TOME II
Los anciens évoques doivent se rendre à Rome pour tenir un concile auquel ils se disent convoqués par le Tape Ou prétend que Sa Sainteté ôtera le chapeau de cardinal à \I. de Loménie. Ainsi le voilà dans le cas de s'enrhumer, si M. du Bernis est rappelé, parce qu'il ne août pas prêter son serinent sans restriction. Il paroil qu'on ne lui donnera point de successeur- in consul, en effet, suffiroit à Rome pour veiller aux intérêts de la nation.
En parlant de la maladie du Roi, la Reine a dit qu'elle pro\enoit d'humeurs. On a prétendu qu'elle avoit dit ce mol singulièrement. Il falloi'l avoir une oreille bien fine pour faire cette remarque.
LETTRE TREIZIÈME
De Paris, le 26 mars 179.1.
Avant de nous occuper des événements du jour, en petit nombre et peu intéressants, jetons un coup d'oeil sur l'intérieur de la cour de France.
Le Roi témoigne toujours beaucoup de tendresse à son épouse, mais il ne couche jamais avec elle. S'il remplit les devoirs maritaux, ce ne peut être qu'à la dérobée, comme les Spartiates. Dès qu'il est au lit , il dort profondément jusqu'à sept heures du malin . Il ronfle à être entendu dans les pièces voisines. Son lit est fort dur, point de plume. Il est laborieux et a une belle mémoire. Il lit vingt journaux , dont le plus grand nombre est aristocratique : celui qu'il préfère et qu'il demande avec empressement, c'est le Postillon de Calais, feuille mal rédigée, mais la plus hâtive. Le Roi et la Reine tiennent grand couvert à dîner les dimanches et les jeudis, mais la Reine n'y mange point; elle centre au sortir de table dans ses appartements, où elle dîne avec Madame Elisabeth. Le Roi mange peu à midi, mais prodigieusement le soir. Il observe régulièrement les jours d'abstinence et aime beaucoup l'esturgeon, dont il fait garder les restes pour le lendemain. La Reine est fort froide avec Madame. Monsieur \ient tous les jours aux Tuileries; il y dîne rarement; il ne manque jamais d'y souper. 11 est toujours très-bien avec le Roi, mais très-boulonné sur les affaires du temps. Il y a quelque temps, un garde national
refusa de faire le service près de lui en disant : ce Ce n'est qu'un simple citoyen; quand il me viendra garder, je Je garderai à mon tour. » Son air hautain, froid et dédaigneux, dégoûte la garde nationale de faire service au Luxembourg.
La Reine a été fort sensible au décret qui exclu! les reines de la régence. Pendant la discussion, on lus porloit tous les quarts d'heure des nouvelles de l'Assemblée nationale.
La maladie du Roi a relardé la déclaration qu'il doit faire faire aux cours étrangères par les ministres, qu'il est le chef de la nouvelle constitution , qu'il n'a plus de sujets , mais une gra: famille de citoyens autour de lui, et qu'il veut procurer indemnités satisfaisantes aux princes étrangers qui ont des réclamations à faire. Si le Roi ne iaisoît pas cette déclaration, on proposeroit à l'Assemblée nationale de l'y inviter, mais alors le seroit manqué; ce ne seroit point prouver l'entière liberté avec laquelle le Hoi agit. Cette démarche auroit dû avoir lieu lorsque le Roi fit ici une proclamation de cette nature le 4 février 1791. Il vaut pourtant mieux tard que jamais.
Les négociations vont bien pour les indemnités. Le duc de Wurtemberg traite par lui-même de la sienne, et il en tirera bon parti; il voit les chefs jacobins.
On craint plus maintenant les troubles intérieurs pour la religion que les entreprises du dehors. Le Pape va, dit-on, fulminer Le cardinal de Loménie balance. Il est piqué de n'avoir point nommé évèque de Paris, siège qu'il a possédé pendant vingtquatre heures à la mort de Christophe de Bciumonl, cl qu'il a toujours ambitionné. Ce furent alors ses liaisons avec te* philosophes qui lui nuisirent. Il pourrait se perdre aujourd'hui en renonçant à la philosophie. Mais quand le diable devient vieux, il se fait ermite.
Le Club monarchique se remonte un peu : il a repris ses séances. On parle de nouveau d'un voyage de la cour à Compiègue d'abord ; ensuite, ajoule-t-on, une fuite à Bruxelles.
On prétend que te comité de constitution est entièrement corrompu. L'abhé Sieyès n'y pas oit que très-rarement.
Nos dévoles font construire des chapelles à voté de leurs boudoirs pour y faire célébrer l'office divin par des piètres non
j tireurs, et y recevoir la communion pascale de leurs mains pu AI. de Lubersac, évéquë de Chartres, a l'ait samedi dernier quarante ordination! clandestines an Collège anglois. ("est mie grande folie de la pari des récipiendaires de s'engager ainsi inutilement dans les ordres sacrés. Alais pourquoi le trouver mauvais? disent les révolutionnaires ; liberté entière! On peut se l'aire recevoir également sous-diacre , diacre, prêtre, comme chevalier de l'Orient, rose-croix, etc.
Le comité des recherches a eu avis qu'un fabricant a voit reçu la commande de plusieurs milliers de croix de Saint-Louis.
On assure que le duc d'Orléans a déjà fait décréter quelquesuns des témoins de l'affaire des 5 et 6 octobre, et que plusieurs se sont esquivés. On pense que Pelletier, si connu par les Actes des Apôtres , n'échappera pas.
LETTRE QUATORZIÈME
De Paris, le 2 avril 1791.
L'attention de tous les partis se fixe en ce moment sur un seul objet, la maladie de M. de Mirabeau l'aîné. Il est très-mal : vingl médecins ont été consultés hier. M. Petit y étoit. C'est avec beaucoup de peine que l'on a fait consentir le malade à le voir. uJ'aimerois autant, disoit-il, que l'on me donnât de l'opium, n — Aristocrates et démocrates envoient quatre fois par jour s'informer de cette intéressante santé. Les premiers comptent sur lui pour arrêter les progrès des Jacobins. Sa mort seroit certainement une espèce de calamité publique. Il est inutile de dire que les i\cu\ partis s'accusent mutuellement de l'avoir empoisonné, et qui! ne paroit pas que de part ni d'autre ce soupçon ait quelque fondement.
Les querelles de religion prennent une tournure sérieuse. M. de Brienne a recouvré l'estime des patriotes par le renvoi de la barrette, et ses actes publiés à ce sujet font traiter hautemenl le Pape de calomniateur. L'ancien clergé, de son côté, est mécontent du bref que Sa Sainteté vient d'envoyer. Le retranchement des évêques étoit l'institution canonique, dont le Pape ne parle point dans sa bulle, et il s'étend en plaintes sur la perte de leurs
biens, à laquelle ils voudroient feindre de n'être point sensibles. MAL Zelâda, Maury, et les évêques de ce saint comité, ont résolu de ne point publier cette bulle, et ils sentent les inconvénients d'un nouveau délai. On prétend qu'ils ont arrêté que, puisque le cardinal Zelada avoit le sceau et la griffe du Pape, on s'en serviroit pour réformer la bulle, que l'on dit très-volumineuse. Quelle qu'elle soit, l'effet qu'elle produira n'est point douteux. La majeure partie de la nation est déterminée à secouer le joug de la cour de Rome, et au défaut de M. de Brienne , l'ancien évêque d'Autun et le nouvel évêque de Paris se flattent d'être élevés au patriarcat effectif des Gaules. Les anciens évêques, maintenant in partibus infidelium, ne cessent d'envoyer des mandements et des ordonnances où ils fulminent contre leurs successeurs. On distribue secrètement un écrit de M. de Juigné , où il enveloppe dans les anatbèmes de l'excommunication tous les prêtres de son diocèse qui ont prêté serment. Nous verrons peut-être se renouveler les scènes des papes contemporains qui s'excoinmunioient mutuellement.
Mesdames ont laissé beaucoup de dettes : on parle même d'un bilan. On ne peut croire que le Roi, qui aime ses tantes, leur laisse faire banqueroute. Sa liste civile est assez forte pour payer leurs dettes.
M. Bosquet, ancien commis de M. Nccker, a une correspondance si animée avec cet ex-ministre, qu'en la rapproebant des forts acbats qu'il fait des assignats, on le soupçonne d'être son agent pour l'agiotage. Jamais M. Necker ne s'est lavé du soupçon d'avoir un goût décidé pour ces spéculations, qui d'ailleurs sont fort à la mode.
Da 3 avril.
Mirabeau est mort hier à dix beures. On ouvrira son corps aujourd'bui , en présence du peuple et d'un commissaire de chaque section. Les prêtres disent que cette mort est une vengeance du ciel; d'autres noirs accusent M. Lainetb. On doit attribuer la mort de Mirabeau à ses excès dans les veilles, les liqueurs et les femmes. Dimanche dernier, il avoit poussé ces excès à outrance avec sa maîtresse.
LETTRE QUINZIEME
De Pari», le B avril 1791.
Si Louis XVI, qui paroit l'idole du peuple, Mourait, il pourroil recevoir les mêmes honneurs qui ont entouré les restes de Mirabeau, mais il no pourroit en recevoir de plus grands. Aucun député n'a assurément le génie de .Mirabeau ; il est bore ci'1 ran« mais ' 'esl moins son génie que son patriotisme qu'on célèbre. A eoniparer Mirabeau avec M. d'Orléans, on ne sait lequel des deux a été le plus immoral dans sa vie privée; on ne sait aussi lequel des deux a le plus contribué au succès de la révolution. A l'aurore de la liberté, dans ce moment décisif, M. d'Orléans adonné l'exemple du désintéressement par sa renonciation à ses privilèges, à une partie de sa fortune. Il a prouvé son patriotisme par ses actions, comme Mirabeau par ses lumières. Si le but du premier étoit criminel, celui de Mirabeau n'éteil pas plus pur : ils agissoient de concert. Si le succès pouvoit mettre AI. d'Orléans sur le trône ou lui donner la lieutenance du Royaume, il laisoit Mirabeau premier ministre. Je ne vois que cette différence : M. d'Orléans pouvoit perdre à la révolution, comme il a tout "perdu en effet, et Mirabeau ne pouvoit qu'y gagner.
Le Roi et la Reine ont séparément envoyé, pendant la maladie de Mirabeau, s'informer de sa santé. On s'étonne que les conseillers du monarque ne l'aient point engagé à se joindre au corps législatif pour accompagner son convoi. C'eut été un coup de théâtre dont l'impression eût été profonde dans l'esprit du peuple. Tous les ministres, excepté un seul, malade, y ont assisté. Dans l'ancien régime, un garde des sceaux, ne portoit jamais le deuil, ne faisoit aucune visite. Cette étiquette a disparu aux funérailles de Mirabeau. M. Duporl du Tertre y étoit en si marre.
Si le vœu des Jacobins est rempli, ce sera AI. d'Aiguillon qui remplacera Mirabeau au comité diplomatique; mais Mirabeau ne sera jamais remplacé, surtout (Sans cette place.
On annonce la motion d'exiger un nouveau serinent de la noblesse. Mais les nobles ne sont plus distingués des autres citoyens,
et Ton doit être dégoûté des moyens de ce genre parles mauvais effets qu'a produits le décret pour le serment des ecclésiastiques. — Le conciliabule des évêques, présidé par le futur cardinal Maury, a décidé que la bulle du Fape seroit rendue publique. On est occupé à la traduire. Le même conciliabule doit dénoncer au Pape un attentat commis contre son autorité par la section de Grenelle. Elle ne veut point saint Dominique dans sa paroisse, attendu qu'il étoit le fondateur de l'Inquisition, et y veut substituer saint Thomas d'Aquin, amî des jansénistes, qui influent, comme on le sait, sur tout ce qui se fait maintenant à l'égard du clergé.
Le comité des recherches s'est transporté pour visiter la nouvelle porte qui a été faite aux Tuileries, et par laquelle ont passé les acteurs de la scène du 28 février. On assure que cette porte sera murée, ainsi que plusieurs autres issues dérobées. On poursuit secrètement l'examen de trois gardes du corps et d'un chef d'ouvriers nommé Tliévenot, qui ont été arrêtés sur le soupçon d'un complot dont on cherche à dérober la connoissance au public. Il ne s'agissoit de rien moins que d'exterminer les Jacobins, la garde nationale et tous les patriotes connus , tant à Paris que dans les provinces.
LETTRE SEIZIÈME
De Paris, le 16 avril 1791.
Si les doutes que l'on forme sur la sincérité de l'attachement du Roi à la Constitution sont fondés, on ne peut nier que les projets de quelques sociétés révolutionnaires ne justifient pleinement le monarque. Le plan de MAL Laineth et Barnave tend évidemment au parfait républicanisme, et le journaliste d'Eglantine, successeur de feu Loustalot, est leur trompette, le propagateur' de leur doctrine. Il ne paroit pas que ce système puisse prendre dans le public, d'après le décret sur l'hérédité de la couronne; mais si le Roi étoit enlevé ou s'il s'évadoit, si même on découvrait de la fausseté dans sa conduite, il ne seroit pas étonnant que l'opinion publique se réunît pour se passer de roi.
Le décret relatif au clergé est celui qui semble avoir le plus
répugné au Roi. Il donne retraite à d'anciens évoques dans les appartements de Mesdames. Il a autorisé la profusion avec laquelle on distribue dans le château des Tuileries le mandement de l'ancien archevêque de Paris. ^ Songez-y bien, a-t-onditau monarque,
il y va du salut de votre âme. » II tolère les assemblées secrètes des prêtres réfractaires dans les couvents. On croit toujours qu'il
a lait une protestation secrète contre la sanction des décrets. L'inquiétude de l'Assemblée nationale sur ses unis sentiments a été le motif du décret sur la résidence, qui revient indirectement sur celui de l'inviolabilité.
Le Roi est fort instruit, il parle plusieurs langues, il a beaucoup de jugement; cependant, il est difficile de croire qu'un masque de bonhomie et de simplicité recouvre en lui assez de finesse pour capter la confiance des révolutionnaires, souffrir les reproches des mécontents, et attendre le moment favorable pour se montrer à découvert, ou, si ce moment n'arrive point, se faire honneur de la révolution et mériter le surnom de « Restaurateur de la liberté » ,
On craint que l'époque de la communion pascale ne soit celle où le fanatisme essayera de faire explosion.
Soit qu'on ait attaqué à tort le civisme du ministre de la guerre, soit qu'il ait voulu rétablir sa réputation, il a donné une liste de généraux dont le patriotisme est reconnu. M. d'Orléans y étoit. Le Roi a biffé son nom, ce qui n'est pas étonnant; mais il a rayé MM. de Hesse-Rothembourg, Wimpfen et Ferrières, ce qui étonne et déplaît. La Reine, M. de Villequier, Guignard et Montmorin, ont dirigé le Roi en cette occasion. Les généraux nommés pour le commandement des quatre armées sont enfin : MM. Mai 11 y, Bouille, Rochambeau, Luckner.
Madame d'Orléans a quitté le Palais-Royal pour se retirer chez son père , mais on ne désespère point de la réconcilier avec son époux. L'un de ses griefs est l'éducation démocratique que madame Brulard, ci-devant Gcnlis, donne àses enfants. Ces principes n'ont cependant pas pris racine dans le pœur du jeune Beaujolais, qui doit être constitué bien aristocraliquement. Il prend plaisir à se faire monseigneuriser par les personnes qui l'approchent.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
De Paris, le 23 avril 1791.
Pour juger la vigoureuse opposition que le peuple a apportée au départ du Roi pour Saint-Cloud, il faut se rappeler que l'usage du Roi et de la famille royale est de ne point s'absenter pendant la quinzaine de Pâques, et de communier publiquement. Louis XVI s'étoit introduit par une porte dérobée dans la chapelle des Tuileries pour y recevoir la communion des mains de son grand aumônier, auquel le refus du serinent interdit les fonctions publiques. Le peuple a cru voir dans ce voyage extraordinaire la preuve du projet d'enlèvement, dont on parle plus que jamais. On assuroit que beaucoup de chevaux étoient placés sur la route de Compiègne.
Les patriotes sages et les mécontents raisonnables sont également affligés de cet événement. Au contraire, les démocrates enragés et les aristocrates enrageants Font vu avec quelque plaisir. Les premiers en infèrent qu'il ne seroit pas difficile de guérir le peuple de son idolâtrie pour la royauté; les autres croient avoir acquis la preuve complète que le Roi n'est pas libre. Il en résulte simplement l'évidence de l'impossibilité d'une contrerévolution et des grands malheurs qu'occasionneraient ceux qui tenteraient de l'opérer.
On a remarqué que la Reine partoit avec un ruban incarnat qu'elle portoit depuis plusieurs jours. En descendant de voiture pour rentrer aux Tuileries, elle a dit hautement : et Malgré tout ce que l'on nous fait souffrir, nous aimons mieux rester que de causer la moindre violence. » Mais elle a bientôt succombé à sa sensibilité, elle s'est trouvée mal, et a été indisposée pendant plusieurs jours. Cependant cette princesse a éloigné d'elle, à la suite de cette scène, plusieurs femmes dont les sentiments sont contraires à la Révolution. Le Roi a renvoyé du château le grand aumônier, le premier aumônier et les gentilshommes de la chambre. On a entendu une voix s'écrier : « Nous aimons notre Roi, nous lui pardonnons ses foiblesses, mais il ne faut pas qu'il recommence souvent, car nous ne croyons pas plus à son inviolabilité qu'à l'infaillibilité du Pape.»
il n'est pas décidé encore que If. de la Fayette reprenne la démission qu'il a offerte. Le bruit qui se répand du départ de madame de la Fayette pour l'étranger a fait faire au Palais-Royal la remarque qne dans cette famille on a en àe tout temps l'adr (ravoir deux cordes à son arc. La classe inférieure des citoyens n'aime ni AI. de la Fayette ni If. iJailly. (>lui-ci a vu ce< jours-ci , en se levant, une potence plantée devant sa porte.
M. de Lessart a déclaré au département de Paris <j.ir le Roi donnoit ordre à ses ministres dans les cours étrangères d'j manifester ses sentiments en laveur de la nouvelle constitution.
Les fanatiques pourtant n'abandonnent point l'espoir dune contre-révolution, qu'un plaisant a appelée fête mobile, que les noirs ne savent dans quel mois placer, et qui ne sera jamais chômée : si elle l'étoit, ce seroit à leurs dépens. L'ardeur du peuple pour le nouvel ordre de choses semble croître chaque jour, et s'ils cherchent encore à faire faire au Roi des démarches qui \ soient contraires, on se montre disposé à leur faire payer la folle enchère de l'inviolabilité du monarque. Il y a eu des motions lundi dernier pour exercer sur les dames de la cour l'abominable mode des fustigations, comme autrefois, disoit-on, pour corriger un roi enfant, on fouettoit un petit Savoyard en sa présence.
Madame d'Orléans est toujours chez son père, et veut se séparer. Cependant madame Brulard (Genlis) s'est retirée. On dit qu'elle avoit le projet de marier sa fille Paméla h M. de Chartres. M. d'Orléans se propose d'envoyer ses enfants en province, pour achever leur éducation : il veut les préserver des principes aristocratiques de leur mère.
LETTRE DIX-HUITIÈME
De Paris, le 30 avril 1791.
Le licenciement des grenadiers du centre a mis Paris dans un nouvel état d'effervescence qui n'est point sans danger. Leur crime est, selon les uns, d'avoir injurié le Roi et la Reine dans la journée du 18; selon d'autres, ils s'étoienl prêtés aux complots qui y ont donné lieu. En effet, on compare généralement cette journée à. celles des 5 et G octobre, et l'on veut y voir encore le
doigt de M. d'Orléans. Ses ennemis prétendent que son plan a manqué par la maladresse de ses émissaires; que ceux-ci dévoient enfin laisser partir le Roi, que l'on auroit suivi, et qui auroil succombé en route à la rage de la populace. En admettant ces conjectures, le peuple de Paris a sauvé le monarque par la conduite même qu'on lui reproche. 11 seroit toutefois difficile de détruire l'idée que ce voyage de Saint-Cloud n'étoit préparé que pour faciliter l'évasion du Roi, volontaire ou involontaire, comme la scène du 28 février.
Les principaux agents que M. d'Orléans met en œuvre, ou qui s'y mettent peut-être d'eux-mêmes, sont : M. de Sillcry, député à l'Assemblée nationale; M. la Clos, auteur des Liaisons dangereuses ; Saint-Huruge, chargé de commissions secrètes;. Rotonde, qui court les cafés et les groupes. On prétend que la Clos a été reconnu déguisé dans la foule, à l'événement du 18.
Le Roi paroit avoir renoncé à son voyage. Lundi, il a fait ainsi que la Reine ses Pâques constitutionnelles à sa paroisse. Lorsqu'il est monté en voiture, on a beaucoup crié : « Vive le Roi! » 11 a fait baisser la glace en disant : "Je ne veux pas que le peuple me regarde comme un aristocrate. » Alors les cris ont triplé. La Reine, qui avoit relevé sa parure des couleurs nationales, a été fort applaudie. Il lui seroit facile de recouvrer l'affection du peuple.
Dimanche dernier, on a placardé aux Tuileries et au Palais- Royal : « Le Roi est un traître, la Fayette un contre-révolutionnaire, l'Assemblée nationale est corrompue et toute ministérielle, le département vendu, la municipalité despote, la garde nationale un ramas de plats-pieds. Nommez M. d'Orléans régent, M. Lameth
commandant de la garde nationale, et f ! nous sommes libres ! »
On a répondu à ce placard par celui-ci : ce Le Roi par la loi régnera, la Fayette commandera, et l'Assemblée achèvera, alléluia! La garde tous les protégera, AL d'Orléans rien ne sera, alléluia ! »
L'Espagne fait défiler des troupes sur les frontières de la France. Cette cour a déclaré officiellement qu'elle n'avoit d'autre but, en prenant ces précautions, que de faire un cordon pour arrêter F épidémie du mal François.
On ne v oit point encore clair dans les projeta de l'Angleterre. La nouvelle la plus Intéressante pour la Révolution françoise, c'est que le Roi George est retombé en démence. On sait qne le prince de dalles est ami de notre révolution.
La guerre civile d'Avignon semble être de bon augure pour ceux qui la désirent en France. La fermentation actuelle pourroil produire ici des excès de la même nature. Paris est divisé en deux partis au sujet des militaires, comme pour les ecclésiastiques. H y a des soldats, comme des prêtres, jureurs et non jureurs. Les suites de la maladresse que l'Assemblée nationale a commise en exigeant un nouveau serment des ministres de la religion, auroient bien du servir de leçon à la municipalité et à M. de la Fayette, dans l'affaire des gardes nationales. Les soldats jureurs et non jureurs, ou qui se rétractent, en viennent à chaque instant aux mains; des femmes ont été fouettées à cette occasion, et les libelles viennent encore échauffer l'esprit du peuple. Dans l'un de ces écrits, on nomme M. de la Fayette «le Sigisbé de la Reine » .
LETTRE DIX-NEUVIEME
De Paris, le 7 mai 1791.
Le Roi témoigne beaucoup d'alarmes pour sa sûreté personnelle. Il ne sort presque jamais de son appartement, et les gens qui le servent remarquent quelquefois en lui des mouvements de frayeur. La Reine montre des sentiments très-populaires. Aladame Elisabeth, sœur du Roi, est livrée à une dévotion extrême. Elle entend deux fois la messe tous les jours, et communie quatre fois la semaine. Monsieur et Madame restent dans l'obscurité où ils ont enseveli leur aristocratie depuis le commencement de la révolution.
Le Pape a refusé M. de Ségur pour ministre de France. Le vicomte, dont on connoît les poésies, les saillies agréables et les bonnes fortunes, a dit à cette occasion : « Mon frère n'est donc plus ambassadeur à Rome, mais ambassadeur à la Porte, » Ce calembour assez trivial pourrait être une prédiction, et il se pourrait que M. de Ségur, repoussé du vicaire de Jésus-Christ, fut envoyé
ANNEE 1791. v 525
près du successeur de Mahomet. Notre ministère a déclaré au nonce qu'il ne pouvoit considérer ce refus de son souverain que comme un dessein de rompre les liaisons politiques des deux cours. On disoit ce matin que l'Eminence romaine avoit fait son paquet et étoit partie sans rien dire. On ne rcconnoit pas le prudent Pie VI à cette conduite. Si le nonce nous a quittés réellement, ce sera le premier qui soit sorti de France sans abbaye. Le Pape cite dans ses bulles des lettres du Roi, en date des 28 juillet, 6 septembre et 15 décembre, pour lui reprocher d'avoir sanctionné, contre ses promesses , la constitution civile du clergé. On se propose d'interpeller le ministre sur ces lettres, où le Roi s'est évidemment compromis, car on ne peut soupçonner le Saint-Père de mensonge.
On parle aussi du départ de l'ambassadeur d'Espagne.
On crie beaucoup contre la bureaucratie de l'Assemblée nationale. On reproche aux députés de recevoir des présents pour accélérer la liquidation des charges. Le décret qui crée des assignats de cinq livres a fait dire aux noirs qu'ils serviroient à payer les journées des travailleurs dans les grands jours d'insurrection, par exemple contre M. de Clermont- Tonnerre, que le peuple a menacé de punir d'avoir fondé le Club monarchique et vigoureusement parlé contre la réunion d'Avignon à la France. îl a en effet plus efficacement servi la cause du Pape que l'abbé Maury avec sa stérile érudition. La proposition de feu Mirabeau, de licencier l'armée et d'en créer une nouvelle, fermente de nouveau dans quelques têtes patriotiques.
Madame d'Orléans est toujours chez son père. Son mari lui a écrit qu'il consenloit à la séparation qu'elle désire, si elle vouloil donner 100,000 livres de rente à chacun Je ses enfants. Elle a environ 800,000 livres de rente, et recevra certainement des bienfaits de son père, en attendant sa succession.
Mademoiselle d'Orléans est inconsolable d'avoir perdu madame Brulard, son institutrice. Cette jeune princesse, âgée de quatorze ans, a été tellement affectée de cet événement, qu'elle a fréquemment des convulsions, qui alarment ses parents. Il seroil possible que madame Brulard fût rappelée près d'elle.
LETTRE VINGTIÈME
De Paris, le 14 nui 179L
La Hoirie est devenue très-circonspecte dans sa conduite, il ne lui échappe aucun discours relatif à la révolution , même àt iaut mesdames de Tarente et de Chien a* , qui ont plus particulièrement sa confiance. Voici un trait de force de celle princesse qui nesl pas connu. Lorsque le 18 elle renonça au voyage de Saint-Gond, madame de Chimay lui don n oit le bras ponr rentrer dans son appartement, et pleuroit. La Heine lui dit : « Ce n'est pas le moment de pleurer, mais celui de montrer du courage, et j< vous en donner l'exemple. » On élève le courage de la Reine au-dessus même de celui qu'a montré Marie-Thérèse. Elle porte toujours un poignard, et elle a déclaré qu'elle s'en frapperait, si elle se voyoit exposée à devenir victime de îa rage popul « Ce n'est point, a-t-elie ajouté, la crainte de la mort qui m affecte, mais celle d'être exposée à des outrages. »
On prétend qu'enfin cette princesse a pris le moyen le plus assuré de se soustraire à ses craintes. C'est de s'attacher s'ncèrement à la révolution et de renoncer à des espérances chimériques.
L'Empereur, assure-t-on, a dit à madame de Polignac, à Venise, qu'il réduiroit Paris en cendres si l'on se portoit à quelque excès contre sa sœur, et qu'il annonceroit dans son manifeste que tous les membres des corps administratifs, les officiers publics, les gardes nationales, etc., deviendroient responsables sur leur tête cà son égard, des victimes que la rage du peuple pourroit encore choisir parmi .les partisans de l'ancien régime. L'espérance d'être vengés ainsi ne rassure point nos aristocrates. Ils émigrent journellement en très-grand nombre. Ce ne sont poinl les troubles de la capitale qui leur font prendre ce parti , c'est la crainte d'une vengeance populaire. S'ils craignoient les troubles, ils ne les exciteroient point. C'est une remarque importante à faire qu'ils les ont toujours prévus, et qu'il y a eu des émigrations peu avant qu'ils arrivassent. On peut citer l'exemple des tantes du Hoi.
C'est un fait qoe le Roi a déjà épuisé sa liste civile, et qu'il reçoit encore de l'argent des puissances étrangères. Il dépense beaucoup en espions, à faire suivre les principaux Jacobins, surtout les orléanistes décidés. On lui a persuadé que l'on veut attenter à ses jours. C'est M. d'Orléans qu'on lui a peint comme chef d'un complot régicide toujours subsistant; mais les Parisiens sont incapables de se prêter à ce crime. Quoi qu'il en arrive, soixante gentilshommes ont fait le serment de massacrer M. d'Orléans à la première apparence que l'on veuille commettre cet attentat.
La Reine a ses espions particuliers. Ils lui ont rapporté que le sieur Gerdret, commandant de bataillon, actuellement juge de paix, avoit excité le peuple à s'opposer au départ pour Saini- Cloud. C'étoit son marchand de dentelles : elle lui a ôté sa pratique. Rien de plus naturel! On le lui reproche cependant, comme au Roi de souffrir qu'il faille encore exhiber des preuves de noblesse pour être admis au nombre de ses pages.
On parle de la réunion de quelques parlementaires à Bruxelles et de leur projet d'y rétablir le Parlement de Paris, sous la présidence de M. Gilbert de Voisins. On y attend, dit-on, le grand réquisiteur Séguier, pour y rendre des arrêts qui seront sans doute aussi respectés ici que l'a été la bulle du Pape. On suppose qu'en même temps le clergé s'assemblera à Trêves, et les militaires sur le haut Rhin, pour nous foudroyer de toutes les manières de ces cotés, tandis que les troupes espagnoles le long des Pyrénées, celles de Sardaigne, qui se rassemblent en effet près de Chambéry, et le tonnerre du Vatican, nous attaqueront au midi.
LETTRE VINGT ET UNIÈME
De Paris, le 21 mai 1791.
Le décret qui accorde les droits de citoyens actifs aux gens de couleur nés de père et mère libres, fait jeter les hauts cris aux colons qui se trouvent dans la capitale. Ils se sont réunis mercredi au nombre de sept à huit cents, et après avoir exhalé la bile la plus amère contre l'Assemblée nationale, ont arrêté de partir tous
pour les colonies , afin d'y maintenir Tordre s'il est possible , et de sauver leurs propriétés, qu'ils croient menacées par les suites de ce décret, un peu contradictoire avec ceux qu'ils avoient obtenus précédemment. Mais les premiers n'étoient-ils pas eux-mêmes contradictoires avec la Déclaration des droits </r l'homme? el tous nos Lycurgue avoient- ils d'aussi palpables raisons que AI. Barnave pour persister dans leur inconséquence? Il est probable que nous perdrons nos colonies, ce Qu'importe ! s'écrie le sublime Robespierre, .pourvu que nous ne perdions pas nos principes? »
Au reste, on écrit de Bordeaux que les denrées coloniales y sont à très-haut prix; qu'il est visible que les Américains veulent se rendre indépendants; qu'à Saint-Marc et au Port-au-Prince il est arrivé des navires bollandois chargés de comestibles, et qui emportent en retour des sucres et des cafés : d'où l'on conjecture que le parti des Américains étoit pris d'avance; qu'ils aspiroient à ouvrir leurs ports à l'étranger, et que le moment de la révolution leur a paru favorable pour secouer le joug de la métropole. Au train dont vont les choses, nous serons fort heureux d'en être quittes pour ce démembrement. Chaque jour voit croître les alarmes des véritables amis de la patrie. La fortune publique est dans le danger le plus imminent. M. de Montesquiou, si accoutumé à faire de heaux rêves, n'a pu se soustraire à cette perspective désolante. M. Camus est convenu que la rentrée des impôts n'avoit pas excédé trois millions le mois dernier, et que, suivant toutes les apparences, il en seroit de même celui-ci. On sait d'ailleurs que la caisse de l'extraordinaire ne suffit plus aux besoins du Trésor national, et que les administrateurs sont réduits à donner des bons pour des assignats, parce que la fabrique de ceux-ci ne va point assez vite. Dans une pareille détresse, que deviendroit le Royaume si les puissances coalisées se portoient sur nos frontières, comme tout semble l'annoncer?... Le gouvernement achète l'argent chez l'étranger à vingt pour cent. Les citoyens de la capitale le payent eux-mêmes ce prix-là depuis quatre ou cinq jours, encore sont-ils obligés de se cacher avec autant de soin que les vendeurs. A tous égards, notre position est fort alarmante.
Les Jacobins perdent journellement de leur influence : la discorde règne dans leurs clubs. Cependant madame Brulard vient d'aller avec sa Paméla récbauffcr le zèle de toutes les sociétés à' Amis de la constitution qui se trouvent sur la route de Lyon à Paris. On prétend que l'éloquence de lanière et la beauté de la fille ont fait des merveilles, et acquis beaucoup de serviteurs dévoués à Philippe Capet, qui se cache tant qu'il peut sous le masque d'ami de la constitution.
LETTRE VINGT-DEUXIÈME
De Paris, le 28 mai 1791.
Les deux grandes questions, la réunion d'Avignon et la liberté des gens de couleur, ont excité beaucoup d'agitation non-seulement dans l'Assemblée nationale, mais aussi dans le public. Lors des débats sur la première, on entendit des voix sur la terrasse des Tuileries : « Nous voulons Avignon ! » MM. Cazalès et Maury demandèrent que la garde nationale fût sommée de proléger les délibérations. «Ce ne sont, dit M. Foucault, que des gens qui veulent que nous prenions Avignon ou que nous soyons pendus. » Après la décision contraire aux vœux du peuple, l'abbé Varicourt a en effet failli être jeté au bassin II avoit, à la vérité, offensé le peuple par ce propos : « Vous n'aurez pas plus de constitution qu'Avignon, n
Dans l'affaire des gens de couleur, la victoire est restée aux amis de l'humanité. Mais malheureusement ce sentiment n'a point été général : une complication d'intérêts et de passions y a joué un grand vole.
On prétend que MM. Lameth et Rarnavc capitulent avec la cour, et que môme ils ont eu une entrevue avec la Heine.
La cour mène toujours une vie fort triste. Cependant la Reine sort de temps en temps avec le Dauphin et sa fille pour prendre» l'air et se distraire.
M. Thévcnart, qui vient d'être nommé minisire de la marine, a commencé sa carrière par être mousse.
La révolution de Pologne déconcerte un peu les plus clairvoyants de ceux qui espéraient l'appui des puissances étrangères;