TOME II
488 C ORRESP 0 M) A \ C E S E C II E T E.
ni y/oy/ ; mais vos deu\ tau les , mais votre SOBUr Habcl, niais Ions
vos amis oui été davis que vous ayez l'air d'abandonner notre cousin Rousseau, comme par pique, et eue vous vous bâtiez de revenir ici proinptcmenl. Vous trouveriez tout arrangé à votre arrivée. Vos tantes vous cèdent leur chambre, pour que vous soyez plus près de nous. Il ne tau i pas cependant qu'on se doute nue nous sommes bien ensemble, tout au contraire, Le petit blondin se chargera de vous instruire, et vous annoncera à nos journaliers comme un bon vivant, qui sera des leurs. C'est un moyen de donner le croc-en-jambe à votre cousin le rouge, dont il faudra se défaire. Je crains bien que nous ne soyons aussi dans le cas d'en faire autant de Claude. Mais on ne tue le bœuf gras qu'au retour de l'enfant prodigue. Mon bambin ne peut vivre longtemps. Adieu, notre cher beau - frère ; revenez, et croyez-nous pour la vie votre bonne et aimée sœur.
v Toixox. »
et Embrassez pour nous Rousseau : vos tantes et votre sœur Babet l'embrassent aussi ainsi que vous. J'ai enfin engagé Claude à vous écrire. Dites à Rousseau de ne pas se décourager, et d'aller toujours en avant. Tout vient à point à qui peut attendre. Nous lui enverrons de l'argent bientôt, dussions-nous mettre en gage nos croix d'or. »
LETTRE TROISIÈME
De Paris, le 14 janvier 1791.
Notre royaume ni même notre capitale ne sont point encore en interdit, et nous ne manquerons pas plus de messe que de pain. Assez de nos curés et de nos prêtres habitués ont prèle le serment civique pour que l'office divin n'ait été suspendu dans aucune paroisse, et il l'eut même été, que le peuple, jadis si superstitieux, n'en eût témoigné aucune inquiétude. Vivent les peuples philosophes! Nos dames de la Halle eussent fait des prêtres comme elles ont fait des juges. Il ne leur en eût pas plus coûté pour mettre la main à l'encensoir que sur le sceptre. Ainsi toutes les craintes de nos citoyens à conscience timorée se sont évanouies. Ils ne manqueront pas de confesseurs pendant le ea-
rême ; la table de Pâques sera bien servie, et nous chanterons gaiement, en dépit des aristocrates : « Alléluia, ça ira! »
Nos politiques ne sont pas moins rassurés que nos dévots, et tous les jours nous nous accoutumons avec ces bâtons flottants, qui de loin nous avoient tant épouvantés, grâce aux grandes et belles phrases de nos journalistes. On commence à rendre justice à notre comité des affaires étrangères , et à convenir que , avec de la droiture , de la fermeté et du sens commun tout rond , on en sait autant en politique que les Choiseul et les Vergennes, et que, sans prodiguer les milliards, on en fait plus qu'eux. La marche de notre comité est sublime dans sa simplicité. D'abord la nation, en déclarant qu'elle renonçoit aux conquêtes par la voie des armes, a fait cesser toute crainte d'hostilité dans les cours rivales. En cessant de nous craindre, elles ont commencé à nous accorder plus de confiance. Nous avons profité de cette confiance pour brouiller les cartes, suivant les grands préceptes de Figaro, que c'est en occupant les autres de leurs propres intérêts qu'on les empêche de venir se mêler des nôtres. Nous avions besoin de jours de paix pour achever le grand œuvre de notre constitution ; nous avons renvoyé le démon de la guerre chez les peuples qui pouvoient nous inquiéter, et tandis que nous avions l'air de nous livrer aux intrigues de la cour de Berlin contre les deux cours impériales, nous ne faisions qu'attiser entre ces deux partis opposés Je feu de la discorde. Nos voisins vont avoir assez à faire, pour que nous achevions notre révolution, et s'ils viennent, nous les attendrons de pied ferme. Qu'arriveroit-il donc si Léopold vouloit tourner ses armes contre nous? Que nous tendrions les bras aux peuples qui ne demandent que le titre de François, qui n'attendent qu'un signal pour se révolter de nouveau , et que leur acte de réunion à la France seroit écrit avec le sang autrichien. Voilà notre situation politique au dehors et au dedans.
Du 15 janvier.
On a enfin une réponse du Pape au sujet des arrangements relatifs au clergé de France. Pie VI, politique éclairé, étoil disposé à la résignation; mais il a cédé à l'avis unanime du Sacré- Col lége. Cependant l'astuce italienne ■ employé des tenues si
. ; ï f » 1 1 < i s , tellement sujets à différentes interprétations, que l'on a < ru devoir demander à Rome une explication pins satisfaisante. Ces retards produiront un grand bien, en laissant le nouvel ordre de choses se consolider sans que le fanatisme s'en mêle, et nos (erreurs d'une guerre de religion s'affaiblissent journellement. Il faut croire que la cour de Home sentira qu'en s1 opposant a re que la nation exige presque unanimement, elle occasionnerait un schisme inévitable. On ne tarderait pas même de répéter ce que le garde des sceaux a dit au curé réfractaire de Saint-Roch : « II faut proscrire une religion qui ne permet pas d'être citoyen. » Le propos plaisant de mademoiselle La se h et sur le refus que le curé de Saint-Eustaclie, son confesseur, a fait de prêter le serment, renferme aussi une leçon pour les chefs de l'Eglise romaine, u Je n'irai plus à confesse , a-t-elle dit , puisque ma confession ne seroit pas civique ; et je ne change pas plus de confesseur que d'amant. »
On écrit de Turin que les réfugiés y éprouvent la plus grande misère. Le peuple parle aussi librement contre les gouvernements anciens et en faveur de la Révolution françoise qu'à Paris même. M. de Crussol a apporté, dit-on, de Turin, un billet du comte d'Artois pour la Heine , enfermé dans la boite de sa montre. M. le comte d'Artois ne veut plus revenir en France; il va à Venise et ne dit pas quand il reviendra. Pendant son absence, la comtesse d'Artois aura son logement dans le palais du Roi , et ses enfants seront logés à l'Académie.
Les apparences font toujours croire à la conversion de la Reine, dont on fait les honneurs à Léopold lui-même. Le Roi y croit plus que personne; il est maintenant de la plus grande gaieté et content comme un roi. Un de ces jours, il répondit à quelques propos aristocratiques en chantant : Je suis démocrate, moi, je suis démocrate !
LETTRE QUATRIÈME
De Paris, le 21 janvier 1791.
La lettre que l'Empereur a écrite au Roi des François annonce que la réclamation des princes allemands va prendre une marche imposante. On parle à Paris d'un manifeste par lequel Léopold déclarera qu'il prend sa sœur sous sa protection.
Les sections doivent délibérer sur ce danger imminent et d'autant plus redoutable que le fanatisme attisera les feux de la vengeance. Sur les bruits d'une invasion des troupes allemandes, les chefs des divisions se sont assemblés, et il a été arrêté de prendre dix volontaires dans chaque compagnie, ce qui formera pour le département de Paris seul un corps de douze mille hommes, commandés par M. de Gouvion. On espère que tous les autres départements suivront cet exemple. M. de la Fayette a de fréquents entretiens particuliers avec le ministre de la guerre. M. de Narbonne, commandant de Besançon, passe pour recevoir tous les aristocrates fugitifs, parmi lesquels on distingue surtout M. et madame de Fitz-James, qui sont chargés des dépêches secrètes et de la correspondance de la Reine.
Le Landgrave de Hesse-Rolhembourg, logé sur le quai des Théatins, s'est ménagé une retraite chez un de ses voisins, bon patriote reconnu, dans le cas d'une insurrection populaire. Cinq cents aristocrates se sont également assuré des retraites dans des caves ou des caveaux d'églises, pour s'y réfugier au premier signal d'alarme, que l'on attend d'un moment à l'autre.
Les banques de jeu se multiplient autour du Palais-Royal; il y en a même dans les boutiques où l'on entre de plain-pied. C'est le rendez-vous de tous les coquins, de tous les conspirateurs, de tous les coupe-jarrets. Le marquis de Livry, qui étoit mouchard de l'ancienne police, est encore employé dans cette qualité par le comité des recherches. In curé des environs de Langres a été pendu pour n'avoir pas voulu prêter le serment. AI. Reynier, député de Liège, a reçu aujourd'hui une lettre de cette ville par laquelle on lui annonce que dix mille citoyens liégeois viennent s'établir en France. D'autres nouvelles annoncent que les patriotes ne se regardent pas encore comme soumis, que le Roi de Prusse veut les soutenir. Celte affaire fera peut-être ouvrir les yeux à notre comité diplomatique., et nos politiques particulières font déjà la spéculation de s'emparer du pays de Liège, dans le cas d'une guerre avec l'Empereur.
On a arrêté à Marseille quatre chariots chargés de onze à douze millions en or et en argent, qu'on faisoit passer en Italie.
LETTRE CINQUIEME
De Paris, Le 21) janvier 171)1.
Les événements qui se succèdent, el <|ui portent tous les caractères d'une guerre civile, nous inquiéleroient , si le mauvais succès de toutes les tentatives pour armer les frère* contre les frères ne semblait nous assurer qu'elle est impossible. On accuse le club des Amis de la constitution monarchique d'avoir été le foyer d'où l'on espéroit faire sortir l'étincelle funeste. Ces prétendus monarchistes s'assembloient dans l'immense salle du Wauxhall d'été. A leur dernière séance, ils étoient trois mille, et sous prétexte de distribuer du pain à un sou la livre, on mit sur la table la liste de seize à dix-buit mille malheureux. On prétend qu'ils avoient deux à trois millions d'écus en espèces, tandis que l'on connoit le mauvais état des affaires de la plupart d'entre eux, à commencer par leur président Stanislas Germon l- Tonnerre , qui est noyé de dettes. La célérité avec laquelle la garde nationale a arraché les placards répandus, la semaine dernière, dans le faubourg Saint-Antoine et en différents quartiers, n'a pas empêché qu'ils n'aient fait quelque sensation. On attribue ces machinations au club monarchique. On croit qu'il a ex< iié la malheureuse rixe des chasseurs, des contrebandiers et de la garde nationale. En effet, lors du combat des chasseurs, on a remarqué que les principaux de ce club étoient à la cour, ainsi que l'abbé Maury et l'archevêque d'Aix , et laissoient éclater quelque satisfaction. En ce moment, un député patriote reçut une lettre portant l'avis que la Reine alloit partir, déguisée en jockey, dans la nuit du mardi au mercredi, monter derrière la voiture de son prétendu maître pour traverser la ville, et se mettre dedans pour aller à Rouen, d'où elle devoit gagner tes Pays-Bas. Cet avis n'avoit sans doute pour objet que d'augmenter la confusion.
Les aristocrates ne nient point que tous ces événements et ces démarches ne soient l'effet de manœuvres secrètes, mais ils les mettent sur le compte des orléanistes, et ajoutent même que M. d'Orléans a été reconnu dans la foule des spectateurs du
■combat des chasseurs. Une observation certaine, c'est que pendant cette journée le Roi fut d'une tristesse profonde, et que la Reine conserva l'espoir d'un changement total dans l'état des choses. Les femmes qui lui sont attachées n'ont cessé d'agir pour empêcher nos curés de prêter le serment exigé. Le prieur curé du Temple a rétracté dimanche, en chaire, son serment. Ce n'est pas le premier exemple d'une pareille rétractation.
La baronne de Staël, fille de M. Necker, à quitté son père et est revenue de Genève. L'ancien évêque d'Autun , le comte de Ségur et le vicomte de Narbonne lui font une cour assidue; mais le dernier est l'amant en titre.
Depuis l'assassinat d'un bijoutier par un vendeur d'argent, fait en plein jour dans la cour du Palais-Royal, les groupes augmentent dans les jardins. Ils ont encore repris davantage depuis le combat des chasseurs. On y fait les motions les plus violentes, demandant alternativement la tête de M. Bailly, celle de AL de la Fayette, etc.
Les aristocrates sentent enfin, mais trop tard, l'influence des gens de lettres sur les peuples. Non-seulement ils souliennent les écrivains de leur parti, mais ils tâchent encore de gagner à prix d'argent quelques journalistes patriotes, et l'on s'aperçoit qu'ils réussissent : Marat , Camille Desmoulins et Fréron sont soupçonnés d'infidélité.
LETTRE SIXIÈME
De Paris, le 5 février 1791.
L'état d'inquiétude et de défiance où les citoyens se trouvent sans cesse produit cet avantage d'arrêter les manœuvres des contre-révolutionnaires; il empêche également les progrès des différents partis, qui se croisent et cherchent à profiler des troubles pour faire valoir quelque intérêt particulier. Au nombre de ces partis est celui de l'orléaniste Lameth cou Ire le royaliste la Fayette. Une haine et une rivalité personnelle entre eux concourt à donner de l'énergie à leur attachement pour les couleurs qu'ils ont adoptées. Peu s'en est fallu qu'un troisième parti non moins important 9 'élevât sur les débris de celui d'Orléans : M. de
504 C 0 RREfi POND AN C E S K C H Ê T K .
Mirabeau, mécontent de la foi blesse de sou chef, avoit offert à Monsieur, frère du Roij de le remplacer, et avoit chargé AI. de Afontesquiou de lui proposer de lé faire nommer lieutenant généra] du Royaume. Ce que AI. d'Orléans a manqué par i'oiblesse, Monsieur l'a refusé par prudence, peut-être par justice; et malgré l'extrême fermentation qui règne en ce moment, il est plus que probable que les changements inévitables dans la nouvelle constitution s'opéreront peu à peu et sans violentes secousses.
Mesdames, tantes du Roi, sont à la tète du parti du clergé. Elles espèrent encore triompher des obstacles qui s'opposent au voyage qu'elles ont projeté pour aller soutenir la fermeté de la cour de Rome. On assure que peu après leur départ on verroit Monsieur chercher un prétexte pour s'absenter aussi , et que l'on voudroit mettre le Roi, par son isolement, dans l'alternative d'être regardé comme ennemi par les défenseurs de l'ancien régime, ou de se prêter aux moyens de se réunir à eux. Les difficultés qu'éprouvent les émigrants prouvent l'exactitude avec laquelle on surveille les personnages qu'il importe de conserver au milieu de nous, et il seroit presque impossible, à la Reine surtout, de s'échapper.
On va suivre rigoureusement l'exécution du décret qui prive de tout traitement et pension ceux qui sont absents du Royaume.
Le général Luckner, qui disoit dernièrement qu'à la tête des troupes françoises il se l'eroit fort d'aller installer une municipalité à Vienne en Autriche, est nommé pour commander l'armée des frontières du Rhin.
Les trois commissaires qui ont été envoyés en Alsace pour y rétablir le calme ont été très-accueillis et fêtés à Strasbourg. On croit qu'ils seront envoyés à Ralisbonne pour traiter avec la Diète de l'Empire des indemnités dues aux princes allemands.
Du 6 février.
.A peine un courrier nous a-t-il apporté le calme, qu'il en survient un autre qui renouvelle nos inquiétudes. On assure que des ordres pressants sont arrivés à Luxembourg de remettre les troupes autrichiennes sur le pied de guerre. Celle nouvelle n'a
fait que donner une nouvelle preuve de noire énergie. Nos politiques disent que Luckner est tout Prussien, et qu'il a promis au Roi de Prusse de porter les armes françaises au delà de la Meuse au premier mouvement de Léopold , pour le forcer à tenir ses plus grandes forces dans les Pays-Bas. On sait que la politique actuelle du cabinet de Berlin est de protéger les insurrections, et nous ne craignons pas qu'il nous traite comme les Flamands et les Liégeois.
LETTRE SEPTIEME
De Paris, le 12 février 1791.
Ce que nous avons le plus à craindre paroit être la division qui se perpétue entre les révolutionnaires mêmes. Le petit nombre des orléanistes continue de guerroyer sourdement contre MM. de la Fayette, Bailly et le reste du club de 1789. Les monarchistes cherchent à profiter de ces divisions pour se relever, mais ils sont toujours errants et dispersés, sans feu ni lieu. On rejette leurs offres, on repousse jusqu'à leur bienfaisance: Leur argent, refusé par la municipalité, l'a été également par les sections, par la Société philanthropique. Ils ont cherché à se donner de la consistance en formant une espèce d'ordre de Rose-croix, sous le nom de Clermontistes.
Le projet de voyage de Mesdames a concouru à échauffer les esprits, mais la sensation qu'il a faite prouve que c'est à l'influence du patriotisme qu'ils sont le plus accessibles. Depuis la Révolution, on ne parloit pas plus de ces princesses que de simples plébéiennes. Elles s'en dédommagent maintenant. On regarde leur démarche comme le premier essai d'un grand mouvement. On exagère sûrement en portant à plusieurs millions de louis le numéraire que Mesdames veulent emporter; mais on sait qu'elles ont fait acheter une quantité prodigieuse de louis qu'elles ont payés jusqu'à cinquante sous la pièce. On croit qu'elles triompheront des obstacles et partiront à la fin du mois. Les corps administratifs des départements les laisseront-ils passer tranquillement? Bien n'est plus douteux.
L'évêque d'Orléans est du nombre des cinq ou six évèques ser-
men (aires. On prétend que son patriotisme a été raffermi par le payement de les dettes, montant à 500,000 livres.
Ou assure que le comte de Brienne avoit offert la moitié de son
bien an cardinal son frère, pour le détourner de prêter le serment; mais celui-ci a noblement préféré de jurer.
On commence à déménager à petit bruit le palais Bourbon , et le prince de Condé a écrit à SOI gen* qui y demciiroienl : Vous avez bien fait de rester jusqu'à présent; mais il est temps que vous veniez nie rejoindre : la bombe est prête à éclater, partez au plus vite. » Ce môme prince a donné des ordres pour faire transporter les cœurs de tous les princes de sa maison à Chantilly, dans la crainte sans doute que dans un moment de trouble ces froides reliques ne fussent profanées. Mais l'indifférence et même le mépris marqué avec lesquels les habitants de Chantilly les ont reçues n'a pas dû flatter ces ombres illustres, si sous la glace des tombeaux elles conservent encore l'orgueilleuse idée de leur noblesse.
Madame Necker a écrit à un de ses amis que M. de Galonné venant de Turin, ayant reçu l'avis secret d'éviter Versoix dont la municipalité se proposoit de l'arrêter, s'étoit embarqué sur le lac. Elle ajoutoit plaisamment : a Le ciel nous devoit de susciter un orage, de faire faire naufrage à son léger bateau, et de le faire échouer sur la grève de Coppet. »
On mande de Londres qu'on a ordonné d'armer dix vaisseaux de plus qu'en temps de paix, et d'en composer les équipages de l'élite des matelots. Le prétexte apparent de cet armement est d'envoyer cette escadre dans la Baltique pour rétablir l'équilibre entre la Porte et la Russie. Mais nos politiques prétendent que c'est pour maintenir le peuple anglois, dont on craint le soulèvement^ et qui se dispose à demander la réforme des vices de la législation et l'égalité de la représentation au Parlement.
LETTRE HUITIEME
De Paris, le 18 février 1791.
Le départ de Mesdames, tantes du Roi , est dans ce moment le grand objet qui occupe les districts et toutes les sociétés. D'après
îcs principes de liberté individuelle, on ne conçoit pas comment on peut légalement les retenir malgré elles ; et lorsque la nation entière brise ses fers, doit-elle en donner à toute la famille de la dynastie régnante? C'est ce que disent hautement leurs partisans. Hlais, d'un autre côté, les districts, la municipalité, le club des Jacobins, les dames de la Halle, sont d'un avis contraire : les médecins mêmes s'en mêlent aussi. Un des docteurs attachés au service de ces vieilles aristocrates a déclaré que Madame Victoire, vu ses infirmités, périroit en route; mais si elle veut mourir, peut-on l'en empêcher?
Le Roi et la Reine ont conseillé à leurs tantes de ne pas partir. La Reine leur a dit : « Je suis sûre que le public m'imputera encore votre départ. 55 L'évêque de Clennont, M. et madame de Narbonne, madame de Chateîlier, passent pour les principaux instigateurs de ce départ. Mais le principal moteur est un certain abbé Ruallem, surintendant des finances de Mesdames, et Bas- Normand dans toute la force du terme.
On rend assez de justice à Madame Victoire : elle passe pour bonne et bienfaisante; mais Madame Adélaïde est hautaine, fi ère, impérieuse, ambitieuse. Parmi les propos que l'on débite sur leur départ, voici le plus répandu et le plus accrédité. Elles doivent enlever le Dauphin dans un fond de voiture : un autre enfant de son âge, de la même figure et qu'on tient soigneusement caché, lui sera adroitement substitué, et sera présenté au public, dans le moment de l'enlèvement, comme le véritable Dauphin. Les gens sensés voient bien l'invraisemblance d'un pareil projet, mais le peuple le croit fermement, et c'est ce qu'on veut. Madame Elisabeth doit aussi se rendre dans les Pays-Bas, aussitôt que le duc de Saxe-Teschen , son oncle, y sera de retour. Tous ces départs doivent précéder celui du Roi et de la Reine. Mesdames doivent être accompagnées jusqu'aux frontières par deux mille gentilshommes, qui à tout événement leur serviroient d'escorte, ce qui confirme au peuple l'enlèvement du Dauphin.
Un autre fait, c'est que malgré l'antipathie qui a toujours régné entre la Reine et Madame, et qu'aucune de ces princesses n'a cherché à cacher, la Reine a été voir celle semaine Madame au Luxembourg : elles ont eu ensemble et seules un entretien de
deux heures, el les femmes de chambre n'en Bavent pas encore
le résultai. Madame d'Orléans a été faire ses adieux le jeudi à Mesdames.
Ce départ porte encore un nouvel échec à la réputation de AI. de la Fayette, parce qu'il a promis trois de ses aides de camp pour accompagner Mesdames jusqu'aux frontières. Le bruit court, et peut-être ses ennemis le font-ils courir exprès, que, dégoûté de l'ingratitude et de l'injustice de ses concitoyens, il doit donner sa démission.
LETTRE NEUVIEME
De Paris, le 26 février 1791.
Le départ furtif des tantes du Roi, effectué malgré le vomi général de la nation, celui de Monsieur arrêté par le peuple , la dissimulation du Roi, l'attroupement de la populace, l'armement général de la garde nationale, qui est restée deux heures le sabre levé sur le citoyen, la déclaration de M. de la Fayette qu'il ne répondoit ni du Roi ni de l'Assemblée nationale, prouvent aux plus incrédules combien il s'en faut que nous jouissions du calme heureux que nous annonçons. Il est certain que le départ de Monsieur devoit s'exécuter, que toutes les malles étoient faites, qu'il a été arrêté au sortir de chez la comtesse de Balbi, sa maitresse, à laquelle il venoit de faire ses adieux. On sait que toute la famille royale a été assemblée pour régler la route que suivroient Mesdames, que leur destination étoit pour les Pays-Ras, et que ce n'est que par prudence qu'elles ont pris le chemin de la Bourgogne. On sait que le Roi, qui a témoigné à l'Assemblée nationale sa surprise du départ furtif de ses tantes, étoit encore enfermé avec elles cinq minutes avant ce départ. On dit hautement que Mesdames emmènent le Dauphin; on nomme l'enfant que la Reine a pris à sa place, qu'elle présente au peuple , qu'elle promène dans les faubourgs Saint-Antoine el Saint-Marceau : c'est le fils de M. de Saint-Sauveur. On voit a découvert la rage rugissante de nos aristocrates, et l'inquiétude turbulente des démocrates. Les deux partis s'imputent également le dessein d'ensanglanter la scène : tous deux ont raison; mais tous deux
ignorent quel est le ressort caché qui les fait mouvoir. Je l'ai découvert : c'est Pitt. Malgré le déficit, ce ministre trouve encore assez d'argent pour faire à la France la plaie funeste d'une guerre civile. On n'y fait pas d'attention, et les Anglois sont en foule à Paris et répandent à grands flots les guinées.
Le Roi a mis la plus grande diligence à expédier à ses tantes les ordres de l'Assemblée nationale de les laisser sortir librement du royaume. Le soir du décret, il demandoit à tout le monde où étoit M. de Narbonne pour l'en charger, et s'informoit avec impatience où on pourroit le trouver. Quelqu'un lui dit en plaisantant : a Sire, si vous voulez le trouver, il faut l'envoyer chercher chez madame la baronne de Staël. » Le Roi prend la chose au sérieux, envoie chez la baronne, et M. de Narbonne s'y trouve effectivement. On sait aujourd'hui qu'il étoit très-opposé au départ de Mesdames ; mais madame de Narbonne, indépendamment de son aristocratie, animée par la jalousie, levoit aisément tous les obstacles que suscitoit son mari. Elle vouloit à toute force l'éloigner de madame de Staël, qui depuis son départ est malade, et môme alitée. Ainsi l'aristocratie, la jalousie et l'amour, ont joué leur rôle dans ce départ.
Je crois être suffisamment instruit pour assurer qu'on renouvelle les instances auprès du Roi pour l'engager à partir. Ce qu'il y a encore de certain, c'est que Mesdames s'attendoient bien à être arrêtées en route, et que ni cette persuasion, ni les représentations de la municipalité, ni le vœu tacite de la nation n'ont pu les faire changer de résolution. Leur départ est un triomphe pour les aristocrates : ou elles seront arrêtées, disoient-ils, ou elles sortiront du Royaume. Si elles sont arrêtées, l'Europe aura la preuve que la famille royale est prisonnière; si elles sortent du Royaume, elles prouveront à l'Europe qu'elles ne se sont pas crues en sûreté au milieu des François.
On assure que M. de la Fayette fait incorporer les gardes du corps dans la cavalerie. On répand mille propos contre lui ; il a été fort maltraité de paroles, lors de l'attroupement aux Tuileries : on l'a menacé de la lanterne, ainsi que M. Bailly. On reproche à celui-ci son aveugle confiance dans Dufour, son lieutenant, et surtout dans son secrétaire Boucher, ainsi que ses coin-
510 C ( ) Il II E S P ( ) XI ) A \ C K S E C II È rr E .
plaisances marquées pour la cour, h sa gloriole de faire toujours précéder sa voiture par deux gardes à cheval, tandis que le président de l'Assemblée nationale marche toujours seul el sans pompe.
LETTRE DIXIEME
De Paris, le 5 mars 1791.
Los gazettes vous ont parlé de l'échauffourée de nos paladins de cour dans la nuit du 1er de ce mois, de cette farce de carnaval qui amuse maintenant la capitale aux dépens de cette noblesse si maladroite dans ses entreprises. Il s'agissoit d'enlever le Roi, tandis que le peuple ameuté et des brigands soudoyés se portaient à l'autre extrémité de Paris pour y détruire le château de Yincennes. On de voit prendre le monarque de force, et le hier même, plutôt que de le céder, en cas d'opposition. Partnriiinf montes! De huit cents gentilshommes environ qui , protégés par M. de Villequier, sont entrés au château pour ce beau projet, les uns ont été arrêtés, les autres ont passé la nuit sous les toits où ils disputoient un asile aux chats du palais; les autres se sont enfuis à toutes jambes. C'étoit la journée du pied au c... Les principaux étrillés sont MAI. Frondeville, Villequier (ils, le maréchal de Mailly, d'Eprémesnil et son ami d'Agoult; et au nombre des prisonniers MM. Chavigny, Becdelièvre, de Piennes, Berthier, fils du fameux intendant. On dit que l'abbé Maury, déguisé et en queue, étoit de l'affaire. Jamais il n'en fut de plus absurde et de plus mal combinée. Le peuple est tellement persuadé qu'elle avoit été dirigée par la Reine, que cette princesse en passant sur nos quais a eu les oreilles frappées de plus d'une exclamation désagréable. Tandis que l'on a arrêté M. de Court avec des armes cachées chez le Roi, elle étoit allée an Luxembourg. On infère aussi de l'obstination et de l'empressement de Mesdames à partir, qu'elles étoient instruites de la proximité d'une catastrophe.
On prétend que les conjurés veulent prendre une revanche la semaine prochaine. On prétend que le même jour il y a eu une scène à peu près semblable à Toulouse, sous la direction du roué
du Barry. Mais les essais montrent ce que les anti-révolutionnaires ont à attendre de leurs efforts. Leur espoir ne peut plus reposer que sur l'appui des puissances étrangères, et l'on compte cinq cent mille jeunes gens sur la surface du Royaume qui se sont fait inscrire pour former une armée contre les troupes du dehors qui voudroient se mêler de nos affaires.
La conduite active et sage de M. de la Fayette dans cette journée a rehaussé ses actions. 11 a couru beaucoup de risques à Vincennes : des scélérats du faubourg Saint-Antoine avoient le projet de le tuer.
Mirabeau a été très- maltraité au club des Jacobins : on l'a accusé de vénalité, d'ambition, et du projet de devenir premier ministre.
L'abbé de Périgord, ancien évoque d'Autun, est, dit-on, parti pour l'Angleterre. On prétend aussi que la veille de son départ il a diné chez un restaurateur avec M. de Mirabeau et M. de la Fayette, tous trois déguisés.
On espère que la municipalité d'Arnay-le-Duc, n'ayant pu convertir les vieilles , les laissera enfin partir. On dit que leur aubergiste a payé vingt-cinq louis à cette municipalité pour les retenir. Elles pourront bien être encore arrêtées avant de sortir du Royaume.
LETTRE ONZIEME
De Paris, le 12 mars 1791.
Loin de relâcher les conspirateurs qui ont été arrêtés chez le Roi, dans la nuit du 28 février, il paroît qu'on les poursuivra criminellement. Une loi de Louis XIV est formelle contre ceux qui entrent avec des armes cachées dans le palais du monarque, et cotte loi n'est point abrogée. Le peuple appelle maintenant les chevaliers de Saint-Louis chevaliers du poignard.
Il n'est pas douteux que cet événement ne soit la cause directe ou indirecte de la maladie; du Roi , dont les symptômes ont été assez graves. Elle a répandu la consternation sur deux classes de citoyens, sur ceux qui aiment le Roi, et sur ceux qni voient le danger qui résullcroil <le sa mort tant que l'Assemblée n'a rien
5 1 1 COR li ESPON DA \ C K SEC R ETE.
statué sur la régence et la minorité. Si ce malheur arri voit, les ex-nobles cl les prêtres courroienl de grands risques.
Parmi les personnes arrêtées pour correspondance avec M. de Condé ou pour enrôlements faits à Paris, on compte AI. Malivetz, (jui demeurait chez Aï. d'Autichamp au palais Bourbon, où l'on a mis |ë scellé. On a enlevé en même temps le secrétaire de AI. d'Autichamp, le sieur Drain et sa femme. Ils sont accusés d'avoir fait des offres à plusieurs officiers pour les engager dans le parti de AI. de Condé. Ces offres paraissent avoir été faites dans un grand bal donné lundi dernier chez mylord Red lord. On porte à vingt ou (rente mille le nombre d'aventuriers dont les contre-révolutionnaires se sont assuré les services pour les réclamer au premier signal.
La Reine semble caresser les Jacobins. Quelques noirs blâment ces cajoleries envers leurs plus cruels ennemis : d'autres augurent bien et montrent plus de confiance dans les ressources d'une adroite politique.
Madame d'Orléans va deux fois le jour aux Tuileries pour s'informer de la santé du Roi. On dit que AI. d'Orléans se contente des nouvelles qu'il reçoit par la voix publique.
Le nombre des prêtres qui ont prêté le serment excède de beaucoup celui des réfractaires. A Rome, comme à Paris, on ne croyoit point qu'il y eût des prélats assez hardis pour sacrer les nouveaux évèques. Le cardinal de Loménie, que les noirs appellent cardinal d'ignominie^ est refait évêque de Toulouse. On ne doute point qu'il n'accepte si l'évêché de Sens est donné au coadjuteur son neveu.
La société patriotique de Clermont-Ferrand propose aux Jacobins d'abolir les titres de Sire et de Majesté.
Les auberges de Paris sont remplies d'étrangers et surtout d'aristocrates provinciaux. Beaucoup de croix arrivent journellement, et l'on suppose que les ennemis de la Révolution se préparent à quelque nouvelle tentative.
Du J3 mars.
Le Roi est hors d'affaire. Le peuple se calme, et la déclaralion que l'Assemblée a faite de la fausseté des bruits d'une invasion en Alsace y a beaucoup contribué. On chansonne déjà les
neuf cents officiers généraux de l'armée anti-révolutionnaire, qui n'a point de soldats.
L'égalité du partage des successions patriotise les trois quarts de la noblesse de Normandie, de Bretagne et du Languedoc. Depuis l'arrestation du sieur Drouin, le peuple voit de mauvais œil mylord Bedford. On sait d'ailleurs qu'à la suite du bal où se faisoient les enrôlements aristocratiques, il y eut une orgie contre nature que des femmes, peu délicates ordinairement, jugèrent à propos de fuir.
LETTRE DOUZIÈME
De Paris, le 19 mars 1791.
L'élargissement des prisonniers faits le 28 février aux Tuileries a fait de la rumeur. La municipalité de Paris et M. Ferrières, accusateur public, se sont renvoyé successivement leur affaire. Le peuple les accuse de faiblesse et de corruption. Au reste, ces prisonniers avoient été assez punis : non bis in idem. On rit de la réserve qu'ils ont faite, en recouvrant la liberté, de se pourvoir contre ceux qui les ont maltraités le 28. Depuis ce moment, la pbysionomie des aristocrates a un peu cbangé. Us semblent se réjouir pourtant en secret de l'énorme perte de revenu que les nouveaux arrangements font subir à M. de Condé. Us ne doutent point qu'elle ne l'excite plus fortement à la vengeance, mais les moyens lui manquent. Il paroit que la quête de M. de Galonné n'a rien produit.
Une adresse des Amis de la constitution de Rouen témoigne implicitement des inquiétudes sur la dernière maladie du Roi. Elle propose d'exiger que deux médecins viennent ebaque malin et deux autres le soir rendre compte à l'Assemblée nationale de l'état du Roi jusqu'à son entier rétablissement, et rappelle à cette occasion la nécessité de s'occuper promptement de la question de la régence, en cas de minorité.
Il y a à Paris une manufacture de consécration d'évèques : on en a fait onze dimanche dernier. Celui de Strasbourg a été affilié aux Jacobins, ainsi que plusieurs autres. Il est venu à Paris par la diligence qui a versé : les dévots en ont tiré mauvais augure.