‹ Correspondance secrète inédite sur Louis XVIChapitre 7 sur 79 · TOME H · texte numérisé non relu

TOME H

gion , qui lenoit du fanatisme. « Oui, mon prie, lui répondit le prince, je suis tellement pénétré, que si elle m'ordonnoit de descendre du trône, je ne balancerons pas un instant. » — a Et si elle vous ordonnoit d'y monter? » reprit le Roi avec humeur et en lançant au Dauphin un regard irrité.

LETTRE TRENTE-TROISIÈME

De Versailles, le 17 août 1786.

D'après le réquisitoire de M. Séguier, qui déshonore, dit-on, la fin de sa carrière , le bourreau prouvera par le feu que M. Dupaty a eu tort d'élever la voix en faveur des innocents condamnés à la roue. Il a été en même temps ordonné de faire des recherches contre l'auteur du mémoire; mais M. Dupaty a fait notifier juridiquement qu'il étoit sorti de sa plume, et qu'il prétendoit le justifier légalement et plaider lui-même contre M. Séguier, pour défendre sa cause, celle des trois infortunés, et celle de l'humanité gémissant sous le code barbare de notre jurisprudence criminelle.

Le père de Figaro sollicite des lettres de cachet contre ses ennemis, tandis que Figaro déclame sur la scène contre la Bastille. Il a cru l'abbé de Bouillon auteur du libelle intitulé Vie de Beaumarchais j a fait enfoncer la porte de son prétendu biographe, et l'a fait garrotter et conduire devant le ministre, qui lui a rendu la liberté. L'abbé a été ensuite exilé seulement à deux cents lieues de Paris. Heureusement pour celui-ci que le censeur éternel des lettres de cachet, M. d'Eprémesnil , s'est jeté dans la mêlée et a fait suspendre l'exécution de l'ordre d'exil. Maintenant l'abbé va rendre plainte contre M. de Beaumarchais et prouver que la brochure en question est d'un M. Mercier, qui est mort depuis.

Du 19 août.

Tous les yeux sont fixés sur les Parlements et sur les affaires de jurisprudence. M. Dupaty perd beaucoup de ses partisans. On rend justice à ses intentions, à son cœur, mais on craint qu'il ne s'y soit livré trop légèrement. Le Parlement de Bordeaux, qui ne le porte sur ses registres qu'en qualité de « président à

mortier jpar ordre de la cour » , profitera de cette occasion pour élever un nouvel orage contre lui. La noblesse de ses procédés doit au moins lui conserver la vénération publique. Au reste, l'affaire des trois roués est pendante au conseil, d'où l'on croit qu'elle sera renvoyée au Parlement de Rouen. Ces magistrats chercheront sans doute à ramener le public prévenu contre eux par l'affaire de Salmon, en mettant la plus scrupuleuse attention dans la révision de cette délicate affaire.

M. Beaujon est fort mal. Il laissera beaucoup de gens à consoler. Un testament qui forme un gros volume in-folio allégera leur douleur. M. Durvey, agent de change, a acheté son hôlel 1,100,000 livres, non pour le Roi, comme on l'a dit, mais pour le comte d'Artois.

LETTRE TRENTE-QUATRIÈME

De Versailles, le 24 août 1786.

Il est arrivé, ce moment fatal que redoutoient les admirateurs tle l'un des plus grands hommes de ce siècle, les amis de la paix et de la tranquillité, les spéculateurs qui manquent de confiance dans la politique dilatoire et incertaine de notre cour. Un courrier de Berlin nous apprend que ce trône est maintenant occupé par Frédéric-Guillaume II. On sait d'avance que les éloges du nouveau Roi, dont les gazettes seront incessamment remplies, ne sont point de basses adulations. On sait que sous l'apparence de la dissipation et d'un goût effréné pour les plaisirs, ce prince faisoit les études les plus approfondies de l'art du gouvernement et de celui de la guerre. Ses grands talents se sont montrés en diverses occasions. Toutes les personnes qui l'ont approché citent mille traits qui prouvent la noblesse , la générosité de ses sentiments. Son peuple sera heureux : il évitera les erreurs (\u système fiscal de son prédécesseur, qui, dans cette partie seule, a quelquefois cessé d'être grand. Enfin, le tronc prussien ne perdra lien de son éclat au dedans ni au dehors; mais ses adversaires ne saisiront-ils pas ce moment favorable pour faire valoir leurs prétentions? C'est une question importante qu'il est difficile de résoudre d'après l'opinion générale, sans concevoir des

craintes pour noire propre gloire. On croit que Joseph II et le nouveau Roi se rapprocheront, s'entendront ensemble; que l'élection d'un Roi des Romains, j'échange de la Bavière, l'affaire de Dantzig, le rétablissement du Stathouder et d'autres points , sur lesquels nous perdrons une partie de notre influence, seront arrangés à la fois sans trouble et sans contradictions.

Il est une autre grande affaire qui s'est conduite dans le silence en Allemagne, et qui paroit approcher de son terme : c'est la rupture des liens qui attachoient encore pour le temporel la partie catholique de cette contrée au siège de Rome. Il s'est tenu à Ems une conférence ecclésiastique sur trois points principaux. 1° Il s'agissoit de chercher des moyens pour se débarrasser de la juridiction de tous les nonces, en conformité du rescrit impérial; 2° de résumer les griefs de la nation germanique , de les porter au chef de l'Empire, et de réclamer sa protection pour que le Pape y remédie, en rétablissant en même temps les droits primitifs des évèques allemands; 3° de faire de nouveaux arrangements au sujet de la discipline ecclésiastique pour les différentes dispenses, l'abolition des jours maigres, etc.. Les conférences étant terminées, on attend avec impatience la décision de l'Empereur, auquel on en a envoyé le résultat. Il paroit peu nécessaire de s'inquiéter de l'avis de la cour de Rome à cet égard. On ne le lui demandera pas, on le dictera.

Du 28 août.

Les lettres d'Allemagne occupent ici tous les esprits. Chaque jour on apprend de nouveaux traits qui annoncent qu'aux grandes qualités de son prédécesseur, Frédéric- Guillaume* réunira les sentiments d'humanité que les souverains se croient quelquefois obligés de combattre, la générosité qui sacrifie des vues d'ambition au bonheur de tout un peuple, la magnanimité qui dédaigne les moyens d'une politique faible dont les succès ne sont que momentanés. On assure que le nouveau Roi a écrit de sa main à l'Empereur une lettre remplie d'expressions amicales, et qu'il s'y est engagé à lui faire une visite à Vienne, dans le courant du mois de septembre. Si ce fait se vérifie, à quelle grande révolution ne doit-on pas s'attendre dans le système politique de l'Europe ?

L'affaire du Parlement de Bordeaux a été l'occasion d'un grand bien. On se souvient qu'en cédant sur plusieurs objets, Sa Majesté a réservé à son conseil l'examen de l'article des corvées , et a déclaré qu'elle ne souffriroit pas que ses Parlements apportassent d'obstacles a ses vues sur un objet si intéressant pour la partie la plus précieuse de son peuple. On doit espérer maintenant la réalisation de ce que plusieurs ministres, et particulièrement le bienfaisant Turgot, avoient projeté et essayé pour déebarger les agriculteurs de ce fardeau. Il vient d'être arrêté que les corvées seroient converties en un impôt pécuniaire. Les Parlements dont les membres seront curieux de voir la cour et la capitale cberclieront peut-être à mettre des entraves à cette sage disposition; mais il ne paroit pas que l'on soit jamais tenté de renouveler la scène -de celui de Cordeaux , qui n'est bonne à voir qu'une fois. Quant au clergé, il est assemblé, et la crainte de pis lui otera toute idée de résistance.

LETTRE TRENTE-CINQUIÈME

De Versailles, le 31 août 1786.

Ce seroit un miracle que le plaidoyer de AL Linguet et le mariage de la fille Salmon n'aient pas coûté la vie ou quelque membre à plus d'un curieux, lue affluence prodigieuse s'est partagée le même jour entre le Palais et la paroisse de Saint- Severin. Pendant que M. Linguet se vantoit bautement d'avoir sauvé l'honneur et la vie à M. le duc d'Aiguillon, qui ensuite s'étoit occupé de sauver son argent; tandis qu'on prodiguoit des applaudissements à ses sarcasmes, on en accordoit de plus légitimes à l'union de la fille Salmon avec son amant. Ce mariage s'est fait sous les auspices de la maison d'Orléans. Madame de Genlis devoit y assister avec ses élèves, ce qui n'a pu avoir lieu à cause d'une circonstance fàcbeuse. Madame la duebesse d'Orléans fut obligée, le même jour, de se résoudre à subir l'extirpation douloureuse d'un polype dans la matrice.

La Reine doit aller à Paris, mardi proebain, pour ses relcvailles de couebes. De la métropole, elle se rendra à la nouvelle église de Sainte-Geneviève, et n'ira point au spectacle comme

Tannée dernière. S;i Majesté ira au Jardin royal des Plantes, voir le cabinet à histoire naturelle et [emplacement où Ton doit transporter la ménagerie de Versailles.

Le crédit et la faveur de madame la duchesse de Polignac paroissent avoir reçu un très-grand échec ; depuis longtemps on en a remarqué la diminution successive. Sa Majesté paroit ne plus avoir pour cette dame que les égards dus à sa naissance.

Du 1er septembre.

On ne doute point, quant à M. Linguet, qu'après lui avoir donné la satisfaction de parler en public et d'exhaler ainsi son ressentiment, on n'évoque au conseil toutes les procédures qu'il a entamées. On le fera par égard pour un duc et pair, ancien ministre, et on ne laissera pas discuter devant les tribunaux cette question délicate, si une lettre ministérielle peut détruire un traité fait entre deux particuliers. C'est le nœud de son affaire avec Panckoucke , qui , en lui retirant la rédaction du Journal de littérature, étoit muni d'un ordre de M. de Vergennes.

LETTRE TRENTE-SIXIÈME

De Versailles, le 6 septembre 1786.

Les lettres d'Allemagne continuent à montrer Frédéric-Guillaume comme un souverain également grand et juste. Sa fermeté et son activité ne le céderont en rien à celles de son prédécesseur. On lui a demandé s'il vouloit être couronné, il a répondu : « Mon armée me couronnera. » Il travaille lui-même comme le feu Roi, et cherchant à rectifier les défauts de l'administration précédente sans en diminuer l'énergie, sans perdre aucun de ses avantages, il réunira sa propre gloire à celle dont le grand Frédéric a entouré son trône.

Le projet de M. de Fer pour amener à Paris les eaux de l'Yvette commence à se relever. Les commissaires chargés de l'examiner l'ont trouvé convenable et avantageux : il paroit que les moyens économiques seront approuvés. Voilà un coup fâcheux pour les actionnaires de la Compagnie de M. Perrier. In autre établissement également menacé d'un mauvais sort est celui de

la Banque de Saint-Charles. On voit des lettres d'Espagne qui donnent les plus vives alarmes sur cette banque.

LETTRE TRENTE-SEPTIÈME

De Versailles, le 12 septembre 1786.

Le prince de Soubise a demandé au Roi la permission de ne

us assister au conseil ; son âge et sa santé ne s'accordent plus avec un mouvement et des courses continuelles. Sa Majesté l'a très-bien accueilli et traité avec beaucoup de bonté.

Les créanciers du prince de Guéménée reprennent courage. La vente de Lorient et de la partie de Brest appelée Recouvrance a été consommée le 30 du mois dernier. Cet objet met dans la masse 12,500,000 livres.

On a arrêté a. Naples un François que l'on croit être le comte de la Mothe. Il s'est trouvé porteur de diamants et de pierreries pour une somme considérable : il vouloit s'embarquer pour Constantinople.

Du 15 septembre.

Notre ministère semble avoir totalement renoncé à cette énergie, cette fermeté qu'on croyoit pouvoir en attendre. L'assemblée du clergé, qui s'est séparée le 12, avoit eu pour principal objet cette année de prendre en considération la question agitée depuis si longtemps sur la foi et hommage exigés des évêques. Mais le clergé ayant été, dimanche dernier, prendre congé du Roi, Sa Majesté a dit qu'elle consentoit à ne point exercer ses droits sur cet article.

Nosseigneurs ont cependant fait quelque chose pour les curés et vicaires dont les paroisses sont trop pauvres pour pourvoir à leur subsistance. Leurs portions congrues ont été portées à 700 et 350 livres.

Les huissiers-priseurs ne se seroient jamais imaginé qu'un jour ils se verroient décorés d'un titre de « conseillers du Roi)) . C'est cependant la faveur que vient de leur accorder M. de Galonné, moyennant 15,000 livres qu'il en coûtera à chacun d'eux.

LETTRE TREUTEtHUITIÈME.

Do Versailles, le 3 octobre 1780.

Il est en France comme en Angleterre un parti de l'opposition

<|iii ne cesse de fronder tout ce que fait ou ne fait pas le gouvernement, et ce parti, qui ne connoît les détails de l'administration que par les notions qu'il en prend dans les papiers publics, répand à tort et à travers que les soins de notre ministère pour la marine royale *ne sont pas comparables à ceux des Anglois pour la leur; que nos rivaux ont aujourd'bui en construction trente et un vaisseaux de ligne, treize frégates et quarante-buit corvettes, tandis que tous les ebarpentiers des trois royaumes suffiroient à peine à une telle immensité de constructions. Enfin, selon ces frondeurs, la flotte royale britannique consiste actuellement en 175 vaisseaux du premier au cinquième rang, 144 frégates, 138 corvettes ou bâtiments légers.

La marine royale de France n'offre point un état aussi fastueux. Celui que voici est conforme à la plus exacte vérité. Au 1er juillet dernier, elle étoit composée de 67 vaisseaux de ligne, savoir : 6 de 110 canons, 7 de 80, 45 de 74, 6 de G4 et 3 de GO; de 67 frégates et 40 corvettes. Tous ces bâtiments sont ou neufs ou bien réparés. Depuis le 1er janvier 1783, on a lancé à l'eau 13 vaisseaux de 74 canons, 10 frégates et 7 corvettes. Aujourd'hui il y a 5 vaisseaux en construction, et plusieurs frégates et corvettes. Enfin on estime que dans les trois grands ports de Brest, Toulon et Rochcfort, et dans ceux de Lorient et de Rayonne, il se trouve des bois et des munitions pour construire successivement, équiper et armer 20 à 25 vaisseaux de ligne. Suivant le plan arrêté par le Roi, l'Intention de Sa Majesté est de porter la marine à 81 vaisseaux de ligne, savoir : 9 de 110 canons, î) de 80 et 63 de 74, qui composeront les neuf escadres affectées aux trois grands départements; 81 frégates dont 18 portant du canon de dix-huit livres de balles, et 63 portant du douze. Enfin 81 corvettes ou bâtiments légers de différentes forces. Dans ce nombre ne sont point comprises les flûtes, gabares, etc. Il y aura encore un nombre indéterminé de vaisseaux de 64 et 50 canons, destinés aux convois, à la garde des cotes, etc.

Du G octobre.

On craint chaque jour de moins en moins la possibilité d'une guerre : on sait que le Roi et son ministre ne l'aiment point. Les courriers que nous avons envoyés tant à Berlin qu'en Hollande ont tous été porteurs de propositions d'accommodement. Il nous importe d'empêcher que la Prusse et la Hollande deviennent ennemies. L'union de ces deux puissances entre dans le système d'équilibre de l'Europe que nous voulons maintenir.

Nous sommes dans un moment d'inaction : la cour et la ville sont dispersées; tous les ministres sont en vacances. M. de Vergennes seul est à Versailles, retenu par une fièvre putride qui a fait craindre pour les jours de madame de l'ergennes. Le Roi part aujourd'hui pour Choisy ; Monsieur est en ce moment occupé à faire manœuvrer ses carabiniers dans la plaine de Mongeron ; le Roi les passera en revue dimanche, et lundi la cour sera réunie à Fontainebleau.

LETTRE TRENTE-NEUVIÈME

De Versailles, le 11 octobre 1786.

La cour est depuis avant-hier à Fontainebleau. Dimanche, le Roi dîna chez Monsieur, à Brimoy, après avoir vu manœuvrer les carabiniers par un temps affreux. Il pleut depuis six semaines sans relâche. Avant son départ, le Roi a nommé M. le duc d'Harcourt gouverneur de Monseigneur le Dauphin.

Le comte de Marbeuf, commandant en Corse, est mort âgé de soixante-treize ans. Il avoit pris depuis trois ans une jeune et jolie femme, auprès de laquelle il a oublié son âge. On croit que ses soins et son dévouement marital ont accéléré sa fin. Madame de Marbeuf est grosse de son troisième enfant.

On voit de temps en temps éclore des règlements et ordonnances au sujet des effets publics. Mais l'attention même du ministère à apporter des remèdes palliatifs aux maux que cause l'agiotage, prouve qu'il est protégé. On voit souvent les principaux agioteurs aller en conférence chez le contrôleur général. Dernièrement l'abbé d'Espagnac, leur chef, entra chez ce ministre en chenille indécente, c'est-à-dire en redingote et en cheveux

roulés, ce <| u î fait croire à quelques observateurs que If. de (Jalonne lui-même est membre,' do celle association , qui se grossit chaque jour sous les étendards de l'avidité. In nommé liamm , autrefois petit notaire à Lypfl,, à présent célèhrc agioteur à Paris el l'un des membres du comité secret, se présenta samedi dernier pour être admis au Salon des arts > et fut refusé à la pluralité des voix. La secte agiotante a regardé ce relus comme un affront; elle s'est assemblée aussitôt pour délibérer sur le parti qu'elle avoit à prendre en pareille circonstance. Il fut résolu que l'on demanderoit aux votants les motifs de leur procédé injurieux, et qu'il seroit fait rapport de leur réponse pour prendre une détermination ultérieure. Les plus zélés de la confrérie vouloient avoir raison des opposants, et se proposoient de les attaquer lorsqu'ils sortiroient du scrutin. Les commissaires de la société du Salon donnèrent ordre à tous les associés de porter leurs épées; mais il paroît que cette querelle se terminera juridiquement. Les sieurs Boyer et Hotte n'ont pas été si récalcitrants, quoiqu'ils aient été rejetés en même temps que le sieur Barron, mais ils ne sont pas membres d'un corps, à moins qu'on ne regarde comme faisant corps les familiers de la police et les commis du Trésor royal.

Du 13 octobre.

La fermentation est toujours la même en Hollande, et l'on commence à croire qu'elle pourroit bien se terminer par l'expulsion du Stathouder. Notre cour est, à ce que l'on assure, certaine que le Roi de Prusse ne l'appuiera près de la République que de ses bons offices : le stathoudérat ne seroit point aboli, mais en minorité. Le personnel du Stathouder et des jeunes têtes qui l'entourent est le seul objet de la haine de la nation. Il faut au surplus mettre un partage de la Hollande, comme un nouveau partage de la Pologne, au nombre des visions politiques. Ce dernier, sur lequel les nouvellistes ne lâchent pas prise depuis quelques années, ne pouvoit du moins se faire avant la révolution que l'on prévoit dans le système général de l'Europe. Il faudroit que la France reçût un équivalent dans les Pays-Bas, et il resteroit une grande difficulté de la part du Roi d'Angleterre, qui a un grand intérêt à ce que la puissance de l'Empereur n'augmente pas énormément.

Le Roi de Prusse a laissé, dit-on, un plan de pacification générale. Ce n'est peut-être qu'un rêve, mais c'est le rêve d'un grand homme.

LETTRE QUARANTIÈME

De Versailles, le 17 octobre 1786.

La disette des nouvelles politiques est extrême. Point d'événements, point d'anecdotes piquantes! Nos politiques sont réduits à disserter éternellement sur les affaires de la Hollande. Il paroit que si le Stathouder n'est pas renvoyé, il ne recouvrera jamais son influence ni son autorité entière, quelles que puissent être les sollicitations de son illustre beau-frère, qui n'ira pas plus loin. Les provinces qui tiennent son parti ont perdu la tête; il leur en arrivera malheur. Au reste, de part et d'autre, il y aura beaucoup de gens attrapés. Un grand seigneur disoit dernièrement : « Le rhingrave de Salm bouleverse cette république sans aucun avantage pour lui; il a cru que les Etats songeroient à lui pour remplacer le duc de Brunswick. Il en sera la victime, et c'est ainsi que finissent les petits ambitieux. »

On croit toujours que pendant le voyage de Fontainebleau M. de Calonne passera à un autre département, et qu'un événement de peu de conséquence en lui-même détermine M. de Castries à quitter absolument le ministère. Il avoit jugé à propos de renvoyer du bureau des fonds de la marine un commis sans doute infidèle, et avoit fait mettre sur le bureau une lettre qui lui assignoit une pension de retraite. Ce commis a fait le projet de rester en place malgré le ministre. Il a cherché à exciter la commisération d'une femme de chambre prolectrice, comme le sont toutes celles qui environnent nos princesses. Il s'est adressé à madame Thiébaut, première femme de la Reine, qui a parlé à la toilette de l'injustice de M. de Caslries. Sans connoître les motifs du ministre, la Reine a blâmé le renvoi du commis et a parlé avec chaleur du despotisme du maréchal en présence de nombre de courtisans. Celle manière de caractériser les hommes en place a déplu à M. de Caslries, qui n'a rien à se reprocher, et qui joint à cet air de hauteur dont beaucoup de gens sont choqués, la

fierté d'âme dont l'énergie, la noblesse des sentiments et la probité in tarte sont toujours accompagnées.

La Heine avoit le plus ardent désir d'avoir le château de Bellevue pour Monseigneur le Dauphin. Quelques jours avant le voyage, elle proposa au Roi d'en faire l'acquisition, en le priant d'en faire la demande. ^ Je crains bien, répondit le monarque, que mes tantes n'y consentent point facilement; mais je leur en parlerai. » Le Koi fit la proposition à Madame Adélaïde. - Si Votre Majesté l'ordonne, répondit la princesse, j'obéirai; mais je tiens Bellevue des bontés de mon père, et j'aurois le plus vif regret de me le voir enlever. » — « Je ne prétends point cela, reprit le Roi; je m'étois simplement chargé de vous le demander : ma mission est remplie. » Le Roi en rendit compte à la Heine, et ajouta en riant : et Je m'en étois bien douté ; une autre fois ne me chargez point de vos commissions, je n'y suis point heureux. »

M. le duc d'Harcourt avoit refusé d'abord la place de gouverneur de Monseigneur le Dauphin. Sa Majesté a insisté, et cette affaire est terminée. On lui laisse le choix de toutes les personnes qui, sous ses ordres, auront part à l'éducation. On assure même que la place de précepteur est supprimée ; tant mieux pour le gouverneur, et peut-être pour l'élève, si cette suppression a lieu ; on convaincra enfin MM. du haut clergé que. leur royaume ne doit pas être de ce monde.

L'écuyer de M. de Galonné ayant eu une rixe avec les commis aux barrières, dans laquelle il a été blessé, poursuit vivement celui qui Fa blessé et qui a pris la fuite. Le ministre des finances ne pourroit favoriser de son crédit l'homme qui lui est attaché, sans se rendre coupable de la plus monstrueuse ingratitude envers les fermiers généraux, qui payent ses dettes et qui triplent en sa faveur les pots-de-vin : c'est pourquoi l'on pense que cette affaire n'aura point de suite.

Un courtisan demandoit, il y a quelques jours, à une personne qui venoit de Paris : « Que disent les grenouilles? » — u Elles n'invoquent plus Jupiter, répondit le plaisant, elles chantent comme les cailles. » Ce calembour, un peu tiré aux cheveux, fait allusion à la fable de la Fontaine, où les grenouilles

demandent un roi, et au rébus populaire suivant lequel le chant des cailles semble dire : Paye tes dettes.

On multiplie journellement les difficultés de l'introduction des productions littéraires du dehors. M. le garde des sceaux vient de faire adresser à tous les libraires de France une lettre qui leur annonce qu'aucun ballot de livres venant de l'étranger n'entrera en France sans être plombé, sans être porté à la chambre syndicale de Paris, que les voituriers qui se trouveront chargés de ballots seront confisqués. On ne veut pas qu'on imprime, qu'on lise, qu'on pense; il semble que l'on ait fait le projet de détruire la librairie, et il ne faut attribuer la médiocrité de toutes nos productions littéraires qu'aux entraves dont le génie est garrotté, et au dégoût qu'éprouvent les écrivains qui ont du mérite et de l'énergie.

LETTRE QUARANTE ET UNIÈME

De Versailles, le 25 octobre 1786.

La nomination du duc d'Harcourt à l'importante place de gouverneur du Dauphin scandalise autant les dévots, fait autant crier les prêtres, qu'elle cause de satisfaction aux gens sensés, indignés de la manière dont les héritiers du trône ont été élevés pendant plusieurs règnes. Le duc d'Harcourt est, dit-on, matérialiste, mais il est honnête, il est vertueux. Vu matérialiste qui enseigne la vertu est un meilleur instituteur qu'un évéque qui apprend à braver les punitions éternelles en offrant pour sauvegarde la protection d'un clergé intéressé. C'est la Reine qui a demandé avec instance et obtenu qu'aucun ecclésiastique4 ne fût employé à l'éducation du Dauphin.

M. le Noir et M. Foulon sont de nouveau sur les rangs pour le contrôle. Si l'alternative reste entre eux, on prétend que ce ne sera pas le plus honnête homme des deux qui remportera.

On parle (le la suppression du troisième vingtième pour le jour de l'an; mais on ajoute; qu'il sera remplacé par un nouveau droit de timbre qui s'étendra sur les lettres de change, billets à ordre et autres, comme en Angleterre.

Notre traité de commerce avec l'Angleterre a été reçu avec

transport par les manufacturiers anglois; ainsi l'on espère (jiië fe Parlement, dont l'ouverture aura lieu dans lés premiers jouis à*e novembre, l"accueillerk sans difficulté. AI. Pîtt doit proposer en même temps deufr autres traités de commerce, l'un avec le Portugal, l'autre, dit-on, avec l'Empereur. En verlu du dernier, les productions britanniques doivent être importées avec avantage en Allemagne par le port d'Anvers, et telle est, a ce que l'on ajoute, la raison de la fermeture de l'Escaut, que les Hollandois viennent de décider pour tous les bâtiments étrangers qui voudront entrer dans ce port.

Voilà un nouveau sujet de querelle et d'embarras pour les malheureux Rataves , qui semblent n'avoir maintenant pas plus de considération au dehors que de tranquillité au dedans. Rien de nouveau au sujet du Stathouder, qui sera forcé à des sacrifices, malgré l'air de fermeté qu'il affecte. On écrit qu'en attendant un arrangement quelconque pour rétablir un calme au moins momentané dans la République, elle perd ses habitants les plus utiles, et qu'un grand nombre de familles riches et impartiales ont déjà porté en d'autres pays leurs capitaux et leur industrie.

On croit de plus en plus qu'il n'y aura point d'explosion entre la Porte et la Russie. La Cour ottomane est elle-même trop divisée au dedans pour s'engager au dehors dans de périlleuses entreprises. Le grand vizir, créature du capitan-pacha, est devenu son antagoniste. Ce dernier semble enivré de sa puissance, et ses derniers succès ont encore ajouté à son orgueil. On raconte de lui une anecdote singulière et bizarre. Il a toujours auprès de lui un lion apprivoisé, qui remplit d'épouvante les personnes qui viennent à son audience sans être prévenues. On rit a leurs dépens, et les affaires restent là.

Le travail commencé pour un échange de territoires entre la France et le duc de Wurtemberg, du côté de Montbéliard et de la Franche-Comté, vient d'être suspendu. Les habitants de celte principauté avoient forcé la culture du tabac dans l'espoir de le débiter en France si l'arrangement avoit lieu : leur spéculation se trouve déconcertée.

Il a été fait un nouveau règlement pour les honneurs. Les

dames d'honneur et d'atour des princesses de la famille royale les auront à l'avenir, mais d'une manière différente. Les dames d'honneur seront titrées pendant qu'elles conserveront leurs charges, sans y faire participer leurs époux, et les dames d'atour ne jouiront des honneurs que dans leur rang et au-dessous, mais non au-dessus; c'est-à-dire, par exemple, que la dame d'atour de Madame n'en jouira pas chez la Reine et en jouira chez madame la comtesse d'Artois.

Il y avoit ordinairement à Fontainebleau des jeux où tout le monde étoit admis. Le Roi a désiré que ces jeux n'eussent pas lieu pendant le voyage, ce qui éloignera les gros joueurs, qui accouroient en foule. Ceux qui se sont trouvés à Fontainebleau dans le commencement du voyage se sont dédommagés par des assemblées particulières où l'on a déjà perdu des sommes considérables.

LETTRE QUARANTE-DEUXIÈME

De Fontainebleau, le 30 octobre 1786.

On ne parle que d'opérations de finance. Les deux plans suivants ont été approuvés du Roi : 1° l'établissement d'une caisse nationale, par laquelle tout propriétaire de biens-fonds pourra se faire prêter jusqu'à la concurrence des deux tiers de la valeur de ses immeubles à raison de trois pour cent par année. Cette nouvelle institution a causé de l'ombrage aux intéressés à la Caisse d'escompte. Le ministre les a assurés qu'elle ne porteroit pas d'atteinte à leur établissement; mais il les a prévenus en même temps que le Roi feroit de grands changements dans leur administration au 1er janvier prochain. 2° La concession des terrains incultes de la basse Flandre à cent cinquante familles de quakers de l'Amérique septentrionale. La déclaration relative à cet objet est prête àparoitre. Elle est remarquable par une loi générale de tolérance en matière de religion qu'elle renferme.

Les Hollandois embrouillent de plus en plus leurs affaires, tant au dehors qu'au dedans. Les détails que l'on vient de recevoir de la dernière aventure du Cap font craindre qu'elle n'ait des suites fâcheuses. Elle apportera de nouvelles difficultés au travail

des cabinets. Voici comment La chose s'est passée : Deux navires espagnols allant aux î I « * s Philippines relâchèrent au cap de Bonne-Espérance, el y demandèrent différents agrès qui leur manquoient. L'état des approvisionnements décida le gouverneur

à un relus. Ils insistèrent, avec menace d'employer la force. Le gouverneur se crut obligé de faire lirer plusieurs coups de canon pour les éloigner, et les Espagnols ne se retirèrent qu'après avoir riposté.

Le commandement de File de Corse n'est pas encore donné. L'affluence des concurrents prouve rembarras de pourvoir, dans une longue paix, aux besoins d'une noblesse trop nombreuse.

lettre Quarante-troisième.

De Paris, le 8 novembre 1786.

Les botes de Fontainebleau, chassés par l'ennui, ne tarderont pas à quitter ce triste séjour. La Reine arrive ici dimanche prochain; les ministres reviennent le 13, et le Roi le IG. Les affaires, les spectacles ont également mal réussi dans ce voyage.

La promotion annoncée dans la marine n'a point eu lieu, et ce que le voyage a offert de plus remarquable, c'est la présentation de la danseuse Laure, qui a fait tant de plaisir au Roi, que Sa Majesté a voulu qu'on la lui amenât au moment de son dîner.

Les affaires litigieuses sont celles qui ont été traitées avec le plus d'activité à Fontainebleau. On y a beaucoup jugé. On vouloit même juger M. Dupaty sans l'entendre. Il s'est présenté, et a demandé que ses protégés, les roués, fussent préliminairement instruits de leur sort; en second lieu, que le réquisitoire de M. Séguier lui fût connu pour qu'il pût y répondre. Le refus de ces demandes eût montré une partialité révoltante ; aussi lui a-t-on tout accordé. Dès que les prisonniers seront jugés, on s'occupera du décret d'ajournement, au sujet duquel le Parlement a violé toutes les formes, et a montré un acharnement qui a indigné tous les bons esprits.

La distribution des faveurs pécuniaires aux gens de lettres a fait peu d'honneur aux administrateurs de cette partie. EMe a fourni quelques anecdotes qui ne sont pas encourageantes pour

le mérite. Celle-ci, relative à la pension de 2,000 livres donnée au sieur Palissot, est plaisante. La dame, qui est depuis peu marquise de Sillery, l'avoit vivement sollicitée, et avoit reçu une lettre de M. de Calonne qui annonçoit à cette puissante solliciteuse que le Roi avoit accordé cette pension , et que lui , ministre, étoit d'autant plus empressé à lui en faire part, qu'il connoissoit tous les talents de M. Palissot et le mérite qu'il avoit eu de porter les premiers coups à une secte dangereuse. On a trouvé l'orthodoxie du ministre assez mal placée dans une lettre où il étoit question de madame de Sillery et de Palissot. L'Académie a même fait des remontrances sur cette pension si pieusement donnée. Le ministre a voulu la convertir en gratification; mais les sollicitations ont recommencé, et le brevet a été expédié. L'agiotage continue ici avec la plus grande fureur, et l'abbé d'Espagnac se montre avec le plus grand courage à la tète de ses plus avides suppôts. Les hommes les moins rigoristes s'étonnent de voir un chanoine de l'Eglise de Paris tenir une telle conduite, et de ce que dans le pays et dans le siècle des lettres de cachet, on n'envoie pas le chanoine jouer dans un séminaire, pour s'instruire des devoirs de son état et de la décence qu'il exige.

LETTRE QUARANTE-QUATRIÈME

De Versailles, le 16 novembre 1786.

Nous attendons aujourd'hui nos maîtres de retour. Ce moment, où les temples de l'autorité sont déserts, où les sanctuaires de la politique sont vides, où les courtisans et les ministres sont dispersés, n'offre aucune nouvelle, aucune anecdote.

Pendant cette éclipse totale de la politique, les gens sensés cherchent à réunir des matériaux pour fournir une base plus solide à leurs spéculations. Ils passent en revue la valeur des différents contre-poids de l'Europe. En voyant les trois puissances (Vienne, Berlin et Londres) les plus redoutables du continent à la veille de se réunir, il ne leur reste qu'à examiner l'influence des autres sur leurs opérations. L'élévation à laquelle l'empire de Russie est parvenu porte d'abord les regards de ce côté. Un

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