‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 53 sur 79 · TOME II. o · texte numérisé non relu

TOME II. o

Les aristocrates se consolent de Ja tenue incroyable de l'esprit François par la prédiction de l'abbé (icodroi , qui a été dernicreaient su]»plicié pour complicité de fabrication de faux assignats. Il a terminé son testament de mort en disant au juge qui le re<<>voit : « Enfin, .Monsieur, je n'ai plus qu'à ajouter que dans quinze jours vous jouerez le même rôle que je remplie en cet instant. »

LETTRE VINGT-CINQUIÈME

De Paris, le 21 juillet 1792.

On nous annonce un grand événement pour la fin de ce mois. II est beaucoup de gens qui croient que la cour préviendra le danger et l'embarras où elle se trouvera, ainsi que tout le royaume, par l'approche des armées formidables qui la menacent. On croit que le Roi se retranchera entièrement derrière la Constitution.

Cependant les Jacobins semblent de nouveau prendre le dessus. La déroute complète de l'armée contre-révolutionnaire du Midi a donné une nouvelle secousse à notre machine politique. Nos aristocrates avoient pris toutes leurs mesures : les finances formant l'objet le plus important, il étoit convenu que le clergé donneroit huit cents millions, la noblesse quatre cents, etc. Les détails du complot que la mort de M. de Saillant et l'examen de ses papiers ont fait connoître , auront des suites funestes pour ce parti. Il est à craindre que le peuple ne se venge cruellement. On n'ose parler de tous les projets qui se méditent en attendant l'arrivée des Marseillois. Le faubourg Saint-Antoine tient un registre alarmant de proscriptions. Ce motif contribuera sans doute à déterminer le Roi à tous les moyens qui peuvent prévenir une infinité de maux.

On désigne l'abbé Louis pour le ministère des affaires étrangères : il a déjà été employé dans plusieurs missions. M. de Montmorin a toujours la plus grande influence sur l'esprit du Roi, et l'aimable abbé Louis a des liaisons intimes avec madame de Beaumont, fille de M. de Montmorin.

Toujours plein de l'idée qu'on en veut à ses jours, le Roi disoit dernièrement à M. de Liancourt : « Je sais bien que les

Jacobins veulent m'assassiner comme Henri III et Henri IV; cependant je ne suis ni un débauché comme le premier ni un hérétique comme l'autre. »

On prétend toujours qu'il entre dans le plan des Jacobins de s'accommoder avec le duc de Brunswick, en lui offrant la couronne de France.

M. d'Ameron, député, prépare la motion de convoquer des assemblées primaires pour faire nommer des doubles à tous les membres de l'Assemblée nationale, pour que si celle-ci venoit à périr, il s'en trouvât une autre toute prête.

LETTRE VINGT-SIXIÈME

De Paris, le 27 juillet 1792.

Depuis quelques semaines il y a sur le tapis une grande négociation, dont l'extinction des Jacobins et, si l'on peut, du jacobinisme , est la base. M. de la Fayette a négocié directement avec la gouvernante des Pays-Bas, qui avoit le mot de la cour de Vienne. Les deux soeurs , la Reine et l'Archiduchesse , étaient d'accord entre elles. M. de la Fayette est venu à Paris pour se concerter avec le Roi.

D'après cet arrangement, la Constitution restait à peu près intacte. Sans rétablir la noblesse, on créoit des pairs. Bien des gens croient que tôt ou tard on viendra à bout d'accorder ainsi ce que le Roi doit à ses serments et son désir de recouvrer son autorité.

A en juger par les propos de quelques fédérés, les départements méridionaux veulent se séparer de la capitale, si elle ne montre pas plus d'énergie contre le pouvoir exécutif. Si l'ennemi pénétroit en France, s'il venoit à Paris, si enfin la partie du Midi se détachoit, la banqueroute et mille malheurs seroient la suite infaillible de ce grand déchirement.

Le ministre de l'intérieur a été fort maltraité par un garde national au grand repas de remplacement de la Bastille, e( M. d'Eprémesnil a éprouvé le même sort aux Tuileries. Bazire, Chabot et Merlin ont été assaillis en d'autres quartiers. C'est ainsi que les différents partis se font la petite guerre. Il se peul

aussi que le peuple, las des extrêmes qui le ballottent, se lève bientôt, et eontre les partisans de la cour qui trahissent leurs serments et égarent leurs maîtres, et eontre les Jacobins, cjui perpétuent l'anarchie et le trouble en courant après une chimère.

Les Feuillants continuent à é migrer successivement. C'est apparemment dans la crainte d'un premier choc, et ils passent pour revenir. Cependant des Jacobins et AI. Condorcet, entre autres, préparent sourdement et en cas d'événement une prudente retraite.

Du 30 juillet.

La cour est consternée de l'espèce d'horreur que le peuple, se promenant sur le pourtour de l'Assemblée nationale dans les Tuileries, témoigne pour le reste du jardin. Chaque jour démontre de plus en plus que ce n'est point seulement le fanatisme de quelques individus, mais un sentiment de liberté fortement prononcé dans la très -grande majorité qui assure la durée de la Révolution. L'arrivée des fédérés du Alidi réchauffera encore l'enthousiasme des Parisiens.

On apprend qu'il se forme un nouveau rassemblement contrerévolutionnaire à Rouen.

LETTRE VINGT-SEPTIÈAIE.

De Paris, le 4 août 1792.

La déclaration du duc de Brunswick n'a point fait ici la moindre sensation : personne n'a été effrayé de ses menaces. Elles ont au contraire aigri plus encore les esprits contre le pouvoir exécutif, que l'on suppose généralement d'accord avec les puissances coalisées. Déjà les quarante-huit sections ont demandé la déchéance du Roi, et il paroît qu'un seul point embarrasse les républicains dans cette mesure violente. On s'y croit autorisé par la Constitution; mais, en cas de minorité, la Constitution donne la régence au plus proche parent; ainsi elle tomberoit à AI. d'Orléans. Il a déclaré qu'il la refuseroit, et il est trop universellement méprisé pour qu'on désire l'en voir revêtu. Elle viendrait donc à AI. de Conti. On sait que ce prince y vise sourdement, et qu'il a môme un parti qui dresse déjà ses batteries; mais on sait

aussi qu'il ne rempliroit pas mieux que Louis XVI le vœu des ennemis de la royauté.

Pour lever ces difficultés et assouvir sa haine contre la famille des Bourbons, peut-être même pour amener l'extinction de la royauté, au moins héréditaire, le parti républicain couve un vaste projet : c'est de faire nommer un pouvoir exécutif provisoire, et de convoquer une Convention nationale, jusqu'à ce que les assemblées primaires se soient formées. Les Jacobins espèrent que les esprits s'accoutumeront à se passer du Roi. Enfin la Convention prononcera si la royauté doit être conservée aux Bourbons, si elle doit être héréditaire, élective, ou remplacée par la forme d'une république fédérative.

La ville de Paris se vante déjà de sauver la France, comme celle de Londres a sauvé l'Angleterre. L'abbé Sieyès est à la tête de ce projet : il suit son plan, qui a été tronqué par l'Assemblée constituante.

Pendant que ces beaux projets fermentent, les troupes étrangères s'avancent sur nos frontières , et il faut convenir que nos espérances pour leur résister reposent uniquement sur le patriotisme des citoyens.

Si une conciliation ne s'opère pas promptement, si la Constitution n'en forme pas la base sans modification, sans suppression même des sociétés populaires, qui tomberont d'elles-mêmes lorsque le calme sera rétabli , Louis XVI court dans tous les cas le risque de perdre la couronne; la conquête de la France ne sauroit l'affermir sur sa tête.

Toutes les tentatives de la cour ont échoué. Elle avoit évidemment le projet de mettre la garde nationale aux prises avec les Marseillais et les fédérés. Ses amis peuvent lui reprocher beaucoup de maladresse et le défaut de connoissance des ressorts qui font mouvoir la multitude. Le comité secret des Jacobins est plus habile. Il n'est composé que de dix membres, mais ce sont d'excellentes têtes.

On dit que M. de Sémonville, notre ambassadeur à Constantinople, jacobin décidé, espère engager la Turquie à faire une diversion en notre faveur.

614 C0RRKS1M)\I):\\C|-: SECRÈTE

LETTRE VINGT-HUITIEME

De Paris, le 10 août 1792.

Hier, à onze heures du soir, on a commencé à battre la générale et à sonner le tocsin. On a continué toute la nuit, et tout le monde a été sur pied. Cependant je n'en connois pas encore le motif, et il n'y a eu aucun choc. On parle seulement de quelques faits particuliers : on a tué ou mutilé deux gardes nationaux à leur poste au château des Tuileries. On a arrêté une fausse patrouille de cent hommes environ, composée d'anciens gardes du corps ; sept ou huit ont été pris : on leur a trouvé des stylets, des poignards italiens, etc. Je frémis... Je vois une tête portée au bout d'une pique. C'est, dit-on, celle d'un garde du Roi, qui a crié « Vive le Roi ! »

Les faubourgs descendent : on présume que tout est fini , parce que le parti opposé n'osera se montrer. On veut mettre le Roi et la famille royale en otage, et détruire le reste. Le peuple demande les têtes des conspirateurs.

Du 10 août au soir.

Que penser de la cour, qui étoit prévenue de cette insurrection? Le Roi n'auroit-il pas dû la prévenir par une démarche à l'Assemblée nationale qui pût la dissiper? Au contraire, la cour et ses partisans se sont préparés à en soutenir le choc : ils ont compté sur une guerre civile qui tourneroit à leur avantage. Us ont compté sur les Suisses, sur la majorité de la garde nationale, sur la coalition de quinze ou vingt mille aristocrates, de la défection desquels je suis sûr d'avance !...

Le duc de Brunswick a perdu dans l'esprit des Jacobins depuis son manifeste : ils pensent moins à lui offrir la royauté. Leur système actuel est pour la République. Cependant ils attendent comment se formera l'opinion publique à cet égard pendant l'interrègne. Il pourra exciter l'ambition de quelque prince étranger. On reparle du duc d'York. On rapporte même que le Roi d'Angleterre a écrit à Louis XVI pour le prévenir que AI. d'Orléans travailloit à donner la couronne de France au duc d'York avec la main de mademoiselle d'Orléans.

ANNEE 1792. f>15

Il est certain que le Roi et la famille royale étoient à l'Assemblée lorsque le premier coup de canon a été tiré. C'est ce qui rendra Louis XVI plus coupable. Il est encore certain que ce sont les Suisses qui ont tiré les premiers, et cela avec une perfidie qui a peu d'exemples. Le bruit se répand dans la multitude que le Roi payoit depuis trois semaines quarante sous de plus aux Suisses, qu'il leur donnoit à boire et à manger, et qu'il leur avoit encore fait la promesse d'une rente viagère de 800 livres, s'ils réussissoient.

On parle d'une cassette du Roi qui renferme des papiers de la plus grande trahison. On dit encore qu'il a voulu s'évader cette nuit, du moins qu'il se prêtoit à l'enlèvement qu'on vouloit en faire, et que M. de Narbonne et le prince de Poix se sont présentés hier à son souper. Le premier a été tué cette nuit, ainsi que Montmorin et Lajard. Le peuple réserve le même sort à tous ceux qu'il pourra arrêter.

LETTRE VINGT-NEUVIÈME

De Paris, le 17 août 1792.

Il paroit vrai que le Roi, à six heures du matin, le 10, faisoit la revue des Suisses, et que la Reine leur a présenté le Dauphin. Les coalisés ont fait aussi le serment de défendre le Roi en sa présence. Un d'eux, attaché au service du château, qui faisoit l'aristocrate, étoit dans les intérêts des chefs du comité des Jacobins, et leur révéloit toutes les particularités de la trahison de la cour. Avant le danger, cet homme , dont on ignore encore le nom, a voulu sortir; mais la consigne étoit donnée de ne laisser passer personne. Par un bonheur singulier, cette personne s'est sauvée à travers le danger et est parvenue à sortir de Paris : elle doit y être rentrée en toute sûreté.

Louis XVI est d'autant plus à plaindre que cet infortuné monarque ne conserve guère de partisans. Les aristocrates, les modérés, lui en veulent de les avoir sacrifiés ou trompés. Avant le 10, on pouvoit être bon patriote et soutenir le Roi , parce qu'on le croyoit de bonne foi; à présent, on ne peut être bon révolutionnaire sans être détaché de la cause du Roi. Il n'y a

(ilG CORRESPONDANCE SECRÈTE.

qu'un fourbe ou qu'un sot maintenant qui se dirait patriote et partisan de Louis XVI, et même ennemi des Jacobins, qui sont justifiés par la conduite de ce Roi traître ou (bible. Elle a ramené beaucoup de inonde au patriotisme, au moins en apparence. Ainsi on peut dire qu'il n'y a plus que {\e\ix partis : les contre-révolutionnaires et les révolutionnaires ou Jacobins. Il n'y a plus même qu'un parti, parce que les premiers n'oseront plus se montrer, quoiqu'on dise le contraire.

Je ne garantis pas la vérité de ce fait : une personne attachée à la famille royale dit à une personne qu'elle croyoit aristocrate : «Le Roi a des absences depuis quelque temps et tombe en imbécillité; c'étoit notre plus grande douleur, et nous tachions de le cacher. »

Lorsque, mardi dernier, on conduisit le Roi et sa famille au Temple, et lorsqu'on lui faisoit faire une station devant la statue équestre de Louis XIV renversée , quelqu'un s'écria : « Regarde , Louis XVI, voilà ton ouvrage ! » — « Admire le peuple, crie un autre, tu as fait répandre son sang, et il se contente de renverser le bronze! 3? Mais on ne s'est pas borné là; des sifflets, des huées, des invectives surtout contre la Reine, les qualifications les plus injurieuses les ont accompagnés jusqu'au Temple. Il auroit été bien plus beau pour le peuple de garder un profond silence, comme au retour de Varennes. On doit respecter le malheur, même mérité.

Sans parler de quelques vengeances atroces, je n'en citerai que deux. Lorsque des gardes nationaux ou des sans-culottes donnoient le bras à des dames du château, des femmes avec des piques leur levoient les jupes. Un Suisse tué n'avoit plus que sa chemise; une femme la lui lève et lui dit : « Tu l'as biau ! »> Elle s'accroupit sur la bouche du cadavre et lui fait... dedans.

La déclaration de guerre de l'Impératrice de Russie ne fait aucune sensation à Paris. A peine pense-t-on au départ de l'ambassadeur d'Angleterre. Il avoit ordre, dit-on, de partir dans le cas de suspension ou de déchéance du Roi. Mais s'il étoit vrai que l'Angleterre pensât à mettre un de ses princes sur le trône de France, ne pourroit-on pas interpréter le départ de l'ambassadeur d'une manière opposée? La famille régnante d'Angleterre

pourroit se venger à présent des Bourbons, qui ont toujours voulu rétablir des prétendants au trône de ce pays. Mais les rois ne se piquent pas d'être conséquents. C'est l'intérêt du moment qui les dirige.

Du 18 août.

A la séance de cette nuit, a été projeté le décret contre la Fayette de le déclarer infâme, traître à la patrie, qu'il soit permis à tout citoyen, à tout soldat, de lui courir sus et de le tuer. Cette sévérité est invoquée d'après quelques lettres de l'armée de la Fayette et d'après une lettre trouvée dans le secrétaire de Marie -Antoinette, par laquelle ce général l'invitoit à faire injurier Louis XVI, pour avoir occasion de frapper un grand coup.

LETTRE TRENTIEME.

De Paris, le 24 août 1792.

On ignore encore si c'est à Paris ou en Hollande que Louis XVI fît des emprunts. Quatre notaires de Paris, soupçonnés d'avoir prêté des fonds, sont arrêtés. Langlois et Guillaume, auteur de la pétition contre la journée du 20 juin, sont deux de ces notaires. Langlois est celui qui, au commencement de la Révolution, fît retirer de sa table son maître clerc, qui avoit l'uniforme national, en lui disant qu'il ne mangeoit pas avec un soldat.

On varie sur la somme que Louis XVI a empruntée. Il y en a qui ne font pas difficulté de la porter à près de trois cents millions. Mais j'ai entendu dire à un des commissaires préposés à l'examen des comptes de M. de Laporte, qu'il conjecturoit, par l'aperçu des dépenses de Louis XVI, qu'il pouvoit avoir emprunté quatrevingt-dix millions.

On fouille les personnes qui vont au Temple ou qui en sortent, et qui ne sont pas celles de confiance préposées à la garde des prisonniers. Cette sévérité est exercée depuis l'enlèvement nocturne qu'on a fait des dames Lamballe, Tourzel avec sa fille, et des dames Thibaut, Razire, Navarre, de Saint -Bricé, attachées au service de la Reine ou de Madame Royale, ainsi que de MM. Chamilly et Hue. Ce dernier seul est rentré au Temple

<> 1 8 C 0 It II E S P 0 X D A \ CI S K C R È T E.

après l'interrogatoire. On eroil qu'il témoigne beaucoup d'attachement an Hoi et qu'il la trahit.

Ce qui a l'ait découvrir la correspondance des lettres qu'on cachoit dans des plis de chemises et ailleurs, c'est que des gardes ont vu la nuit, au travers des croisées, ces daines occupées à lire des lettres ou à en écrire.

Bien des gens ont regardé comme un dévouement sublime celui de madame de Lamballe d'aller volontairement au Temple partager le sort de la Reine, tandis qu'elle en a voit essuyé autrefois des désagréments et qu'elle en avoit été même disgraciée. D'autres ont expliqué cela différemment : ils ont dit que c'étoit pour continuer de se livrer à une ancienne habitude pour laquelle les deux princesses ont du penchant. C'est ainsi que les plus belles actions peuvent toujours être empoisonnées.

Quand on fut chercher ces dames au Temple , il paroit que la Reine n'étoit pas couchée ou qu'elle s'étoit levée, puisque ces femmes, désolées de cette nouvelle catastrophe, baisèrent les mains de la Reine et les arrosèrent de leurs larmes. Ces lamentations éveillèrent Louis XVI, qui demanda ce qu'il y avoit. Les officiers préposés à l'enlèvement des femmes lui dirent qu'il pouvoit rester tranquille, qu'il n'y avoit rien d'important pour lui. Sur quelques observations que firent ces dames à Louis XVI , il répondit : « Que voulez-vous que je fasse? Us sont les maîtres, n — « Oui, nous le sommes, répond quelqu'un, depuis que vous n'avez pas su l'être. » On rapporte, ce qui n'est guère croyable, que Louis XVI se retourna de l'autre côté et dormit tranquillement.

Madame de Lamballe, chemin faisant, s'informa du motif qui la faisoit conduire à la maison commune; on lui dit que c'étoit pour rendre compte au peuple de sa conduite : « Mais je n'ai pas de comptes à rendre au peuple ! » Après l'interrogatoire, elle jeta un cri d'indignation quand il fut question de l'hôtel de la Force. « Madame , dit Manuel , la Force ou l'Hôpital , choisissez ! »

M. de Laporte vient d'être guillotiné. Il a montré beaucoup de fermeté, il a dit qu'il mouroit innocent. Mais il est convenu avoir fait distribuer des couvertures aux Suisses pour passer la nuit, etc. Un aveu essentiel qu'il a fait, c'est «qu'il y avoit

un complot de guerre civile médité, mais qu'il n'en étoit pas complice. »

M. d'Affry est acquitté. Il a chargé son fils, qui fut tué le 10 en fuyant déguisé. Il a encore plus chargé la Reine : il a déclaré qu'elle lui avoit présenté le pistolet sous la gorge afin qu'il donnât des ordres aux Suisses de tirer. Cette déclaration n'est pas encore publique, ainsi on peut en douter.

La Reine ne peut échapper au supplice. Je me serois imaginé cependant qu'elle n'en auroit pas d'autre que la déchéance de son mari, et son expulsion de France lorsqu'il en sera temps. Pour Louis XVI, je pense bien qu'il en sera quitte pour la perte de sa couronne, et que, conformément à la Constitution, il sera libre d'aller où il voudra. Je ne répondrois de rien si l'ennemi pénétroit en France et avançoit sur Paris. La fureur du peuple pourroit se porter à des excès terribles : nous avons des gens et des écrivains même, tels que Prudhomme, qui ont reproché au peuple d'avoir ménagé les plus coupables, qu'ils appellent Louis Néron et Médicis.

Toute la correspondance de Monsieur > frère du Roi, depuis son émigration, est découverte : on devoit livrer la France à l'ennemi, etc.

Si la dernière conspiration avoit réussi, il paroit que la Saint- Laurent auroit été encore plus sanglante que la Saint-Barthélémy. Les Suisses qui avoient conduit la cour à l' Assemblée nationale dévoient tirer sur les députés, à l'ordre, dit-on, que devoit en (lonn t la Reine.

LETTRE TRENTE ET UNIÈME

De Paris, le 30 aoùl 1792.

M. de Servan a opiné dans le conseil des six ministres pour transporter l'Assemblée nationale hors Paris; mais M. Danton, ministre de l'intérieur, a combattu cet avis, qui a été rejeté. M. Danton est peut-être le seul homme capable de s'élever à la hauteur du danger et de la Révolution.

Dans le nouveau pouvoir exécutif, il y a beaucoup d'unité, de célérité, de fermeté et même de secret. Il a tracé un plan de défense dont les dispositions ne transpirent pas.

620 CORRKSPOXDAXCE SECRÈTE.

Du 31 août.

La dissimulation, la perfidie, la trahison, la lâcheté de Louis XVI, vont être dévoilées à toute l'Europe. Il ne lui reste plus de partisans dans aucun parti. Les chevaliers du poignard, les contre-révolutionnaires, ne lui pardonnent pas sa lâcheté de les avoir sacrifiés. Les modérés lui reprochent son hypocrisie, et l'on connoît les griefs des Jacobins.

Tous ceux qui étoient attachés au service du Roi , tous ses valets, en disent des horreurs : il les maltraitoit par des grossièretés ou les frappoit. Que ceux qui lui croyoient quelques qualités privées se détrompent donc, et qu'ils se persuadent qu'il n'étoit que mauvais roi. Les galeries du Palais-Royal, celles de l'Assemblée nationale, sont tapissées de caricatures qui représentent les turpitudes de Louis le Traître. Il y est représenté en cochon couronné, ou bien on le voit sortir d'un égout du château avec sa famille; les femmes sont troussées, Marie-Antoinette le tient par les cornes, etc. On a peint aussi la grande colère de Capet qui brise les meubles et les glaces du Temple : allusion à sa fureur après son retour de Varennes (car, dans son séjour au Temple, il est d'une apathie sans pareille; la Reine est toujours fîère , et Madame Elisabeth encore plus) ; Louis XVI et Marie- Antoinette dans un transparent à la lanterne ; le Roi qui coiffe la Reine, avec cette inscription : « Troc pour troc; » la toupie d'Allemagne que le comte d'Artois fouette, etc.

Le peuple désire le jugement de la Reine, et il sera peut-être difficile de le faire attendre jusqu'à la Convention nationale. On pense aujourd'hui que dans quelque temps qu'on la juge, elle échappera à la peine de mort. Louis XVI l'évitera-t-il? Voilà une grande question. Les gens sages désirent qu'on se borne à le chasser honteusement de la France et à le laisser errer eu pays étranger, afin qu'il serve d'exemple à tous les tyrans.

Les fabricateurs de faux assignats découverts à Passy ont été décapités cette semaine. L'un d'eux, l'abbé Sauvade, est monté à la Ville et y est resté cinq quarts d'heure. On prétend qu'il a révélé des choses étranges, et que la Reine est encore impliquée dans ce testament de mort.

Un décret de celte nuit déclare que la ville de Longwy sera rasée lorsqu'elle sera remise au pouvoir des François, et tous les habitants de cette ville privés du droit de citoyen pendant dix ans.

LETTRE TRENTE-DEUXIÈME

De Paris, le 7 septembre 1792.

Madame de Lamballe étoit assurément la plus grande complice de la Reine. Pourquoi ne pas l'avoir réservée pour la confronter avec la plus coupable, et si on vouloit un exemple, ne devoit-on pas se borner à la punir de mort, sans exercer des atrocités qui épouvantent la nature? Il est des personnes pour qui il n'est qu'heur et malheur. Madame de Lamballe est dans ce cas. Elle l'ut mariée fort jeune : tout le inonde connoit le présent empoisonné de noces qu'eMe reçut de son mari; ensuite, appelée à la cour, elle fut instruite d'un libertinage honteux W. La faveur d'une femme corrompue et actuellement fugitive la fit disgracier. Les malheurs de Marie -Antoinette la firent revenir à la cour. Elle fut assez généreuse pour vouloir aller au Temple, tacha de faciliter une correspondance, fut mise à l'hôtel de la Force, et y a péri d'une façon cruelle.

Les premières personnes jugées ont été les femmes complices de la Reine, ainsi que les valets de chambre de Louis XVI. Un de ceux-ci a avoué tous les complots de la cour, et a été absous.

Si on doit ajouter foi à des lettres particulières, l'escadre russe est passée de la mer Noire dans la mer Blanche, et l'Espagne doit déclarer la guerre à la France.

LETTRE TRENTE-TROISIÈME

De Paris , le 14 septembre 1792.

Marat, dans ses placards, appelle chiffons les décrets de l'Assemblée nationale; et machinateurs nos ministres, à l'exccp-

0) Nous n'avons pas besoin de dire combien nous protestons contre cette insinuation; mais nous avons voulu montrer jusqu'où la crédulité et la peur peuvent conduire un chroniqueur qui semble honnête.

(i±2 CORRESPONDANCE SECRÈTE.

lion de M. Danton. La Gmnnune de Paris s'est conduite et se conduit comme si effectivement Jes décrets de l'Assemblée n'étoient que des chiffons. Elle prétend être toujours en insurrection , et n'avoir d'autres lois à suivre que celles qu'elle fait elle-même. Cependant les gens sages trouvent que l'Assemblée nationale montre assez de vigueur depuis le 10 août.

Louis XVI n'a qu'un valet de chambre pour lui et son fils : ce valet de chambre est un excellent patriote. La Reine, sa fille et Madame Elisabeth n'ont qu'une femme pour elles trois. Le Roi ne peut parler bas ni à la Reine, ni à sa sœur, ni à ses enfants. (Quand il le fait, un commissaire lui dit : «Monsieur, parlez haut. ») Il y a toujours deux commissaires auprès des prisonniers. Il est défendu aux factionnaires de leur parler ou de répondre. Les commissaires coupent et partagent le manger, comme une volaille, une pêche, afin de voir s'il n'y a rien dedans.

On a rapporté que la Reine, probablement dans un moment où sa domestique étoit occupée à autre chose, avoit compté le linge sale pour le donner à la blanchisseuse , et que Louis XVI récrivit. On avoit dit d'abord que Louis XII et sa femme avoient chacun un lit dans la même pièce , mais qu'ils ne pouvoient coucher ensemble, parce qu'ils n'avoient pu parler bas. Il paroit cependant plus probable qu'ils couchent dans des appartements séparés. Dans le jour, Louis XII est avec sa famille , mais accompagné sans cesse de deux commissaires. Il va se promener dans le jardin, où il lit en se promenant. Madame Elisabeth fait de même. Deux sapeurs servent de guichetiers aux portes des appartements. On prépare à Louis XVI un appartement au second dans la cour du Temple, composé d'une antichambre, d'une chambre à coucher, de deux cabinets, chacun dans une tourelle, d'une salle pour les commissaires, et d'une chambre pour les domestiques. Les croisées sont grillées depuis peu. On a écrit sur les plaques de la cheminée : « Liberté, égalité, propriété, sûreté. » Le mot « liberté » rappelle cet usage de la Bastille : dans les actes notariés qu'on faisait faire aux embastillés, on mettoil : « Fait librement dans la chambre du conseil de la Bastille. »

LETTRE TRENTE QUATRIÈME

De Paris, le 22 septembre 1792.

La Convention nationale a ouvert ses séances par le décret d'abolition de la royauté. Voilà encore un édifice renversé : on est impatient de connoitre celui qui le remplacera. Il est au moins satisfaisant d'apercevoir la chute prochaine de cette faction, qui menaçoit la France d'une dévastation générale.

Le peuple françois s'est montré constamment ennemi des forfaits. Il a pu croire quelques instants que l'effusion d'un sang impur étoit nécessaire , que de nombreuses exécutions étoient justes; mais ce ne sont que des scélérats chèrement soudoyés qui puissent être les auteurs de ces scènes atroces. Les massacreurs avoient, dit-on, un louis par jour, et les chefs quatre fois autant. Il est assez remarquable qu'à cette époque même la fortune de Marat, qui étoit dans la détresse, semble s'être remontée, et que les petits spectacles, naguère déserts, fassent des recettes considérables! Enfin le début de la Convention nationale rassure les gens qui ne veulent que sûreté et repos à tout prix. On ne s'occupe, au surplus, des armées ennemies que pour multiplier les moyens de résistance, et l'on craint si peu leur approche et leurs projets de destruction, que jamais on n'a vu bâtir plus de maisons dans la capitale qu'en ce moment même.

LETTRE TRENTE-CINQUIÈME

De Paris, le 29 septembre 1792.

Il y a dans la Convention nationale un parti qui veut faire juger Louis XVI. La majorité paroît décidée à écarter cette question et à lui conserver la vie.

On ne s'occupe presque point de l'approche des ennemis. On dit même généralement que des mesures infaillibles sont prises pour faire périr ces ennemis sans qu'il en puisse échapper un seul. Il seroit honteux pour les destructeurs des préjugés de croire à la possibilité d'un miracle; mais ce que l'on raconte à ce sujet y ressemble beaucoup. Il s'agit d'un moyen unique,

(>2i COHHESPONDANCE SECRÈTE.

< • n^ 1 4 j 1 1 c'» sur 1<* secret qu'Archimède a voit trouvé pour embraser une Hotte.

On a annoncé à Louis XVI qu'il c'était plus roi, et il a reçu rette nouvelle avee un sang-froid (jui feroit honneur à sa philosophie si on lui supposoit des espérances. On présume, au reste, qu'il en avoit été instruit avant la notification, car les colporteurs des journaux du soir ne manquent point d'aller aboyer !<• sommaire de leurs feuilles sous les fenêtres du Temple. On a remarqué d'ailleurs que les illustres prisonniers prêtent une oreille attentive à différents airs de flageolet que l'on joue souvent dans les environs, et que l'on croit être un langage de convention.

On prétend que le Roi de Prusse a fait inviter AI. de Chartres à dîner, et qu'il lui a fait dire qu'il désiroit avoir une conversalion avec M. d'Orléans. On ajoute que M. de Chartres a refusé. Les Prussiens sont très-mécontents des émigrés, et le duc de Brunswick l'a témoigné hautement. Il a dit dernièrement aux principaux d'entre eux, en présence d'un aide de camp parlementaire de Dumouriez : a Vous nous avez trompés, messieurs; vous nous avez assurés que les deux tiers des François se rangeroient sous nos drapeaux , et au contraire ils nous traitent comme des bêtes fauves. »

Le ministre des affaires étrangères, homme sage et éclairé, a parlé à la Convention nationale des dispositions à l'insurrection qui couvent dans les États du Roi de Prusse.

Du 30 septembre.

Il y a eu entre les deux armées des pourparlers qui ont produit un armistice. On assure qu'il a été rompu à la suite d'une lettre du duc de Brunswick, dont M. Dumouriez a été offensé. On ne doute point que les négociations ne se raniment : on en peut juger par l'embarras et la détresse où se trouvent les armées combinées à l'approche de la mauvaise saison. On doit croire aussi que l'unanimité d'opinions et de sentiments que les ennemis remarquent en France contribuera à les faire renoncer à leurs projets.

LETTRE TRENTE-SIXIÈME

De Paris, le 6 octobre 1792.

Depuis qu'il n'y a plus de dangers pour la capitale, Louis XIT et sa famille n'encourent plus le risque d'être victimes de la vengeance populaire. Mais Louis XVI n'encourt-il pas celui d'une condamnation légale?

Je ne vous dissimulerai pas que l'opinion se forme pour la peine de mort : j'ai vu plusieurs députés qui pensent qu'il ne pourra pas l'éviter. Si j'étois le défenseur officieux de Louis le dernier, je prouverois, la Constitution à la main, que cette punition est contraire à la loi, qui ne prononce que la déchéance dans le cas arrivé. Que l'acte constitutionnel fût inconséquent, en contradiction avec la Déclaration des droits de V homme , avec les principes actuels de l'égalité, peu importe; c'est d'après cette loi que doit être jugé Louis XVI, quelque coupable qu'il soit. Je veux, et je le crois même, qu'il le soit d'autres crimes non prévus dans la Constitution, je soutiens encore qu'il ne doit pas périr, parce que la même Constitution le déclare inviolable. C'est par elle seule qu'il doit être jugé : on ne peut donner un effet rétroactif à de nouvelles lois, plus sages et plus conséquentes d'ailleurs.

A ces principes je pourrois ajouter d'autres considérations : la politique , la générosité du peuple françois et l'incertitude de l'exemple, puisqu'il n'y a plus et ne doit plus y avoir de rois, à moins qu'on ne veuille donner un exemple aux autres tyrans de l'Europe.

Pour ceux qui ne sentiront pas la force de ces raisons, j'ajouterai celle-ci : c'est que la nation françoise a les plus grandes obligations à Louis XVI, et elle ne doit pas être ingrate. Elle ne se seroit jamais guérie d'un reste d'idolâtrie qu'elle conservoit pour la royauté. Elle auroit été encore longtemps affligée de ce fléau, si Louis le dernier n'avoit eu que les vices ordinaires au commun des rois.

On a trouvé écrit sur les murs du Temple : « Ma vie est à mon Roi. r

Page 1