‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 6 sur 79 · scène jouée à Versailles · texte numérisé non relu

scène jouée à Versailles

AI. le comte de Vaudreuil avoit fait un billet d'honneur de (>00,000 livres. La personne au profit de laquelle il étoit souscrit étant morte, ses héritiers en demandèrent le payement à l'échéance. AI. de Vaudreuil, se voyant dans l'impossibilité d'y

satisfaire, courut chez le ministre de Paris pour obtenir un arrêt de surséance ; mais le baron de Breteuil lui observa qu'il ne pouvoit pas en accorder pour un billet d'honneur. AI. de Vaudreuil s'adressa au contrôleur général , qui n'osa donner luimême cette somme, mais qui engagea AI. le comte d'Artois à l'avancer, et le lendemain il la fit remettre à AI. de Vaudreuil. Tout le monde fut content, et les détracteurs de Al. de Calonne n'ont pas le plus petit mot à dire.

La santé de AI. le Dauphin est toujours très-chancelante. On regrette vivement d'avoir fait passer des boutons suppurants qui lui étoient survenus à la suite de son inoculation. Voilà le résultat de la basse complaisance de nos médecins de cour, qui avoient remarqué que ces boutons déplaisoient à l'auguste mère de ce prince, lorsqu'elle vouloit le caresser.

Le peuple est fort mécontent de payer la viande de boucherie douze sous la livre. Les Parisiens en ont porté des plaintes au lieutenant de police, à qui des méchants prêtent cette réponse indiscrète : a. Je n'y saurois que faire; d'ailleurs, il y a tant de bouches inutiles à Paris, que quand on y payeroit la viande quinze sous, il n'y auroit pas grand mal. »

LETTRE DIX-NEUVIÈME

De Versailles, le 8 mai 1786.

La procédure de la Bastille est terminée. On a rendu au cardinal la liberté de voir sa famille. La dame de la Alothe a tout avoué : on n'a plus besoin de son mari. Le rapport aura lieu la semaine prochaine, et avant la Pentecôte il y aura un jugement.

On fait des recherches pour prouver que la comtesse de la Alothe n'est point réellement de la branche des Valois. Puisque l'on désire qu'elle n'en soit point, on ne manquera pas de preuves pour combattre les siennes. Il paroit que l'on a dessein de faire un exemple, et la comtesse de la Alothe payera vraisem-

blablcmcnt pour deux. M. le comte d'Artois cîisoit dernièrement à ce sujet : « Je pense assez comme Notre-Seigneur, et je suis très-indulgent pour les femmes; cependant j'ai grand 'peur que ma cbère cousine de Valois ne soit pendue. »

Le départ du comte de Fersen, Suédois, a fait quelque sensation dans l'intérieur de la société de la Reine; mais les nuages que cette absence y a répandus seront bientôt dissipés.

Les gardes du corps ne seront plus en garnison à Beauvais. On parle de les mettre à Caen ; mais cette dernière ville sollicite ardemment pour être dispensée de les recevoir. Il est triste, pour une multitude de braves gens, d'être confondus avec quelques étourdis et spadassins insolents qui déshonorent ce corps; mais il est bien plus affreux, pour des citoyens paisibles, d'être égorgés et de ne pouvoir faire écouter leurs plaintes.

L'intendant de Bretagne a transporté son domicile à Nantes, et M. de Goyon , commandant de la province , y va passer également, de sorte que la tenue des Etats ne sera plus à Rennes. Ce changement a divers motifs, dont les habitants de Rennes sont fort affectés.

Le Dauphin est un peu mieux , mais l'état de fièvre continue où il se trouve fait toujours craindre qu'il ne tombe en marasme.

LETTRE VINGTIÈME

De Versailles, le 15 mai 1786.

Notre cour vient de renouveler avec la Suède un traité relatif à la fourniture des bois de construction pour la marine. On sait que les bois du Nord sont infiniment supérieurs pour les grandes constructions à ceux qu'on tire de l'Amérique septentrionale, et que ces derniers durent beaucoup moins. C'est ce qui a déterminé l'Angleterre à faire des établissements dans les ports de la Russie, où elle a des facteurs pour se pourvoir de cette denrée nécessaire à la marine royale. Les bois d'Amérique sont employés plus communément pour les navires de commerce, et avant la séparation des Etals-Unis, les colonies angloises fournissoient à la métropole environ quatre cent mille tonneaux de construction, c'est-à-dire la moitié de ce qu'elle emploie.

Le 11 de ce mois, l'archiduc et l'archiduchesse de Milan sont

arrivés à Paris vers cinq heures du soir. La Reine s'était rendue la veille au palais des Tuileries pour recevoir ces illustres hôtes. L'épouse du grand chambellan de l'archiduc est resiée à Meaux , malade de la petite vérole.

Le nouveau code de la marine a recueilli l'approbation générale. La malignité et la prévention semblent même condamnées au silence. Les ordonnances tiennent un milieu entre l'ancien régime et celui qui y avoit été substitué. L'établissement des volontaires et élèves obtient surtout les plus grands éloges. La suppression des gardes du pavillon et de la marine remet cette jeunesse à sa place. En admettant dans la marine royale les fils de gentilshommes, de négociants en gros, d'armateurs, de capitaines marchands et de gens vivant noblement, on va former une pépinière d'excellents marins. Enfin ce code doit faire disparoître les préjugés et l'insubordination de ce corps, et y substituer les lumières et l'exacte discipline qui en relèveront le lustre, et assureront la gloire et les succès de la nation.

Le Roi a fait à cette occasion une promotion de vingt-cinq capitaines de vaisseau pris dans le nombre de quatre-vingt-dix lieutenants.

La Reine a été légèrement indisposée ces jours-ci. Le Dauphin est mieux.

Il paroit absolument décidé que les cardinaux françois qui existent actuellement seront les derniers de notre nation, et qu'à l'avenir, lors de l'élection d'un pape, on se contentera d'envoyer le Saint-Esprit par la malle du courrier.

LETTRE VINGT ET UNIÈME

De Versailles, le 23 mai 1786.

Le mémoire tant attendu de M. le cardinal de Rohan paroît enfin. M. Target y a réuni la véritable éloquence et la simplicité d'expression qui conviennent seules au langage de la vérité. Cet écrit contient peu de faits nouveaux; mais on y pulvérise tous ceux qui avoient été avancés contre le cardinal. Le défenseur de Son Emincnce dit avec assez d'adresse que ce prince a eu le mal-

heur de déplaire à la Reine par les soins mêmes que lui ont inspirés sa soumission, son dévouement et son respect. Il n'ose point développer cette assertion, mais on n'ignore point que l'Impératrice, mère de Sa Majesté, s'étoit sur la fin de ses jours adressée au prince Louis pour se procurer un compte exact de la conduite et des actions de sa fille. Il avoit rempli cette commission avec la plus grande sévérité, et la Reine en fut informée à la mort de Marie -Thérèse. Il en résulta pour le grand aumônier une espèce de défaveur qui resserra ses liens avec le parti de M. de Maurepas. Par suite de ces liaisons, on l'a soupçonné d'être entré dans les intrigues qui ont eu lieu depuis la mort de ce ministre pour élever près du Roi un pouvoir qui pût balancer celui de son auguste moitié.

Ainsi, tel justifié que le cardinal puisse être dans l'esprit des juges et dans l'opinion publique sur l'affaire du collier, il est difficile qu'il le soit entièrement aux yeux de ses mai très. Il est à craindre qu'on ne lui pardonne point de s'être persuadé qu'un collier pût le mettre dans les bonnes grâces de sa souveraine, et le Roi pourroit le faire repentir d'avoir eu le projet de jouer avec elle le rôle du cardinal Mazarin.

Quant aux griefs de la cour de Rome contre le cardinal , il lui sera plus facile de se justifier. C'est dans l'instant où le Parlement refusoit au grand aumônier les droits qu'il réclamoit en qualité de prince de l'Eglise que le Pape le privoit des prérogatives du cardinalat pour n'avoir pas fait ces mêmes protestations.

La création des charges d'agents de change continue d'éprouver de grandes difficultés. Le contrôleur général paroi t avoir compté sur cette rentrée, et fort occupé. de multiplier celles de celte espèce, on dit qu'il va profiter de ce moment de rareté de gros bétail pour engager le Roi à faire du commerce de viande une affaire de finance, et à mettre en régie toutes les boucheries de Paris. Une compagnie se présente et offre une somme considérable. On prétend aussi que pour prévenir une disette de grains, les blés seront également mis en régie. Ces projets font murmurer les gens qui n'ont pas l'esprit tourné à la plaisanterie; les autres ajoutent que pour maintenir dans la capitale un approvisionnement convenable dans tous les genres, on mettra en même temps

toutes les impures eu régie, M. de Calounc ayant ealeulé que ce monopole rapporteroii au moins autant que eelui de la viande de boucherie.

On a beaucoup varié, on varie encore beaucoup aujourd'hui sur la véritable situation du Roi de Prusse. Suivant quelques lettres de Berlin, ce monarque est convaincu lui-même qu'il touche au terme de sa carrière. Il est, disent-elles, tombé un jour dans un état de léthargie alarmant. La nature ayant repris ses droits, ce que l'on attribue à la miraculeuse propriété d'un topique fourni par un médecin saxon que le prince royal a fait venir, Sa Majesté exigea qu'on lui rendit compte de ce qui s'étoit passé. Touché des inquiétudes de sa cour et des soins de son héritier, le Roi fît assembler les princes et les ministres, il prit leur serment que dans le cas de retour d'une crise pareille, le prince royal seroit proclamé roi et qu'on lui obéiroit comme au souverain légitime. Puis, ajoute-t-on, il recommanda à son futur successeur de prendre à l'instant toutes les mesures propres à prévenir les dangers d'une attaque inattendue, et déclara que dans le cas où il survivroit à ce second accident, ce seroit une joie pour lui d'être témoin du commencement de son règne et de lui servir de conseil et d'ami.

LETTRE VINGT-DEUXIÈME

De Versailles, le 29 mai 1786.

La fureur de l'agiotage s'est de nouveau emparée de tous les esprits, et le gouvernement voit sans effroi les progrès de ce désordre. On diroit que M. le contrôleur général, qui semble même le favoriser, médite l'exécution de quelque projet auquel les circonstances seroient favorables. Les actions des eaux, celles de la Compagnie des Indes, tous les effets, soit publics, soit particuliers, que l'on trouve susceptibles de spéculation, haussent et baissent de prix sans qu'on puisse assigner d'autre cause que l'adresse des agioteurs ou les vues du ministre. Les richesses ne sont plus entre les mains des capitalistes qu'une possession momentanée, et la Bourse de Paris est un tripot de jeu où l'on est tenté de ne trouver de sens que parmi les cour-

tiers, qui s'enrichissent réellement et solidement avec l'argent des autres.

La loterie de mademoiselle Guimard est tirée, et sa maison ne lui appartient plus. On n'est pas encore assuré si ce sont les sieurs Thomassin ou Gardel , ou bien Monsieur à qui le sort a été favorable.

On reconnoît la poésie de cour dans une épître clandestine aux prisonniers de la Bastille. Voici les vers qu'on y adresse au prince de Rohan :

Illustre prisonnier, tirez-nous d'embarras :

Etes-vous cardinal, ou ne l'ètes-vous pas?

Hélas ! serait-ce vrai , (pie la cruelle Rome

Ait pu dans sa fureur dégrader un saint homme?

Un Rohan ! Répondez. Vous détournez les yeux !

Ah ! vous pleurez le sort de vos tristes cheveux !

Vous voilà donc réduit à la simple calotte !

Ce n'est pas le seul mal (pie vous ait fait la Mothe.

Les couplets suivants n'ont pas moins de méchanceté : ce cardinal porte bien durement la peine de sa crédulité.

Air de la Fanfare de Saint- Cloud.

Target, dans un gros mémoire, J'entends le sénat de France

A traité tant bien que mal Lui dire un de ces matins :

La sotte et fâcheuse histoire Ayez un peu de décence ,

De ce pauvre cardinal, Et laissez là vos catins.

. Où sa verbeuse éloquence Mais le Pape , moins honnête ,

Et son froid raisonnement Pourra dire à ce nigaud :

Prouvent jusqu'à l'indécence Prince , à qui n'a pas de tète ,

Que c'est un grand innocent. Il ne faut pas de chapeau.

Le jugement sera certainement annoncé cette semaine.

Le sieur Chevreau, intendant à l'ile de France, et qui avoit été mandé pour rendre compte de sa conduite, vient de se jeter dans la rivière. On pense qu'il a bien fait. Il a voulu éviter une punition exemplaire devenue nécessaire pour contenir les administrateurs éloignés des regards du maître, et exerçant dans leurs départements toutes les vexations du despotisme et toutes les injustices de la rapacité. Les plaintes des colons avoient intéressé la justice du ministre, qui a cherché la vérité et qui l'a trouvée.

L'archiduc et l'archiduchesse de Milan ont extrêmement plu par leur affabilité charmante. Mais leur arrivée a encore répandu

quelque froideur au milieu de la famille royale. Ils se >onl dispensés îles visites de prévenance pour les princes du sang. Monsieur et Madame ont résolu de ne point se trouver aui fêles qui leur éloienl destinée*, et sont revenus passer le temps au Luxembourg. AI. le eomte d'Artois est de son côté parti pour Cherbourg* L'archiduc et le prince de Condé se trouvèrent ensemble dimanche dans la chambre du Roi. Sa Majesté dit au premier : a Connoissez-vous le prince de Condé? » L'archiduc répondit qu'il ne l'avoit jamais vu. « Eh bien, le voilà!... » Cette brusque apostrophe embarrassa l'archiduc, qui se vit forcé d'approcher If. le prince de Condé. Celui-ci l'attendit et le reçut avec dignité et froideur.

Du 1er juin.

Le Parlement a jugé hier les prisonniers de la Bastille. Le cardinal, malgré les conclusions de M. Joly de Fleury, a été déchargé de toute accusation à la pluralité de vingt-neuf voix contre dix-neuf. La Mothe, contumace, condamné à la marque de la lettre G, aux galères à perpétuité; sa femme, marquée V, à l'Hôpital pour la vie; Villette, banni; Oîiva, hors de cour; le comte Cagliostro, déchargé d'accusation.

Il y a eu sursis à l'exécution du jugement. Le cardinal et Cagliostro ont été reconduits à la Bastille, les autres sont restés à la Conciergerie.

Cagliostro avoit intenté contre le gouverneur de la Bastille une action en spoliation de ses effets et de ceux de sa femme. Ils viennent de lui être rendus, et l'on croit que M. de Launay en les retenant étoit appuyé d'ordres qui avoient pour objet de confronter les diamants de madame de Cagliostro avec ceux du collier.

Les partisans de M. de Breteuil craignent fortement pour lui. La maison de Rohan a juré sa perte, et paroit avoir à cet égard beau jeu.

LETTRE VINGT-TROISIÈME

De Versailles, le 4 juin 178(î.

Le cardinal a peu joui de son triomphe, car enfin c'en fut un pour lui que son retour dans son palais. Le lendemain, M. de

Breteuil vint de la part du Roi lui signifier son exil à la Chaise- Dieu, et lui redemander le cordon bleu et sa démission de la grande aumônerie. Le prélat a reçu ces ordres avec respect, et il a répondu qu'il s'attendoit bien que ses ennemis ne seroient point satisfaits de sa longue et pénible détention, et que sa justification ne feroit que les irriter davantage. Il doit partir aujourd'hui, quoique en fort mauvaise santé.

Si vous vous rappelez, Monsieur, le compte que je vous ai rendu de la déposition de mademoiselle Oliva de ce qui s'est passé dans le rendez-vous nocturne, vous ne serez point surpris de cette sévérité du monarque envers un homme justifié légalement. Ces détails avoient été retranchés de la procédure par ordre du Roi, et on les a tenus très-secrets. Il faut plutôt leur attribuer la prolongation de la détention de mademoiselle Oliva qu'aux poursuites de ses créanciers , et au prétendu désir de la soustraire aux démonstrations du public qui semble s'intéresser vivement à son sort.

Cagliostro a reçu l'ordre de sortir du royaume. Sa réponse a été qu'il lui seroit d'autant plus facile de s'y conformer, que le peu qu'on lui a laissé le mettra dans le cas de ne pas emporter de gros bagages.

Il y a eu sursis de six mois à l'exécution de la dame de la Mothe. Pendant ce temps, on examinera de nouveau sa généalogie. On a fait ce mauvais calembour au sujet du V dont elle devoit porter l'empreinte sur les épaules, et qui se trouve être la première lettre de son nom comme celle du mot voleuse, « On auroit beau l'envoyer à la lessive, jamais elle ne blanchi roi t ; donc il est inutile de la marquer. »

Il paroît que le prince de Soubise ne rentrera plus au conseil , et qu'il s'en console, comme des autres malheurs de sa vie, au milieu de ses maîtresses.

Il paroît que la chance est entièrement changée entre nous et l'Angleterre au sujet du traité de commerce projeté. Notre empressement d'abord n'éprouvoit que des difficultés de la part du cabinet de Saint-James.

L'activité avec laquelle on s'occupe de la construction et de la réparation de divers ports, nos arrangements fiscaux pour le

commerce extérieur, et peut-être la froideur avec laquelle les nouveaux commissaires anglois ont été reçus ici, donnent au ministère britannique une idée plus juste des motifs qui doivent les porter à terminer au plus tôt cet objet. Les obstacles qu'il éprouve encore viennent de nous, et Ton ne doute point que la fierté de nos rivaux ne cède encore en cette occasion. Nous avons enfin réussi à leur- faire sentir qu'il est de leur intérêt d'éviter et de prévenir tout sujet de contestation et de guerre avec des voisins qui n'ont pas toujours su se faire respecter d'eux.

Le succès des nouvelles ordonnances de marine se répand de plus en plus. Ce département est dans la plus grande activité. On a établi à Bayonne un atelier pour tailler les bois que l'on tire des pays voisins, et qui désormais seront envoyés de ce port à Rocbefort, prêts à être employés.

Madame de Choiseul , retirée depuis la mort de son époux au couvent des Récollets, est dangereusement malade, et son état alarme tous ceux qui connoissent cette dame respectable. Sa perle seroit très-préjudiciable aux affaires du feu duc, qu'elle seule pouvoit arranger parles moyens de justice et d'économie qu'elle met en usage et par la confiance qu'ils inspirent.

Du 9 juin.

Le Roi a nommé M. de Montmorency-Laval, évêque de Metz, à la place de grand aumônier de France.

M. le comte d'Artois est revenu de Cberbourg. D'après le récit qu'il a fait au Roi des travaux de ce port, Sa Majesté s'est décidée à jouir de ce beau spectacle. Il est probable que son voyage aura lieu dans le courant de ce mois, toutes les dispositions à faire pour les couebes de la Reine étant ordonnées pour le 10 du mois prochain. On prépare en conséquence un cône, nuit et jour, à Cherbourg, pour être jeté à la mer à l'arrivée du monarque.

On n'annonce pas que le Roi de Prusse ait éprouvé du mieux dans son état, mais on a repris de l'espérance. Sa Majesté se plaignoit d'insomnies très-fatigantes. Elle jouit d'un meilleur sommeil depuis que l'on a substitué un lit plus commode au lit militaire fort dur dont elle s'est toujours servie.

LETTRE VINGT-QUATRIÈME

De Versailles, le 14 juin 1786.

On sait que dans le commencement de l'affaire du collier, le Roi de Prusse a dit que le cardinal seroit forcé de faire une grande dépense d'esprit pour convaincre ses juges qu'il n'étoit qu'une bête. C'est ce que l'on a exprimé à peu près dans les vers suivants :

Un prélat d'un grade émincnt A dégradé si bien son Emincncc , Que pour prouver son innocence , Il faut en faire un innocent.

Un vieux courtisan disoit dernièrement dans la galerie, au sujet de la justification du cardinal : « Je me rappelle que lors de l'affaire du Père Girard avec la Cadière, les jésuites de Rennes furent trouver l'évêque et lui dirent en toute humilité : et Nous venons vous annoncer que notre malheureux confrère est sorti bien net de l'odieuse affaire qu'on lui avoit suscitée. » — « A peu près, répondit le prélat, comme un homme que l'on retire d'une fosse d'aisances. »

Il court aussi un quatrain sur la dame de la Mothe :

Des Valois la Mothe est la fdle , On n'en peut douter :

Car un arrêt va lui faire porter Les armes de sa famille.

Madame de la Mothe n'a point encore été transférée , comme onl'avoit dit, à Guingamp, en Bretagne, dans un couvent. L'arrêt du Parlement n'est même pas signé. Quelques personnes croient qu'elle pourra bien subir son jugement. Le temps attiédit la commisération, et à celui que les vacances du Parlement absorbent devant succéder celui du voyage du Roi pour Cherbourg, l'incertitude de son sort sera prolongée pendant quelques semaines. Les couches de la Reine arriveront, il est vrai, et l'on peut croire que cette princesse fera rejaillir sur la dame de la Mothe les grâces qui découlent ordinairement de cette circonstance.

L'évêque de Metz, maintenant grand aumônier, est le seul cordon bleu de cette année.

m C 0 R R E S P 0 XI) A X C E S E C II È T E .

Los agents de change oui finalement baissé pavillon, et les nombreuses soumissions des personnes qui ne demandoient pas mieux que de donner 100,000 livres pour les supplanter, leur ont ouvert les yeux sur ce que leurs intérêts et la nécessité des temps exige.

Des ordres plus sévères et plus étendus que de coutume , donnés à tous les officiers de rejoindre leurs corps, et des achats de chevaux dans l'étranger, ont renouvelé ici , depuis quelque temps, les alarmes d'une guerre prochaine. Les nouvelles d'Allemagne , celles surtout de l'affoiblissement du Roi de Prusse, et la crainte d'un événement dont on a toujours cru que l'Empereur attendoit l'époque pour l'exécution de ses projets, ont confirmé ces bruits. Le rappel subit du comte O'Kelly, notre ministre à Maycnce, désigné pour la mission de Berlin, ne laisse pas douter qu'ils n'aient quelque fondement. En de telles circonstances, il nous importe que ce poste important soit au plus tôt rempli par un ministre doué des lumières et des talents que M. O'Kelly a montrés en entrant dans cette carrière. Mais on ne doit pas craindre que notre cabinet renonce facilement au rôle glorieux de pacificateur et à l'espoir d'y réussir encore cette fois.

Du 15 juin.

La disgrâce de la maison de Rohan a ramené la faveur sur celle de Montmorency, qui étoit, pour ainsi dire, délaissée. Madame avoit renvoyé, il y a quelque temps, tous les Montmorency .de sa maison, la Reine les en dédommage. C'est à sa bienveillance que l'évêque de Metz doit la grande aumônerie. Sa Majesté y a été, dit-on, portée par le désir d'obliger l'abbesse de Metz, qui est de la maison de Choiseul , et dont l'évêque, autrefois l'amant, est l'ami le plus tendre. Pendant vingt ans il a été aux petits soins pour l'abbesse , et plus d'une fois on l'a vu, comme un autre Hercule , non pas filer aux pieds de cette Omphale cloîtrée, mais faire du filet pour elle dans les parloirs de l'abbaye.

On n'ose parler en public de l'affaire du cardinal. On a arrêté diverses personnes qui s'en entretenoient, et plusieurs écrivains indiscrets.

Peut-être Cagliostro doit-il à un mot qui lui est échappé la sévérité à laquelle son innocence ne Ta pas soustrait. Quelques jours avant le jugement, il s'amusoit à décorer lui -môme sa chambre à la Bastille avec de très -joli papier. Le gouverneur lui observa qu'il prenoit ce soin un peu tard, es II ne sera point inutile, répondit le comte; la captivité fait naître des sentiments de morale; j'observe le précepte du pardon des offenses. Comme on dit que j'ai le don de prophétie, je veux que M. le baron de Breteuil trouve ce logement un peu plus propre que lorsqu'on m'y a conduit, n

Le Roi part le 20 pour sa tournée des cotes maritimes du nord de la France. Le départ de l'archiduc est fixé au 1er. L'un de ses chambellans est mort le 11, des suites d'une opération qu'on lui avoit faite la veille.

Les esprits sont fort échauffés à Bordeaux au sujet des lettres patentes qui ont ordonné la vérification des titres des riverains de la mer et de la Garonne. Après l'enregistrement forcé, le Parlement a rendu un nouvel arrêt de défense. La démission que le maréchal de Mouchy a donnée , à cette occasion , du commandement de la province, semble renforcer sa résistance.

LETTRE VINGT-CINQIIÈME.

De Versailles, le 21 juin 1786.

Le Roi est parti hier pour Rambouillet, et aujourd'hui pour Cherbourg. Ce voyage, qui a été résolu en secret, a beaucoup déplu à la Reine, qui n'a pas été consultée et qui avoit peut-être envie de le faire différer jusqu'après ses couches, afin d'être elle-même de la campagne. Elle a contrarié cette résolution par toutes les ressources dont une femme qui veut être écoutée peut être capable. On a tenu ferme : le Roi a été inexorable pour toutes les demandes que les gens qui l'entourent lui ont faites pour le suivre. Versailles seroit presque parti pour la Normandie.

L'archiduc a fait beaucoup de mécontents dans la famille des Bourbons, en suivant des conseils de hauteur qui l'ont isolé dans la société du duc de Penlhièvre, de la princesse de Conli et de la duchesse d'Orléans. Mesdames , tantes du Roi, ont été élou-

nées de ce qu'après avoir accepté l'invitation d'un dîner chez elles, il leur a fait dire qu'il n'iroit pas. Leurs Altesses Royales partent pour Spa, où elles se rencontreront avec les sérénissimes gouverneurs des Pays-Bas.

Le cardinal est à la Chaise-Dieu, et déjà oublié. Sa Camille n'a point voulu appuyer sa demande d'aller aux eaux. Madame de Marsan elle-même a sans doute plus de confiance pour lui dans l'air de la Chaise-Dieu que dans celui de Baréges, puisque peu d'heures après son départ elle a dit à madame de Vintimillc : k Félicitez-moi, il est parti. »

L'affaire du Parlement de Bordeaux n'est point finie. L'arrêt de cette cour, postérieur à l'enregistrement forcé, est d'une énergie peu commune. On ne sait quelles seront les ressources du ministre pour se tirer d'embarras, où sa facilité à condescendre aux avides entreprises de courtisans privilégiés vient de le jeter. Il faut ou que le Roi retire ses arrêts , ou que le Parlement soit détruit, ou que le ministre soit sacrifié.

Les mécontentements qui agitent la Guyenne n'empêchent pas nos officiers généraux à la mode de demander le commandement que la démission de M. de Mouchy fait vaquer. On parle de M. de Juigné, de M. de Jaucourt, de M. de Caraman. Le premier a prouvé, pendant sa mission en Russie, qu'il étoit peu fait pour les places de représentation, et d'ailleurs il témoigne trop de mépris pour les ouvrages de Montesquieu, qu'il n'entend vraisemblablement pas, pour le mettre à la tète d'une province illustrée par ce profond et célèbre magistrat. Le second a assez des lauriers qu'il a recueillis à Genève; Je troisième est porté par la faction Polignac. Le ministre de la guerre n'en veut pas, parce qu'il craint de l'élever à des postes qui pourroient le conduire à lui succéder; mais le baron de Bezenval, qui a contribué à l'élévation de la famille Ségur, irrité de la résistance du ministre, l'a menacé en termes très-énergiques de l'animadversion des prolectrices et de la perte de son poste ministériel, où il se plaît plus qu'il ne plaît. On peut croire que M. de Caraman l'emportera, quoiqu'il soit inférieur en rang aux officiers qui commandent déjà dans la province.

La petite pièce qui succède à ces grandes scènes est la fortune

incroyable et rapide de l'abbé d'Espagnac. Cet abbé, d'abord prêtre, chanoine, grand vicaire, auteur, conseiller au Parlement, s'est bientôt ennuyé de la décence , de la circonspection du travail qu'exigeoit son état. Devenu libertin, bouffon, intrigant et agioteur, on le voit chez les filles, chez les ministres, chez les femmes de la cour; importunant sans cesse, chassé souvent, il ne se rebute pas, et il rentre bientôt pour se familiariser avec les commis, les femmes de chambre et les valets. C'est ainsi qu'il réussit ordinairement, et c'est par là sans doute qu'il a été instruit de quelque mouvement dans les papiers publics : il a formé une société qui, avec des fonds médiocres manipulés par lui, a gagné, en quelques mois, 12 à 15,000 livres. On dit que l'abbé a fait la plus petite part possible à ses associés. Quelques jeunes femmes qui étoient du nombre n'ont pas eu de quoi payer leurs marchandes de modes, et l'agioteur est resté le maître de la bourse.

Le bruit a couru que le prince de Condé, le duc de Bourbon et le prince de Soubise avoient eu ordre de se tenir éloignés de la cour. Voici quelle en peut être la source. Le baron de Breteuiî étant allé visiter ces princes, à l'occasion du jugement du cardinal, le premier lui fît demander, lorsqu'on l'eut annoncé, s'il venoit de la part du Roi; sur la négative, on prétend que le prince exprima militairement, devant quelques personnes, qu'il n'avoit que faire de sa visite. Chez le duc de Bourbon, ce fut pis encore : ce prince dit hautement, à ce que l'on assure, que sans le respect dû à un ministre du Roi, il feroit jeter le baron par les fenêtres. On ajoute que ces discours ont été rendus au ministre qui en étoit l'objet. On est parti de là pour dire qu'il s'étoit plaint au Roi de ces outrages, et que Sa Majesté en avoit fait justice ; mais rien ne le confirme.

Le Roi vient de nommer la princesse de Bourbon abbesse de Rémi remont. Cette faveur a été accompagnée du compliment le plus agréable, Sa Majesté ayant dit « qu'elle n'avoit pu faire un choix de plus de naissance et de vertus. » Le Roi pouvoit ajouter ce et de bonté, m

Le contrôleur général prend de plus en plus le contre-pied de cette ancienne maxime d'administration, que : « toute matière

d'agiotage est dangereuse dans un État. « Il vient de créer pour douze millions de billets de la Compagnie des domaines, à l'instar des billets des fermes.

Quelques esprits scrupuleux, sans désapprouver entièrement l'empressement avec lequel l'évèque de Metz a accepté la grande aumonerie, y trouvoient cependant peu de délicatesse. C'était l'offre d'un Roi, mais la dépouille d'un homme malheureux. Ce prélat a raccommodé la chose, en répondant aux premières demandes de grâces qu'on lui a faites, que « les promesses du cardinal de Rohan seroient toutes remplies avant qu'il songeât à ses propres amis. 33

LETTRE VINGT-SIXIÈME

De Versailles, le 26 juin 1786.

Il est bon de rappeler aux grands qu'ils peuvent un jour connoitrc l'infortune , de citer des exemples qui peuvent réveiller leur humanité. Un petit-neveu du feu Roi Stanislas, le comte de Miaczinski , généralissime des palalinats confédérés de Pologne, etc., retiré depuis quelque temps sous la sauvegarde du Temple , vient de présenter au Roi un mémoire dans lequel il expose qu'il a consacré douze cent mille ducats au service de la France, en remplissant les ordres de Louis XV, qui lui avoit fait lever une armée de confédérés de douze mille hommes , qu'il a commandés et soudoyés à ses frais. Il se plaint de ce qu'après de tels sacrifices il n'a pu obtenir qu'une modique pension de G, 000 livres, et réclame 4,500,000 livres, montant du traitement de 12,000 livres par mois qui lui avoit été promis au nom du feu Roi. Comme ces faits sont de nature à être prouvés, il est à croire que sa situation accélérera les dédommagements auxquels il a lieu de s'attendre.

Le cardinal éprouve des consolations dans son malheur. M. de la Rochefoucauld , étant instruit qu'il se trouvoit à l'abbaye de la Chaise-Dieu certains sujets dont la présence pouvoit être désagréable à cet illustre exilé, leur a fait expédier, en sa qualité de supérieur de l'ordre de Cluny, des obédiences pour se rendre dans d'autres couvents.

Tandis que des hommes respectables cherchent à adoucir les maux d'un prince trop sévèrement puni d'une démarche imprudente et légère, la méchanceté cherche toujours à les aigrir par son venin. On voit encore de ces épigrammes :

Malgré ce gros factum si souvent refondu , Et l'arrêt de la cour si lestement rendu , L'innocente candeur du prélat de Saverne Brille comme un étr.. au fond d'une lanterne.

La suivante regarde le Saint-Père. La nomination de l'évêque de Metz à la grande aumônerie , sous la condition de renoncer au cardinalat, y a donné lieu :

A nos princes chrétiens Rome a cessé de plaire , Puisqu'ils ne veulent plus chez eux de cardinaux. A présent , sais-tu bien ce qu'il te reste à faire , Saint-Père? fais-toi juif, et vends de vieux chapeaux.

On voit un nouveau mémoire du comte de Cagliostro sur la spoliation dont il s'est déjà plaint de la part du commissaire et de l'exempt qui l'ont conduit à la Bastille. Cette contestation entre les préposés de la police et un homme révolté d'un traitement aussi injuste qu'odieux, est la cause de tout citoyen. On désire généralement qu'elle soit soumise au jugement du Parlement, et que ce corps, défenseur de la liberté et de la propriété, arrête et réprime les abus de ces actes de despotisme, punisse et contienne l'insolence et la rapacité des agents subalternes, qui, profilant du trouble et de l'ignorance des victimes du pouvoir arbitraire, les insultent avec audace et les volent avec impunité. L'administration, loin de s'opposer k cette punition , doit la désirer, pour prouver que, forcée de donner des ordres rigoureux, elle n'a jamais prétendu que l'exécution en fut plus révoltante que l'ordre même.

Monsieur a représenté le Roi ici, le jour de l'octave, et les gardes de Sa Majesté ont fait son service. Ce prince, qui est parti le 23 pour Chantilly, a gagné, à ce que l'on assure, la maison de mademoiselle Guimard, et ne garde l'incognito que pour en laisser la jouissance à cette charmante danseuse.

M. le baron de Breteuil est à sa terre de Dangu.

52 CORRESPOXDAXCK SECRÈTE.

Du 30 juin.

II ne faut pas demander de quoi Ton s'entretient ici. Le Roi

voyage, et les moindres particularités qui le concernent sont recueillies avec avidité, redites et entendues avec complaisance.

A Houdan , une jeune femme perça la foule, se jeta aux pieds du monarque, et se mit à le contempler, clous vouliez voir votre maître? Vous voilà satisfaite ! retirez-vous! » lui dit le capitaine des gardes, ce II ne manque à ma félicité, reprit-elle, que de pouvoir embrasser un prince aussi cher à la nation! » Le Roi sourit et fît une inclination de tête que la jeune fille prit ou feignit de prendre pour un signal d'acquiescement à ses désirs. Elle s'avança, et embrassa le monarque, qui la laissa faire, puis lui dit en lui prenant la main : « A mon tour, madame! » et le baiser royal fut appliqué de manière à faire penser que la circonstance n'avoit pas déplu à Sa Majesté.

Le Roi est de retour ici. Sa Majesté paroît très-satisfaite de son voyage, et se propose d'en faire de semblables en différentes provinces.

On s'attendrit sur le sort de la dame de la Mothe; d'autres s'égayent sur ce triste sujet. Ce seroit atrocité envers tout autre, mais il faut avouer que la nature du personnage dispense de scrupule. Un prince d'esprit a dit plaisamment qu'on n'eût point dû la marquer sur l'épaule gauche, puisqu'elle tenoit aux Bourbons par ce côté. Les faiseurs de calembours ont dit que le Parlement avoit purgé le cardinal, et que le Roi l'avoit envoyé à la Chaise.

On assure que le mémoire du comte de Cagliostro sera dénoncé au conseil. Les personnages qu'il inculpe se flattent d'en obtenir la suppression. Les temps n'ont point changé à cet égard.

Ce n'est pas Monsieur qui a gagné la maison de mademoiselle Guimard, c'est madame Dulanqui. Quoique femme de condition et d'une assez belle fortune, elle devra plus de réputation à cette maison célèbre qu'à tous ses autres titres.

LETTRE VINGT-SEPTIEME

De Versailles, le 4 juillet 1786.

Malgré la chaude protection que M. le baron de Breteuil accorde au projet de M. de Fer pour amener l'eau de quelques petites rivières à Paris, et quoiqu'il paroisse également avantageux et économique , on ne se flatte point que l'arrêt du conseil qui a ordonné F examen ait des suites favorables. Les commissaires examinateurs ont été nommés par M. de Calonne, qui, comme l'on sait, s'intéresse fortement à la compagnie des pompes à feu des frères Perrier. Le public même penche naturellement davantage pour un établissement déjà en activité, que rivalise un plan dont les avantages ne se présentent que dans une perspective fort éloignée. Au reste, il ne faut pas s'imaginer que le bon ou le mauvais de chacun de ces projets soit le mobile des partis qui se sont mis en avant pour chacun d'eux. Les actions des pompes à feu sont un des principaux objets de l'énorme agiotage dont la France est en ce moment le théâtre. Le prix exorbitant auquel ces actions sont montées a engagé beaucoup de capitalistes à spéculer sur leur baisse. Ceux-là sont les plus ardents protecteurs du plan de M. de Fer et vice versa.

On assure que M. Foulon est rappelé de son exil. C'est un rude adversaire à opposer au chef actuel des finances, et l'on attribue ce prompt rappel aux spéculations qu'ont faites à cet égard les adversaires de M. de Calonne.

Le Parlement de Bordeaux est mandé pour le 22 de ce mois à Versailles, ce qui n'annonce pas trop de calme dans cette compagnie, ni peut-être de dispositions de la part du gouvernement à céder à ses arrêtés.

Le Parlement de Dijon, qui étoit venu à Paris en grande députation, et malgré la défense que le garde des sceaux lui en avoit faite, a eu dimanche une audience du Roi et a été très-mal reçu : il a eu ordre de s'en retourner le lendemain. Il est question d'une dispute de mots avec le ministre, qui veut bien continuer la perception des octrois dans la province de Bourgogne, suivant l'usage, niais qui refuse des lettres patentes pour celle percep-

lion, et le Parlement veut au contraire qu'elle reçoive cette sanction légale.

Le comte de Vergennes est allé, la semaine dernière, par ordre du Roi , engager le maréchal de Soubise à retourner au conseil. En conséquence, ce ministre y a assisté dimanche dernier. On ne croit pas cependant qu'il continue longtemps ses fonctions ministérielles, mais il a voulu répondre aux houles du Roi, et prouver aux gazetiers qu'il n'avoit pas été chassé, mais que les circonstances l'avoient éloigné.

Il y a eu une petite discussion entre la Reine et Monsieur pendant l'absence du Roi. Cette princesse a prétendu que c'étoit à elle à donner l'ordre, le prince a voulu le donner aussi. Le Roi, à son retour, a décidé en faveur de son frère.

La Reine a été pendant tout le voyage de Cherbourg dans une retraite absolue à son Trianon. Elle y a été saignée, et Madame, voulant savoir de ses nouvelles, a été refusée.

Du 6 juillet.

On s'aperçoit déjà d'intrigues pour combattre le désir que le voyage de Normandie a donné à notre monarque de visiter les autres parties de son royaume. On ne veut lui laisser voir que la puissance, et lui cacher le malheureux état de ses provinces de l'intérieur, où habite la misère, et où l'impôt dévore le pain du peuple. Les tracasseries dont le dernier voyage a été la source, les divisions que la jalousie, l'ambition, l'intérêt, sauront faire naître, pourront bien forcer le monarque de ne point quitter sa prison royale ni s'éloigner des hommes occupés à lui montrer tous les objets à- travers le nuage ministériel. Combien de gens ont à craindre que quelque homme vrai ose lui parler avec la franchise éclairée du patriotisme, et lui présente tous les abus, les injustices que l'on recouvre de son nom! L'affaire de Bordeaux semble en être un exemple. L'influence que les Polignac ont eue dans les concessions contre lesquelles toute la Guyenne réclame vivement, est le prétexte d'une cabale active qui travaille à les détruire. On cherche à détacher la Reine de celle habitude amicale, en lui montrant l'avidité insatiable de celle famille, Des minisires sont à la tête de ce parti, qui, sous prétexte du bien public, servent leur passion et leur jalousie. Le Parlement de

Bordeaux est déterminé à la résistance et résigné à la destruction. Il défend ses foyers, c'est-à-dire une possession fondée sur le droit commun. Les autres Parlements se joindront à lui.

LETTRE VINGT-HUITIÈME

De Versailles, Je 10 juillet 1786.

Hier, à six heures du soir, la Reine sentit les premières douleurs de l'enfantement, et, à neuf, Sa Majesté étoit accouchée d'une princesse, qui a été nommée Madame Sophie.

La cour avoit le même jour pris le deuil pour le Roi de Portugal, la Reine, qui n'aime pas le noir, ayant désiré qu'il se portât pendant ses couches.

Le voyage de Cherbourg offre aux gazetiers une matière inépuisable. Voici à ce sujet des anecdotes qu'ils n'imprimeront pas.

Le Roi a d'abord paru étonné autant que touché des transports du peuple à son passage. Il ignoroit sans doute que le François pénètre dans le cœur de son maître pour le juger, et qu'il commît les vues droites et bienfaisantes de Louis XVI. Dans les provinces, on n'identifie point la personne du monarque avec le gouvernement. « Pourquoi, dit en route Sa Majesté, reçois-je ici des

témoignages d'amour auxquels je ne suis point accoutumé?

— Je le vois, reprit-elle, il faut que l'on m'ait fait une bien mauvaise réputation à Versailles. » Sur la fin du voyage, le Roi remarquant moins d'empressement de la part du peuple : « Je m'aperçois, dit-il, que j'approche de Versailles, mais j'en sortirai souvent, et j'irai plus loin que Fontainebleau. »

Tandis que le Roi étoit à bord du Patriote , devant Cherbourg, le vent tourna subitement, cl le commandant fit virer de bord. « Où nous conduiroit le vent? » demanda le Roi. — « Sire, en Angleterre. » — «Oh! j'irois volontiers, reprit Sa Majesté; les Anglois ne me recevroient pas mal, et dans ce pays-là on ne trompe point les rois. »

La prochaine arrivée de tout le Parlement de Rordeaux est la grande nouvelle du jour. Il apporte, suivant l'ordre qu'il a reçu, tous ses registres depuis Tannée I 782. Il apporte aussi, mais comme on s'en doutera bien, sans ordre, la liste de toutes les personnes qui

sont parvenues à obtenir les concessions qu'il voudroit rendre sans effet, et celle des entrepreneurs qui l'ont un pont d'oraux

protégés pour mettre en valeur, a leur profil, les grâces de la cour. Le Parlement de Bordeaux a eu ordre de se diviser en trois bandes. Les gens qui entendent finesse à tout prétendent que c'est une précaution politique qui a pour objet de gagner les membres plus facilement les uns après les autres, ou même d'introduire un scbisme parmi eux.

M. Foulon est toujours dans son exil. Madame Adélaïde , tante du Roi, ayant demandé son rappel, on l'a fait dépendre d'une lettre satisfactoire que AI. Foulon n'a pas voulu écrire, ne se croyant pas coupable.

11 passe pour constant que le Roi d'Espagne a fait demander toutes les ordonnances rendues par l'Empereur pour la réforme des couvents et des différents ordres religieux, qu'on les traduit en espagnol, et que Sa Majesté Catholique se propose d'en faire un bon usage. Quand M. Franklin apprendra cette nouvelle, il répétera aux détracteurs de la nation espagnole ce qu'il leur a dit souvent, que tout ignorante et superstitieuse qu'étoit l'Espagne, elle seroit sage avant la France. Déjà, elle nous a donné une preuve de sa sagesse dans la manière dont elle a procédé à l'expulsion des Jésuites.

Le cardinal de Rohan vient de recevoir un nouvel affront, qu'on regarde ici comme « le coup de pied de l'âne » . On assure que le Pape lui a fait redemander la barrette, sous le frivole prétexte de n'avoir point comparu à Rome, ainsi qu'il lui étoit enjoint par le bref de Sa Sainteté. Il est facile de voir que c'est un nouveau tour du parti acharné contre l'ancien grand aumônier.

Du 11 juillet.

Les dernières lettres patentes, rendues au sujet de l'affaire de Bordeaux, ont fait penser que la cour avoit pris le parti de la condescendance. C'est une erreur, et les Parlements n'ont pas pris le change à cet égard. Les agents du despotisme sont bien irrités d'une résistance qui arrête toutes leurs entreprises. Celle-ci, qui s'appuyoit sur l'intérêt personnel de quelques particuliers en faveur, avoit un objet très-étendu. Il s'agissoit d'en

venir à l'imposition o"un cens sur tous les possesseurs qui prouveroient la légitimité de leur jouissance, et à l'établissement d'un impôt considérable sur les riverains qui n'avoient pas de titres constatés. Ils (les ministres) vouloient également mettre une redevance sur tous les propriétaires ayant des bois et sur les communautés municipales et ecclésiastiques qui ont le droit de chauffage. Le Parlement de Toulouse a donné un arrêt d'adhésion à celui de Bordeaux, et les autres Parlements vont suivre. Cette insurrection domaniale est effrayante : elle intéresse tous les citoyens.

Le Roi a nommé une commission de conseillers d'Etat pour examiner les plaintes du comte de Cagliostro, ce qui annonceroit que l'on veut soutenir les agents de l'autorité, si Monsieur ne soutenoit chaudement cet énigmatique personnage. Il n'est point vrai que l'histoire de sa naissance se soit vérifiée, mais il l'est que la manière dont il a été traité intéresse tous les hommes sensibles à son sort. S'il réussit à corriger dans notre gouvernement l'abus odieux dont il se plaint, ce sera la plus belle cure qu'il ait jamais faite.

L'assemblée du clergé est ouverte : elle sera très-orageuse. La résistance de ce corps aux réclamations du domaine, qui dure depuis près de cent ans, est plus difficile à vaincre que celle des Parlements. Les pauvres curés à portions congrues pourront gagner à ces grandes discussions, au milieu desquelles la juste augmentation de traitement que l'humanité réclame en leur faveur passera plus facilement.

LETTRE VINGT-NEUVIÈME

De Versailles, le 18 juillet 1786.

Le cardinal de llohan n'est point décardinalisé, comme le bruit en avoit couru. On prétend même qu'il s'est raccommodé avec toutes les puissances, que toute la cour, excepté la Reine, qui a été trop offensée pour solliciter en sa faveur, cherche à adoucir son sort, et que l'on espère obtenir pour Son Eminence la permission de se retirer à Savcrne. On va jusqu'à dire que la dame de la Mothe sortira de L'Hôpital pour aller dans un couvent, ("est

Monsieur qui .1 soutenu la sévérité du monarque, que Pon avoil déjà ébranlée à son sujet. Un calembour que le motif de bienfaisance qui l'a dicté doit faire trouver bon, a disposé le souverain à la clémence envers celte femme , en appelant le sourire sur ses lèvres. Fendant que l'on représentoit à Sa Majesté l'horrible situation où se trouve une Valois : « Mais, Sire, dit un prince dont la gaieté et la bonté marebent de front, songez combien on aura de peine à marier M. le Daupbin, quand on saura qu'une de ses parentes est à l'Hôpital. »

Madame s'est rendue subitement la semaine dernière, à minuit, au palais du Luxembourg, oùétoit son auguste époux. On prétend qu'elle croyoit le trouver avec la comtesse de Balbi. Celle-ci n'y étoit pas, et l'on ajoute que le prince montra beaucoup de mécontentement de cet injuste soupçon. Madame retourna sur-le-cbamp à Versailles. On a remarqué que Monsieur fait souvent avec plaisir l'éloge des beaux cheveux de la comtesse de Balbi, mais aucun autre motif ne paroit justifier les inquiétudes d'une épouse qui s'alarme trop facilement, et qui a jeté la première les fondements de la faveur de celle qu'elle croit sa rivale t1).

Da 20 juillet.

La grande entreprise domaniale , qui a occasionné tant de troubles depuis quelque temps, inspire un intérêt qui s'accroît de jour en jour. Le Parlement de Bordeaux, qui par sa résistance arrêtera peut-être cette nouvelle brandie de vexation, arrive par colonnes, et doit être rassemblé ici ce soir. 11 marche avec armes et bagages, c'est-à-dire avec greffiers et registres. Cent dix-sept membres le composent, et ceux même que leur âge ou leurs infirmités pouvoient dispenser de cette course pénible ont voulu en être. Leur réception sera peu agréable, mais leur voyage est infiniment honorable. Ils ont tout prévu parjeurs arrêtés, jusqu'aux démissions exclusivement. Les ministres ont fait une fausse démarche en mandant un corps entier dont la marche est un triomphe plutôt qu'une punition : ils n'ont pas vu dans le premier moment qu'il étoit inouï de déplacer un Parlement pour le punir d'avoir protégé la propriété, de priver une province

(*) La suite a prouvé que Madame ne se trompait pas.

entière de ses juges dans le moment le plus essentiel pour ceux qui ont le malheur de plaider, et très-maladroit surtout de provoquer par là une espèce de confédération parlementaire. L'arrêt d'adhésion du Parlement de Toulouse est plus rigoureux encore que celui qui va être déchiré par le Roi. Le Parlement de Paris, plus courtisan et par conséquent moins décidé, ne pourra pas se dispenser d'un acte pareil, et peut-être que cette réclamation générale empêchera le succès d'entreprises qui menaceroient la France entière si le premier essai réussissoit.

On disoit dernièrement dans le cercle diplomatique que le bruit des canons qui avoient célébré la présence du monarque à Cherbourg s'étoit fait entendre jusqu'à File de Wight. Le chargé d'affaires d'Angleterre répondit qu'il cspéroit que de longtemps on n'en entendroit pas d'autres. Il paroît que notre politique conciliante sait enchaîner de branches d'olivier toutes les puissances amies ou rivales. On connoit déjà l'art avec lequel elle contient et soutient à la fois les césariens et les anti-césariens; elle ne se sert pas moins habilement de son influence en Hollande envers les cabinets de Potsdam et de Saint-James. Mais ces moyens peuvent-ils avoir des effets stables et de durée?

LETTRE TRENTIÈME

De Versailles, le 26 juillet 1786.

On a déjà remarqué depuis longtemps que la Bastille et Bicêtre même semblent n'avoir fait qu'accroître la fureur de libelliser. Chaque instant voit éclore de nouveaux pamphlets contre les gens en place. Voici la plaisanterie du jour :

J'étois au restaurateur du Palais-Royal ; j'écoutois deux hommes qui s'entretenoient à une table reculée, ce Que pensez-vous des opérations du fisc?" demanda l'un à son ami. N'est-il pas bien étonnant qu'un homme comme M. de C..., qui pompe la substance de la nation sans enrichir le Roi , se maintienne si longlemps en place? Il est impossible que son règne se prolonge davantage, et je parie qu'avant six mois nous le verrons détrôné par M. Foulon. » — m Je ne me permettrai pas, répondit l'autre, de scruter la conduite du chef de la finance; mais à

coup sûr, si nous sommes témoins de sa disgrâce, ce ne sera pas AI. Foulon qui lui succédera. » — « Kl pourquoi donc cela".' • — « Par une raison toute simple, par la règle de l'intermittence. » — « La règle de l'intermittence! Daignez m'expliquer ce que cela signifie. » — « Je vous rendrai la chose sensible, en vous faisant passer en revue une série de neuf à dix contrôleurs généraux. Je commencerai par Lavcrdy, fripon qui a précédé M. Mainon d'Invault, honnête homme. A celui-ci a succédé l'épouvantable abbé Terray, qui a cédé sa place à un sage, à un ami des hommes, à M. Turgot. M. de Clugny, nouveau fripon, s'est emparé du contrôle après lui. Sa mort a laissé le champ libre à M. Necker, qui a occupé trop peu de temps un poste qu'il rendoit respectable par son excellent génie d'administration et ses vues bienfaisantes. C'étoit le tour d'un fripon : on nomme M. Joly de Fleury. Le tour d'un honnête homme : M. d'Ormesson parut; et enfin l'intermittence, toujours immuable dans sa marche, a placé M. de Calonne à la tête de l'impôt. Or, vous voyez clairement qu'il est impossible que M. Foulon, fripon de sa nature, ait le droit de le remplacer. ».

Ce calcul est non-seulement curieux, mais il offre un résultat consolant pour l'humanité. Tout n'est pas désespéré quand la vertu et le vice gouvernent alternativement.

On ne peut pas douter que l'affaire du Parlement de Rordeaux n'ait beaucoup contribué à augmenter l'humeur et le mécontentement dont ce pasquil est une explosion. Ce corps a été introduit vendredi dernier, par M. de Vergennes, près du Roi, qui l'a reçu dans son appartement, assis dans son fauteuil, au milieu de ses ministres. Sa Majesté a ordonné que l'on mit à ses pieds tous les registres renfermant des arrêtés directement ou indirectement relatifs à l'affaire des alluvions. Elle a ensuite déclaré qu'elle avoit nommé M. de Sauvigny et AI. Vidaud de la Tour pour les examiner conjointement avec le garde des sceaux et le procureur général. Le Parlement a eu ordre de rester à Versailles pour y attendre les volontés ultérieures du Roi. Pauvres plaideurs de Bordeaux, prenez patience!

La séance n'a duré qu'une demi-heure. Le Roi a montré le plus grand calme et la plus parfaite modération dans son air,

son ton, ses paroles. On assure que Sa Majesté veut lire ellemême tous les arrêtés du Parlement de Bordeaux, et qu'elle a dit après l'audience : « Je crains qu'on ne m'ait induit en erreur, mais qu'on y prenne garde, je m'en souviendrai. »

MM. de Polignac font de grands efforts pour accréditer leur désaveu de la part qu'ils ont à la Compagnie des alluvions. Quoi qu'il en soit, l'amour de notre monarque pour le vrai et le juste ne laisse plus guère d'espoir aux avides spéculateurs qui avoient Compté sur les immenses profits de cette entreprise.

La cour doit partir pour Fontainebleau le 9 du mois d'octobre. On fait beaucoup de réparations et d'embellissements à ce vieux cbàteau. Le comte d'Angiviller a chargé Barthélémy, peintre de l'Académie, de raccommoder ou de gâter les peintures du Primatice et de Nicolo qui ornent la galerie de François Ier.

Le Roi vient de rendre à la maison de Talleyrand-Périgord la nomination de vingt-quatre bourses fondées par ses ancêtres au collège de Toulouse dans le quatorzième siècle. Le ministre s'en étoit emparé à l'occasion des troubles de religion qui suivirent cette époque.

LETTRE TRENTE ET UNIÈME

De Versailles, le 30 juillet 1786.

On a donné beaucoup de détails sur le voyage du Roi à Cherbourg, mais on n'a rien dit de la conduite que le maréchal de Castries y a tenue. Ce ministre y a soutenu son caractère de probité de la manière la plus marquée. Il a laissé Sa Majesté s'entretenir avec les officiers de la marine, en évitant soigneusement d'être présent à ces conversations. Ainsi elle a pu leur faire toutes les questions que lui aura suggérées le désir de connoitre la vérité, et ils ont pu lui répondre avec la plus grande liberté.

Le cardinal de Fleury avoit inspiré au feu Roi une sorte d'atfersion pour la marine. Louis XV étoit persuadé que la France n'en pouvoit avoir une, et il le disoit. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il délesloit cordialement les Anglois, et qu'il sou (fi oit patiemment leurs avanies.

On est fort impatient de savoir la décision du Roi sur l'affaire de Bordeaux. Le monarque jugera avec impartialité et sévérité

entre le Parlement et ses ministres. On dit que AL de Calonne

est fort inquiet des dispositions que le Koi montre à cette occasion. Le public lui fait succéder AI. Le Noir. Tous les membres de l'aréopage gascon sont restés ici, mangeant alternativement à la table du garde des sceaux. Ceux qui ont voulu voir la capitale n'ont pu faire cette course qu'en secret et dans le plus grand incognito.

Jamais la calomnie et la malignité ne se sont permis plus d'audace que depuis quelque temps. C'est une suite de l'importance que la sévérité des recherches donne aux propos et aux libelles. Le mépris doit être la seule punition de ce qui est méprisable. L'imbécillité et la méchanceté de celui qui veut juger ses maîtres, scruter et blâmer leur conduite, ne mérite pas même d'exciter leur ressentiment. Je me rendrais donc également coupable, en vous parlant de quelques nouveaux emprisonnements, et en vous rapportant ce qui y a donné lieu. Les absurdités les plus ridicules peuvent éclore dans un temps où l'on semble craindre qu'elles ne s'accréditent.

Le comte d'Artois a fait une chute de cheval qui l'a obligé de garder le lit. On a répandu qu'il s'étoit battu avec le duc d'Orléans, qui l'avoit blessé.

On voit dans une ordure manuscrite au sujet de l'affaire du cardinal, qu'il a protesté à madame de Marsan que des explications antérieures et réelles avec la Reine l'avoient disposé à son étrange crédulité dans le rendez-vous avec la demoiselle Oliva; que la dame de la Mothe a été sacrifiée à une vengeance secrète; qu'elle étoit la maîtresse d'un ministre, etc. Mais laissons toutes ces stupides suppositions.

Il en est une que l'on peut admettre avec moins de répugnance : c'est que le renouvellement de la prétention de l'avocat Linguet contre le duc d'Aiguillon est l'ouvrage des ennemis de cet ex-ministre, de ceux qui craignent quelque retour de faveur pour lui. La réclamation du sieur Linguet fournira, dit-on, l'occasion de réveiller le fond de l'affaire.

Si, comme on l'assure, M. Linguet veut en même temps attaquer le gouverneur de la Bastille, il fera sans doute cause commune avec le comte de Cagliostro, qui a remis ses intérêts entre

les mains de M. d'Eprémesnil. Ce sont de rudes adversaires pour M. de Launey et pour tous les agents de l'autorité arbitraire, qui ajoutent encore par leurs mauvais traitements et quelquefois par leurs friponneries cà l'odieux des lettres de cachet. M. Linguet est à Paris sous la protection de l'Empereur, qui a demandé lui-même le sauf-conduit nécessaire à sa sûreté.

Du 7 août.

Le Parlement de Bordeaux a eu, samedi dernier, une audience du Roi qui a duré sept heures. Elle a commencé par un discours rempli des expressions du despotisme oriental. Ce n'étoit qu'un voile pour cacher la marche rétrograde qu'on a eu la maladresse de faire faire à l'autorité. Pendant huit jours, les commissaires n'ont été occupés qu'à chercher un mezzo-termine pour satisfaire les sujets sans compromettre le monarque. Ils vouloient en même temps sauver le ministre de la chute que devoit lui mériter sa conduite indécente, despotique, inconséquente. La lettre qu'il avoit écrite au chevalier de Pesteil, agent de la Compagnie protégée, qui avoit occasionné l'arrêt rigoureux du 31 mai, a donné lieu à une explication très-vive entre le premier président et M. de Vergennes. Quoi qu'il en soit, les alluvions resteront à ceux qui les possèdent. Le Roi a dit « qu'on avoit mal interprété ses intentions, et qu'il seroit aussi attentif à conserver la propriété des particuliers que celle de ses propres domaines. » Pour montrer encore que le Parlement n'avoit point été appelé uniquement à cause des arrêts de défense qui attaquent l'autorité, le Roi a fait biffer tous les arrêts sur les corvées, sur le procureur généra] Dudon fils, toute la procédure contre le chevalier de Pesteil, et a fait enregistrer cinq lettres patentes. Le Parlement est content, et les ministres se sont tirés d'un mauvais pas. On dit que le chevalier de Pesteil , qui a osé se montrer ici pendant le séjour du Parlement, a été mis à la Bastille.

AI. Angran d'Allerey, lieutenant civil, ayant demandé sa retraite, le Roi a nommé pour le remplacer AI. Titon de lillolran, <|iii a été rapporteur de l'affaire du cardinal. Cette récompense a elé accompagnée d'une remise de cent mille écus sur le prix de sa charge, qui l'oblige d'être à toutes les minutes du jour et de la nuit l'organe de la justice et le père des citoyens.

LETTRE TRENTE-DEUXIÈME

De Versailles, le 8 août 1786.

On a fait mille contes sur les circonstances de la venue ci ti Parlement de Bordeaux. Ae croyez jamais, Monsieur, que les

membres de ce corps se soient permis d'abuser de leur admission au pied du troue pour s'immiscer dans les affaires générales du gouvernement, et attaquer directement la confiance que le Roi accorde à ses ministres. Il est également odieux et absurde d'avoir osé répandre qu'ils avoient cherché à prévenir le monarque contre le chef même du Conseil, le grand homme à qui la France doit la gloire qu'elle a acquise depuis plusieurs années dans la guerre et dans la paix.

On dit que M. de Calonne a acheté six mille exemplaires des remontrances imprimées du Parlement de Bordeaux. Est-ce pour empêcher qu'elles soient trop connues?

L'exempt de police Henri a reçu l'ordre de saisir la seconde partie du compte rendu de l'affaire du cardinal de Rohan, ce qu'il a exécuté la semaine dernière. C'est ainsi que M. de Calonne et M. de Breteuil ont trouvé un moyen infaillible de faire rechercher avec empressement deux écrits qui leur d épiai soient.

M. Linguet est allé à Bruxelles pour y faire imprimer ses mémoires, à cause des difficultés que, conformément aux ordres de la cour, la licence de sa plume éprouve de la part des imprimeurs de la capitale. On assure cependant que le duc d'Aiguillon, craignant l'issue de la procédure, a fait supplier le Roi d'en arrêter le cours, se soumettant à ce qu'il plairoit à Sa Majesté de décider elle-même entre lui et son ancien avocat. Le parti que prend M. Linguet d'imprimer dans l'étranger diminue infiniment le nombre de ses partisans. Quand même il ne publicroit que des vérités, n'est-il pas odieux qu'un dépositaire de la confiance mette au jour les vœux qu'il a reçus sous le sceau de la bonne loi? Le cabinet du défenseur devroit être pour le client un sanctuaire aussi sacré que le confessionnal. D'après ces impressions,

on a fait la charade suivante, dont vous devinerez facilement

le mot :

Mon premier sert à pendre , Mon second mène pendre , Et mon tout est à pendre.

Du 10 août.

On attend des nouvelles de Bordeaux sur la réception que le Parlement y aura éprouvée à son retour. La satisfaction qui lui a été accordée contre le chevalier de Pesteils s'est bornée à un exil momentané. Il paroît que les prétendus engagements et concessions avoient quatre personnes principales. Les plaisants ont imaginé de les désigner maintenant sous le nom de Quatre- Mendiants.

Le duc d'Harcourt a beaucoup gagné dans la faveur du monarque pendant le voyage de Cherbourg. On dit même que ce seigneur a tellement plu à Sa Majesté qu'elle a jeté les yeux sur lui pour la place de gouverneur des Enfants de France. Le duc de la Vauguyon, fils de celui qui a présidé à l'éducation de Louis XVI, ne cesse de solliciter pour obtenir cette belle et importante place. Le Roi lui a dit un jour, à cette occasion : « Je suis bien fâché de vous refuser, mais vous savez que vous et moi nous avons été élevés on ne peut pas plus mal. »

L'assassinat heureusement manqué du Roi d'Angleterre a donné lieu aux suppositions les plus ridicules et les plus atroces. C'est notre usage de chercher des motifs extraordinaires à tous les événements. On a remarqué que cet attentat s'est commis au moment même que George III a refusé de payer les dettes de son (ils. On sait combien ce monarque est bon père, on sait que le prince de Galles est bon fils; mais on a cru sauver l'honneur des réflexions que l'on s'est permises en observant que le prince a un parti nombreux dont les actes n'ont pas toujours annoncé des principes vertueux. On se rappelle qu'après l'attentat de Damiens, la calomnie a joué chez nous un rôle semblable. Ces suppositions odieuses qui attaquèrent alors un prince respectable n'ont peut-être pas eu d'autre base que la conversation suivante, très-peu connue. Louis XV reprochoit un jour au Dauphin son fils les petitesses auxquelles le portoit son amour pour la rcli-

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