CORR E S P 0 \ I) A \ C E S E C 11 ET E
singulier de l'aristocratie, de se calomnier elle-même pour exciter mie guerre civ ile !
La maxime de Machiavel, ^Divideet impera* , a fait de grands progrès dans !c parti des Jacobins. D'autre part, le rapprochement de AI. de la Fayette et du comte <le Mirabeau renouvelle les bruits qu'ont répandus les ennemis du commandant. On réproche à l'abbé Sieyès d'avoir cessé de développer les mêmes lumières qu'au commencement de la révolution, dont il a jeté la première pierre.
On ne sait pourquoi le Roi de Sardaigne fait filer une si grande quantité de troupes vers Chambéry. On accuse le prince de Condé d'avoir dit qu'il ne vouloit rentrer en France qu'à la tète d'une armée.
Les aristocrates ont tenu jeudi dernier une assemblée nombreuse et secrète au château de Bagatelle, dans le bois de Boulogne.
Le Roi d'Angleterre se trouvoit dernièrement à une fête angloise. Il reçut de grands applaudissements du peuple. Le duc d'Orléans, qui s'y trouvoit, crut devoir crier : u Vive te Roi ! n Un Anglois qui étoit à ses cotés lui dit : u Monseigneur , vous chantez faux. »
LETTRE VINGT-CINQUIÈME
De Paris, le 19 juin 1790.
Les inquiétudes redoublent sur les événements du mois prochain. Cependant, il paroit certain que le Roi assistera à la grande cérémonie du 14 juillet, et l'on fait pour AI. le Dauphin un uniforme national, dont on croit qu'il se revêtira pour y paroitre. On a fait au club des Jacobins la motion d'y proclamer Louis XVI Empereur, et la Reine Impératrice, pour abolir le nom de roi, devenu si odieux.
La certitude des menées obscures dont on découvre tous les jours des traces est ce qui alarme les bons citoyens pour ce moment, où Paris regorgera de monde. Les écrits incendiaires et les libelles se distribuent dans tous les coins du Royaume, au moyen de la franchise des lettres dont jouissent les ordres mendiants. Un commandant de bataillon a déposé au comité des
recherches de l'Assemblée nationale qu'il avoit arrêté un particulier nouvellement arrivé à Paris, chargé de la commission secrète de traiter avec les armuriers pour la fourniture d'une grande quantité d'armes. Il est détenu àl'Abhaye. Pierre Le Noir a écrit à un de ses amis qu'il sera à Paris sous deux mois et rétabli dans ses places par suite des grands changements qui vont s'opérer. Son ami a remis sa lettre au comité des recherches. Le patriotisme ahsorbe tous les sentiments.
La loi martiale a été proclamée en Auvergne. Des séditieux avoient essayé d'enlever les armes des gardes nationales, qui ont enfin triomphé.
LETTRE VINGT-SIXIEME
De Paris, le 26 juin 1790.
L'espèce de frénésie qui règne dans le peuple pour les uniformes et les baïonnettes, auxquels on accoutume déjà la génération future dans nos enfants les plus jeunes, fait craindre que l'esprit militaire ne détruise chez nous celui du travail et ce goût pour les arts qui sont la source de la splendeur de la France.
Beaucoup de gens débitent, les uns par crainte, les autres par désir, qu'il se passera des choses étranges avant la confédération. Il est certain que dans plusieurs provinces il y a des mouvements inquiétants. Un second massacre a ensanglanté la ville de Nimes. Près de cent catholiques ont été victimes de leur fanatisme. Après un combat livré aux capucins, dont quatre ont été tués, on a trouvé cachés dans leurs couvents des armes, de l'argent, et des bardes de femmes, dont on devine plus difficilement l'usage que du reste. On a découvert chez un cabareticr des barils de poudre dans un souterrain qui s'étendoit sous le lieu d'assemblée des électeurs. Le maire et l'évèquc de Nîmes ont balbutié à la tribune sur cet événement. Lorsque le prélat a dit qu'il n'en avoit reçu aucune nouvelle, une voix s'est élevée et a dit : « Prêtre , tu mens au Seigneur ! »
On prétend que le ministre des affaires étrangères viendra ces jours-ci demander à l'Assemblée nationale une décision au sujet du pacte de famille, attendu que la cour de Aladrid demande
454 CORRESPOND WCK SECRÈTE.
vivement une réponse catégorique. Malgré le nombre <l»' députes soumis ;i la tutelle des ministres si à leur générosité, on doute
((lie ce traité soi l confirmé. Le club <les Jacobins s\'\\ est occupé,
el a ajourné la question*
On parle du mariage du (ils du eomte d' Artois a\ee une arrliiduehesse d'Autriche qui aura les Pays-Ras en dot. Alors les mécontents de France se retireront dans ces provinces, ou ils se flattent de méditer avec succès leur vengeance.
Le peuple est toujours fortement prévenu contre l'influence de la maison d'Autriche sur notre gouvernement. Dimanche, à la revue du Champ de Mars, on a beaucoup crié : «Vive le Hoi ! et presque point : « Vive la Reine! » Le voisin de l'un de ceux qui fai soient celte dernière exclamation lui a dit de se taire el que ce cri lui faisoit mal au cœur. L'autre a continué, et sur-lechamp a reçu un soufflet de ceux qui lavoient repris. Des particuliers se tenoient chapeau has, à l'ardeur du soleil, près du carrosse de la Reine : elle leur a dit de se couvrir. Au contraire, cette princesse étant sur son balcon à Saint-Cloud, le dos tourné à la vérité, l'officier de garde ne put jamais parvenir à faire Mer Je chapeau aux citoyens qui se tenoient près du château. On ci la l'exemple du peuple anglois qui ne salue jamais les rois, celui des Romains, de tous les peuples libres, et enfin l'on imposa silence à l'officier importun.
Un feutier de la Reine, après avoir allumé son feu le matin, se met à lire un libelle affreux contre cette princesse. La Reine entra sans être entendue, et ayant lu quelques lignes par-dessus ses épaules, lui fit des reproches : il osa rire. La Reine le chassa. Quelques instants après, elle lui fit dire qu'elle lui procureroif une place; l'insolent domestique répondit qu'il navoit besoin ni d'elle ni de sa place. Ceux qui ne rendent pas juslice à la bonté de cœur de cette princesse doivent apprendre quelle lu! sa vengeance. «Il faut, dit-elle, que cet homme ait perdu la tète ! Mais je ne veux pas qu'il manque de pain ; je lui fais 100 livres de pension, »
Il paroit que notre système politique va changer entièrement. On sait que le véritable objet de la correspondance de quelques grosses têtes de l'Assemblée nationale avec des membres du cabi-
net de Saint-James est de lier les deux royaumes par des intérêts communs et par un traité d'alliance.
LETTRE VINGT-SEPTIEME
De Paris, le 3 juillet 1790.
Plus l'époque importante du 14 de ce mois approche, plus les bons Parisiens sentent redoubler les alarmes. Il en est qui prétendent que les puissances étrangères n'ont point abandonné le projet d'aider Louis XVI à conquérir son royaume. La guerre d'Espagne et d'Angleterre est, selon eux , un jeu simulé entre les trois cabinets, un prétexte imaginé pour armer sans donner d'ombrage. Us observent que malgré les apparences de la prompte réduction des Pays-Bas, suite des négociations de Breslau, Léopold se dispose à faire passer un corps de troupes considérable dans le Luxembourg. Ils prétendent que les Prussiens augmentent leurs forces et se réuniront à celles des nôtres qui n'ont point encore entièrement perdu la subordination militaire, et qu'on s'assemblera sur un territoire étranger.
On regarde toujours comme une maladresse, et même comme la suite d'une manœuvre aristocratique, la suppression des titres des nobles. Il est de fait que AI. Necker s'est fortement opposé à l'acceptation par le Roi de ce décret, et avoit été sollicité de le faire par les députés les plus populaires, ceux de l'opposition disant hautement que plus l'Assemblée fera de sottises, plus il sera facile de détruire son ouvrage, au moyen de la protestation. Les aristocrates se larguent des effets du mécontentement de la noblesse : il en est déjà résulté, selon eux, une confédération de soixante mille gentilshommes.
Paris est plein de chevaliers de Saint-Louis. On dit que le ministre a depuis trois mois donné huit cents croix, et que la plupart de ceux qui les portent sont des espions et des escrocs. Le duc d'Orléans est très-certainement attendu ici dans peu de jours. On dit que les héroïnes des 5 et 6 octobre font retentir les airs de leurs cris d'allégresse, et qu'avec une accolade bien tendre elles présenteront à Son Altesse un bouquet de trois couleurs, d'un blanc taché, et un mélange de bleu et de rouge.
Les dem hommes que l'on a arrêtés au château de Sai :j !- Cloud, sur le soupçon de mauvais desseins, ont évidemment la tête dérangée. Ou ne doit pas s'en étonner : l'un est le (ils du généalogiste d'Hozier, l'autre d'un financier nommé Petit-Jean.
Samedi dernier, M. Yeeker a été insulté grossièrement, en traversant les Tuileries. Au sortir de chez le Roi, quelques forcenés lui ont dit : » Coquin, rends tes comptes! • Si la demande eût été plus civile, elle n'auroit pas été déplacée, car il y a longtemps qu'il les promet, sans tenir parole.
Du 4 juillet.
Il y a eu hier et avant-hier quelques attroupements dans Paris, et le Palais-Royal a été fort agité. Une vestale de ce jardin s'est écriée : a Encore des motions ! Nous ne ferons donc encore rien aujourd'hui. »
On a suspendu les élections pour prévenir les trouhles : il est à craindre que toutes les précautions ne soient pas suffisantes.
LETTRE VINGT-HUITIÈME
De Paris, le 10 juillet 1790.
La correspondance du duc d'Orléans avec M. de la Fayette au sujet de son retour a donné au public quelques lumières sur le schisme qui divise les royalistes et les républicains. L'exil dans lequel le premier a été tenu par le commandant général jette maintenant de la défaveur sur celui-ci et sur son parti, qui l'emportait sur l'autre. Mais on prétend qu'il va s'opérer un rapprochement, au moyen d'une espèce de capitulation entre les deux chefs. Alors on verra sans alarmes reparoitre celui de la démocratie.
On a dit qu'un ordre du Roi s'opposoit aussi au retour du duc d'Orléans. Soit que l'illégalité de cet acte de despotisme l'ait rendu nul, soit que cette capitulation l'ail fait révoquer, le duc d'Orléans va paroître. Il n'y a aucune charge contre lui au comité des recherches. Les dépositions faites contre lui au Chàtelel l'inculpent fortement; mais on ne peut lancer de décret de prise de corps contre un député sans le consentement de l'Assemblée nationale.
On parle aussi de la réconciliation des deux frères .Mirabeau.
M, Cazalès, ajoute-t-on, leur a dit : a Vous étiez de grands imbéciles d'être brouillés ensemble! Avec l'esprit que vous avez, vous pouvez seuls, quand vous le voudrez, mener les deux partis et tout le royaume! » Il est du moins certain qu'on a fait des tentatives pour ce raccommodement.
In jour Mirabeau l'aîné reprocboit à son frère son ivrognerie. I^e cadet répond : « De tous les vices de la famille, vous ne m'avez laissé que celui-là; il a bien fallu m'en accommoder. »,
On a découvert que Mirabeau l'aîné a fait des voyages clandestins à Saint-Cloud , qu'il a eu des conférences avec la Reine et avec les ministres, qui lui ont ménagé une entrevue nocturne avec le Roi. Il doit faire la motion d'accorder une amnistie générale aux fugitifs et aux accusés coupables ou non. Tout est renvoyé après l'époque remarquable du 14, même les comptes promis par M. Necker, même les notes explicatives demandées à son commis Dufresne, la réponse catégorique exigée par la cour de Madrid, etc. Suivant les dernières lettres de Madrid, on y craignoit une insurrection terrible. Ceci et la certitude de n'être point secourue par la France ont apparemment déterminé la cour d'Espagne à quelques sacrifices envers l'Angleterre. Les assurances sont prodigieusement baissées, et le gouvernement espagnol a fait annoncer dans tous les ports que l'on pouvoit mettre en mer avec sécurité. Bien des gens s'obstinent à soutenir que ces apparences de guerre n'étoient qu'un jeu aristocratique. Notre ministère emploie tous les moyens, ceux même de la séduction, pour préparer un bon accueil à son mémoire en faveur du pacte de famille; mais les esprits ne sauroient, après le 14 juillet, qu'être encore plus mal disposés pour ces combinaisons ministérielles. A en juger par les discours de M. Dupont de Nemours, ami intime de AI. Necker, ce ministre est dans les mêmes principes que M. de Montmorin : c'est, dit-on hautement, un tort de plus à ajouter à celui de ne vouloir point rendre des comptes, de ebereber à faire toujours parler de soi et à se rendre important, enfin à ménager les deux partis, sans cesser d'être l'objet de la haine de tous les deux. On suppose toujours M. Necker le moins coupable des ministres ; mais il offre cette singularité d'avoir le moins de partisans.
'.'s CORRESPONDANCE SECRÈTE.
Du 1 1 juillet.
Plus le grand jour approche, plus les inquiétudes sonl vive*. Le Roi restera à Paris jusqu'au 11.
Les effets publics ont prodigieusement baissé < I < * j * 1 1 i — quelques jours. Les billets de caisse perdent quatre à cinq pour «eut.
LETTRE VINGT-XEIVIÈMK.
De Paris, le 13 juillet 1790.
Malgré le nombre extraordinaire d'étrangers qu'amène ici la
fête de la fédération, et qui remplace bien celui des fuyards cl des peureux, le prix des denrées n'a pas augmenté, par les sages précautions prises à ce sujet par la municipalité. Il n'y a que les /i lies du Palais-Royal qui demandent une rétribution double, et les amis de la liberté, les bons citoyens, la payent avec plaisir. Il y auroit en effet de l'ingratitude à refuser à ces dignes compatriotes le prix de tant et de si justes mouvements qu'elles se sont donné pour la liberté.
On a exécuté ce matin dans l'église de Notre-Dame un salmis <le versets latins pris dans les psaumes, sous lesquels le musicien Carideille, choriste de l'Opéra, avoit mis une musique trèsbruyante, que nos bons Parisiens ont trouvée très-brillante.
Celte après-dinée, le Roi, en sa qualité de commandant général des troupes nationales et de ligne, a passé en revue les députes des gardes nationales pour la fédération. M. Necker s'étant trouvé à cette revue, et affectant de s'y faire voir, des voix, et même en grand nombre, se sont écriées : & Va dans ton cabinet, travailler à faire tes comptes ou tes contes ! n L'entente est au diseur.
Du 16 juillet.
Enfin, ce grand jour est passé sans aucun des accidents qu'on avoit lieu de craindre. On avoit appréhendé que le Champ de Mars ne fût inondé du sang des François ; il ne l'a été réellement <jue de torrents de pluie, que le peuple a appelés gaiement les pleurs de l'aristocratie. Nul autre accident n'a troublé celte fêle : elle a été belle, tranquille, majestueuse. Je vous dirai seulemen!
que le héros de la fête a été M. de la Fayette, que le duc d'Orléans n'y a pas marqué, et qu'on trouve que le Roi y a mal marqué.
Il n'a pas voulu venir prononcer son serment à l'autel élevé au milieu du champ de la fédération , malgré les instances de M. de la Fayette. On a remarqué (car on remarque tout, l'on donne des motifs à tout, on explique tout) que pendant toute la cérémonie il s'étoit étendu dans son fauteuil d'une façon fort nonchalante et qu'on a trouvée même indécente , car ce n'est plus Je peuple qui veut avoir le chapeau has. Enfin, la satisfaction n'est pas complète, du moins aux yeux des personnes éclairées. Aussi a-t-on bien vite profité de ce petit moment de défaveur pour chercher à exciter un soulèvement contre le Roi même : sept ou huit personnes ont été arrêtées à différents temps, en différents lieux, pour avoir débité que le Roi n'ayant pas prêté le serment à l'autel de la patrie, celui qu'il avoit prononcé étoit nul, et qu'il falloit lui faire recommencer la cérémonie. On a regardé ces motionnaires comme soudoyés par l'aristocratie, et ce qu'il y a de singulier, c'est que parmi les arrêtés sont plusieurs soldats de la garde nationale qui avoient été hébergés pendant quelques jours par Philippe Capet (le duc d'Orléans), et que les arrêtants étoient tous des gardes fédérés des provinces, qui ignoroient apparemment que ce qui est licence dans tout le royaume, et même à Paris, n'est que la liberté au Palais-Royal.
Cependant, il faut avouer qu'un serment étant un acte religieux, il devoit se prêter sur l'autel qui avoit été élevé pour le recevoir : le Roi le devoit ostensible à tout son peuple. Mais le corps législatif le devoit également, et il l'a fait sans se déplacer. On rejette cette double faute sur le comité de constitution, que l'on dit ouvertement dévoué à la cour, et la cour a un crédit puissant, quoique caché.
La plupart des courtisans qui avoient des billets pour des places près de la Reine se sont mêlés parmi le peuple et ont donné leurs billets à des valets de chambre, à des couturières, et autres personnes soldées pour crier « Vive la Heine! » Mais toutes les fois que ce cri étoit prononcé, quoique foiblement, il éloil à l'instant étouffé par ceux de « Vive la nation , vive le Roi ! m , que
poussoil tout le peuple , et qu'il ne pousse plus, comme autrefois, machinalement. Il est assez éclairé pour sentir que la nation est plus que le Roi, et lorsque !<■ Corps législatif est entré dans le champ, il a crié seulement Vive la nation ! »
Après les cris de "Vive la loi, vive la nation, vive le Roi ! les plus communs ont été : « Vivent nos frères et nos ami- '. prononcé par les Parisiens, et u Vivent les conquérants de la liberté ! » prononcé par les étrangers.
Il y avoit du mélange dans les troupes de ligne ; on a cru y voir du patriotisme, mais on peut dire qu'en général elles n'ont pas partagé l'enthousiasme, et n'ont pas fraternisé avec les Parisiens , comme les gardes nationales.
Toutes les pensions ont été supprimées à l'assemblée du 15, et il a été décrété que la somme qui seroit destinée aux nouvelles ne pourroit excéder dix millions.
Il y a eu des désordres à Lyon ; le peuple y a brisé les barrières, et ne veut plus payer d'impôts.
LETTRE TRENTIEME.
De Paris, le 19 juillet 1790.
Lé rassemblement des troupes du Roi de Sardaigne près des frontières de France est très-vrai et très-sérieux. M. de Montmorin en a même donné avis à l'Assemblée nationale , ou du moins à son comité de recherches. D'après cet avis patriotique, qui ne pren droit ce ministre pour excellent citoyen? Mais il ne l'a donné que lorsque personne ne l'ignoroit plus.
Les aristocrates françois pleuvent à Turin. Le peuple est trèsfatigué de leurs manières libres et orgueilleuses, de leurs propos insolents , capables de provoquer une insurrection générale contre eux. Le Roi, qui est bon, les accueille, mais en même temps les porte sur les épaules et désireroit fort en être délivré. Peut-être, sans madame d'Artois, sa fille, qu'il aime beaucoup, leur auroit-il déjà signifié leur congé. Ce qui est certain, c'est qu'il vieillit à vue d'œil , dans la crainte de voir ses peuples se ressouvenir aussi des droits de l'homme et lui redemander leur liberté et leur constitution.
Du 23 juillet.
Tandis qu'après des jours trop orageux, le calme semble se rétablir en France, lorsque les fiers tyrans de l'aristocratie sont écrasés par la philosophie et la raison, la fondre se forme autour de nous. On ne peut voir sans inquiétude les troupes étrangères qui se rassemblent sur nos frontières, et les flottes nombreuses qui entrent sur l'Océan. On regarde toujours comme une guerre blanche celle qui semble prête à éclater entre les cours de Madrid et de Londres. On assure que le prince de Coudé va se mettre à la tête de troupes sardes, secouru par l'argent de l'Angleterre. Le cabinet de Saint-James est soupçonné de machiavélisme et d'astuce italienne; mais rien ne doit effrayer une nation qui a l'énergie de la liberté. Malheur à ses ennemis , quels qu'ils soient ! Malheur aux ministres anglois, s'ils conspirent contre nous! C'est par la nation angloise que la France seroit protégée et vengée à Londres même. Sa cause est celle du peuple et de l'humanité.
Chaque district de Paris a fêté les confédérés logés dans l'arrondissement. M. Necker, président honoraire de celui des Filles Saint-Thomas, ayant donné 5,000 livres pour sa cotisation, est venu au souper pour humer l'encens de la reconnoissanec. Mais il n'en a pas eu pour son argent; car quelqu'un ayant voulu crier a Vive Necker! m on lui a imposé silence, et une femme s'étant écriée : «C'est qu'il n'est plus aimé! » on lui a répondu avec une véracité peu galante : « Nous lui avons rendu justice ! » Ce qu'il y a de pis, c'est qu'à cet instant dix-huit mille bouteilles étaient déjà vidées, et in vino Veritas.
Un fédéré d'Anjou a fait un compliment à la Reine sur son courage héroïque. La Heine, en lui montrant le garde du corps qui a défendu l'entrée de son appartement, lui a répondu : «Adressez, Monsieur, votre éloquent éloge à l'intrépide militaire qui, défendant mes jours, m'a fait connaître les François. » Cette princesse a pourtant dit à une députalion du comité des recherches et du Châtelet, qu'elle avoit oublié. Elle doit même donner une fête aux Champs-Elysées. Mais la conspiration Maillebois et ce drapeau blanc placé le 14 au-dessus de la tribune de la Reine dans le champ de la fédération, etc., ont de nouveau donné des impressions fâcheuses au peuple.
Trois danses arrêtées a Nancj , pour l'affaire des sieurs d'Hozier el Petil-.lean, son! arrivées i Parie, mais ne son! pas en prison. Mlles sont jeunes, jolies, intéressantes , et douze officiers (lu régiment du Roi les oui suivies jusqu'à Paris, et leur ont juré de les défendre jusqu'à la mort. Dans quels temps reienez-ioiis , lieux Sentiments de la chevalerie franeoise ! On sait par leur interrogatoire que ces dames éloient en relation aiee les illuminés de Saint-CIoud ; on prétend même ira' elles sont impliquées dans la conspiration de Alaillebois.
Le plan de cette conspiration , dont le Saint-Priest étoit le directeur général, Maillebois le général, à la place du maréchal de Broglie dont le Saint-Priest n'étoit pas content, de lionne- Savardin le négociateur, dont Alounier et Lally-Tollendal dévoient rédiger le manifeste, étoit d'introduire trois armées étrangères par trois endroits différents, auxquelles seroient venus se rallier tous les aristocrates et les contre-révolutionnaires.
Les élèves de Fécole franeoise de peinture à Rome ayant arboré la cocarde patriotique, ce signe de la liberté a réveillé dans quelques cœurs romains ce sentiment qui fit de leurs ancêtres les rois de l'univers.
LETTRE TRENTE ET UNIÈME
De Paris, le 31 juillet 1790.
Les ardents patriotes se réjouissent de la fermentation populaire, qui nous annonce de nouvelles secousses. La sécurité avoit entraîné un relàcbement dont les ennemis de la Constitution se disposoient à profiter.
Les plus violentes motions au Palais-Royal ont effrayé les ministres. M. Necker même n'est pas en sûreté. Il devoit, dit-on, se démettre plutôt que de se prêter à de nouvelles dilapidations. On lui reproebe des envois d'argent au comte d'Artois; on rappelle le dépôt d'une protestation du Roi que l'on croit avoir été fait par le garde des sceaux au Parlement, le jour de l;i Pentecote. On prétend que le cbàleau de Compiègne est préparé pour recevoir Je Roi, quc'l'on veut toujours transporter à Metz. Enfin, le peuple s'écbauffe de plus en plus, dans l'idée que l'armée de
Sardaigne, se renforçant chaque jour parles employés des fermes et les domestiques qui s'échappent de France, est prête à fondre sur le Royaume; que l'Angleterre, d'accord avec nos ministres, arme contre nous ; que le cardinal de Rohan ne se tient dans une de ses terres, sur le territoire d'Allemagne, que pour ménager en Alsace une explosion que soutiendront des troupes étrangères ; que les Autrichiens cherchent moins encore à réduire les Brabançons par les armes qu'à seconder une contre-révolution chez nous. Des volontaires se présentent en foule pour la défense de l'Etat : dix mille en deux jours se sont fait inscrire à Paris. L'Assemblée nationale, instruite que le cardinal de Rohan vouloit faire transporter hors de France ses meubles et ses effets , a ordonné à la municipalité de Strasbourg d'en faire l'inventaire et de les prendre sous sa garde.
Très-probablement la vérité sur ces projets alarmants ne tardera point à nous être connue. M. Bonne-Savardin a été arrêté à Chàlons, et c'est M. de la Fayette, que l'on osoit soupçonner de complicité pour son évasion, à qui l'on doit cette importante capture. Le fugitif étoit dans la voiture de l'abbé de Berinond , député de Paris à l'Assemblée nationale, qui le conduisoit lui-même avec un garde national. Ces trois personnages sont ramenés à Paris.
Du 1er août.
On remarque avec plaisir une nouvelle activité dans la vigilance des citoyens. Il paroît que la confiscation des biens des fugitifs ou leur prompt retour formera le dénoùrnent de ce drame terrible qui nous occupe depuis un an. Mirabeau le jeune veut quitter la partie ici, pour en commencer une plus éclatante. On assure qu'il se dispose à passer en Espagne, sans doute pour y seconder le prince de Coudé.
LETTRE TRENTE-!) El MEME.
De Paris, le 8 août 1790.
Les cours de Londres et de Madrid paroissent d'accord , et elles t onlinuent leurs armements. On ne pénètre point les secrets des cabinets de Madrid et de Saint-James. Pill et Grenville sont les
seuls qui dirigenl la politique angloise. Le I < < * î d'Espagne a demandéau nôtre une réponse nette el précise sur la valeur actuelle du pacte de famille. On ne doute point que Ions ces jeux de la politique ne tiennent à la grande partie d'échecs que le peuple François a commencée contre l'autorité des rois.
Il existe une correspondance suivie entre les aristocrates do dehors el ceux du dedans du royaume. On porte la séduction dans les milices nationales; on remarque dans les régiments des frontières des désertions successives de soldats, d'officiers même, et Ton croit qu'il y a au dehors des noyaux autour desquels se réunissent tous ceux qui veulent seconder les projets contraires à la révolution.
On assure que M. (le Monlmorin a dit h un député ces jours-ci : « Si vous m'y forcez, je découvrirai tout. » AI. Xecker n1a inculpé personne en cherchant à se justifier. On trouve ses comptes trop vagues : il veut se retirer.
Les ministres sont divisés entre eux ; l'Assemblée nationale Test plus que jamais; les milices nationales le sont également. Il n'y a point de subordination dans la garde soldée : ses capi taines et le commandant général même ne peuvent s'en faire obéir.
Riquetti ou Mirabeau l'aîné a perdu la confiance du parti patriotique : on le dit réconcilié avec son frère. On prétend que le désir et l'espoir d'entrer dans le ministère l'ont même réconcilié a\ee le despotisme.
La Société des amis de la presse se prépare à dénoncer M. de la Fayette, à cause de son ordre contre le colportage. On a déjà entendu parler dans quelques groupes populaires du besoin que la capitale a d'une saignée : la misère, le mécontentement, la confusion et la variabilité des opinions, l'animosité et les teneurs, tout concourt à faire redouter de nouvelles scènes fâcheuses.
Le duc d'Orléans est assidu à l'Assemblée nationale; mais il affecte de s'éloigner de ses partisans connus : les Barnave , les d'Aiguillon, etc.
Le Roi est mieux. Pendant son indisposition, la Reine a reçu et accueilli tous ceux qui se sont présentés pour s'informer de la santé du monarque.
De Metz, le 7 août.
Nous avons ici des troubles cruels. Une troupe d'anciens miliciens s'est portée chez M. de Pont, notre intendant, pour lui faire rendre compte, se plaignant de concussions à leur préjudice. Le pauvre intendant perdit connoissance en entendant répéter sans cesse à ses oreilles le terrible mot de lanterne. M. Duteil, commandant de la garde nationale, a enfin réussi à le tirer de leurs mains. Mais le régiment de Picardie a commencé une insurrection plus effrayante encore. Les soldats ont imposé à leurs officiers par des menaces, se sont emparés de la caisse, et la répandant chez les traiteurs et les cabaretiers, se sont mis dans le cas de commettre de plus grands désordres. Les autres régiments n'ont pas tardé de mettre aussi leurs officiers aux arrêts, jusqu'à ce qu'ils aient, ont-ils dit, pillé toutes les caisses et les bourgeois.
Nous sommes dans les transes. Les paysans parlent de pendre leurs seigneurs. Les bruits d'une contre-révolution ont donné lieu à cette explosion.
LETTRE TRENTE-TROISIÈME
De Paris, le 14 août 1790.
La continuation des armements de l'Espagne et de l'Angleterre nous inquiète. Cependant les fonds se soutiennent, et tous nos voisins paroissent avoir trop à faire chez eux pour se mêler de nos affaires. L'Irlande est en fermentation. Les indispositions morales du Roi d'Angleterre se font ressentir de nouveau. Les esprits espagnols ne sont point tranquilles. On assure qu'il y a eu à Turin une insurrection qui peut avoir des suites; et les Brabançons et les Liégeois préparent, chacun de leur côté, une résistance assez vigoureuse pour que les Allemands ne puissent rien entreprendre contre nous.
Félix crimen desinit esse crimen : c'est ce que disent à haute voix les ardents partisans de Philippe d'Orléans et de Mirabeau l'ainé, indignés de la dénonciation publique faite à l'Assemblée nationale de ces deux apôtres de la démocratie par les « héros de Thémis » , titre que prennent messieurs du Chàlelet, en opposi-
TOMK II. 30
lion à leur anagramme lâcheté. Philippe d'Orléans fait paraître un mémoire justificatif. Son épouse est devenue l'idole du peuple. Elle en a reçu dernièrement les plus vils applaudissements en traversant les Tuileries, et le duc de Chartres <'n avoit reçu <!<■ pareils au Palais-Royal. Philippe d'Orléans et If. de la Fayette ont eu ensemble un entretien particulier, à la suite duquel < <* dernier a levé l'ordre d'empêcher les pelotons patriotiques, fjui ont recommencé avec plus de fureur que jamais aux Tuileries et au Palais-Royal. Un des orateurs de ces assemblées a l'ait la motion d'envoyer une députation au peuple anglois, en lui portant la tète des ministres françois, avec ordre de rapporter en échange celle des ministres anglois. La motion a été vivement applaudie; il ne manque que l'exécuteur, et c'est là le grelot des jais.
Le murmure contre le Chàtelet s'accroît de jour en jour. Le club des Jacobins veut qu'il soit mandé à la barre de l'Assemblée nationale, où Mirabeau doit prendre sa revanche, en présentant le tableau de toutes ses prévarications, en l'accusant de n'avoir pas informé contre la Reine, qui se trouve inculpée d'avoir fait une dénonciation séditieuse et une scission dans les députés patriotes; enfin, de chercher à détourner les yeux de dessus la conspiration Saint-Priest, et d'être liguée avec les noirs et les ministres pour retarder toutes les opérations de l'Assemblée nationale.
Les patriotes françois ne sont pas ingrats ; ils se souviennent des services essentiels rendus à la Constitution par Mirabeau l'aîné et Philippe d'Orléans. Ils sont décidés à soutenir et à innocenter ces deux principaux acteurs de la révolution. Le club des Jacobins et celui de 1789 se sont même rapprochés à ce sujet, et une distinction de logique doit les arracher au Chàtelet, qui n'a, dit-on, que le jugement des crimes de lèse-nation; or, l'assassinat même du Roi ne seroit qu'un crime de lèse-majesté , à plus forte raison celui de la Reine; donc les chefs de la journée du (j octobre ne seroient tout au plus coupables que du crime de lèse-majesté ; donc ils ne sont pas justiciables d\i Chàtelet, auquel l'Assemblée nationale ne devoit pas même abandonner l'illustre mademoiselle Théroigne, ni l'homme à la grande barbe, ni MAI. Armand et IJlangi , ni les quidams habillés en femmes, et
qui devoit, au contraire, informer contre F orgie des gardes du corps du Ier octobre, l'investissement de l'Assemblée nationale, la famine de Paris, le projet de conduire le Roi à Metz : voilà les crimes de lèse-nation dont la Reine est accusée. Et par une suite de la distinction précédente, on ne peut faire un crime à MAI. d'Orléans et Mirabeau de ce que quelques-uns en particulier ont paru en vouloir aux jours de la Reine; car, en supposant qu'ils aient été les moteurs, ils ne se sont pas'compromis, ils ne sont pas cbargés dans les renseignements donnés par les comités, mais seulement par des témoins qui sont leurs ennemis personnels.
En voilà assez pour faire juger quel est l'esprit du jour. En général , la division même des patriotes , la corruption d'un grand nombre de députés, la conduite privée de quelques-uns, leur lenteur pour racbèvement de leur Constitution, aliènent beaucoup de révolutionnaires, grossissent le nombre des mécontents, font désirer à tous les bons citoyens une nouvelle législature, et peuvent faire regretter au peuple « les oignons d'Egypte » , ce qui laisse toujours aux contre-révolutionnaires l'espérance procliaine d'un ja/i de retour.
Il ne reste plus que quarante millions d'assignats sur les biens du clergé; tout le reste est déjà mangé. Beaucoup de députés de l'Assemblée qui en y entrant ne possédoient pas un sou, se disposent à acheter des biens du clergé. De ce nombre est M. Rarnave, qui doit en acheter pour 100,000 livres au moins. Ces écus pourroient bien être marqués au coin d'Orléans.
LETTRE TRENTE-QUATRIEME
De Paris, le 21 août 1790.
L'Assemblée nationale éprouve habituellement les plus violentes secousses par les écarts de la parole, qui vont jusqu'aux insultes les plus affreuses.
Quand on a discuté si l'abbé de Barmond resteroit dans les Mens de l'arrestation, AI. Frondeville s'est écrié : « Comment un citoyen honnête peut-il être détenu, tandis que des assassins encore armés du poignard dont ils vouloient frapper leur prince
sont en liberté ei siègent peut-être parmi nous! On L'a forcé de descendre à la barre, el la dénonciation du Châtelet a été son excuse. Mais L'instant d'après , II: Folleville a renchéri sur cette
apostrophe hardie en demandant qu'il lui volé des remerciments à M. Frondeville pour la modération de son mot - peut-être » .
Par le signalement qu'on donnoit au geôlier de L'Abbaye (!<• L'abbé de Barmond, il s'est écrié : u Voilà l'aide de camp de M. de la Fayette qui m'a enlevé mon Bonne-Savardin !
Lorsque M. Dupont fut si harcelé pour éluder les intentions de la majorité au sujet du mémoire de son ami Necker, AI. Camus s'est approché du président et lui a dit à l'oreille : » Si vous persistez à poser la question d'une manière artificieuse, je monte à la tribune et je déclare que vous avez 22,000 livres de pension. -
La dette nationale se monte à 4,952,145,005 livres.
M. de Mirabeau l'ainé a fait la motion de licencier l'armée ; elle a été renvoyée au comité militaire.
L'acte de générosité du Roi envers les imprimeurs de Paris, à la sollicitation de la Reine , est regardé comme la récompense que cette princesse a cru devoir accorder aux imprimeurs des ouvrages aristocratiques, qu'elle lit tous très-exactement, se délectant particulièrement dans la lecture des Actes des Apôtres , ce qui lui a valu le titre de Regina apostolorum .
Le ministère britannique ne désarme pas. Le gouvernement de Naples a fait enlever un grand nombre de François qui y étoient domiciliés depuis longtemps; on les a liés et conduits hors du royaume. Il paroit même que leurs effets ont été abandonnés au pillage. L'ambassadeur de France a réclamé contre cette violation du droit des gens ; mais le gouvernement a répondu qu'il avoit ses raisons, et qu'il avoit ménagé l'honneur des François.
LETTRE TRENTE-CINQUIÈME
Do Paris, le 28 août 1790.
Le conseil du comte d'Artois vient de faire paroitre « l'exposé de ses affaires » . C'est une espèce de compte rendu à la nation , à laquelle on apprend que ce prince, depuis qu'il est à Turin, a
réduit sa dépense, pour toute sa maison, à deux mille ecus par semaine, et qu'il abandonne le reste à ses créanciers. D'après son traitement, fixé par l'Assemblée nationale à un million, ce seroient 700,000 livres de liquidées par an. Ne seroit-ce pas » dommage de troubler une si belle retraite et de le rappeler en France , à la porte de laquelle il paroi t frapper par ce mémoire justificatif?
On est persuadé qu'il faudra faire une saignée pour dégager les voies aristocratiques; quelques chefs du Palais-Royal distribuent la liste de ceux qui ont besoin de ce régime, comme les noirs ont également une liste de proscription, pour le cas du succès d'une contre-révolution, qui est fixée au mois prochain. Le signal doit en être donné dans les provinces le 1er, et elle doit s'opérer dans la capitale le 7. Ainsi, de part et d'autre, on est prévenu. Le garde des sceaux a aussi sa liste de tous les écrivains qu'il veut sacrifier à sa vengeance.
Madame de Faucigny, dame de compagnie de Madame Victoire, présentée à Bellevue le lendemain de la motion de son mari de tomber à coups de sabre sur ces gaillards-là (les démocrates) , y a reçu un accueil distingué de sa maîtresse, qui lui a donné la droite à table.
La Reine fait travailler M. de Saint-Priest au rétablissement de la maison du Roi. Ce plan est concerté avec les autres ministres. Monsieur , qui se cache toujours derrière la toile, s'en mêle aussi. Le Roi, qu'on tourne comme on veut, a agréé ce plan. On a engagé sous main un membre de l'Assemblée nationale à en faire la motion : beaucoup de députés doivent l'appuyer; il y a au moins un tiers de gagné.
Un courtisan reprochoit dernièrement au Roi de ne faire aucune difficulté pour la sanction des décrets de l'Assemblée. « Ecoutez, dit bonnement le Roi; dans ce moment, il faut tendre le doigt et ne rien dire; mais chacun son tour. »
On reçoit des nouvelles satisfaisantes de tous les régiments qu'on présentoit comme autant de révoltés. Ces révoltes étoient toutes fomentées par les aristocrates, qui se plaisent à battre l'eau pour la troubler. Tous les soldats annoncent la plus parfaite soumission aux décrets de l'Assemblée.
Il est question à la cour de Saint-Cloud de nommer un connétable. Mais ce ne sera pas M. de la Fayette. Depuis quelque temps il perd beaucoup de sa considération. Il n'a pas pain à l'Assemblée depuis trois semaines. On a remarqué nue c'esl depuis que
Philippe Capet \ \a tous les jours. Gel c\-prince ne veut, dit-on, accepter de cartel qu'avec AI. de la Fayette, peut-être parce que celui-ci ne veut pas se battre, ainsi qu'il Ta déjà déclaré dans d'autres occasions où on lui proposoit le duel. Sa raison est que sa vie est nécessaire à la révolution et qu'elle appartient en < <>nsêquenee à la nation.
Le décret sur le pacte de famille a rallumé la fermentation des esprits : ce décret a été rendu à l'unanimité. Le rapport l'ail par le comte de Mirabeau sera admiré dans les pays étrangers. Mais est-ce un chef-d'œuvre de politique ou de scélératesse (cal on lui donne ces deux noms)? Au sortir de l'Assemblée, les noirs se sont écriés : « Enfin nous avons triompbé !
On n'est pas sans inquiétude sur le départ de tous les ambassadeurs anti-révolutionnaires. En même temps, la cour de Saint- Cloud est dans la plus grande agitation : on y écrit jour et nuit; les courriers se succèdent sans interruption. C'est la Heine qui dirige tous ces mouvements, et qui, au sortir des bureaux, reparoît en public en affectant l'air de la plus grande tranquillité. Une dame de la cour s'est éebappée la nuit, s'est rendue a Paris chez M. Barnave , auquel elle a dénoncé tous ces mouvements secrets. Mais que signifient-ils? C'est ce qu'elle n'a pu dire.
Le Roi a retiré la pétition que ses ministres lui avoient si gauchement fait faire de dix-huit châteaux, montant à vingt millions. Il- se borne à huit : le Louvre et les Tuileries, Versailles, Rambouillet, Eonlainebleau, Compiègne, Saint-Germain, Saint-Cloud et le château de Pau.
Il y a à Paris six à sept cents députés des provinces, villes; districts, etc., pour demander des explications des décrets qui, depuis quelque temps, deviennent d'une obscurité effrayante, ou pour faire des demandes particulières, de façon que l'Assemblée ne sait plus ni à qui entendre ni comment répondre.
LETTRE TRENTE-SIXIÈME
De Paris, le 3 septembre 1790.
C'est à M. de la Fayette que la voix publique reproche aujourd'hui le massacre de Nancy : c'est lui qui a déterminé le décret imprudent et sévère de l'Assemblée nationale en faisant l'éloge de M. de Bouille. On remarque qu'il ne va plus à l'Assemblée que lorsqu'il est question de favoriser le pouvoir exécutif; enfin, il ne se fait considérer ni comme député, ni comme politique, ni même comme courtisan. Encore une réputation éclipsée! Tout favorise dans ce moment, non pas une contre-révolution, mais une nouvelle révolution qu'on projette, qui a même été décidée au club des Jacobins. Voici ce projet : échauffer les têtes du Palais-Royal et du faubourg Saint-Antoine, faire demander au Roi le renvoi des ministres qui ont comblé la mesure de leur iniquité, peut-être même prendre leurs têtes. Alors la cour n'aura plus de ressources, la cabale autrichienne sera anéantie. Le peuple n'a fait la loi, l'Assemblée nationale ne s'est élevée à la hauteur de la révolution que par une insurrection, et cette insurrection n'a eu lieu que lorsque la cour a fait les plus grandes sottises, comme la séance royale, l'orgie des gardes du corps, l'investissement de Paris. Cette fois, ce sera la fusillade de Nancy. Le club des Jacobins voit que tout le désordre actuel ne vient que de la scission avec le club de 1789, qui, étant l'ouvrage des ministres, n'aura plus de consistance après la défaite et l'expulsion des ministres : alors le club des Jacobins lui tendra les bras. M. de la Fayette ayant perdu beaucoup de sa considération , la garde nationale ne lui obéira pas s'il donne l'ordre de tirer sur le peuple et tirera plutôt sur lui. C'est du moins l'opinion du club des Jacobins; c'est même celle des patriotes qu'il faut ce qu'ils appellent « une saignée » .
On a fait des paris aux Tuileries, sous les yeux du public, qu'il y auroit une guerre civile à Paris avant le 22 de ce mois, probablement pour en donner l'idée et l'exciter.
Du 8 septembre.
La nouvelle du triomphe sanglant de M. de Rouillé a augmenté la 1er. nentalion. Cinq à six mille personnes sont parties du Palais-
Royal après avoir fait la motion de demander l'arrestation des ministres. L'Assemblée nationale a suspendu ses délibérations, et leur a fait dire qu'il falloit faire cette pétition dans les sections. De nombreux détachements de la garde nationale sont arrivés
aux avenues de la salle avec du canon, et le peuple s'est dissipé. Au milieu de cette effervescence, une voix s'est élevée pour proposer d'aller chercher le Hoi à Saint-Cloud ; mais elle a été étouffée par un non unanime, pour ne point faire de peine au Roi : ce qui prouve que ce prince est toujours aimé des François. Il n'en est pas de même de la Reine, qui, à la vérité, ne fait rien pour diminuer l'idée qu'on s'est formée qu'elle a un cœur haineux et vindicatif. On dit qu'elle devoit donner un concert pour célébrer la victoire de M. de Bouille.
Le club des Jacobins a manqué son coup : l'Assemblée nationale a voté de décréter des remerciments à M. de Bouille. Ce décret a causé beaucoup de murmures.
D'après l'arrivée d'un courrier de Londres, relativement au pacte de famille, un grand nombre d'Anglois sont partis de Paris. Les paquebots de Dieppe ne sont pas suffisants , tant l'affluence est grande. Le peuple murmure à Londres, et Ton s'y attend à une révolution. On croit cependant que l'Angleterre ne déclarera la guerre à la France qu'autant qu'elle romproit le traité de commerce.
La démission de M. Necker est certaine.
LETTRE TRENTE-SEPTIÈME
De Paris, le 11 septembre 1790.
Des soldats de la garde du château de Versailles, après une orgie, se sont mis à courir, il y a deux jours, en criant : « Vive la Reine ! vive le comte d'Artois! Au diable l'Assemblée nationale et la Constitution! » La garde nationale, réunie au régiment de Flandre, est parvenue à arrêter ces excès et à saisir quelquesuns de ces séditieux, qui ont avoué avoir reçu de l'argent.
M. de Bouille s'est, dit-on, rendu incognito à Saint-Cloud. Presque tous les gardes du corps sont à Paris en habits de bourgeois; il y a aussi une infinité d'officiers des troupes de ligne.
La Reine apprend à monter à cheval , et voici les conséquences que l'on tire de cet exercice : au moment favorable, elle fuira avec le Dauphin en pays étranger; ou, si elle ne peut fuir, elle montera à cheval avec le Dauphin dans ses bras, à l'exemple de sa mère, parcourra les provinces, se montrera aux troupes de ligne et excitera les peuples à rétablir le Roi dans tous ses droits.
P. S. M. Necker est allé en Suisse.
LETTRE TRENTE-HUITIÈME
De Paris, le 18 septembre 1790.
Le Roi vient le plus rarement qu'il peut à Paris. La capitale s'aperçoit de sa répugnance; elle en accuse en grande partie la Reine, mais elle murmure aussi contre le Roi, et cela produit un mauvais effet.
Une quaicheangloise se préparait à sortir du port de Dunkerque, et elle emportoit des boulets en forme de lest. Quelques particuliers demandèrent quel usage les Anglois prétendoient en faire. Le capitaine répondit qu'ils pouvoient servir à savonner quelques François. Cette insolente réponse ayant causé quelque rumeur, l'amirauté fit arrêter le bâtiment, mais il parait que cette rixe particulière n'a pas eu de suite, puisqu'on mande que la quaiche se prépare à partir.
Deux secrétaires des ministres, qui sont dans les principes de la constitution, disent que leurs chefs sont assez aveugles pour regarder la contre-révolution comme probable, et qu'ils perdent la tête, ce qui est bien plus probable. L'accaparement que la cour fait des louis, par des gens affidés, qui les payent jusqu'à trentesix sous pièce, les manœuvres qu'on croit toujours se pratiquer sur les frontières de l'Allemagne , l'exercice de l'équitation que prend la Reine, donnent toujours le soupçon de quelque événement sinistre.
La commission donnée par le pouvoir exécutif à MM. de Rouillé et de Rochambeau de garnir les frontières a excité bien des murmures au Palais-Royal. On y a fait la réflexion qu'ils pouvoient s'entendre avec l'ennemi, choisir les régiments les plus
m CORRESPOND kNCE SECRETE.
suspects, comme Royal-Allemand, venir investir Paris e! dissoudre I assemblée nationale.
Le Palais-Royal esi d'avis de tirer encore quelques palettes de sang le <> octobre, c'est-à-dire de célébrer l'anniversaire de ce grand jour par une saignée nécessaire pour extirper entièrement, dil-on, le virus aristocratique. Les aristocrates aussi sont déterminés a jouer le tout pour le tout. Il étoit question de miner les caves du couvent des Capucins de la rue Saint-Honoré , afin de faire sauter l'Assemblée nationale. Nous avons des Samson qui voudroient renverser le temple, dussent-ils s'ensevelir sou> les ruines !
LETTRE TREIVTE-XEll IÈME.
De Paris, le 25 septembre 1790.
La cour de Saint-Cloud a été fort mécontente des décrets de l'Assemblée nationale sur la chasse , de la nécessité où le Roi s'est trouvé de supprimer sa vénerie. La Reine a pris son époux par son seul endroit sensible, en lui persuadant qu'on vouloit le priver du plaisir de la chasse. Ce doux prince a eu de l'humeur et l'a même laissé entrevoir à la dépulation de l'Assemblée, en lui disant qu'il n'avoit pas le cœur content. On assure que les braconniers répandus dans le parc de Versailles sont une nouvelle ruse de la Reine, qui a fait courir le bruit qu'on pouvoit chasser librement sur les plaisirs du Roi , et le peuple en a abusé , comme il abuse de tout. On ne cesse de répéter au Roi qu'il n'est plus en sûreté parmi ce peuple. Enfin tout annonce qu'on prépare son enlèvement ou son évasion. La Reine, les ministres lui grossissent les dangers qu'il court, représentant les Barnave, Lamelh , Duport, comme autant de Guise et de Cromwell qui fomentent une conspiration contre sa personne. Il est depuis quelques jours dans de perpétuelles angoisses, ce Qu'ai-je donc fait à la nation? s'écrie-t-il atout moment. Qu'ai-je donc fait à ses représentants ?'»
Le projet d'évasion est plus certain que n'a jamais été relui de son enlèvement l'année dernière. Ce qui paroit encore faciliter l'exécution de ce projet, c'est un décret insidieux par lequel le Roi est supplié de faire venir des troupes de ligne en nombre
suffisant pour réduire les brigands qui infestent le parc de Versailles, dont on exagère à dessein le nombre et les forces. L'on doit en donner encore le commandement à M. de Bouille, qui fera pis qu'à Nancy, et qui, après s'être emparé du cbàteau de Saint- s Cloud, viendra investir la capitale.
C'est M. d'Angiviller qui a toute la confiance du Roi , ce qui est très-malbeureux. Le d'Angiviller est un des plus ardents aristocrates. Il soudoie une armée d'espions dans la capitale et les provinces.
On a fait une dénonciation au comité des recherches de plusieurs étrangers qui portent une cocarde qui n'est pas nationale. Le duc de Fitz-James, qui étoit expatrié, est arrivé à Saint-Cloud. C'est lui, dit-on, qui doit présider à l'enlèvement du Roi. M. de Bouille est aussi incognito à Saint-Cloud. Il y a à cette cour des intrigues diaboliques telles qu'on n'en a jamais vu, des allées, des venues, des comités mystérieux, des propos indécents sur l'Assemblée nationale , entre autres celui-ci, quelle file sa corde. On a fait même courir le bruit dans quelques provinces qu'elle étoit dissoute. Il y a des conciliabules secrets entre les ministres, M. Du Châtelet et autres aristocrates, à l'hôtel des Invalides. Un vieil invalide en a fait la dénonciation au district de Henri IV. Madame de Balbi est certainement partie pour Londres.
Le Roi est toujours sombre et rêveur; la Reine, au contraire, est extrêmement gaie. Elle donne des concerts comme elle faisoit l'année dernière , à pareille époque et dans les mêmes circonstances.
L'expression favorite des femmes aristocrates est : k Si jamais nous tenons cette canaille-là (le peuple), comme elle dansera! h Il est de toute impossibilité qu'il n'y ail pas incessamment une nouvelle tragédie. Les aristocrates la veulent, les démocrates lu veulent, et les deux partis la préparent sans se cacher.
On a eu la cruauté de faire remarquer au Roi que ce fut à Saint-Cloud que Henri III fut assassiné.
LETTRE QUARANTIÈME
De Paris, te 2 octobre 17W>.
Le projet d'enlever Le Roi et de le conduire à Rouen es! avorté
par les soins du comité des recherches et par lavis que If. de la Fayette en a donné au Roi lui-même. Ce monarque a versé des larmes et a dit qu'on le trompoit toujours. Le détail circonstancié de ce projet est dans une lettre, adressée à Bailly, qu'un membre de l'Assemblée m'a communiquée. Soit que M. Bailly n'ait pas osé en faire usage, dans la crainte de déplaire à la Heine, soit qu'elle ait été égarée à dessein, néanmoins le contenu de la lettre fait voir qu'elle est pour M. Bailly. Trois mille gentilsbommes dévoient enlever le Roi. M. de Villequier étoit le principal moteur du complot après la Reine. Il y avoit dix millions de prêts. On devoit mettre à Rouen le pain à un sou la livre pour se concilier le peuple. Les principaux agents dévoient se rendre dans cette ville: c'étoient MM. Portier, Du Pecq, la duchesse de Villeroy, le chevalier de Belbœuf, fîls du procureur général; l'abbé Maury, Bergasse, Cazalès. Le but étoit de se réunir au Parlement de Rouen, qui devoit être conservé et qui auroit enregistré la cassation de l'Assemblée nationale et le rétablissement de l'ancien régime.
M. de Montmorin a été trouver le comité des recherches de l'Assemblée nationale, et lui a dit que mal à propos jusqu'à présent on avoit suspecté son civisme, puisque c'étoit lui qui avoit éclairé le Roi sur le piège qu'on lui tendoit.
On craint que le scellé qu'on a dû mettre sur les greffes des Parlements de province n'ait excité des émeutes, surtout à Rouen. Les partisans de la robinocratie dévoient, dit-on, risquer le tout pour le tout, et jouer de leur reste. On attend avec impatience les nouvelles de Rouen, on y fait défiler quelques régiments. Ce qui rassure un peu, c'est que le peuple n'est point parlementaire, et qu'il se dispose même à célébrer avec pompe l'enterrement de son Parlement, en brûlant un mannequin en robe.
On se souvient que la Reine a promis solennellement à la nation d'élever son fils dans les principes de la constitution : elle tient sa parole en lui faisant apprendre à lire dans les papiers que le Roi est en prison, qu'il est à l'aumône, etc.
LETTRE QUARANTE ET UNIÈME
De Paris, le 9 octobre 1790.
Les fonds ont baissé à Londres. Les politiques de nos cafés prétendent que les Anglois ne nous déclareront ouvertement la guerre que lorsqu'ils nous auront enlevé nos colonies. C'est assez leur ancienne manière.
Les contre- révolutionnaires mettent toujours leur dernière espérance dans la ligue des princes allemands, qui ont, disentils, déjà quatre-vingt mille hommes rassemblés aux portes de Francfort. On a cru longtemps que la peur seule grossissoit les objets : il paroi t que l'espérance produit les mômes effets ; car ces quatre-vingt mille hommes ne sont réellement qu'un corps de six mille hommes que le landgrave de Hesse a fait avancer, pour assurer la tranquillité de Francfort pendant l'élection et le couronnement de l'Empereur. Les princes allemands songent plutôt à maintenir la paix chez eux qu'à la troubler chez leurs voisins.
La Reine, les ministres, les courtisans, ont engagé le Roi à rester tout l'hiver à Saint-Cloud. Le but sans doute est de fatiguer la garde parisienne et de forcer le retour des gardes du corps. La Reine voudroit à quelque prix que ce fût que le Roi s'éloignât davantage de la capitale. On peut dire que dans tous ces plans de conspiration qui se renouvellent tous les jours, on n'en voit pas un seul de bien concerté, ni un seul homme de tête qui les dirige. Dernièrement le Roi a prouvé d'une manière très-énergique sa façon de penser relativement à tous ces projets de contre-révolution. En colère contre l'obsession perpétuelle où il est par toutes ces menées, il dit : « Le premier b... qui me parlera de conspiration ou de départ, je lui f. .. mon pied dans le ventre, h Mais il n'a pas dit : « La première b... » , et c'est là que le bon Roi se laissera prendre.
Il paroît qu'il y a un grand foyer de conspiration dans le comtat Venaissin. On parle d'un autre plus dangereux en Alsace, qui doit, dit-on, éclater le 28 de ce mois.
La Reine a été très-mécontente du décret qui innocente le duc d'Orléans relativement aux journées des 5 et 6 octobre 1789. Ses partisans ont fait venir à Saint-Cloud, le G, jour de l'anniver-
saire, une députation de femmes habillées ou déguisées en poissardes, (jni se sont 'présentées chez madame «le Cbimay, daine d'honneur de la Reine. Elles ont demandé une récompense pour avoir empêché des femmes prétendues leurs camarades de pénétrer dans la chambre a coin lier de la Heine. Cette petite comédie a été jouée pour affaiblir l'opinion publique sur la décision de cette affaire.
Le rapport jette du louche sur la conduite de AI. de la Fayette ; il aura besoin de se disculper sur le contenu de deux lettres de M. d'Estaing et sur la mission de son aide de camp en Angleterre.
M. Talon, par le crédit de M. de la Fayette, a fait nommer nonseulement M. de Semonville, son parent, ministre du Roi i Gènes, mais aussi M. de Sainte-Croix, son beau-frère , à l'ambassade de Suède.
Il y a toujours du retard, quelquefois même de deux mois, dans Tenvoi des décrets par le garde des sceaux. Des députés doivent faire la motion de ne plus communiquer avec ce ministre, ni avec un autre. Plusieurs veulent faire la motion de les mander à la barre, de les dénoncer et les faire poursuivre comme coupables de lèse-nation. H y a longtemps que Y Assemblée auroit dû prendre ce parti; mais il est toujours temps, et même le moment est plus favorable que jamais.
D'après l'opinion publique, l'Assemblée nationale va décréter le mariage des prélats et le divorce. Les noirs disent que l'évèque d'Autun servira d'autorité et d'exemple pour décider la première question, et le duc d'Orléans pour la seconde. Madame de Boussay est accouchée d'un petit Capetin.
Les commissaires particuliers envoyés à Nancy sont de retour à Paris. Ils vont publier le résultat de leurs informations, et Ton sait que leur rapport contient de grandes charges contre AI. de Bouille et d'autres aristocrates.
LETTRE QUARANTE-DEUXIÈME
De Paris, le 16 octobre 1790.
On commence à soupçonner la sincérité du Roi pour la révolution. On dit hautement qu'il a proposé de revenir sur les sanc-
lions, acceptations, déclarations, parce qu'il ne les à pas faites librement ; qu'il s'est ménagé ou qu'on lui a ménagé cette ressource en sanctionnant et acceptant tous les décrets indifféremment sans faire aucun usage du veto. Voici ce qui a donné lieu à ce soupçon. Depuis quelque temps, il paroit toujours et est continuellement de mauvaise humeur. Dernièrement, il a tourné le dos à MM. de la Fayette et Bailly, lorsqu'ils lui ont représenté que pour faire cesser les bruits d'enlèvement, il devoit faire de son propre mouvement une proclamation par laquelle il déclareroit ennemis de sa personne et criminels de lèse-nation tous ceux qui chercheroient à l'enlever. Le même jour, ces deux messieurs étant encore revenus à la charge, il leur a fermé la porte de son cabinet au nez , en leur disant bien énergiquement : « Allez vous faire f. .. » A l'appui de ce fait est venu le démeublement du château de Versailles et le parti pris de ne plus habiter cette ville, qui a choisi pour juges populaires les membres de l'Assemblée nationale connus pour les plus grands ennemis de la Reine; ajoutez-y l'intention des habitants d'élire l'abbé Gouttes pour leur évèque, enfin leur conduite dans les journées d'octobre. On dit même qu'ils n'attendent que la fin de la législature actuelle pour nommer Charles Lameth leur commandant général.
Rien ne paroit plus vrai qu'une révolution à Genève. Les Genevois, enhardis par le peu qu'ils ont obtenu l'an dernier, et par l'exemple de la France, réclament une plus grande influence populaire dans l'administration.
Le gouvernement de Berne s'inquiète des François répandus dans le pays de Vaud. Celui de Naples s'inquiète encore davantage, il continue de les expulser avec la même sévérité. Des François chassés de Naples ont cru trouver un refuge à Rome ; mais le gouvernement de Rome les repousse également.
On varie beaucoup sur les causes de l'insurrection de Brest, qu'on compare à celle de Nancy. Les démocrates outrés veulent qu'elle soit l'elfet des insinuations perfides de Alalouel , des aristocrates et des ministres : d'autres excusent les matelots, prétendant qu'ils ont raison de ne pas vouloir obéir à des officiels aristocrates. Mais ce qui paroit plus vraisemblable, c'est que ce
480 C 0 RR E SPOND A N ( : E S R C R È T K .
sont les Anglois (jui excitent celle insubordination à prix d'argent. On assure même que Guignard (Sainl-Pricst) et Pill agissent dé concert. Le premier est toujours odieux a la nation.
Les députés de Saint-Domingue disent publiquement que Barnave ;i élé payé par les Anglois pour obtenir le décret contre eui , que ce décret perdra la colonie.
LETTRE QUARANTE-TROISIÈME
De Paris, le 5 novembre 1790.
La cour avoit promis de revenir à Paris le 30 octobre ; mais la Reine, pour éluder ce retour, a l'ait la malade et s'est plainte d'une esquinancie. Cette incommodité, vraie ou fausse, a été le prétexte : Ja véritable cause est que le Roi lui a fait des reproches trèsvifs sur l'affaire de Nancy et celle de Béfort. Cependant quand M. Rarnave a été demander au Roi une sanction pressante sur l'affaire de Béfort, le Roi lui a répondu : « Monsieur, je n'ai pas le temps de me mêler d'administration; ma femme est malade. • Cependant l'obstination de la cour à rester à Saint-Cloud commençoit à échauffer les esprits. Un grenadier de la garde nationale qui a son franc parler auprès de M. de la Fayette , lui dit que s'il ne vouloit pas faire des représentations au Roi à ce sujet, il lui en feroit lui-même, et qu'il lui diroit que s'il ne vouloit pas revenir de bonne grâce, on iroit le chercher encore.
L'idée qui commence à prendre, même dans le peuple, est qu'on peut très-bien se passer de roi. Cette idée vient-elle de ses réflexions sur la nullité du Roi actuel , ou lui est-elle suggérée par ceux qui se persuadent que la France est une République?
La cour, effrayée de la fermentation des esprits et pressée par M. de la Fayette, s'est décidée à revenir à Paris le 1er novembre ; mais la Reine, toujours sous le prétexte de son mal de gorge, n'a voulu voir personne, et a si bien intrigué auprès du Roi, qu'il a annoncé qu'il retourneroit demain à Saint-Cloud, en promettant qu'il reviendroit le 13. Il scroit possible que le peuple s'opposât à ce départ. Il est plus que jamais indisposé contre la Reine, au point qu'il est question de lui enlever le Dauphin, pour le faire élever par la nation.
On prétend qu'avant sa maladie la Reine a dit à l' ex-président de Rosambo : « Président, la poire est bientôt mûre, nous comptons sur vous. » Le président s'est incliné en souriant.
M. de la Fayette a dit au Roi que s'il falloit opter entre lui et le peuple, son sang couleroit pour son roi. Mais ce propos n'est qu'une galanterie pour la Reine, et c'est pour elle seule qu'il doit couler. D'après sa conduite et ses discours, voici le jugement qu'on porte sur lui : « Par principes il tient à la liberté et par amour-propre à la célébrité; mais, barcelé par la Reine, par sa femme, par sa famille infatuée d'aristocratie, il flatte, il veut concilier les différents partis. Il sera fidèle à son poste : son désir est déjouer un rôle jusqu'à l'achèvement de la Révolution, et ensuite de vivre retiré en philosophe, à l'exemple de Washington, sur lequel il cherche à se modeler. »
Madame de la Mothe est à Paris pour la révision de son fameux procès. Elle fait meubler un superbe hôtel place Vendôme. C'est le duc d'Orléans qui en lait la dépense; c'est lui qui l'a engagée à revenir à Paris pour narguer la Reine. On a même proposé de lui donner des gardes, pour la soustraire aux poignards de sa partie adverse. La Mothe, son mari, est aussi ici, et vit publiquement avec la belle impure Semour qu'il entretient.
L'orgie aristocratique de Béfort s'est répétée à Perpignan et dans plusieurs autres endroits, mais sans effusion de sang. On a parodié les fameux couplets : « Ah!, ça ira » , dont les contrerévolutionnaires chantent publiquement le refrain. Us crient à leur tour : « Les démocrates à la lanterne ! Vive la Reine ! 55 etc. Tandis que la cour travaille sourdement la société des Jacobins, des lettres de Turin annoncent que les réfugiés sont radieux el s'attendent à une explosion très-prochaine.
Le Roi d'Angleterre appelle celui de France « V infortune monarque» ; et c'est à tort, car Louis XVI a très-peu d'inquiétude. Il boit, mange et digère bien. Il fait très-bien toutes les fonctions animales d'un homme qui se croit heureux.
TOMK II
LETTRdE QI \R WTK-Ol LTAIEM£.
De Paris, le 1> novembre 1790.
L'anrûvée du courrier de Madrid en Angleterre a l'ail proclamer la paix. Les effets sont montés à trois et demi pour cent. Ou a ((oiiné des ordres pour suspendre 1rs armements, le dépari des vaisseaux ; mais on n'a pas encore donné ordre de désarmer. Cette circonstance donne lieu de penser à nos politiques que l'Espagne et l'Angleterre doivent se réunir pour détruire la Révolution Françoise.
Le projet des Jacobins est de convoquer la seconde législature pour avril ou mai au plus tard.
Malgré les désirs de la Reine , la cour n'a pas eu la permission de retourner à Saint-Cîoud. Le Roi ne dissimule pas qu'il a peur. M. le Cointre, président du département de Versailles, est exclu de cette place. Ce sont les intrigues de la cour et la crainte des habitants de cette ville de ne plus posséder la famille royale, qui ont produit cette exclusion un peu forcée.
AI. de la Tour du Pin est retiré dans sa terre. Le jour de son départ, le peuple de Paris a brûlé son effigie. AI. Guignard a donné sa démission ainsi que l'archevêque de Bordeaux, le plus tenace de tous, qui offre de rendre publiquement compte de sa conduite ministérielle. On doute que AI. de Alontmorin survhe à sa disgrâce : ses collègues ont eux-mêmes donné des renseignements contre lui. M. Dufresne, qui devoit sa fortune et son élévation à AI. Necker, l'a desservi, dans l'intention sans doute de rester seul maître du Trésor royal. Il a fourni des preuves que AI. Necker faisoit passer du numéraire à l'étranger.
La société « des Victimes du pouvoir arbitraire » , dont le docteur Retz est président, a reconnu madame de la Alothe pour sa fondatrice, et se préparoit à lui offrir les honneurs de la présidence, lorsque AI. de la Fayette l'a fait enlever de nuit. On ne sait où elle a été conduite.
Un particulier a été offrir 2,000 livres à Camille Desmoulins pour faire le mémoire de madame de la Alothe contre la Reine. Desmoulins a répondu qu'il s'en chargeroit volontiers, si ses
occupations de journaliste lui en Jaissoient le temps, niais qu'il étoit à la nation , et non pas aux particuliers. Il avoit fait un article fort piquant sur le compte de la Reine : il faisoit des vœux pour son prompt rétablissement, parce que, disoit-il, elle est nécessaire pour l'achèvement de la constitution, qu'elle consolide tous les jours par ses sottises. Il ajoutoit : et On dit que je suis l'ennemi de la Reine ; mais je puis assurer que je ne voudrais pas lui donner une chiquenaude. » Tout cela est si ridiculement bête qu'on ne peut s'empêcher d'en rire... Mais voici qui est affreux et qui fait frémir : on assure que la Reine est grosse. A cette occasion on se rappelle cette anecdote scandaleuse. Un jour la Reine dit à la comtesse Diane : « Est-il vrai que le bruit court que j'ai des amants? n — « On tient bien d'autres propos sur Votre Majesté, » répondit la comtesse. — « Quels sont-ils? ? — a On dit que le beau Fersen est père du Dauphin, M. de Coigny de Madame Royale, le comte d'Artois de M. de Normandie... » — « Et la fausse couche? » reprit vivement la Reine {lK
LETTRE QUARANTE-CINQUIÈME
De Paris, le 20 novembre 1790.
Si la Reine pouvoit ignorer quelles sont à son égard les dispositions du peuple de Paris, elle a dû l'apprendre le 13 de ce mois, par les propos les plus outrageants, les inculpations les plus odieuses, les reproches les plus violents qu'on lui faisoit hautement dans les Tuileries, et qu'elle a dû entendre de son appartement. M. de Meunier, lieutenant-colonel, ayant dit dans le môme jardin, pendant cette effervescence, que trente mille baïonnettes vengeraient M. de Castries du pillage de son hôtel, le peuple l'a saisi, et au lieu de le conduire au district, a voulu le mener au château des Tuileries, sous le prétexte de le confronter avec la Reine, mais dans la véritable intention de se porter contre cette princesse à de nouvelles horreurs. Le Roi, qui, dans ce moment, se trouvoit au rez-de-chaussée, a eu peur. Il s'est
0) Nous laissons à la chronique une entière liberté , parce que L'histoire n'en dépend pas. Il n'est pas étonnant (pie ces commérages de l'OEil-de-bœuf se retrouvent dans nos Mémoires anonymes. Ils sont depuis longtemps réfutés.
écrié : «Sauvez -moi de cette canaille enragée! et s'esl enfui promptement dans les combles du château, où il s'est t *• jm caché.
La Reine n'a pas perdu un instant la tête. Elle a osé donner ellemême l'ordre à la garde nationale de défendre la porte du château et de fermer les Tuileries. La garde nationale, subjuguée par l'ascendant que conserve toujours une reine, a obéi : elle s'es rangée en double haie devant les portes, a repoussé le peuple et a fermé ]es Tuileries. Le peuple a hautement murmuré de ce qu'on le chassoit de ce jardin, et a été vomir sa rage dans celui du Palais-Royal , où l'on a affiché : "Défenses sont faites aux gardes nationaux de protéger tout ce qui n'est pas patriote.
Les courtisans ne cessent d'inspirer au Roi les idées les plus sinistres. Ils sont venus à bout de lui persuader qu'on veut le détrôner et qu'on lui prépare le même sort qu'à Charles Ier. Lorsqu'on lui a présenté M. Dumas pour adjoint à AI. du Portail, il a dit : « Voilà qui est bien singulier! On me propose pour ministre M. Dumas, et c'est lui qui m'a donné le projet d'assiéger Paris l'année dernière, qui avoit fait toutes les dispositions de ce siège et qui devoit le diriger! Et la Fayette veut me donner pour garde des sceaux d'Ormesson, qui est celui qui m'a donné l'idée du lit de justice du 13 juin 1789 ! »
Le Roi monte souvent à cheval. ïl est allé dernièrement visiter le fameux château de lincennes, qu'on parle de réparer pour en faire une prison nationale, et y transférer une multitude d'accusés de crime de lèse-nation dont regorge le Chàtelet. Les vrais amis de la liberté voient avec douleur l'aristocratie plébéienne relever ces bastilles, qu'on reprochoit avec raison au despotisme ministériel. On ne peut se le dissimuler, les François n'ont fait que changer de tyrans, et ils ont pris en douze cents pièces de billon la monnaie d'un despote d'or.
M. Bailly, à la tète de la Commune de Paris, est venu demander à l'Assemblée nationale une loi sur la police et une prison d'Etat. M. de la Fayette, à la tète d'un grand nombre d'officiers et de soldats de la garde nationale, est venu également lui demander l'organisation des gardes nationales.
LETTRE QUARANTE-SIXIÈME
De Paris, le 26 novembre 1790.
Voici la cause peu connue de la retraite du garde des sceaux, qui s'obstinoit, malgré la volonté du peuple et le désir du Roi, à rester dans le ministère. Vendredi dernier, vers onze heures et demie du soir, le Roi étant coucbé, entend du bruit; il appelle un officier de garde, lui en demande la raison; l'officier balbutie. Le Roi se lève en robe de chambre, et, accompagné d'un capitaine des gardes, il se rend à l'appartement de la Reine. Celle-ci, au premier mouvement qu'elle entend , vole h la porte et veut empêcher d'entrer; mais le Roi la repousse et entre, en jurant contre ces assemblées nocturnes. Il signifie les ordres les plus positifs à sa compagnie, composée de l'évèque de Clermont, de l'abbé Maury, de Cazalès et du garde des sceaux ; il dit à celui-ci qu'il le retrouvera. Effectivement, le lendemain, il demande à M. de la Fayette un garde des sceaux. La Fayette lui nomme son protégé Duport du Tertre , avocat peu connu avant la Révolution, et le Roi lui donne les sceaux, en disant : « Si le peuple n'est pas encore content, je ne sais plus ce qu'il faut faire. » Il ne manque plus qu'une pointe d'épine à la couronne de ce bon roi, c'est de se faire recevoir jacobin. Alors les aristocrates, qui le traitent déjà de démocrate, finiront par l'appeler enragé.
Madame la garde des sceaux est devenue folle de l'élévation de son mari, au point que lorsque les femmes viennent lui faire compliment, elle éclate de rire, et ne dit que ces trois mots : « Ah ! quel bonheur! »
On dit encore qu'à la première nouvelle de cette nomination de M. du Tertre, son porteur d'eau étoit dans le moment même chez lui, qui dit en descendant : ce II peut garder les sceaux du Roi, mais il ne gardera pas les miens : ils seroient bientôt à vau-l'eau. »
La grossesse de la Reine trouve des incrédules. On prétend que c'est une petite ruse dont elle se sert pour se rendre plus intéressante aux yeux du Roi, dont elle craint parfois les mouvements d'énergie. En voyant sa démocratie, elle a dit à une
daine qu'elle honore d<- sa confiance : .. Je ne compte plus sur le Roi ; j'attends tout du temps et de mon frère Léopold, qui v iendra venger toutes mes injures, comme le Roi de Prusse a vengé cel de sa sœur, en subjuguait les sept provinces el en rétablissant !<' trône <iu Stathonder.
\l. dePaslorel, d'abord conseiller à la cour des aides, pois maître des requêtes, membre de l'Académie des belles-lettre a, et connu par plusieurs ouvrages de littérature, remplace AI. de Saint-Priesi. 11 est aussi question de AI. de Lessart, également maître des requêtes, connu par sa médiocrité autant que par la laveur de M. Necker, pour remplacer l'inutile Lambert, contrôleur général, qui, malgré sa nullité, soncagotisme et son jansénisme outré, est dans ce moment impliqué dans un procès qui ne fait honneur ni à sa probité ni à ses mœurs.
On a beaucoup parlé d'une espèce d'ordre de chevalerie que les contre-révolutionnaires avoient établi pour se reconnoitre par des signes, à peu près comme les francs-maçons. Leur mot est : «Etes-vous un homme sûr?" La réponse est : .- Éprouvez-moi. Leur bijou étoit Favras à la potence. Comme ils n'osoient gu s'en parer, ils viennent d'en adopter un plus ostensible : c'est une petite bague en forme de collier de chien (digne bijou d\^claves î) sur laquelle est gravé : » Dum spiro > spero. »
Le Parlement de Toulouse, qui avoit engagé sa parole à la municipalité de se représenter à sa première réquisition, a cru plus prudent de passer en Espagne. Son évasion a été ouvertement favorisée.
LETTRE QUARANTE-SEPTIEME
De Paris, le 3 décembre 1790.
On a observé que le nouveau minisire de la guerre étoit logé en hôtel garni, et qu'il n'avoit pas même de domestique lors de sa nomination : son nom de famille est le Bègue. La nomination de ces ministres plébéiens fait grand plaisir au peuple. Alais quelques humoristes prétendent que ce sont autant de petits vautours affamés qu'on met dans la mue pour les engraisser. Ils veulent encore que le nouveau ministère ne soii qu'un replâtrage
de l'ancien et un leurre que Je Roi donne au peuple. Ils veulent même que sa querelle de ménage ne soit qu'une petite comédie jouée ensemble. Ils disent que le Roi, initié dans les mystères de la contre-révolution, n'est bon patriote que quand il a peur, et que la Reine ne l'est dans aucun temps.
Quand le Roi a été se promener au faubourg Saint-Antoine, il a été si content de l'accueil que le peuple lui avoit fait, qu'en rentrant il dit à la Reine : « On me trompe, je suis encore Roi des François » , et qu'il jeta au feu la Gazette de Paris. La Reine lui dit : a Allez vous promener au Palais-Royal, et vous verrez qui de vous ou du duc d'Orléans est véritablement le Roi des François. »
M. d'Angiviller, directeur des bâtiments, conserve toujours son ascendant sur l'esprit du Roi. Il est d'autant plus dangereux qu'il ne peut être attaqué par la responsabilité. C'est lui seul qui retarde la démarebe du Roi à l'Assemblée nationale pour faire une proclamation relative à l'opposition que la noblesse et le clergé mettent aux décrets sanctionnés. Le nouveau garde des sceaux a dit publiquement que l'influence de M. d'Angiviller sur l'esprit du Roi étoit plus forte que celle de tous les ministres patriotes réunis.*
Le Roi avoit désigné M. Guignard de Saint-Priest k l'ambassade de Suède ; mais cette désignation a été dénoncée au club des Jacobins, qui a arrêté de faire délibérer les quarante-huit sections sur cette ambassade.
On annonce publiquement que dans quinze jours le grand coup de la contre-révolution sera enfin porté, et que le chef de cette contre-révolution sera M. de la Fayette lui-même. Fréron l'a dénoncé aux Jacobins comme conspirateur, et il a fait lecture (.une lettre où tout le plan est dévoilé. Ce plan a été adressé à la Reine, qui l'a adopté. En voici la substance : on doit se défaire de MM. d'Orléans, Lametb, Mcnou , d'Aiguillon et Mirabeau; chasser l'Assemblée nationale; réduire Paris avec le secours de vingt-cinq à trente mille fédérés, choisis dans toutes les provinces, et qui doivent se rendre à Paris suis armes, parce qu'ils en trouveront de toutes prêtes. Cette armée est attirée par quatre cents fédérés qui sont restes à Paris, et qui sont vendus
488 C ( ) H R E SP.0 N DANC K S EC It ET K.
à AI. de la Fayette. Fréron a déposé «clic lettre dans un lieu (|ifon dit inaccessible; elle est signée : Morselet.
Cette dénonciation doit cire également faite à l* Assemblée nationale. Ce qui lui donne encore plus de poids, c'est (j ne AI. de la Fayette a prié AI. Alexandre de Laine th, président, de proposera l'Assemblée que les quatre cents fédérés restés à Paris, et qui tiennent un club particulier aux Petits-Pères de Notre-Dame des Victoires, fournissent, conjointement avec Ja garde nationale de Paris, deu\ hommes de garde auprès du Roi, et deux auprès de l'Assemblée nationale. M. de Lameth n'a pas voulu se charger de cette proposition. D'après l'hypothèse de cette conspiration, on incrimine les démarches du Roi dans les faubourgs et la popularité de la Reine, qui, pour rendre le peuple favorable à ce coup de main, promène le Dauphin dans les rues, se laisse approcher du peuple, cause familièrement avec tout le monde, délivre les prisonniers pour mois de nourrice, et donne beaucoup d'argent aux pauvres. Ces alarmes sont appuyées sur les troupes nombreuses envoyées par Léopold aux Pays-Bas, et sur le commandement donné aux frontières à MAL de Bouille et d'Esterhazy.
LETTRE QUARANTE-HUITIEME
De Paris, le 10 décembre 1790.
On a affiché au Palais-Royal ce placard court mais énergique : a Vingt-cinq millions à gagner. » Cette affiche ne peut avoir que deux sens : l'un, qu'il faut supprimer la royauté; l'autre, qu'il faut tuer le Roi.
Quoique M. de Montmorin ail donné une déclaration publique pour démentir le bruit d'un prêtre envoyé à Turin par AL le duc d'Orléans pour y empoisonner le comte d'Artois et ses enfants, ce bruit se répand de plus en plus, prend de la consistance par les détails qu'on y ajoute, et surtout parla nouvelle, vraie ou fausse, de l'emprisonnement de M. de Limon, l'un des intendants du prince , arrêté à Turin , déguisé , et soupçonné d'avoir empoisonné l'empoisonneur indiscret. Les ennemis du duc d'Orléans, profitant de ce moment de défaveur, l'attaquent encore d'une autre manière, et leur accusation paroit bien plus fondée que Ja pre-
mière, parce qu'elle tient au caractère de ce prince avare et sans délicatesse. Ils débitent qu'il va donner son bilan et déclarer une banqueroute de cinquante-deux millions, et que, craignant les suites de cette déclaration, il va retourner à Londres. Ce qu'il y a de certain, c'est que la duchesse d'Orléans, cette tendre tourterelle , si fidèle jusqu'à ce jour à son indigne époux, ne peut plus le souffrir et veut absolument en être séparée.
Les aristocrates avoient répandu dans quelques provinces méridionales l'annonce d'une contre-révolution arrivée à Paris et du massacre de l'Assemblée nationale. Le débordement des rivières ayant relardé les courriers de douze, vingt-quatre, trente-six heures, ils ont apporté successivement cette nouvelle, qui se confirmoit ainsi par des lettres postérieures. Déjà des villes et des départements entiers s'armoient pour marcher à Paris; déjà l'on délibéroit de massacrer tous les prêtres et les ci-devant nobles, lorsque de nouveaux courriers ont démenti ces fausses annonces. Cette fermentation doit suffire pour apprendre aux aristocrates que le plus grand malheur qui pourroit leur arriver dans ce moment est une contre-révolution, dont ils seroient les premières victimes.
LETTRE QUARANTE-NEUVIÈME
De Paris, le 18 décembre 1790.
La santé du Roi , ou plutôt son humeur, donne depuis quelques jours une teinte sombre et effrayante à tout ce qui l'entoure. On en £ cherché la cause dans le choix des nouveaux ministres, dont plusieurs déplaisent personnellement, et qui, n'ayant pas appris le langage ni les usages des cours, ont osé parler le langage de la liberté dans le conseil du Roi. Mais non; l'altération du Roi vient d'une lettre anonyme qu'il a trouvée dans son livre d'Heures, sans qu'on ait pu découvrir comment (die y est venue. Quoiqu'il la tienne absolument secrète, et qu'il ne l'ail pas communiquée à plus de six personnes, sans permettre qu'aucune en prit copie, on a daigné m'en dire presque mot pour mot le contenu, et je vous la rends de mémoire avec la même fidélité. La voici :
Prince ivforti u: ,
b \e cherches pai a me conooitre. Je m suis pas cm rire surnaturel ; je me suis servi de moyen très-ordinaires pour vous faire parvenir celle lettre, et cependant il n'est pas en wotn pouvoir de savoir qui je suis.
b Vous èles esclave, Sire; vous ne pouvez vous le dissimuler ; et si vous existez encore, vous ne devez ce bonheur, si c'en est un, qu'au mépris que vous inspirez à ceux qui ont détruit voire pouvoir. S'ils vous eussent connu la moindre énergie, s'ils eussent pu vous craindre un moment, vous étiez mort : c'est votre foi blesse qui vous a sauvé.
« Vous avez sans aucune difficulté sanctionné tous les coups portés à l'autorité royale et à la constitution de la monarchie françoise. Vous avez tour à tour sacrifié à vos maîtres votre Dieu , votre couronne, votre noblesse, vos Parlements, vos ministres, vos défenseurs. Je ne vous en fais pas le reproebe , Sire; vous avez été forcé, et vos ministres ont senti prudemment que si vous aviez une seule fois usé du veto, piège adroit qu'on voua tendoit, vous perdiez la ressource de proclamer un jour votre non-liberté , et qu'un seul décret refusé confirmeroit votre consentement libre à tous les autres.
« Et cependant aujourd'hui, Sire , vous vous obstinez à refuser votre sanction au décret qui exige du clergé le serment civique. Vous croyez peut-être qu'au nom de votre noblesse que vous avez abandonnée, je vais vous reprocher cette obstination, qui détruit le plan sage de vos anciens ministres. Non, Sire ; c'est au contraire au nom de votre noblesse fidèle , au nom de tous vos bons serviteurs, au nom de tous les vrais François, que je vous remercie de ce mouvement de fermeté, et que je vous somme de le conserver. Lui seul va vous sauver.
ce On a beau se croire dans un siècle de philosopbie et d'athéisme, la voix des prêtres tonne encore sur le peuple; les prêtres seuls élèvent ou renversent les trônes, et malheur aux souverains qui osent les attaquer. Henri III, Henri IV ont péri sous des poignards sacrés, elle poison romain a seul abrégé les jours du frère de votre épouse.
«Mettez-vous donc, Sire, à l'ombre de l'autel. Les prêtres relèveront votre trône, et tandis que du nord au midi vos braves chevaliers vont bientôt presser vos sujets rebelles, les prêtres vous prépareront Ja voie : ils vous proclameront le martyr de la religion, l'oint du Seigneur; ils proclameront votre personne sacrée et mettront sous vos pieds les démons frémissants de la démocratie et de l'aristocratie qui se cachent sous le masque de la liberté.
«Trois mois de fermeté, Sire, c'est tout ce que demande votre noblesse. Le pape prépare les foudres du Vatican, le Sarde et l'Espagnol ses lances, l'aigle déploie ses ailes du côté du nord et de l'orient; nos ports seront fermés au couchant, et dans trois mois vous serez le Roi de la France et des François.
«Ne méprisez pas ma voix, c'est celle de votre ami. Vous m'avez sacrifié, je ne m'en plains pas; mon sang est encore tout à vous. Au moment de ma mort, je me nommerai. Vous sentirez alors combien vous fûtes injuste envers moi; mais je serai vengé de mes ennemis par vos succès et votre bonheur.
« Celui qui fut votre ami. »
Un grand nombre de nos évêques sont en route pour Luxembourg, où leur intention est de tenir un concile.
Le comte d'Artois et les autres princes réfugiés à Turin cherchent à faire de l'argent par toutes sortes de moyens. Ils avoient proposé un emprunt à Gênes, ils n'ont pas eu assez de crédit pour réussir. Ils viennent d'envoyer leurs bijoux en gage.
Les femmes aristocrates de la cour disent hautement : « Nous n'avons pas besoin de partir, on viendra nous chercher. »
La Reine doit faire un voyage dans le Brabant : M. de Ségur l'accompagnera. Elle a envoyé à M. de Rouillé quatre ou cinq de ses créatures, qu'il a adoptées pour ses aides de camp. On se méfie toujours de Aï. de Rouillé.
Trois princes allemands ont eu la nuit dernière une trèslongue conférence avec Ja Reine, relativement aux hommes qu'ils doivent fournir à l'Empereur contre la France.
Mirabeau, dans son cercle particulier, n'appelle M. de la Fayette que Cromwell-Grandisson.
LETTRE CINQUANTIÈME
De Taris, Le 2V décembre I7<)!>.
Dans la nuit du vendredi au samedi dernier, toute la famille royale a été sur pied. Elle eonjuroit le Roi de partir pour les Pays-Bas. Madame Elisabeth a plusieurs fois embrassé ses genom pour le fléchir. Le Koi a versé des larmes, mais sa fermeté n'a point été altérée. On prétend qu'il a des vues secrètes qu'il ne communique à personne et qu'il les mettra au jour lorsqu'il en sera temps. Son intention, ajoute-t-on, est de revenir contre tout ce qui a été accepté et sanctionné.
Le bruit est général que Monsieur doit partir pour conduire; Madame à Turin, parce que le Roi de Sardaigne ne veut rien entreprendre tant qu'une de ses filles se trouvera en France comme en otage. On dit aussi que Léopold doit redemander sa sœur. La Reine a trouvé sous sa serviette un billet avec ces mots : « Votre tête répond du premier coup de canon qui sera tiré par l'Empereur. » Cette menace, vraie ou fausse, a confirmé la résolution que le peuple a prise de ne point souffrir que la Heine s'éloigne. On doit craindre beaucoup pour elle à la première hostilité commise sur nos frontières par les troupes autrichiennes. Le comité des Tuileries a cherché vainement les moyens d'éviter ce danger.
M. d'Ayen, oncle de M. de la Fayette, a paru cette semaine devant la Reine avec une cocarde blanche. Elle lui a dit avec émotion : « Mais, monsieur d'Ayen, vous n'y pensez pas, vous gâtez tout; attendez donc! »
D'après le refus du Roi , il paroît que le dessein de la Reine est de le laisser ici et d'enlever le Dauphin. Depuis huit jours, les citoyens de garde au château ont les fusils chargés et sont munis de cartouches. M. de la Fayette sait qu'il payeroit de sa tète l'évasion de la Reine ou de tout autre personnage important. S'il les laisse partir, il n'a rien de mieux à faire que de les suivre ou de se brûler la cervelle.
Lne infinité de personnes sont parties pour les Pays-Bas. Elles ont acheté les louis à trente-cinq sous la pièce. On s'est aperçu
trop tard qu'on avoit eu tort de donner si facilement des passeports. Le comité des recherches a fait courir après ces émigrants : on en a ramené quelques-uns.
Le mot du guet des aristocrates est : « As-tu du cœur? » L'habit s'ouvre et laisse voir une cocarde blanche sur la poitrine.
L'emprunt que M. de Condé vouloit faire à Gênes a manqué, parce que M. d'Artois a refusé son cautionnement, ce qui a brouillé les deux princes. M. de Calonne les a raccommodés.
A l'occasion du décret (trop tardif) rendu contre les fugitifs : « Voilà ce qui s'appelle, a dit un noir, demander la bourse ou la vie. »
De Paris, le l,r janvier 17U1.
Le Roi a résisté aux prières, aux larmes de ses tantes el d<
sœur, Madame Elisabeth; et c'est en vain que la Reine jetée
à ses pieds pour rengager à refuse:- l'acceptation du décret >uv le clergé. En vain on a évoqué les ombres des deux Henri, le Roi a répondu en ternies très-énergiques à tout cela, et a donné sa sanction.
Après avoir répondu des sentiments de la Reine au président de l'Assemblée nationale, il a fortement engagé son épouse à ne pas lui donner un démenti. Cette princesse lui a fait les plus belles promesses. Les tiendra-t-elle ? Léopold lui a écrit une lettre très-ferme, dans laquelle il lui conseille de renoncer à tout espoir, à toute idée de contre-révolution, tant que le Roi existera, et à chercher à conserver la couronne à son (ils, qui, seul, pourra revenir contre les foiblesses de son père, en le faisant passer pour imbécile. On tient à cet égard un journal trèsexact de tout ce que le Roi dit et fait : chaque fois quatre personnes y apportent leurs signatures. Ce journal , dont on tire trois copies, est déposé entre les mains de Mesdames , tantes du Roi, de Monsieur, et l'on ignore le troisième dépositaire, mais Ton prétend qu'il est envoyé à Madrid. On se promet beaucoup de ce journal.
La Reine, pour jeter de la poudre aux yeux du Roi et du peuple, a défendu qu'on lui présentât la Gazette de Paris. De prétendus clairvoyants, qui ne jugent que sur les apparences et qui croient bonnement à cette conversion, font honneur de ce changement de la Reine à M. de la Fayette, et justifient ainsi la liaison intime du commandant général avec elle.
Les noirs se plaignent non-seulement de la foiblesse du Roi, mais encore de celle de la Reine, à laquelle ils reprochent de les trahir. Depuis l'acceptation du décret sur le clergé, le Roi est regardé comme hérétique à Saint-Cyr, à Chelles, au Val-de-Gràce
ANNEE 179 î. 495
et aux Carmélites : on y fait des prières de quarante heures pour sa conversion. Madame Elisabeth tient des espèces de synodes à Saint-Cyr, où sont admis tous les prélats.
Les démagogues enragés prétendent, malgré toutes les apparences, qu'il y a toujours quelque anguille sous roche; que ces dehors de patriotisme du Roi et de la Reine ne sont qu'un piège tendu à la crédulité du peuple, et dont, après avoir été la dupe, il sera la victime.
Le Roi a écrit la lettre la plus touchante au comte d'Artois pour l'engager à revenir. Le bruit général est que ce prince sera à Paris dans le mois de janvier. Il sera sans doute accueilli là comme l'enfant prodigue. Ce n'est pas qu'on l'aime ni qu'on l'estime, mais on ne peut se dissimuler qu'il est sur les marches du trône, que la complexion du Roi et de Monsieur leur promet peu de longs jours, que ceux du Dauphin tiennent à un fil. Néanmoins le vicomte de Chalabre a voulu parier publiquement cinq cents louis que le comte d'Artois ne rentrera dans le royaume qu'à la tête d'une armée.
Mirabeau a reçu un demi-million de l'Espagne pour conserver le pacte de famille, et la même somme de l'Angleterre pour retarder l'armement de Brest par les insurrections qu'il y a sourdement fomentées. Tel est le sort de cet homme célèbre, qu'il est également dénigré par les patriotes et par les aristocrates : le parti mitoyen le méprise, le ménage et s'en défie.
Marat, ce forcené libeliiste dont la plume incendiaire se permet tout, a osé écrire une lettre au Roi dans laquelle il le traite ou d'automate stupide ou de conspirateur perfide. Dans les fêtes de Noël, un particulier a fait publiquement la motion, au club des Jacobins, qu'il n'y avoit plus de roi; « ou s'il vous en faut absolument, a-l-il ajouté, nommez-le pour deux ans, et s'il reste un jour de plus, mettez-le à mort. v> Cette motion a eu <;<s approbateurs et des applaudissements. Par le crime d'un seul, jugez de l'esprit de tous! Carra, autre forcené et digne rival de Marat, a déclaré la guerre au Roi de Prusse el à l'Empereur, dans une séance aux Jacobins. Il s'est fait fort de les réduire avec quatre-vingt-dix mille hommes, une artillerie composée de douze presses vomissant des feuilles patriotiques, el les Droits de
V homme écrits sur ses drapeaux; il a été complètement hué. Mirabeau est monté sur-le-champ à la tribune, et a l'ail senti i qu'en se mêlant des affaires des autres, tes patriotes françois donneroient le même droit aux puissances étrangères. Il a l'ait sentir que Léopold, ayant un otage en Fiance, n'entreprendrait rien contre la nation. C'est là le grand secret, le machiavélisme, Ja fine politique du comité diplomatique. Qu'on juge après cela combien la personne de la Heine doit être chère à l'Assemblée nationale. Cette tète est pour elle celle de .Méduse : elle n'ose la fixer, et s'en sert d'égide. Les monarchistes ne dissimulent point leurs craintes sur le sort du trône et de la famille royale. Le major des anciens gardes du corps, qui sont en grand nombre à Paris, leur a donné l'ordre de ne point s'éloigner du château : plus de trois mille gentilshommes, sous toutes sortes de costumes, forment une patrouille continuelle autour des Tuileries; ils veillent invisiblement sur le Roi et la Reine, et sont prêts à se réunir au premier signal.
LETTRE DEUXIÈME
De Paris, le 7 janvier 1791.
• C'est dimanche prochain que nos curés doivent prêter en chaire le serinent civique, conformément au décret du 27 novembre. Jamais les habitants de Paris n'auront été si exacts à assister à la messe paroissiale. On s'attend bien que plusieurs curés voudront singer les évèques , et essayeront quelque coup de théâtre pathétique, soit par un refus, soit par une distinction scolastique. Ils se compareront à des martyrs qui vont être persécutés pour la religion, quoiqu'il ne soit question ni de religion, ni de dogme, ni même de discipline. Déjà le curé de Saint-Sulpice a annoncé à ses dévotes qu'il diroit en chaire des choses bien importantes; mais les poissardes de sa paroisse ont annoncé de leur côté qu'elles lui préparoient une leçon bien sensible. Elles se proposent d'écouter paisiblement ses lamentalions, mais de le saisir en sortant de l'église, et de faire un grand exemple sur la partie qui paye ordinairement pour les enfants indociles.
Cette affaire du serment des ecclésiastiques est la seule dont les esprits s'occupent en ce moment. On se rassure, au surplus, sur les craintes d'efforts, les armes à la main, pour une contrerévolution. On voit par les projets mêmes de nos ennemis, qui ont été découverts, quelle est la foiblesse de leurs moyens et la nullité de leurs ressources dans l'étranger.
La même main qui m'a confié cette lettre secrète adressée au Roi, dont je vous ai fait part, m'envoie la minute d'une lettre qui n'est ni moins précieuse ni moins secrète. Vous savez que le Roi a écrit au comte d'Artois pour l'engager à revenir en France? Le même courrier lui a porté cette lettre, dont on peut deviner l'auteur. Le genre original dans lequel elle est conçue, le ton paysan qui y est employé, ne sont là que pour déjouer les. indiscrets, dans le cas où ils auroient arrêté le courrier.
« Notre cher beau-frère! Nous vous écrivons celle-ci dans l'amertume de notre cœur, et pour vous annoncer que la tête du pauvre Claude, notre homme et votre frère, se dérange de plus en plus, et que pour peu que cela continue encore trois mois, et que nos journaliers abusent de sa foiblesse, nous n'aurons ni ferme ni chemise, et que nous serons obligés d'aller mendier notre pain de porte en porte, après en avoir donné si longtemps à des ingrats. Vous savez que j 'avions beaucoup d'ascendant sur ce pauvre Claude, qui étoit bon homme, quoique un peu bête; mais il est totalement changé. Croiriez-vous, mon cher beaufrère, qu'il a osé nous battre, parce que j'avions tenté de lui faire entendre raison, et de lui prouver qu'on le trompoit? Enfin je ne savons plus où donner de la tète. Pour surcroit de malheur, votre cousin rouge est à la maison, et ce mauvais sujet s'entend avec nos journaliers pour tout culbuter et nous réduire à la besace. Je sommes instruite de toutes ses manigances par le blondin, qui , quoiqu'il paroisse le plus acharné à notre ruine, est cependant tout à nous, et m'a juré qu'il seroit également tout à vous. Dans la cruelle position où nous nous trouvons, j'ons assemblé secrètement vos deux tantes, votre sœur Babet et votre lrère Antoine, avec quelques-uns de nos amis communs. ÎVous n'avons pu tirer un mot d'Antoine : ce gros cochon est un vrai Normand , qui , pour ménager la chèvre et le chou , ne dit ni oui