnant au public, il n'a pu recouvrer la confiance du tiers état.
Le prince de Coudé s'est vu à la veille d'être élu député de la noblesse de la capitale. Un nombre de voix s'élevoient en sa faveur. On observa qu'il étoit venu entouré d'un cortège de gentilshommes et de toute sa maison. Quelques électeurs s'écrièrent que « cette acclamation senloit la livrée. » Ce mot fit tourner la chance, et le prince ne fut pas élu.
Du 23 mai.
AL le Dauphin touche à son dernier moment. C'est une jeune plante moissonnée trop tôt, et qui donnoit de grandes espérances.
AL de Alirabeau, AL Alalouet et AL Chapelier, ont fait, dans la dernière séance du tiers, des discours qui ont produit beaucoup de sensation, sur la question du par ordres et dupât' têtes. Ce dernier a proposé nettement a que les Communes se déclarassent la nation assemblée », en sommant les députés de la noblesse et du clergé de venir prendre place parmi elles.
La ville de Paris ayant fini de nommer ses députés, on croit que Je nombre des représentants de la nation ne tardera pas à être complet. Si la Bretagne tarde d'envoyer les siens, on agira sans eux.
Les gentilshommes du comté d'Albret ont supplié Mgr le comte d'Artois de vouloir être un de leurs représentants. Ce prince demanda au Roi la permission d'accepter. « Je suis bien aise, lui dit le Roi, quand j'irai aux Etats généraux, d'avoir les princes et mes frères autour de moi. » Ce refus paroit avoir beaucoup affecté Mgr le comte d'Artois.
On croit généralement que M. de Lamoignon s'est tué volontairement.
LETTRE VINGT-DEUXIÈME
De Versailles, le 29 mai 1789.
Les beaux jours des Etats généraux s'écoulent en présentations des députés, en protestations, en bavardages inutiles. Les hommes paisibles se réjouissent de ce que le premier feu s'exhaîant ainsi, les esprits seront calmés, les idées épurées, les germes de division détruits, lorsqu'on en viendra à de sérieux travaux.
Les Communes ont voulu avoir à Versailles une imprimerie qui fût à leur disposition. Elles projettent de donner, trois fois la semaine, à connoitre à la nation les objets de leurs délibérations. Le Roi leur offre son imprimerie royale, et leur promet une plénitude de liberté. Il paroit qu'elles accepteront cette proposition.
On a lu dans le Journal de Paris une prétendue lettre de l'abbé Maury, député du clergé de Péronne. Il s'est empressé de la désavouer. On a découvert que cette plaisanterie parloit de la même main qui avoit tracé cette fameuse gravure où un ministre, maintenant disgracié, étoit représenté sous l'emblème d'une harpie. Ceux qui connoissent le goût bel-esprit d'un de nos princes le devineront sans peine à cette production épigrammatique. Ceci rappelle une circonstance assez curieuse de cet abbé Maury, célèbre par ses sermons édifiants et pathétiques, par son
358 CORRESPOMDANCE SECRÈTE.
goût pour le viol, genre d'escrime dans lequel il est distingué, cl par M réputation d'athéisme. On prétend qu'il doit son élerlion a ses intrigues cl à des |)romcsscs séduisantes. Les cures les commettants firent, après l'avoir nommé, des réflexions qai leur suggérèrent une précaution assez extraordinaire. Ils lui demandèrent un serment particulier, et le lui tirent prêter en présence de témoins respectables.
Le comte de Gand , seigneur excessivement ricin», mais plus prodigue encore qu'opulent, s'est vu entouré de créanciers qu'il ne pouvoit satisfaire. Il leur a fait annoncer ces jours-ci qu il étoit hors d'état de les payer. Cela s'appelle faire banqueroute On conçoit qu'un négociant, entraîné par des spéculations ou trompé par des correspondants infidèles, peut manquer, et n'en être pas moins un homme d'honneur; mais que dire d'un seigneur qui, pouvant se procurer toutes les jouissances sans déranger sa fortune, dépense plus qu'il ne peut payer? L'exemple du comte de Gand est assez commun en ces temps de désordre et d'extravagance.
Du 31 mai.
Les divisions qui agitent le sein des Etats généraux ou plutôt qui les .empêchent de se former, ont l'air de produire cette fois les mêmes effets qui sont attachés à la manie de ne vouloir point s entendre. Un tiers en profitera, et ce tiers sera l'autorité. On l'apréi ;i, et l'année 1614 en a fourni l'exemple. Le Roi intervient; il paroil que sa présence, déjà requise par le tiers état, sera le baume employé pour concilier les esprits dans une nouvelle séance générale. Alors la nation ne pourra nier qu'elle ne sauroil se suffire à elle-même, et qu'elle a besoin d'un maître. Si un maître lui est absolument nécessaire, c'est un bien qu'il le soit dans toute la plénitude du terme. Ainsi parlent les apôtres du despotisme, qui ont beau jeu en ce moment.
Le garde des sceaux recueille déjà les fruits honorifiques de son zèle pour les intérêts de son maître. Le cordon bleu de If. de Lamoignon passera sur lui et y laissera une trace honorable, avant d'aller se reposer sur M. de Nicolaï, auquel est accordée la charge qui le procure.
L'abbé Roi a été de nouveau décrété; mais il a eu la prudence
de s'éloigner, craignant sans doute de n'être pas toujours heureux dans ses démêlés avec la justice.
Ou connoit l'immense et prompte fortune de l'agent de change Amiot. Un particulier qui désiroit en avoir un échantillon lui v écrivit, ces jours derniers, de déposer une certaine quantité de billets de Caisse d'escompte à un endroit désigné, sous peine d'incendie de 'son château, etc. L'imbécile voleur n'avoit pas prévu que des suppôts de la police prendroient la place du butin qu'il convoitoit, et il s'est jeté entre leurs mains.
LETTRE VINGT-TROISIÈME
De Versailles, le 2 juin 1789.
La roule de Versailles est couverte de curieux qui viennent profiter de la liberté qui leur est accordée d'assister aux séances des Etals généraux. Autrefois, toutes les délibérations concernant les affaires publiques étoient prises dans le secret : rien ne leur réussissoit. Puisse leur publicité contribuer à leur succès! Jusqu'ici les orateurs s'épuisent en vain pour essayer d'établir une harmonie nécessaire dans cette auguste assemblée. De nouveaux mécontentements du tiers état entretiennent la mésintelligence. On ne de voit pas s'attendre aux tergiversations de la noblesse et du clergé pour le sacrifice des privilèges pécuniaires. Eh bien, cependant, les offres que dans chaque bailliage prêtres et nobles avoient faites au tiers état, sont soumises à des restrictions, à des conditions qui semblent en détruire l'effet. Ainsi, une chose qui paroi s soit consommée esl à peine entamée. Les Communes sont froides et lentes dans leurs opérations, mais fermes dans leur marche.
La noblesse de la vicomte de Paris, en terminant ses séances, a arrêté de faire frapper une médaiile pour perpétuer la mémoire de l'époque de ses assemblées.
AI. le Dauphin est très-mal. Le Roi a été le voir il y a deux jours, et a versé des larmes sur ce préeieux enfant.
Du 4 juin.
On rejette généralement sur la noblesse les lenteurs qui peuvent rendre illusoire cette grande assemblée à laquelle le sort
300 C 0 II R liS PO \ I) A \ C E S ECR ETE.
de la cation semble attaché. Son opiniâtreté à vouloir que les suffrages se comptent par ordres tandis que le tiers état ne veat point se départir de la levée des opinions par têtes, cache, selon les frondeurs, le dessein de lasser la cour au point de lui faire reprendre dans toute son énergie L'exercice de l'autorité. Chaque jour multipliant les doutes sur le succès des efforts conciliateurs, on à lieu (le craindre que, comme on Ta prédit, Icette assemblée n'ait point d'autre issue que celle de IGIi. Mais on sait à quoi se bornent les ressources de l'autorité pour remédier aux maux pécuniaires de l'État, et l'on frémit en considérant la perspective que nous offrent ces craintes.
Il est possible que les moyens extrêmes, qui peuvent seuls diminuer ces maux, aient déjà fait l'objet des combinaisons ()<■ nos ministres. Au moins est-il certain qu'employés par un administrateur vertueux, ils perdent une grande partie de leurs inconvénients. Quand bien même les bruits qui courent à cet égard auroient quelque fondement, les impressions défavorables qui en ont résulté contre notre ministre des finances seroient injustes. Ses ennemis sont nombreux , et leur mécbanceté s'exbale de toutes les manières. Parmi les feuilles d'annonces que l'on suspend au café du Caveau, on a trouvé ces jours derniers une épigramme atroce contre lui. On en a fait justice sur-le-champ.
Du 5 juin.
M. le Dauphin est mort hier matin à Meudon, à une heure. Le public fut promptement instruit de ce triste événement; mais comme les prêtres ni les comédiens n'avoient reçu d'ordres du ministre, les théâtres de Paris furent ouverts, et dans les églises on continuoit les prières pour la convalescence de ce prince. Ce ne fut qu'à six heures du soir que les ordres arrivèrent. Aussitôt les prières furent interrompues, et les toiles baissées sur les théâtres. Le deuil sera de deux mois.
M. le duc de Normandie, maintenant Dauphin, paroit d'une meilleure constitution; mais depuis son inoculation, il est sujet à des attaques de nerfs qui ressemblent à l'épilepsie.
Du 7 juin.
Les esprits s'échauffent d'une manière alarmante dans la
chambre du tiers état, et le président, M. Bailly, est un homme sans influence et sans énergie. Les Communes sont choquées de n'avoir pu faire parvenir leurs députés jusqu'au Roi, et l'avis extrême de se constituer elles-mêmes en Etats généraux prend de plus en plus dans cette chambre.
LETTRE VINGT-QUATRIÈME
De Versailles, le 10 juin 1789.
La noblesse se plaint de ce que l'assemblée du tiers état prend le titre de Communes : elle s'y oppose formellement. Il faudra se battre pour des mots, avant d'en venir aux choses. Les dispositions du clergé ne sont pas bien connues. II l'est que cette chambre est divisée en elle-même; mais ses commissaires sont d'une discrétion qui paroit étrange. On ne peut pénétrer quelle est leur opinion sur la question du par ordres et du par têtes. Ils laissent les commissaires de la noblesse et du tiers état haranguer et se débattre entre eux. Us semblent n'être laque comme témoins, et disent : Lorsque les autres seront d'accord, nous parlerons.
Le duc de Normandie a pris le nom de Dauphin de France, et a été salué le 7 sous ce titre. Il donne de grandes espérances. C'est un très-bel enfant : il est encore entre les mains des femmes, mais il ne tardera pas à en sortir. On doute que le vertueux duc d'Harcourt, gouverneur de feu M. le Dauphin, soit encore chargé de l'honorable et pénible tâche d'élever son frère.
La Reine étoit à Meudon au moment où M. le Dauphin entra en agonie. Elle se tenoit aux pieds de son lit, plongée dans la douleur et versant des larmes. AI. le duc d'Harcourt, pour dérober à son élève mourant le spectacle attendrissant de sa mère, toute livrée à son affliction, se plaça entre Sa Majesté et son fils. M. le Dauphin s'en aperçut : « Eloignez-vous, monsieur le duc, lui dit-il, afin que j'aie le plaisir de voir pleurer ma mère. » Ce propos, qui est celui d'un enfant dont la tête commence à se troubler, est un sujet intarissable de commentaires, tous plus ridicules les uns que les autres. Les courtisans veulent voir dans ce propos ce qui n'y est pas. Le mourant n'a voulu dire autre chose que : « Monsieur le duc, ôtez-vous, que j'aie encore le
plaisir de loir maman. C'est mie bien vilaine race que Im courtisans.
Les politiques ont depuis quelque temps mis sérieusement la Pologne sur le tapis. Ils prétendent que le Roi Stanislas, infidèle à sa bienfaitrice, se [igné avec le Roi de Presse. Celte nation, toujours turbulente, parce qu'elle est mal constituée, est sans cesse exposée à des révolutions; mais il ne paroi! pas qu'elle ait à soutenir une guerre en ce moment, oii elle ne samoil avoir d'alliés puissants et désintéressés. Il n'y a en effet de bonheur pour un peuple que dans la paix; mais cette paix ne doit point être le fruit de l'engourdissement et d'un sommeil léthargique.
Du il juin.
On est fort inquiet de ce qui se passe en Provence. Les têtes provençales fermentent toujours, mais les prétendus bruits de leurs dispositions à la révolte sont au nombre de ceux qu'enfantent journellement des gens malintentionnés dans les circonstances critiques.
Au reste, ce qui distingue la fermeté avec laquelle le tiers étal tient à ses vues de l'opiniâtreté que l'on peut reprocher à la noblesse, c'est que celle-ci, en alléguant d'anciens droits, ne peut les appuyer de l'intérêt général de la nation. La guerre est décidément déclarée entre les trois ordres. Le clergé est accusé par les deux autres d'astuce et de dissimulation : il semble attendre l'événement pour se soumettre au vainqueur. Le tiers a repris le projet de se constituer en Etats généraux. On a vu cinq cbevaliers de Saint-Louis, députés des colonies, admis dans la dernière séance du tiers.
La cour est près de partir pour Mari y.
Le nombre des ennemis de M. Necker s'accroît de jour en jour. 11 est en danger d'éprouver qu'en voulant avoir loui le monde pour ami , on peut n'en avoir aucun.
On parle encore du maréchal de Broglie pour le ministère de la guerre.
Le projet de maries1 le duc d'Angoulème à mademoiselle d'Orléans a fait place à un autre plan. 11 est question de donner Madame Koyale à ce prince.
Du 14 juin.
La scission des Etats généraux est absolument décidée. Le tiers veut être tout, parce qu'on a voulu qu'il ne fût rien. Hier, il a sommé pour la dernière fois les deux autres ordres de venir se réunir à lui dans la salle nationale. On compte déjà cinquante à soixante nobles et ecclésiastiques qui veulent abandonner leurs corps pour se joindre au tiers état. Les privilégiés désespèrent de résister à ce torrent. Il ne paroit pas que le gouvernement s'afflige de la révolution qui se prépare. Il chercbe le bien, et l'autorité est résolue aux plus grands sacrifices pour arriver à ce but.
LETTRE VINGT-CINQUIÈME
Do Versailles, le 18 juin 1789.
Hier, à une heure après midi, l'ordre du tiers, sur la motion de M. l'abbé de Sieyès, soutenue par l'éloquence de M. Target, s'est constitué sous le titre d'Assemblée nationale, à la pluralité de quatre cent quatre-vingt-une voix contre cent dix-neuf. Celte assemblée, à laquelle les membres des autres ordres avoient été invités à trois reprises, a débuté par prononcer l'abolition de tous les impôts, les recréant sur-le-cbamp pour être perçus seulement jusqu'à la fin de la présente session, pendant laquelle il sera pris de nouvelles mesures à l'effet de pourvoir aux besoins de l'Etat. En même temps, elle a sanctionné la dette nationale, la déclarant garantie par l'bonneur et la loyauté française.
Le duc d'Orléans a parlé avec tant de véhémence dans la chambre de la noblesse, pour en ramener les membres à des sentiments patriotiques, qu'il s'est trouvé mal. Il a fallu l'emporter bois de la salle... On s'attend que ce prince, a\ec un nombre de gentilshommes que le bruit public porte à cent treote, et tous les curés, passeront aujourd'hui dans la chambre des Communes ou plutôt dans l'Assemblée nationale.
La cour est à Marly. Cette retraite avoit fait quelque peine aux Etats généraux. Le Roi en a été instruit, et a arrêté que deux fois la semaine, le mercredi et le dimanche, la cour se icndroil à Versas lies.
On dit que six ballots de livres venant d'Angleterre ont élé
364 COHIIESPOND WCE SECRÈTE.
arrêtés sur nos Frontières, conduits à Paris, et déposés à la chambre syndicale. Ces ballots étoienl à l'adresse de différentes personnes. Il y en avoit an à celle de If. le due d'Orléans. Ce prince a eu beaucoup «le peine à se le faire délivrer. On prétend que ces ballots ren fer m oie ni une nouvelle brochure de II. de Calonne, dans laquelle on voit un homme qui, n'ayant plus aucun espoir de jouer un rôle en France, et étant abandonné du Roi et de la Heine, sur les bontés desquels il avoit compté, s'est cru en droit de divulguer toutes les portes par lesquelles se sont enfuis, sous son ministère, les trésors de l'État. Aucune de ces brochures n'a pénétré dans le public.
De Paris, le 21 juin.
L'alarme est en ce moment dans Paris. L'Assemblée nationale a reçu Tordre de suspendre ses séances, attendu que lundi le Roi doit tenir une séance royale. On a fermé la salle des Etats, et on y a placé des sentinelles, au moment où l'on espéroit qu'une grande partie des membres des ordres privilégiés alloit se réunir au corps de la nation.
Les plaintes et les clameurs commençoient déjà à se faire entendre dans la capitale, lorsqu'un courrier a apporté au lieutenant de police une lettre dont on attend avec impatience la publication Elle porte que la salle des Etats n'a été fermée que pour y faire des réparations , et surtout des ouvertures pour la circulation de l'air, et que le Roi, toujours animé d'intentions paternelles , proposera dans la séance de lundi de nouveaux moyens de conciliation.
Tandis que les Communes se constituoient, une cabale puissante opéroit pour substituer M. d'Amécourt à M. Xecker. Ce magistrat attendoit la nouvelle du succès de minute en minute dans son hôtel , et celle de la révolution des Communes l'a plongé dans la consternation, ainsi que ses partisans.
On a soupçonné une fusée souterraine dans Paris. Quatre chariots, chargés de tonneaux, ont été arrêtés, les uns à la barrière d'Enfer, les autres à celle de Saint-Martin. Ils étoient déclarés comme contenant de l'eau -de-vie, et se sont trouvés à la visite contenir des fusils et des balles. Le lendemain, deux autres chariots se sont encore présentés et ont été également saisis.
La connoissance des intentions bienfaisantes et de la modération du monarque ne peut laisser des idées d'une résistance armée qu'à des gens mal intentionnés ou intéressés à exciter des troubles. L'autorité même, si elle vouloit prendre des moyens violents , ne trouverait point d'instruments pour ses vues. L'argent est dans les mains de la nation , et les soldats savent qu'ils sont enrôlés pour marcher contre les ennemis de l'Etat, et non contre leurs concitoyens. L'opinion du bien public a prévalu, et elle se trouve appuyée de la force physique.
LETTRE VINGT-SIXIEME
De Versailles, le 25 juin 1789.
Une nation entière qui, secouant l'habitude d'obéir à un seul chef, reprend dans ses mains l'autorité souveraine ; un monarque luttant entre l'intérêt de son peuple et celui de sa propre puissance ; un ministre succombant à une cabale adroite, et remis en place au bout de quarante-huit heures par le vœu général , auquel ses maîtres sacrifient tout, jusqu'aux suggestions de l'amourpropre; tout l'appareil de la force et du pouvoir déployé en vain contre les bourgeois, dont l'énergie éloit depuis longtemps méconnue; voilà ce que la période la plus intéressante, la plus extraordinaire, et peut-être la plus importante de notre histoire, vient d'offrir pendant cinq ou six jours seulement ! C'est au moment même que l'autorité royale s'est efforcée de suspendre les opérations de l'Assemblée nationale, et se proposoit de détruire les arrêts contraires aux ordres privilégiés, qu'un nombre considérable de membres de ceux-ci se sont réunis au tiers état devenu le corps de la nation assemblée contre la volonté du Hoi.
Les gazettes ont rendu compte de ces événements, qui se sont succédé avec une rapidité inconcevable, et qui auraient pu nous exposer aux horreurs d'une guerre civile sous un monarque moins désintéressé et moins ami de son peuple. Quelques traits peu connus expliqueront ce que leurs récits présentent de presque inexplicable.
Le lî), à onze heures du soir, l'archevêque de Paris, celui de Rouen, et les princes opposés au tiers élat, se sont venus jeter