TOME II
peuple compte donc bien pu sur un prom< 8 pondit le Roi.
Je vous charge expressément, monsieur, de l'assurer qneje n'ai nul dessein de l'abandonner, ni même de quitter la capitale, tant
que ma présence pourra contribuer à \ maintenir la confiance, Tordre et la tranquillité publique, w
Du V février.
On ne peut encore prévoir ce qui se passera au Ier du mois prochain ; mais toutes nos frontières sont hérissées de baïonnettes, et les fortifications augmentées en plusieurs endroits de nouveaux ouvrages. Bientôt il n'y aura plus dans le Royaume un individu qui ne soit armé d'un fusil ou d'une longue pique.
Il n'y a point de doute que la cour ne soit à la tête du parti « moyenniste » qui adopte le système des deux Chambres, quoique le Roi semble pencher tantôt pour eux, tantôt en faveur des patriotes. Ce sera l'un de ces deux partis qui l'emportera, et jamais celui qui tient à l'ancien régime. Le premier a dans le jacobinisme un adversaire terrible : l'Assemblée nationale se ralliera toujours à l'évangile constitutionnel, et les députés même ministériels n'oseront jamais professer une doctrine contraire. Depuis le décret du 14 juillet, on voit beaucoup de partisans des deux Chambres revenir sous la bannière de la constitution, et cette réunion est peut-être le seul moyen de détruire la dangereuse influence des Jacobins dans le Royaume. Celui d'une médiation armée des puissances étrangères sera incertain, sanguinaire et alarmant par ses suites.
Le château des Tuileries achète de temps en temps beaucoup <lc numéraire. C'est l'une des causes des variations du prix de l'argent.
C'est un malheur pour tous les partis d'être en proie à des divisions sans cesse renaissantes. Le ministère est dans le même cas. M. de Lessart paroît avoir la confiance particulière du Roi. Ce ministre déplaît à tous les partis, parce qu'on le regarde toujours comme l'ami et l'agent de M. Necker, dont au reste les prétentions seront toujours infructueuses.
On disoit ces jours-ci que M. de Breteuil avoit renoncé à son système des deux Chambres. Il seroit à désirer que l'on put trou- \er un autre moyen de rapprochement, car celui-là seroit un
replâtrage dont tout le inonde seroit mécontent, , et à travers lequel perceroient sans cesse les anciennes défiances et l'esprit d'insurrection.
La municipalité a proclamé sur le perron de l'Hôtel de ville la déchéance de Monsieur à la régence.
LETTRE SIXIEME
De Paris , le 6 février 1792.
Le tonnerre gronde de toutes parts, et il semble que nous soyons arrivés au moment de l'orage qui précédera, dans notre intérieur, celui dont on nous menace au dehors. On propose déjà la permanence des comités, des sections et des assemblées primaires. Ces mesures pourroient entrer dans le plan de la cour, qui voudroit faire opérer la contre-révolution par le peuple même. Les Jacobins y opposent une autre motion, celle de suspendre le pouvoir exécutif dans la main du Roi , jusqu'à ce que les princes, les émigrés et les puissances étrangères aient posé les armes, avoué la souveraineté du peuple, et reconnu l'existence politique de l'Assemblée nationale.
Les choses pourroient en venir au point que nous dussions désirer d'être attaqués, pour prévenir les malheurs attachés à de nouveaux troubles.
En attendant, la partie des finances va de mal en pis. Les commissaires de la trésorerie viennent encore de faire une grande faute. Us ont refusé d'acheter, il y a six semaines, les piastres à 66 livres. Elles ont été prises à ce prix par la Compagnie des Indes, qui les revend 85 livres.
l'ers à Manuel, auteur d'une Lettre au Roi.
Vous n'êtes pas le Manuel chrétien , Car Dieu uous a prescrit amour, obéissance Au prince que la loi revêt de sa puissance. Vous haïssez les rois, même un roi citoyen.
Le Manuel des gens de bien Repousse avec horreur cette infâme maxime.
Quel Manuel êtes-vous donc bien?
Vous êtes, je le vois, au choix de la victime, Cet affreux Manuel qui porta vers le crime
Jacques Clément le jacobin.
Du 1 1 février.
Soit que la conduite de la cou:- paraisse mieux à découvert, soit que les derniers événements aient réellement changé son plan , on lui voit perdre de plus en plus la confiance (les citoyens. On l'accuse de vouloir endormir le peuple, arrêter la marche de la Constitution , décréditer l'Assemblée nationale, e\ suivie avec persévérance des projets cachés qui mécontentent toutes les classes.
Les principaux Feuillants continuent de voir les chefs (\u comité des Tuileries, et l'on prétend que M. d'André y a particulièrement une grande influence, La Reine n'a pas les même-, raisons de haine contre lui que contre MM. Lameth. On assure même que la liste civile a mis des fonds dans son commerce.
C'est mardi prochain que la première division de la garde du Roi prêtera le serment à l'Hôtel de ville. La garde nationale prétend avoir le poste intérieur du château; la garde du Roi a la même prétention. Plusieurs sections, prétendant que cette garde n'est pas militaire, demandent qu'elle ne soit pas armée.
L'influence sensible de la liste civile a fait naître dans le sein de l'Assemblée le projet de la restreindre. On veut qu'elle ne soit que de dix à douze millions, et les appointements des ministres de 30,000 livres.
M. Robespierre continue de déclamer contre la guerre : il prétend qu'elle est un piège de la cour.
La cherté de l'argent, qui gagne 64 pour 100, alarme les citoyens, mais ne les dégoûte pas de la Constitution. C'est un grief de plus contre la cour, que l'on croit à la tète de l'agiotage.
Le Roi, voyant que sa maison militaire faisoit ombrage au peuple, paroît en avoir ralenti la formation. On prétend que la fabrication des piques a contribué à celte résolution. Il est fâcheux que l'on ne rende pas une justice entière à un monarque qui désire évidemment le retour de la paix et de la concorde. L'amour du peuple pour lui n'est point détruit, et renaîtra dès que le retour des expatriés et surtout des princes ses frères aura ranimé la confiance.
On recrute avec la plus grande activité pour les troupes de ligne et pour la garde nationale soldée.
LETTRE SEPTIEME
De Paris, le 18 février 1792.
On diroit que ce ne sont plus les aristocrates et les démocrates qui sont aux prises ensemble, c'est la cour et le club des Jacobins. Mais l'animosité de la cour, qui peint les Jacobins comme des partisans dangereux d'un républicanisme absolu, n'en a pas moins pour objet tous les amis de la révolution. Il est évident que le comité des Tuileries regarde la Constitution comme la base sur laquelle il peut opérer sinon la contre-révolution, au moins une nouvelle révolution, et l'on ne peut disconvenir que si les Tuileries et Coblentz s'entendoient bien, ce but seroit déjà rempli. Les citoyens paisibles, les propriétaires, sans cesse exposés, et tant d'hommes fatigués d'un état affreux d'anarchie et de souffrance, y auroient concouru. Ces changements, nécessaires à l'acte constitutionnel, parmi lesquels il seroit bien à souhaiter que l'on trouvât des moyens assurés d'une prompte conciliation, peuvent résulter des efforts actuels, des manœuvres même des partis opposés. On prétend que le projet de la cour est de faire rappeler l'Assemblée constituante, et que tel est le motif de la venue de M. Cazalès, disposé à devenir le chef du parti des « moyennistes » , que l'on veut faire triompher. L'Assemblée actuelle a aussi le projet de se faire déclarer constituante, et telle est, dit-on, la destination de l'innombrable quantité de piques qui s'élèvent dans le peuple. Il faut bien que cette Assemblée se fasse constituante, puisqu'elle ne se montre pas constitutionnelle.
Le ministère est dans une grande agitation. On ne seroit point étonné de le voir presque entièrement se renouveler. On doit l'être vraiment de voir ces places ambitionnées, si ce n'est par des gens assez pénétrés de l'amour du bien et d'un vif désir de l'opérer, pour résister à toutes les mortifications et à tous les orages.
LETTRE HUITIÈME
De Paris, le 20 lévrier 1702.
Il est d'autant plus difficile de lire dans l'avenir, qu'il est soumis à l'influence des chocs tumultueux des partis, prêts à se déchirer dans le sein du Royaume, liais on peut assurer que le moment n'est pas éloigné où beaucoup d'incertitudes seront détruites.
La séance de l'Assemblée nationale, le 1er mars, sera certainement importante et orageuse. C'est un terme fatal dont le veto du Roi n'a pas pu suffire à prévenir tous les effets. Si les circonstances forcent la cour à faire la guerre, le Roi est déterminé à la faire avec chaleur. Les généraux des trois armées sont encore en ce moment ici, et comme la cour a mandé le ministre de France à Coblentz, on peut croire qu'ils doivent se concerter sur une campagne éventuelle. L'armée du Midi s'organise. AI. Alillin de Grandmaison, qui en est l'intendant, est parti pour se rendre à ses fonctions, et le recrutement dans cette partie du Royaume a été si heureux, que l'on assure que les provinces méridionales peuvent remplir seules le vide de cinquante mille hommes que M. de Narbonne a annoncé dans les troupes désignées. Cependant les anti-révolutionnaires montrent plus d'assurance et d'espoir que jamais. Il est vrai qu'ils peuvent se méprendre sur le véritable objet des changements dont on entrevoit l'apparence. Les royalistes, dont le parti est plus considérable qu'on ne l'a cru, ne veulent point la contre-révolution, et sont plutôt ennemis des piques que de la Constitution, dont tout annonce que le Roi a fait la base du système de conduite qu'il veut suivre.
Du 27 février.
Dans le tapage qui a eu lieu au thécàtre du Vaudeville, auquel le peuple donne une dénomination trop libre pour la transcrire, un poignard tombé des loges a blessé un spectateur. Le lendemain les patriotes s'y portèrent en foule, firent brûler la pièce qui avoit occasionné le tumulte, et exigèrent une satisfaction du directeur.
Les excès auquels se portent les ennemis de la cour accroissent journellement le parti du Roi parmi les amis de Tordre, et si Louis XVI en vient, comme on le croit, à montrer avec énergie ses intentions vraiment constitutionnelles, on verra bientôt son nom servir, avec la liberté, de mot de ralliement devant lequel toutes les factions seront obligées de céder.
Il est fâcheux que les Jacobins aient encore conservé, soit par la contagion de leurs principes exagérés, soit par la crainte des piques, assez d'influence pour ne laisser qu'un demi-succès au projet d'assemblées conciliatoires d'un certain nombre de députés de différents partis. Leur activité est incroyable : ils établissent des clubs sur tous les points de la France. Depuis peu, il s'en est formé un au petit endroit de Figeac, sous la protection de quatre mille paysans. "
Le Roi doit se rendre à l'Assemblée le 1er mars, au sujet de la guerre, à laquelle il paroît déterminé, si la nation l'exige. On croit qu'il proposera de se mettre lui-même à la tète des troupes, et que tous les partis, les uns par confiance dans sa loyauté, les autres par des motifs bien différents, y consentiront.
On assure que M. de Talleyrand a offert à la cour de Londres de lui vendre nos possessions en Amérique pour dix millions àe livres sterling en espèces et un secours de quarante mille hommes prêts à notre réquisition en tout temps pendant cent ans.
LETTRE NEUVIÈME
De Paris, le 15 mars 1792.
Le jeune prince royal eut dernièrement la fantaisie d'être armé chevalier, idée, comme on se l'imagine bien, qui lui avoit été suggérée. Le Roi lui fait prêter le serment, lui donne l'accolade, et ajoute qu'en pieux chevalier il doit choisir une dam de ses pensées, à laquelle il vouera son cœur et son bras. Le j»eune prince s'avance vers la Reine, met un genou par terre, et, lui prenant la main avec respect, il dit : « Je vous fais la (lanic de mes pensées, et jure de mourir pour la défense de vos droits envers et contre tous; j'en fais aujourd'hui le serment. » La Reine attendrie l'embrasse, et l'enfant royal ajoute : « Me
voilà donc chevalier, j'en ai déjà le courage, un jour j'en aurai
la force, m Là devoit se terminer la petite comédie. Mais le jeune prince s'avise de dire : .. In chevalier n'est point à pied, il nie faut un cheval. » Cela n'étoit point de son rôle, On tâche de lui faire entendre qu'il est trop jeune : l'enfant s'obstine à avoir un cheval, et Aï. Barré, capitaine de la garde nationale, eut bientôt levé la difficulté. Ce M. Barré, frère du directeur du Vaudeville, est devenu un important personnage, parce qu'il a un enfant de l'âge du prince royal auquel il sert de jouet, qu'il a ses entrées au château, et qu'il croit avoir de l'esprit, parce que son frère en a. Voyant qu'on étoit embarrassé pour donner un cheval au jeune prince, il s'offre à lui en servir, quitte son épée, et marche à quatre pieds. On met l'enfant sur le dos du capitaine Barré, et toute la cour applaudit à la monture du petit chevalier. Mais comme tant de complaisance ne devoit pas rester sans récompense, on a décoré le cheval du prince de la croix de Saint- Louis, et depuis on ne l'appelle plus que « le cheval... Barré, w Cela ne l'empêche pas de se pavaner avec sa croix. Ce qui rabat un peu de son orgueil, c'est qu'on vient de graver une caricature dans laquelle M. Barré est représenté remplissant ses fonctions de quadrupède, l'enfant royal sur le dos, et le petit chien de la Reine jouant avec la croix de Saint-Louis, qui pend presque à terre; au bas de l'estampe est écrit : «Nouvel ordre du Mérite. •
Du 17 mars.
La nouvelle de la mort de l'Empereur, et l'arrestation de M. de Lessart, deux événements du même jour, ont été deux coups de foudre pour les Tuileries et pour les Feuillants. La mort de Léopold a été d'autant plus sensible à la Reine, qu'elle n'avoit regardé le bruit qui s'en étoit répandu avant qu'elle en eût directement l'avis, que comme une manœuvre de ses ennemis pour l'affliger.
Le Roi aimoit beaucoup M. de Lessart, et avoit même d'abord l'intention de lui conserver le département dont il étoit chargé. M. de Montmorin a toujours sa confiance particulière; il étoit le guide de M. de Lessart, et l'on ne doute point qu'il ne soit enveloppé dans son procès. Il est certain que les Jacobins ont eu
le barbare dessein de dénoncer aussi la Reine, mais ce projet a échoué.
On soupçonne M. de Narbonne d'avoir eu des vues très-ambitieuses. On l'accuse particulièrement d'avoir conseillé au Roi d'abdiquer, ce qui a révolté M. Bertrand au point d'occasionner une rixe très-vive entre les deux ministres.
Dans le cas d'abdication du Roi , on doute que les Jacobins n'aient repris le projet d'une république, en confiant à deux citoyens élus tous les six mois les fonctions du pouvoir exécutif. Mais il ne faut pas craindre que la régence soit jamais mise entre les mains de M. d'Orléans. Les Jacobins savent l'apprécier; ils l'emploient comme un agent utile pour leurs correspondances clans l'étranger, et pour espionner ce qui se dit et se fait aux Tuileries. Son principal organe dans ces nobles fonctions est M. de Sillery. Il paraît certain d'ailleurs que toute ambition est éteinte chez M. cf Orléans, et la peur y entre pour quelque chose. Il a été officieusement prévenu qu'il seroit assassiné dans la première journée de sa régence.
Pour cette nouvelle révolution, les Jacobins établiroient une assemblée constituante. Les Feuillants veulent aussi une assemblée constituante pour établir leur système; mais leur plan étoit de rappeler l'ancienne, dont plusieurs membres étoient revenus à Paris dans cet espoir.
En attendant l'événement, les Jacobins travaillent toujours à former une insurrection dans le Brabant.
Du 19 mars.
La nouvelle garde du Roi et la garde d'honneur nationale ont paru d'abord de la meilleure intelligence. On avoit fait dans leur salle commune une séparation pour éviter les querelles. Ils résolurent en commun de la détruire. M. de Pons accourt, fait môme tomber de l'échelle l'ouvrier qui décrochoit la tapisserie. Un grenadier et un canonnier se saisissent de lui. M. de Brissac crie aux armes; les gardes du Roi les prennent et ne bougent pas. Le rauonnier lui met le pistolet sur la gorge, l'ex-duc le traite de camarade, celui-ci lui tourne le dos. On prendra les ordres du Roi : ordre à onze heures du soir de remettre la tapisserie, ordre le malin de l'oter.
58<i CORRESPONDANCE SECRETE.
AI AI. Duport et Tarin'1 ont donne leur démission. On parle pour
Le département de la justice de AI AI . Manuel, Danton, Etais,
Chauicau-L;igarde, tous Jacobins.
LETTRE DIXIÈME
De Paris, h; 24 mars 1792.
AI. Roland de la Platière, connu par ses profondes connaissances du commerce, est nommé ministre de l'intérieur, AI. CLvière ministre des contributions, et AI. (iarnier sera à la tète du département de la justice jusqu'à l'arrivée de AI. Duranthon, de Bordeaux, auquel il a été offert.
Le ministre des affaires étrangères travaille sans relâche , de concert avec le comité diplomatique, auquel il a donné communication de ses nouvelles dépêches, rédigées dans un nouveau style où l'on affecte la dignité d'une nation libre. Ce ne sera certainement pas un titre de recommandation auprès des puissances étrangères.
Les amis particuliers du Roi le pressent de monter à cheval pour parcourir son royaume. Us l'assurent qu'en se montrant il réunira une grande majorité autour de lui. Ce seroit accélérer la guerre civile, et il n'y a pas d'apparence qu'il prenne ce parti tant qu'il sera entouré de ministres patriotes. Mais on se croit certain qu'il y a de nouveaux projets d'évasion sur le tapis, et que c'est pour les favoriser que tant d'émigrés sont renvoyés de Coblentz à Paris. Il est naturel que le triomphe des Jacobins rapproche la cour des Tuileries de celle de Coblentz.
Nos aristocrates sont partagés en gens de sang et de meurtre, qui veulent, en apaisant leur soif de vengeance, s'ensevelir sous les ruines de la patrie, et en hommes découragés qui regardent leur défaite comme achevée et irrémédiable. Le plus grand nombre des premiers répètent sans cesse qu'ils aimeroient mieux se réunir aux Jacobins pour écraser les monarchiens que de se prêter à aucun terme moyen. En général les ennemis de la révolution prétendent que l'émigration est une folie, qu'il falloit rester en France pour agir, pour imposer aux factieux. Ainsi les émigrés, qui ont sacrifié leur repos et leur fortune, sont
blâmés par ceux qui n'ont pas eu le courage d'en faire autant qu'eux.
Du 25 mars.
La hausse subite des assignats prouve, quelle qu'en soit la véritable cause, ou la confiance des capitalistes dans le succès de la révolution, ou le découragement de ceux qui ont travaillé au discrédit du nouvel ordre de choses.
Le comité diplomatique, renforcé de six adjoints jacobins, travaille de concert avec le nouveau ministre aux moyens d'échanger ceux des anciens traités qu'il regarde comme dangereux ou défavorables pour la France, et à en former de nouveaux.
Les Jacobins, non contents que le Roi ait choisi ses ministres dans le sein de leur société, voudroient encore lui ôter le droit de cette nomination. Ils prétendent que Ton corrompt facilement ceux que l'on a mis en place, et citent pour exemple M. Duporl du Tertre.
La garde du Roi et la garde nationale semblent de nouveau se brouiller ensemble.
LETTRE ONZIÈME
De Paris, le 31 mars 1792.
Voilà le moment où le Roi sera jugé définitivement parle refus ou l'acceptation des plans qui lui seront proposés par les nouveaux ministres, ceux surtout des affaires étrangères et de la guerre. Le premier essai est celui d'exiger que les puissances étrangères renoncent à la convention de Pilnitz. On demande au Roi de Hongrie une réponse catégorique avant le 15 avril : à celte époque le général Luckner a l'ordre d'agir, tandis que les Marseillois et l'armée du Midi entreront dans les Etals sardes. Celte invasion peut promettre quelques succès, attendu l'isolement et l'humeur pacifique du Roi de Sardaigne , ainsi que le grand nombre des habitants amis de la révolution, à la lèle desquels on peut mettre le prince de Piémont.
On a déjà parlé depuis quelques jours de la retraite du ministre de la guerre Ce bruit paroîl n'avoir d'autre fondement qu'un discours qu'il a tenu au Roi. Sa Majesté êtoil d'un avis contraire
au sien. .Sire, répondit ML de Grave, je me irerrai forer de donner ma démission si mes plans ne sont point adoptés; ma responsabilité peu! me conduire à L'échafaud, tandis que l'inviolabilité de Votre Majesté la met au-dessus de tons les événements. «
On suppose de grands projets à AI. de Clavière. On prétend qu'il a dit aux grands faiseurs des Jacobins : « Rendez-nous un roi, et que les assignats ne soient pas forcés ; je réponds du reste. *
Il y a eu beaucoup d'agitation dans l'une des dernières séances des Jacobins. On y a arrêté de suspendre les réceptions, pour lesquelles il se présente une affluence énorme de candidats. Il a été aussi question d'épurer de nouveau la société. Il suffit qu'un parti triomphe, qu'il semble n'avoir plus rien à craindre du parti opposé, pour qu'il commence à se diviser. La jalousie, l'ambition font sacrifier les intérêts les plus chers.
Les espérances des contre-révolutionnaires se raniment depuis que l'on a reçu la réponse énergique du jeune Roi de Hongrie. Elle a contribué à faire hausser l'argent. En général, les citoyens ne sont point effrayés de l'apparence d'une guerre. Les menaces et la persécution que les puissances veulent opposer aux Jacobins semblent avoir diminué le nombre de leurs ennemis, en même temps qu'elles ont sensiblement augmenté celui de leurs prosélytes. M. Robespierre continue à déclamer contre la guerre. Il est certain que le sort de la France est plus que jamais entre les mains de l'Assemblée nationale, c'est-à-dire de dix à douze hommes qui la conduisent.
LETTRE DOUZIÈME
De Paris, le 7 avril 1792.
S'il est vrai, comme le hruit s'en répand, que la réponse du Roi de Hongrie n'est point favorable au maintien de la paix, on ne doute pas que nous commencerons la guerre dans le courant de ce mois, offensive dans la Flandre et du côté de la Savoie, et défensive sur les autres frontières. Elle sera offensive dans la Flandre parce que l'on compte sur un parti considérable de Brabançons, de Liégeois et de Hollandois. On avoit formé le même plan pour la Savoie, dont les habitants sont très-disposés
à l'insurrection ; niais d'après la réponse que lient de faire le Roi de Sardaigne, il sera probablement changé.
L'esprit républicain se montre plus à découvert dans les provinces méridionales. C'est une passion plus exaltée qu'ailleurs dans ces climats brûlants : de tout temps les Marseillois ont eu quelque idée de république.
Il ne règne pas moins d'aigreur entre les partis qui divisent les aristocrates qu'entre les constitutionnaires. Les ecclésiastiques surtout accusent la noblesse d'égoïsme et de lâcheté.
Le Roi, plus maltraité encore dans les discours de nos aristocrates que par les Jacobins, n'aime pas plus les uns que les autres. Quelques-uns des premiers cherchent à répandre parmi leurs partisans le dessein de prendre pour roi un autre Bourbon.
LETTRE TREIZIÈME
De Paris, le 14 avril 1792.
On assure que la réponse du Roi de Hongrie est arrivée et qu'elle embarrasse tellement le Conseil que le ministre a été obligé d'en différer la communication. M. Dumouriez, à ce que l'on ajoute, attend pour faire cette déinarche que certains préparatifs soient achevés, les hostilités devant la suivre de près. J'ai entendu dire à des députés que cent cinquante mille hommes entreront à la fois dans les Pays-Bas autrichiens. Il s'agit de prévenir non une guerre aristocratique (il paroit que les gens bien instruits ne la craignent pas), mais un concours de forces au dehors et au dedans pour changer la Constitution. Les puissances coalisées exigent, dit-on , que si le Roi est vraiment attaché à la Constitution, il vienne en pleine liberté dans l'étranger, par exemple à Aix-la-Chapelle, au milieu d'un congrès, ratifier son acceptation.
L'observation impartiale de la disposition des esprits prouve que l'on ne pourra pas , sans une grande effusion de sang, réformer la Constitution. S'il y a des changements, ils ne seront point avantageux au Roi, à moins que la nation ne soit subjuguée. On peut même prédire que s'il n'y a pas plus de choc, la liste civile et le vélo seront réformés à la première Convention.
590 C 0 R R ESPON I) A \ C E S EC R ET E.
L'Angleterre arme : est-ce pour soutenir son ouvrage? On sait combien elle a contribué aux moyens qui ont affermi la révolution. Mais te Hoi êe Prusse y a pris la même pari, au moins dans les premiers temps. On ne peut prévoir encore la manière dont celte cour se conduira dans la guerre qui menace F Europe. Il est évident que son seul motif pour l'exciter a été d'y enlraîner la cour sa rivale.
Mous avons ici M. Ford, que l'on sait très-lié avec les ministres de Saint-James, et qui paroît l'intime de AI. d'Orléans. Ce dernier a vendu, dit-on, au Roi d'Angleterre sa belle galerie de tableaux. On ajoute que son projet est de se retirer dans les Etats-Unis de l'Amérique, pour y passer le reste de ses jours.
A toutes les manies angloises, à celle du jeu, s'est jointe chez nous celle des paris. Il y en a de très-considérables pour et contre la guerre, pour une nouvelle évasion du Roi; que les rois qui feront la guerre à la France perdront leurs couronnes; qu'au premier choc tous les peuples prendront le bonnet de la liberté. Le spectateur ne doit point perdre de vue l'histoire de l'établissement du christianisme, et des causes qui ont produit sa propagation.
On a conseillé au Roi de rendre public le compte rendu de la liste civile, pour éviter les imputations calomnieuses de son emploi. Toutes les extravagances ont dans ces temps un moment de faveur; il a été question de ne plus avoir de conseil secret, et de permettre au public d'y assister comme à une assemblée de sections.
Le Conseil du Roi vote bien décidément pour la guerre. Le Roi a demandé l'opinion motivée de ceux qui la veulent offensive.
LETTRE QUATORZIÈME
De Paris, le 21 avril 1792.
Le sort en est jeté, nous sommes en guerre avec le Roi de Hongrie! On croit que cette guerre sera offensive, et l'Assemblée nationale a décrété que ce fléau ne doit tomber que sur les despotes; que leurs sujets qui quitteront leurs drapeaux pour
passer sous les nôtres seront reçus comme nos frères; qu'on leur assignerait les domaines nécessaires à leur subsistance.
Après la discussion des dépêches de M. de Noailles , laquelle a tenu plusieurs séances au Conseil du Roi, les six ministres ont s pris chacun une boule rouge, et le Roi une boule blanche. Il désirait que l'on temporisât et que l'on négociât encore, témoignant l'espoir du succès des nouvelles démarches de la Reine près de son neveu.
On s'attend à une attaque subite, et l'on croit que les préparatifs d'une invasion sur les quelques points de l'Allemagne ont été le motif du retard de la communication des dépêches de Vienne. On écrit de Givet que déjà les patriotes de ces provinces ont ouvert dans la forêt de Dinan, qui appartient au chapitre de Liège, un chemin pour quatorze hommes de front.
La guerre offensive est le vœu de tous les départements, de la grande majorité des Jacobins, d'un grand nombre d'indifférents, qui ne demandent qu'à sortir d'un état désastreux d'incertitude, et celui des ennemis de la Révolution, qui s'attendent à voir nos armées complètement battues. Ceux qui sont pour la guerre purement défensive, à l'exemple des Américains contre les Anglois, disent que les François, ne devant point piller ni mettre à contribution les pays où ils entreront, seront obligés de tout payer en argent, ce qui deviendra ruineux.
Il est au reste certain qu'il y a dans le Trésor national une somme considérable de numéraire. Les uns la portent à quatrevingts millions, d'autres à cent vingt. On assure que les patriotes hollandois nous ont promis un prêt de cent cinquante millions en espèces.
L'argent n'a point augmenté sensiblement : le louis gagne dix-sept à dix-neuf livres.
La plupart des citoyens, voyant la crise qui doit décider te sort de la France toucher à son dernier terme, semblent oublier les dangers et les maux qui l'accompagneront, pour se réjouir des mesures vigoureuses qu'adoptent les administrateurs. On accuse l'ancien ministère d'avoir trop longtemps endormi les François. Si nous recevons quelques échecs, il est à craindre que l'on n'accuse le Roi d'avoir, par son indécision, laissé trop
de temps aux préparatifs des ennemis. Si nous sommes victorieux, l'honneur restera à la nation françoise.
Ou a expédié beaucoup de courriers celle nuit.
Nos régiments sont presque tous doublés. On craint les traîtres;
nous ne sommes pas sans inquiétude sur noire artillerie, mais on y veille.
On espère que les Feuillants en majeure partie ne tarderont point à abandonner leur société pour les torts de leurs chefs, comme quatre à cinq cents Jacobins ont abandonné la leur. Ces deux branches d'amis de la Révolution se réuniront sans doute au premier coup de canon. Déjà les plus factieux des chefs jacobins ont beaucoup perdu de leur crédit.
LETTRE QUINZIÈME
De Paris, le 26 avril 1792.
Les nouvelles des provinces ne laissent aucun doute sur l'approbation presque générale qu'a reçue la déclaration de guerre; mais il y a encore de gros paris que ce fléau sera détourné.
Il est certain que le Roi ne vouloit point la guerre. On l'a menacé de dénoncer son Conseil secret, composé de MM. Bertrand, Liancourt et Rrissac.
Six généraux ont donné leur démission. Dans ce nombre est M. de Crillon.
On a dit, et il est vrai, que le ministre d'Angleterre a rappelé à M. Dumouriez la garantie que sa cour a donnée à la maison d'Autriche pour les Pays-Bas. Mais cette garantie, pour laquelle la cour de Londres s'est beaucoup fait prier dans le temps, ne concerne que le cas d'une insurrection des Belges contre le gouvernement actuel, et non pas la circonstance d'une guerre entre la France et l'An triche.
Le ministre des affaires étrangères a donné à treize cents Liégeois des passe-ports pour se rendre à Givet. Ils y sont désignés sous le titre de bons patriotes liégeois.
Il a été rédigé un manifeste dans le comité des Belges cl Liégeois établi à Paris. On prétend que les patriotes brabançons fourniront vingt-quatre mille hommes, et qu'il y en a douze mille
dans la Flandre françoisc. Ils proposent à leurs concitoyens, avec l'appui de la France, une constitution calquée sur la nôtre, mais adaptée à l'amour des Belges pour leurs prêtres et aux prétentions des nobles.
Les Liégeois ont demandé la formation d'une légion de leurs compatriotes : on l'a refusée, pour ne pas provoquer l'Empire.
Sur les six millions accordés au département des affaires étrangères, une bonne somme a été donnée à M. Frugères, chargé de travailler les Brabançons, et qui commandera trois mille hommes.
Il est certain qu'une influence étrangère, soit de Coblentz , soit des Tuileries même, alimente la division scandaleuse des Jacobins; il s'agit toujours d'en venir au « moyennisme. 35 On croit que ce sera la médiation de l'Angleterre qui l'opérera.
Il y a en Angleterre des paris très -forts que dans un temps donné le calvinisme sera la religion dominante en Europe. C'est parmi les calvinistes que sont en France les plus ardents amis de la Révolution.
Il y a en Angleterre une souscription ouverte en faveur de notre révolution, et un seul particulier s'y est inscrit pour quinze cents louis.
On remarque en général que depuis la déclaration de guerre, les papiers anglois parlent plus avantageusement de notre révolution. Il n'est pas douteux que cette puissance ne se flatte de jouer un grand rôle dans les événements.
AI. Duniouriez disoit ces jours -ci à la Reine devant des témoins : ce Madame, personne n'ignore que vous tenez dans vos mains la paix ou la guerre. » On pourroit riposter à M. Duniouriez qu'il ne tient que la guerre dans les siennes, car il paroît à la veille de nous brouiller encore avec la Sardaigne.
LETTRE SEIZIÈME
De Paris , le 19 mai 1792.
Il paroit certain que l'on projette une nouvelle évasion du Roi : on croit qu'elle sera plus facile lorsque les armées seront aux prises avec l'ennemi. Cependant une grande partie de la
nation ne s'y seroil pas opposée il \ a six mois, qui regarde maintenant la personne du Roi comme un otage, d'après les soupçons qui s'élèvent et qui s'accréditent. On parle même hautement d'un supplément de révolution : on crie au Palais- Royal et dans les autres rendez-vous démocratiques qu'il faut faire sauter quelques tèles pour prévenir les trahisons. Le Roi et la Reine ont fait part de leurs alarmes au général Luekner; le Roi Fa embrassé, et le général a protesté de son attachement à la Constitution.
On assure que Luekner étudie sans cesse les plans de eampagne du maréchal de Saxe, et qu'ils sont la base de son travail avec le ministère, Le Roi lui-même n'est point instruit des operations qui ont été concertées. Une insurrection des Belges et des Liégeois y entre pour beaucoup. Les chefs du comité de ces deux nations assiègent les bureaux de la guerre et des affaires étrangères. On a cherché à concilier les intérêts des trois ordres dans le nouveau plan de constitution de ces provinces.
M. d'Orléans doit aller à l'armée du Nord, où sont ses deux fils. On est tellement accoutumé à lui voir adopter des projets absurdes, qu'on lui prête l'ambition de devenir stathouder de la future république des Pays-Bas. Il y a dans l'Assemblée nationale un parti qui voudroit l'envoyer à Orléans tenir compagnie à M. de Lessart.
Du 20 mai.
Les fautes des Jacobins ont depuis quelque temps merveilleusement servi les contre-révolutionnaires. Les amis de la paix et de la tranquillité leur auront au moins l'obligation d'avoir accéléré une crise que les gens instruits paroissent fixer au commencement de juillet prochain. L'existence permanente de ce que Ton nomme le comité autrichien n'est point une chimère , et c'est du conseil des cours des Tuileries, de Vienne et de Berlin que sortiront les destinées futures du Royaume. Il paroit que les enragés , les extrêmes de tous les partis , sont également mystifiés.
On remarque que les écrivains qui prêchent le - moyennisme •• sont protégés par la cour, et la liste civile en soudoie plusieurs. On voit au bureau des Annales monarchiques un registre très-
volumineux d'abonnements gratuits : ce n'est apparemment pas l'éditeur qui fait ces cadeaux. M. Brissot se propose de suivre et de renouveler la dénonciation que M. Isnard a faite du comité autrichien et de ses plans, qu'il suppose tendre toujours à l'établissement des deux Chambres. C'est toujours la guerre entre les jacobins et les monarchiens : jusqu'ici la véritable aristocratie, également opposée à tous les deux, ne joue aucun rôle. Il est difficile de prévoir quel parti l'emportera, à moins que les puissances étrangères ne décident la question.
On a prétendu que M. Dumouriez étoit gagné; on peut présumer le contraire des intrigues qui se multiplient pour lui faire donner sa démission.
M. de Grave est devenu fou.
On assure que les Hollandois nous ont fait passer une somme considérable en espèces, et que la prise d'un de leurs bâtiments étoit un jeu joué pour escorter cette précieuse cargaison et la faire entrer à Dunkerque.
En ce moment on remarque une terrible fermentation dans les esprits de la capitale. On espère que les administrateurs et les amis de l'ordre prendront des mesures pour en prévenir les suites. Les Tuileries sont menacées.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
De Paris, le 26 mai 1792.
Paris a été très-agité depuis trois jours. C'est la fièvre de crise contre le parti des deux Chambres, dont le foyer est dans le comité autrichien, légèrement dénoncé à l'Assemblée nationale. C'est la cour qui a provoqué cette explosion. Elle avoit gagné plusieurs juges de paix, entre autres le sieur Larivière, pour mettre sous le glaive de la justice les députés les plus acharnés contre elle. L'indiscrétion des conseillers du journaliste Carra avoit paru une occasion propice pour pincer les aboyeurs jacobins, Merlin, Chabot et Bazire. M. Larivière n'étoit certainement point inaccessible à la corruption. Il a été accusé d'un déficit de lu20,000 livres. Rempli d'ambition, il a pu être séduit par l'espoir d'une place dans le nouveau gouvernement que l'on veut établir.
r>OG CORRESPONDANCE SECRETE.
Les Jacobins jouent quitte ou double. S'ils échouent dans leur violente attaque contre les Tuileries, on peut prédire leur chute. AI. Dumouriez semble déjà s'y attendre. Il a dit à une dame de nia connoissance , dans une audience particulière : -Je réponds du succès de votre affaire si je suis en place dans quinze jours. » AI. d'Estatng est encore sur les rangs pour cette place importante.
Le désastre de la jacobinerie ne feroit point le triomphe de l'aristocratie. Les constitutionnels seront alors les plus forts, comme ils sont les plus nombreux. Le parti de la cour, que l'on suppose toujours monarchien , ne pourra remporter qu'à l'aide des forces étrangères. Il n'est pas douteux que celles-ci lui sont dévouées. Alais le système des deux Chambres, en supposant qu'il puisse s'établir, sera-t-il durable? Le calme et la tranquillité sont incompatibles avec le nombre de mécontents de tous les partis qui en résulteroit.
La séance du soir, samedi dernier, a été avilissante pour le Corps législatif : on s'y est donné des coups de poing. AI. Quatremère a été du nombre de ceux qui en ont donné, et AI. Cambon de ceux qui en ont reçu, en montant à la tribune. Celui-ci a dit à ses amis qui vouloient le défendre : « Qu'importe? pourvu que je puisse parler ! »
In aristocrate a parié avec moi que les émigrés seroient maîtres de Paris au mois de juillet prochain. Il seroit difficile de prévoir le ternie de nos maux. J'ai vu un observateur qui le fixoit à un an, si nous faisons une guerre heureuse, et à deux ans dans le cas contraire.
La Reine et le prince royal sont très-aimés de tous ceux qui les approchent. L'une et l'autre n'ouvrent la bouche que pour dire des choses agréables. Il n'en est pas ainsi de Madame : son air fier et dédaigneux repousse, et la garde nationale s'en plaint hautement.
M. de Goliz, ministre de Prusse, partoit pour retourner à Berïin : sa voiture s'est brisée dans la rue Saint-Denis. On voit un homme accourir comme pour donner du secours. Il se déclare bientôt pour un créancier qui ne souffrira pas que AI. de Goltz parte sans l'avoir payé.
Des gens qui peuvent être instruits assurent que la famille
royale avoit véritablement le dessein de s'évader dans la fameuse nuit où Je maire a pris des précautions dont la cour lui a fait un crime. Le Roi a fait appeler aujourd'hui M. Péthion : l'entretien tête à tête a été très-animé. Le maire a dit de grandes vérités au Roi, et a voulu lui prouver qu'il étoit plus son ami que ceux qui l'entourent. «Ces perfides conseillers, a-t-il dit au Roi, cherchent à vous perdre, et nous à vous conserver. »
M. Péthion a fait afficher une justification de sa conduite où il désigne un intrigant qui a fait faire au Roi la démarche à laquelle il répond. Le courtisan qu'il a en vue est, dit-on, le ci-devant prince de Poix.
Le Roi a élevé au grade de lieutenant général M. de Narbonne, ex-ministre, et M. de Hesse , qui a le malheur d'être né prince.
La garde nationale, disposée d'abord à se sacrifier pour le salut du Roi, est très-indisposée de la lettre du Roi à la municipalité.
LETTRE DIX-HUITIEME
De Paris, le 1er juin 1792.
Les événements de la fin de mai sont connus, mais leurs causes paroissent encore un problème. Je me suis attaché à en connoître la vérité, et le compte que je vais vous en rendre est appuyé sur des faits certains.
Les contre-révolutionnaires méditaient depuis longtemps le plan qu'ils ont maladroitement éventé. Ils avoient fait faire pour l'exécuter des habits de gardes nationaux et d'invalides, au nombre de trente ou quarante mille : ils se proposoient de désarmer la garde nationale, de saisir les députés dans leurs lits et de rétablir le despotisme. On prétend que le prince de Conti était à leur tête, et que M. de Sombreuil, gouverneur des Invalides, étoit dans le secret. Cet hôtel devoit être le rendez-vous général cette même nuit où l'on supposoit que l'armée du Nord feroit une nouvelle attaque dans les Pays-Bas, et que sa déroute mettroit les provinces dans l'abattement, tandis que l'on se rendront maître de Paris.
La Reine est tombée en foiblesse lorsqu'on lui a annoncé que tout était manqué. Le Roi pouvoil n'être pas instruit de ce qui se
5f)8 C 0 H H K S I) 0 X D A X C E SEC K E T E .
passoit, ot sa conduite, si elle n'est pas l'effet (lune très adroite politique, semble le prouver. La cour reprend noil bien volontiers l'ancien régi»*, s'il étoit possible; mais elle ne loit pas aussi loin, et elle se conlenleroit du - moYcimismc, du système des deux Chambres. On assure même que les cours de Vienne et de Berlin sont tellement attachées à ce système, qu'elles veulent l'établir chez elles.
Il est possible que dans les journées des 29 et 30 mai, les factieux et les régicides aient cru le moment convenable pour leurs atroces desseins, mais rien ne le prouve, et l'on doit certainement regarder comme une terreur panique le mouvement qui a engagé le Roi à appeler sa famille dans son appartement et à dire avec l'expression du désespoir : a Au moins nous périrons ensemble ! »
Il faut mettre au nombre des imprudences de la cour le brûlement des Mémoires de madame de la Mothe, au moment même où Ton devoit éviter tout ce qui pouvoit faire soupçonner un grand secret. La moindre conséquence que l'on tire de cette opération est qu'à tout événement on se préparoit à un départ, et que l'on vouloit détruire tout ce qui pouvoit donner lieu à des propos malveillants.
La cour avoit regagné une partie de l'affection du peuple par son attachement apparent à la Constitution. On voit que les applaudissements dont elle étoit accueillie en public ne signifîoient autre chose que cette inscription du cordonnier : « Vive le Roi , s'il est de bonne foi ! » Ces derniers jours lui ont fait perdre beaucoup et semblent avoir raffermi encore dans les individus l'amour de la Constitution.
Le Roi a écrit, dit-on, à l'Assemblée nationale en faveur de sa garde licenciée. On ajoute qu'aucun ministre n'a voulu contre-signer cette lettre, ce qui fait douter qu'elle parvienne à son adresse. Le Roi lui conserve son traitement, et paroît, si cette garde ne lui est pas rendue, disposé à se contenter de la garde nationale.
M. d'Orléans est parti pour Valenciennes, emmenant son troisième fils, qui étoit élevé dans les principes de sa mère. Ce départ donne lieu aux conjectures; la plus probable est qu'après avoir recommandé ses fils au général Luckner, il partira pour Londres.
Il est des gens qui soutiennent qu'il veut être stadhouder du Brabant; d'autres lui attribuent l'odieux espoir d'être régent du Royaume. Il est vrai que dans l'état actuel des choses, il est appelé à cette place dans le cas d'une minorité; mais, outre l'obstacle qu'apporteroit à ses vues le peu de considération dont il jouit, la peur d'être assassiné pourroit bien l'y faire renoncer.
Du 3 juin.
On remarque une nouvelle fermentation qui peut avoir des suites. Tous les partis s'agitent. L'aristocratie intérieure voudroit enlever à celle du debors la gloire d'opérer la contre-révolution. Ils sentent aussi que le but des puissances étrangères n'est point conforme à leurs vœux. Une défaite de nos armées, dont ils s'attendent à recevoir d'un jour à l'autre la nouvelle, leur pourroit donner beau jeu et quelques instants de succès. En ce cas, l'Assemblée nationale a le dessein de se retirer à Tours et d'y emmener le Roi.
LETTRE DIX-NEUVIÈME
De Paris , le 8 juin 1792.
La France est dans un tel état de crise que l'on doit s'attendre aux événements les plus extraordinaires. Il seroit inconcevable que l'inertie apparente du ministère ne couvrit point une extrême activité pour l'exécution de projets cachés. Ou l'on est assuré de détourner par une diversion imprévue les forces redoutables prêtes à nous écraser, et le ministère peut-être est d'accord avec quelqu'une des puissances qui semblent nous menacer, ou la France éprouvera la scission la plus désastreuse. Le décret qui va poster aux portes de Paris un camj5 de vingt mille hommes semble le présager. Les mécontents de l'intérieur se réunissant aux anti-révolutionnaires qui rentreront armés, occuperont les provinces du Nord, intimidées ou soumises par les forces étrangères, et déjà disposées à embrasser cette cause. Les amis de la liberté se réfugieront auprès de l'Assemblée nationale, qui paroi! résolue, en pareil cas, de s'enfoncer dans le Midi, où (die emmènera certainement la famille royale. Alors la moitié de la
France sera en guerre contre l'autre, et les puissances jalouses de sa prospérité, celles surtout qui peuvent s'enrichir de ses dépouilles, se réjouiront de ses maux et chercheronl peut-être h
les prolonger.
On avoit dit que l'on travailloil depuis Longtemps les départements, afin de parvenir à faire déclarer L'Assemblée national» constituante. C'étoit dans l'espoir d'y faire passer un plan concilialoire. Depuis le triomphe des Jacobins, le même dessein subsiste : on dit même que les amis de la Constitution intriguent pour cet objet; mais il s'agit de vues bien différentes. Il n'i a plus de doute qu'il est question de restreindre encore la prérogative royale. On en veut surtout au veto.
Les sans-culottes, au nombre de deux à trois cents, se sonportés avant-hier au château des Tuileries, et paroissoient avoir des desseins sinistres. On est parvenu k les écarter.
Le Roi, qui n'ignore rien de ces mouvements, et qui entend à tous les instants hurler sous ses fenêtres les plus atroces invectives , a perdu cette insouciance qu'on lui a peut-être faussement supposée. Il est même beaucoup trop vivement affecté, et quelquefois tellement absorbé, que ses discours étonnent ceux qui l'approchent. Dernièrement, il ne reconnoissoit point son fils, et comme il s'avançoit, demanda quel étoit cet enfant-là?... A la promenade, il vit d'une éminence le clocher de Saint-Denis : « Voilà, dit-il à quelqu'un, où je serai pour le jour de ma fête. - Après un emportement momentané au sujet des affaires publiques, il parut se calmer et s'écria : « Je m'en f. .. ; je serai mort avant deux mois. » Il a pleuré et pleure encore le départ de M. de Brissac, et lui a dit en le quittant : « Vous allez en prison ; j'en serois bien plus affligé encore si vous ne m'y laissiez moi-même. Cette situation du Roi est poignante pour toute àme sensible, de quelque parti qu'on soit.
M. Manuel a dit aux Jacobins : a La France a pu souffrir que des tyrans et des despotes montassent sur de grands chevaux après leur mort; à présent, faisons partir pour Orléans les rois qui n'auront mérité que d'être enterrés à Saint-Denis. Mais prenez garde qu'on ne vous élève encore des louveteaux. : Ceci regarde le projet de retirer le Dauphin des bras de sa mère.
On croit que Je Roi opposera son veto au décret qui appelle aux portes de Paris une armée de vingt mille hommes. Une partie de la garde nationale doit lui faire une adresse contre ce projet. Le Roi n'a pas besoin de conseil pour savoir si un décret est constitutionnel ou s'il ne l'est point. C'est l'homme du monde qui connoît le mieux la Constitution; il la sait par cœur.
J'ai entendu quelqu'un proposer de parier que M. de la Fayette viendra avec son armée pour aider la garde nationale à dissiper le camp de vingt mille hommes, s'il a lieu. Il est trop éclairé pour croire la création de cette armée injurieuse à la garde parisienne. Celle-ci sentira aussi le piège qu'on lui tend. Je parle de la majorité, car la minorité, surtout l'état-major, paroît dévouée à la cour et aux Feuillants, parce qu'elle est l'ennemie jurée des Jacobins.
LETTRE VINGTIÈME
De Paris, le 16 juin 1792.
Le coup hardi auquel la cour vient de se porter a produit une foule de sensations différentes. La plus générale est l'étonnement. On ne s'attendoit point à cette subite et énergique levée de boucliers. On ne comprend point que M. Dumouriez ose ainsi braver la formidable association qui l'a porté lui-même au ministère et cherche maintenant à l'envoyer à Orléans. On ne devine point ses ressources pour résister à l'orage qui le menace, ainsi que le nouveau parti qu'il embrasse. En effet, le peuple manifeste son mécontentement par des menaces et des rumeurs, dont les effets sont alarmants pour les citoyens paisibles, dont la situation devient chaque jour plus fâcheuse. Les motions les plus violentes se préparent dans l'antre des Jacobins, les idées les plus étranges y ont déjà germé : celle d'établir une minorité, en supposant dans le Roi une aliénation d'esprit; de renvoyer la Reine en Allemagne avec une pension sur la liste civile, projet qui n'est point nouveau, et dont la crainte des forces victorieuses de la maison d'Autriche ne détourne point les patriotes exaltés et ennemis du traité de 1756. Les plus modérés parlent de supprimer l'armée de ligne, de casser l'état-major de la garde pari-
602 COR R E S F> o \ [) \ \ ( : : : SEC R ET E.
sienne, «le former une assemblée constituante par <!e nouvelles assemblées primaires , d'ôter le veto au Roi, de réduire la liste
civile, etc. Ces idées fermentent en attendant des nouvelles des
départements. L'etnroi de la lettre de II. Roland dans les quatrevingt-trois départements u-esl autre chose qu'un appel à la nation.
Les députés en ont donné le commentaire dans leurs lettres ;• irticulières à leurs commettants.
Il seroit possible que la cour, effrayée des suites, se mît forcée de rappeler M. Servan, comme elle rappela M. \ecker en ITH'J. M. Servan a l'estime du peuple, comme l'avoit alors M. \e< ker, et il feroit probablement la même faute en rentrant dans le ministère.
Il est évident que les six millions accordés à M. Dumouriez pour les dépenses secrètes des départements ont été une pomme de discorde et de haines. Les confrères vouloient que cette somme fût déposée chez le banquier Bidermann, pour être employée à l'agiotage; il a tenu bon pour que cette somme restât au Trésor national, où elle serviroit successivement à sa véritable destination.
C'est un spectacle bien scandaleux pour les véritables amis de la patrie que ces querelles, ces divisions désastreuses sans cesse Renaissantes entre ceux qui se sont emparés du timon des affaires. Elles donneroient beau jeu aux arbitres spontanés et redoutables qui se présentent au dehors, s'ils n'étoient eux-mêmes divisés d'intérêt, et si la partie la plus timide, mais la plus nombreuse des citoyens, n'étoit bien véritablement décidée à soutenir et à défendre la Constitution. Et puis, les préjugés de toute espèce étant une fois détruits, il n'est point de force capable de les rétablir.
On assure que le nouveau ministère est dans le dessein de suspendre les hostilités. Il est possible qu'il soit pénétré de la nécessité d'une conciliation ou qu'il ait été séduit pour la favoriser. Mais on ne peut se figurer qu'il veuille donner le temps aux puissances étrangères de rassembler leurs forces pour nous faire la loi. En supposant que les patriotes soient fondés à cet égard dans leurs soupçons de perfidie et de trahison, la France se trouveroit par là exposée à un démembrement, si les divisions mêmes des puissances étrangères ne dévoient nous rassurer. Il est assez
remarquable que l'Espagne avoit déclaré l'année dernière qu'elle se retirèrent de la coalition, dès qu'elle lui reconnoitroit des vues intéressées, et c'est ce qu'elle vient de faire. En effet, la France est un malade dont la bourse, épuisée par les médicaments, ne peut plus fournir au payement du médecin que par la perte de l'Alsace, de la Lorraine et de plus encore peut-être.
M. Duranthon, le nouveau ministre de la justice, a donné sa démission, parce qu'il ne veut pas, dit-il, se trouver au Conseil avec des intrigants. On croit que le ministre de la marine en fera de même.
Les lettres de Londres annoncent de grands mouvements dans Paris pour le 20 de ce mois. On a observé que les grands événements de la Révolution nous ont toujours été prédits par les Anglois.
LETTRE VINGT ET UNIÈME
De Paris, le 23 juin 1792.
La journée du 20 de ce mois est une des plus mémorables de la Révolution française. Ses détails ont été plus ou moins altérés par l'esprit de parti, mais les causes en ont été surtout étrangement défigurées.
Dans un conseil extraordinaire , tenu samedi , les ministres insistèrent fortement pour la sanction des décrets sur la déportation des prêtres et sur l'armée de Paris. Le Roi avoit juré de s'y refuser. On fit circuler dans le peuple les expressions dont il se seroit servi en cette occasion, on les envenima. Il n'en fallut pas davantage pour décider une démarche déjà préparée par les Jacobins, ce que le peuple appelle une « correction patriotique jj de la cour. La guerre civile entre dans le calcul d'une poignée de factieux de l'un et de l'autre parti extrême, tant aristocrates que Jacobins. Ils crurent l'occasion favorable.
La majorité de la garde nationale a prouvé qu'elle défendroit la vie du Roi et de la famille royale, mais qu'elle êtoit d'accord sur les principes de politique et de législation avec la généralité du peuple. Assurée que l'affluence du 20 juin dans les Tuileries n'avoit point de desseins sinistres, elle na pas cru devoir faire
une résistance qui anroit entraîné les suites les [>1 us désastreuses. L'état-major même, que l'on sait dévoué à la cour, s'est dispensé de paroitre dans celle journée.
Le Roi , qui s'est montré supérieur à l'idée qu'on avoit de lui, a exigé, à l'arrivée du peuple, que les courtisans se retirassent. Il a fait ouvrir les portes que l'on se disposoit à enfoncer, il s'est présente avec courage, douceur et sang-froid. Les gens du peuple qui l'approchoient le plus se sont mis à crier : h Vive le Koi ! Il est vrai que d'autres voix répondoient : a Ne vous y fiez pas ; M. Veto nous a trompés tant de fois ! n
La Reine a été plus maltraitée que le Koi par des propos dont on peut deviner l'espèce. Elle n'a paru qu'un instant. Lorsqu'elle a vu le prince royal coiffé d'un bonnet rouge, elle a fait un mouvement d'indignation en haussant les épaules, a Ecoutez donc, madame Veto, lui a dit une femme , ne faites pas tant la fière; ce n'est pas un Pérou que votre connoissance. » La Reine a cependant accepté une cocarde nationale et distribué des rubans, en criant : « Vive la nation î »
Le Roi avoit demandé un verre d'eau : un piqueur lui a présenté une bouteille de vin qu'il avoit apportée. Le Roi l'accepta et y but, trait de courage et de grandeur qui rappelle celui d'Alexandre. La garde nationale entouroit et pressoit le Roi : son air de bonhomie, d'affabilité et de confiance imposoit du respect à ceux qui étoient à portée de le considérer.
M. Péthion et le commandant Santerre ont contribué à faire retirer le peuple, dont les intentions avoient été évidemment calomniées. Le lendemain le Roi a fait venir M. Péthion, et lui a parlé avec beaucoup de vivacité. Le maire a répondu de même. Le Roi lui a dit de se taire; M. Péthion a répliqué qu'il avoit le droit de parler. Il est question de poursuivre les auteurs de l'insurrection.
Les personnes qui entourent et veulent dominer le Roi emploient avec succès l'idée d'une mort certaine, et soutiennent son courage en détruisant les craintes de l'éternité. L'abbé Lenfant, ex-jésuite, maintenant confesseur du Roi, ne le quitte point et le fait communier quatre fois la semaine. On assure qu'il a fait venir une bulle du Pape qui le relève de ses serments.
On prétend aussi que Ton a fait faire au Roi un testament qui renferme une protestation contre tout ce qu'il auroit pu consentir de contraire à ses droits.
Les départements sont en mouvement; des troupes marchent sur Paris pour le protéger contre les ennemis du peuple. Les faubourgs de Paris se sont réunis aux municipalités loisines, à dix lieues à la ronde. On a renfermé au séminaire d'Angers cinq cents prêtres réfractaires. On en a fait autant dans le département des Landes.
LETTRE VINGT-DEUXIÈME
De Paris, le l'1' juillet 1792.
L'apparition imprévue de M. de la Fayette à Paris est la nouvelle du jour, et jette de la lumière sur le plan de la cour, avec qui celte démarche étoit certainement concertée. C'est le 14 de ce mois qu'elle frappera les grands coups, sûre de l'armée et des amis de l'ordre et de la justice, qu'ont indignés les excès du 20 juin. Le Roi, revêtu de l'uniforme national, haranguera la nation, rassemblée au Champ de Mars. Il protestera de nouveau de son amour [jour la Constitution, requerra le concours des honnêtes gens pour repousser les atteintes que les factieux y veulent porter; sollicitera une amnistie pleine et entière pour les émigrés; mettra sous la sauvegarde de la nation ceux qui rentreront, et invitera tous les départements, les familles et les corps à les rappeler. On attend d'autant plus de succès de cette dernière démarche, que les ci -devant gentilshommes restés en France se sont coalisés par provinces, comme les émigrés l'ont fait en Allemagne, et que tous les projets de la cour des Tuileries sont concertés avec celle de Vienne.
Le Roi et la Reine paroissent d'accord sur la nécessité de maintenir la Constitution. On leur a fait entendre que c'est à ce prix seul que le trône sera défendu par tous les bons citoyens, qui se réuniront p^iir écraser les Jacobins et les factieux de toutes les couleurs.
Il est difficile de décider de quel côté sera la majorité de l'Assemblée nationale, lorsqu'on voudra frapper les grands coups.
006 C 0 H R K S P O X I) A N C E S E C il E T E .
On rompu.1 trois cents membres dans le parti qui renferme les aristocrates, Les Feuillants et les modérés, el seulement cent cinquante Jacobins. Les autres sont nuls, et se déterminent par la peur el par le tapage <|iie l'ont les tribunes. Voilà pourquoi dans les affaires ordinaires les modérés l'emportent, tandis que les Jacobins triomphent dans les affaires d'éclat. La crainte qui rend les décisions favorables aux Jacobins pourra l'aire tourner la chance en faveur du parti qu'a embrassé M. de la Fayette, qui a une armée à ses ordres.
Beaucoup d'observateurs regardent déjà ce général comme celui que le destin a désigné pour rétablir l'ordre et l'harmonie en France. On a tort de le comparer à Cromivell, qui étoit le persécuteur de Charles Ier. La Fayette se montre le défenseur de Louis XVI.
On parle déjà d'une cocarde à deux couleurs, le blanc et le bleu, le Roi el la nation. En retranchant le rouge, qui est la couleur d'Orléans, on lave une espèce de tache qui souilloit le signe de la liberté , et l'on consacre l'équilibre des deux pouvoirs.
Les nouvelles de l'Angleterre sont favorables à la paix. Sur les dernières propositions de nos ministres, le cabinet de Saint- James a expédié un courrier à Vienne, et la Reine ne cesse de correspondre avec son neveu pour éviter la continuation de la guerre.
On prétend que la cour est assurée d'un grand nombre des principaux Jacobins qui sont disposés à un rapprochement. Nous sommes arrivés au cinquième acte du drame qui se file depuis trois ans, et nous avons l'espoir que le dénoûment ne sera point ensanglanté.
LETTRE VINGT-TROISIÈAIE.
De Paris, le 6 juillet 1792.
Il est très -vraisemblable que le voyage de AI. de la Fayette à Paris a eu pour objet de se concerter avec la cour. Il pouvoit, sans se déplacer, adresser sa pétition à l'Assemblée. Il a eu plusieurs conférences avec le Roi, l'une entre autres qui a duré trois heures. Il a annoncé lui-même qu'il séloil concerté avec le
maréchal Luckner, avant de quitter l'armée. La retraite de l'armée de ce dernier général est une raison de plus de soupçonner un plan de paix, puisque Léopold avoit annoncé qu'il ne feroit pas la guerre à la saine partie de la nation, mais seulement à une faction. Il reste à savoir si ces hornes, imposées d'abord par les puissances étrangères à leurs projets, ne se sont pas reculées depuis que leurs armées se sont approchées de nos frontières.
La suppression de l'état-major de la garde nationale a fait tenir aux Tuileries un long conseil , à l'issue duquel on a expédié un courrier à M. de la Fayette. C'est de là peut-être qu'est venu le bruit qu'il viendrait à Paris avec son armée, ce qui n'est pas probable. La cour craindroit elle-même un peu de cromwellisme de sa part, et les soldats ne se prêteraient pas a répandre le sang de leurs concitoyens.
On annonce que le Roi se dispose à partir. Si ce n'est point un bruit sans fondement, on pourroit croire qu'il veut aller se mettre à la tête de l'armée de la Fayette, ce qui expliquerait le voyage de ce général et ne détruirait pas les apparences d'une conciliation.
Il n'est pas de bruit absurde qui ne s'accrédite à cette époque de choses extraordinaires. On dit que le duc de Brunswick doit être roi de France, et les deux partis se croient intéressés à le persuader. Les aristocrates attribuent ce projet aux Jacobins, et ceux-ci le trouvent propre à jeter de l'odieux sur l'invasion des troupes étrangères, excitée par les émigrés.
Du 8 juillet.
Mais on ne distinguera plus parmi nous de Jacobins, de Feuillants, d'aristocrates, si les acteurs de la scène remarquable d'hier ont été sincères ! On a promis d'oublier tous les ressentiments pour se réunir contre le danger commun. Le Roi est venu en personne sanctionner ces serments et y joindre les siens.
MAI. Péthion et Manuel, suspendus de leurs fonctions pour l'affaire du 20 juin, éprouveront à cette occasion les premiers effets d'une amnistie générale. On croit que le Roi les rétablira, et qu'il recevra le 14 juillet les hommages de tous les partis. Ces événements vont opérer de grands changements, et nous sauveront probablement de la guerre désastreuse dont nous étions menacés.
Les personnes qui approchent le Roi protestent qu'il est, ainsi que la Reine, bien déterminé à régner par la Constitution. On l'a entendu le jurer avec l'énergie qu'on lui connoît, dans une conversation avec l'abbé Lenfant, son confesseur.
Les émissaires du jacobinisme qui parcourent la France et l'étranger seront rappelés si l'amour de la paix a vraiment pris le dessus. Saint-Huruge et le fameux boucher Legendre étaient en mission; le dernier a été obligé de s'enfuir de Saint-Quentin, où on vouloit le pendre pour ses prédications incendiaires. Saint- Huruge a, dit-on, été arrêté à Péronne.
Le public se plaint de ce que le jardin des Tuileries est toujours fermé. On a fait mille contes à ce sujet. On a dit qu'il s'y faisoit des préparatifs militaires, qu'un juge de paix y tenoit ses assises, qu'il s'y étoit formé un camp. On se demande quand on lèvera ce camp comme on a fait lever le camp de Courtrai. Il est assez naturel que le Roi et la famille royale veuillent se soustraire aux insultes de la canaille. Dernièrement encore, la Reine se promenant au petit jardin de l'Orangerie, des femmes l'ont aperçue et ont fait des cris indécents contre madame Veto.
LETTRE VINGT-QUATRIÈME
De Paris, le 13 juillet 1792.
On espère encore que le Roi préviendra les événements dont nous sommes menacés par quelque démarche qui ne puisse plus laisser aucun doute sur sa sincérité. Mais on ne peut se dissimuler que ses principes religieux ne s'accordent que difficilement avec ce qu'on exige de lui. Il semble qu'il a conçu le projet de faire dévotement et constitutionnellement la contre-révolution, tandis que les factieux travaillent à le faire déchoir constitutionnellement du trône. Les Marseillois se sont déclarés pour ce plan. Ils demandent et veulent opérer l'abolition de la royauté héréditaire. On voit que les partis extrêmes ne sont pas moins l'un que l'autre véritables ennemis de la Constitution.
On prétend que MM. Condorcet, Brissot, Guadet, Vergniaud , ont des fonds assurés en Angleterre par M. Pitt, et qu'ils ont déjà des passe-ports pour passer à Londres en cas d'événement.
On assure même que M. Condorcet a vendu ses biens. L'idée du départ du Roi pour l'armée de la Fayette se soutient toujours.
Dans la nuit de mardi à mercredi , le bruit se répandit que la Reine et le prince royal s'étoient évadés , et que le Roi pourroit être aussi parti. Pour rassurer la garde, qui étoit persuadée de cette évasion, le commandant du château s'est cru obligé d'éveiller le Roi et la Reine, qui se sont montrés. On les regarde maintenant comme des otages précieux.
Le peuple de Paris est excessivement prévenu contre M. de la Fayette. On lui attribue les nouveaux plans qu'on suppose au Roi. On recherche sa conduite passée; on le soupçonne d'avoir été d'intelligence avec M. de Bouille, et dans l'examen que l'on a fait du testament de M. de Favras, on remarque que dans le complot que ce dernier a payé de sa vie , M. de la Fayette étoit désigné pour remplir les fonctions de connétable.
If. Péthion, toujours suspendu de ses fonctions, a le suffrage ci e la majorité , qui improuve la pétition inconstitutionnelle des piques, mais intérieurement n'en est point fâchée, espérant que cet événement prouvera au pouvoir exécutif l'impossibilité d'une contre -révolution. On dit que le plus grand grief de la cour contre M. Péthion, c'est qu'il n'a point voulu, comme M. Barnave, lors du retour de Varennes, céder aux sollicitations du Roi et de la Reine pour changer de parti.
On fait circuler une copie d'un volumineux manifeste, vrai ou faux, du Roi de Prusse. On ne doute point que ce ne soit le fruit des loisirs et de l'imagination de quelque anti-révolutionnaire. Carra et quelques autres Jacobins prétendent que Louis XVI a fait un traité secret avec le Roi de Prusse, et que celui-ci s'engage à rétablir son confrère sur le trône, moyennant la cession de la Bourgogne et de la Franche-Comté, et le payement de soixante millions.
Du 14 juillet.
M. Péthion a repris ses fonctions aux acclamations du peuple , et la fête d'aujourd'hui a été pour lui une espèce de triomphe, comme elle l'a été pour les amis de l'ordre et de la paix. Ceux qui prédisoient du trouble pour ce jour solennel ont été heureusement trompés dans leur attente.