TOME II
82 COR It ESPOfl l>.\ \C E SEC II ETE.
homme de qualité, récemment arrivé de Saint-Pétersbourg, en parloil dernièrement, dans un de nos grands cercles, d'une manière très-peu analogue à ridée générale. Le génie de Catherin*
ne pouvoit faire de plus grands prodiges, cl les moyens que celle habile souveraine a été forcée d'employer ont entraîné euxmêmes des inconvénients qui semblent s'opposer à la durée de son ouvrage. Voilà de quoi calmer les alarmes qu'ont fait concevoir les progrès rapides de l'empire de Russie.
La demoiselle Contât, que tout Paris adore pour son talent et pour sa beauté, éloit curieuse de voir le joli boudoir que la Reine s'est fait faire à Fontainebleau. Elle pria le maréchal de Duras de lui procurer cette satisfaction. On lui proposa d'y venir dans le moment où se trouvoit chez elle M. AI..., dont elle prétend que l'esprit s'aliène d'amour pour elle. Il lui offre la main, et nos deux curieux arrivent dans le boudoir. La Reine, que l'on croyoit occupée ailleurs, entre tout à coup. Nos amateurs, surpris et confus, ne purent éviter le mépris dont le juste courroux de la souveraine les accabla. On croit que la belle actrice a perdu l'envie de se montrer jamais dans des palais dont plusieurs motifs lui donnent l'exclusion.
LETTRE QUARANTE-CINQUIÈME
De Versailles, le 21 novembre 178C.
On prétend que la situation des affaires publiques a seule empêché les changements dans le ministère qui dévoient éclater à Fontainebleau. Mais ces changements, s'ils ont lieu, ne seront point le fruit de l'intrigue et de la cabale. C'est par besoin de repos, pour y réparer une santé altérée par trente années des plus pénibles travaux, que M. de Vergennes désire sa retraite. Il n'est, dit-on, retenu en^place que par le vœu du Roi et celui de la nation dans des circonstances où l'Europe entière réclame les fruits de ses grands talents pacificateurs. On leur devra une seconde fois la fin des troubles qui , au dehors comme au dedans, menacent l'existence même de la république des Provinces-Unies. On assure que M. Gérard de Rayneval ne se rend à la Haye que pour mettre la dernière main à un plan qui conci-
liera, autant qu'il sera possible, les différentes parties. Les frondeurs ne regardent tous ces moyens de conciliation que comme des palliatifs qui engourdissent un mal inhérent à la constitution batave; mais c'est beaucoup de reculer une explosion qui doit tôt ou tard changer inévitablement la face du continent sous tous les rapports politiques. Ils citent pour exemple l'affaire de l'Escaut, qui, calmée par le traité de Fontainebleau de l'année dernière, semble prête à éclater de nouveau. Il s'agit d'un petit port à l'embouchure de ce fleuve dont l'Empereur et les Provinces- Unies prétendent chacun être maître : nouveau motif pour la mission de M. de Rayneval.
Des spéculateurs ont cru voir, dans cette nouvelle tentative de la part de la cour de Vienne , la confirmation des bruits qui s'étoient répandus d'une alliance entre le Roi de Prusse et l'Empereur. C'est, disent-ils, par suite de l'accord qui s'est établi entre ces deux puissances et l'Angleterre, qu'une nouvelle querelle suscitée à la Hollande donnera l'occasion d'abattre le parti anti-stathoudérien , et de forcer la pacifique France à l'abandonner. Ces conjectures paroissent sans fondement. Alors la France auroit un triple intérêt à secourir la République, et cette alliance entre l'Autriche et la Prusse est fort douteuse. On sait que Frédéric-Guillaume conserve le souvenir des plaisanteries que l'Empereur s'est permises sur son compte. En ce moment, les principales puissances de l'Europe paroissent dans une défiance mutuelle les unes des autres, mais le désir général de conserver la paix les unit toutes. Peut-être même notre cour est-elle le seul intermédiaire de rapprochement que l'on a cru remarquer entre les deux aigles. Il est certain que notre cabinet est le foyer des grands intérêts de l'Europe. Quelle différence entre la fin désastreuse du dernier règne et le temps actuel!... Nous devons cet avantage à celui de n'avoir aucun système exclusif : heureux résultat de la division, en d'autres temps si dangereuse, des opinions ûu Conseil. Cette division elle-même est, à ce qu'on assure, un fruit de la sagesse de notre monarque, qui en a prévu l'effet. Sentant l'influence iVunv épouse adorée, à laquelle il accorde tout ce qui ne peut rejaillir sur les affaires générales, il veut la modérer par un contre-poids continu. Voilà la clef de la
Si CORRESPONDANCE SECRÈTE.
conduite du baron de Breteuil, qui vise à remplacer If. de Yergennes.
AI. de Breteuil s'est écarté peu à peu du parti de la Heine. Dans la dernière affaire de l'Escaut, il s'est hautement montré anti-autrichien. Il fut, ainsi que les autres ministres, d'avis de soutenir les Hollandois.
Madame la duchesse de Polignac a été à la veille de donner sa démission de la place de gouvernante des Enfants de France ; ce nuage s'est dissipé. Une ordonnance de médecin en a été la cause. M. le duc de Normandie avoit des convulsions fréquentes. La faculté jugea à propos de lui faire appliquer des sangsues derrière les oreilles. La gouvernante, craignant que cette opération n'affectât vivement une mère aussi. tendre, voulut le lui cacher, et écrivit au Roi pour avoir son agrément. Il vint faire sa réponse et être témoin de l'application, qui avoit déjà fait son effet lorsque la Reine arriva. Elle aperçut des traces de sang, et en demanda la cause. Il fallut dire ce qui s'étoit passé. Elle se livra alors à un emportement de colère sur le mystère qu'on lui avoit fait. Madame de Polignac s'empressa de la calmer, et la pria de l'entendre. Après lui avoir présenté un verre d'eau, elle lui fit part en détail des raisons qui l'avoient empêchée de lui faire connoitre l'état de M. le duc de Normandie et la nature du remède qui pou voit l'adoucir. La Reine se rendit enfin à des motifs qui n'étoient qu'une recherche de ménagements pour elle.
Du 26 novembre.
M. le duc de Chartres a été présenté aujourd'hui au Roi par le duc d'Orléans, son père, et a prêté serment entre les mains de Sa Majesté pour le gouvernement de Poitou. Ce jeune prince, qui annonçoit les plus heureuses dispositions, a été successivement privé des moyens de les cultiver avec fruit. Après la retraite du chevalier de Bonnard, il avoit conservé l'abbé Guyot. Madame de Genlis vient encore de faire congédier ce vertueux précepteur.
On écrit de Madrid que le Roi d'Espagne, à la suite d'un violent accès de colère, est tombé dans une espèce de délire qui laisse peu d'espoir pour le retour de sa raison.
LETTRE QUARANTE-SIXIÈME
De Versailles, le 5 décembre 1786.
La révolution que Ton a prédite depuis quelque temps à notre cour commence à s'opérer : un observateur attentif peut en pénétrer la marche et les moyens.
La Reine éloigne d'elle tous les jeunes gens qui avoient pris un ton indécent de familiarité, que la destruction de toute étiquette sembloit autoriser. Elle ne veut plus admettre dans sa société que des hommes raisonnables et décents, s'il y en a. Tous les grands officiers et services du Roi et des princes seront obligés de résider à Versailles : on peuplera ainsi cet OEil-dcbœuf et cette galerie qui étoient déserts.
Depuis cette réforme, le Roi se rapproche davantage de la Reine, dont le crédit surmontera facilement, dans une communication plus intime, les défiances qui en détruisoient quelquefois l'effet. Ces circonstances ont nécessairement donné lieu à de nouveaux efforts contre les ministres qui déplaisent depuis longtemps. Si M. de Vergennes se retire, son éloignement entraînera la chute du garde des sceaux. Le ministre des finances pourroit bien s'en ressentir, malgré son intimité avec M. de Vaudreuil et les grâces qu'il accorde.
On croit apercevoir dans la Reine quelque penchant à la dévotion : elle suivroit de bonne heure l'exemple de sa mère. lYous n'avons heureusement point à craindre la dévotion italienne, qui allie la galanterie avec la messe. Ces pieuses conjonctures rendent aux évêques l'espoir d'être admis dans l'éducation du Dauphin; mais le Roi n'aime point cette portion du clergé, toujours occupée à accumuler des bénéfices , et jamais empressée d'aller remplir les devoirs pénibles et exemplaires que leur état exige.
L'archevêque de Toulouse, dispensé de se trouver aux Etats de Languedoc, et mandé ici pour le 15 de ce mois, fixe les regards envieux des courtisans. Les uns croient qu'il sera admis au conseil , comme il en est question depuis plusieurs années; les autres pensent que l'on veut seulement le consulter sur l'édit des
86 CORRESPOND INCE SECRETE.
protestants. Comme on le sait ambitieux, on veut qu'il ait le proie 1 de faire de L'abbé de Loménie, son frère, un instituteur du Dauphin. Ce jeune homme, <|ni sait quelques mois d'hébreu et de grec, auroit encore besoin lui-même d'un instituteur, et il n'est pas à présumer que le due d'Harcourl veuille se charger de cette seconde éducation : on peut être assuré que s'il reste le maître du choix de ses coopéraleurs , il n'admettra dans le grand œuvre dont il est le principal agent, que des hommes qu'il connaîtra intimement, et qu'il saura pouvoir concourir avec lui au développement d'une àme dont les qualités doivent un jour faire le bonheur de vingt millions d'hommes.
L'aventure de mademoiselle Contât dans le boudoir de la Reine a eu une circonstance qui aggravoit beaucoup sa faute. Cette actrice avoit eu l'indiscrétion de prendre le tapis où Sa Majesté s'amuse à broder et d'y ajouter une fleur. Elle se proposoit de la défaire et d'effacer les traces de son indiscrétion lorsque la Reine vint à entrer. On prétend que pour consoler mademoiselle Contât, Mole lui a offert de l'épouser, en lui laissant même la liberté d'avoir un amant. L'actrice, dont on doit admirer la sagesse autant que la délicatesse de son adorateur, a répondu qu'elle seroit volontiers son amie et même quelque chose de plus, mais jamais son épouse.
Il nous est arrivé un nouveau médecin qui, plus utile que Cagliostro, se propose de détruire, au moyen d'un merveilleux spécifique, la maladie qui nous fait maudire la découverte de l'Amérique. Mademoiselle Michelot, qui, l'un de ces jours, se présentant à la porte des appartements de Versailles, se disoit belle-sœur d'un grand monarque, se dispose à en faire usage et à inviter tous les grands de sa connoissance à en faire autant.
Du 6 décembre.
Je vous ai annoncé, Monsieur, que les affaires de la Hollande s'arrangeroient sans coup férir. Suivant les dernières dépêches de M. de Rayneval, la conciliation projetée touche à son terme. Il y a eu des ouvertures et non des négociations pour un rapprochement entre les cours de Vienne et de Berlin; mais avant que cela arrive, disoit ces jours-ci un homme en place, les loups s'ac-
coupleront avec les brebis. Le voyage de l'Impératrice de Russie à Cberson est décidé, et le ministre de France sera de la partie. La restitution des droits civils aux protestants est de nouveau sur le tapis. C'est en vain que les prêtres cherchent à répandre des alarmes à ce sujet. L'indifférence pour la religion est passée jusqu'au peuple; les gens qu'on appelle grands seigneurs sont des esclaves soumis à toutes les volontés du souverain; enfin le gouvernement est tout-puissant, et il peut entreprendre tout ce qui est raisonnable sans craindre aucune réclamation susceptible de suites dangereuses.
LETTRE QUARANTE-SEPTIÈME
De Versailles , le 15 décembre 1786.
La marquise de Sabran , veuve du chef d'escadre, femme aimable et occupée de l'éducation de ses enfants, avoit auprès de son fils un abbé Bernard, ex-oratorien, qui par ses connoissances et la tournure de son esprit avoit plu au cercle nombreux et choisi qui forme la société de cette dame. Cet instituteur y éloit admis, et recueilloit avec soin tous les faits, toutes les anecdotes, toutes les médisances qui y circulaient. Il en composoit un recueil qu'il assaisonnoit de ses réflexions et du sel de l'épigramme. La police a été instruite du genre d'occupation de ce Mentor. Elle s'est emparée de lui, de ses papiers et d'une femme de chambre qui avoit des rapports assez intimes avec F ex-oratorien pour être en état de donner des éclaircissements sur ses travaux secrets. Ils ont été conduits dans la prison de l'hôtel de la Force. On dit qu'on a trouvé dans l'écriloire de la soubrette des lettres qui font connoîlre l'intimité de l'abbé avec elle, et la crainte où il éloit qu'on ne les séparât en exécutant le projet qu' avoit madame de Sabran d'envoyer son fils à l'école d'artillerie de Strasbourg.
La maison de Rohan ne semble être occupée depuis quelque temps qu'à se faire remarquer par des laits extraordinaires. Il est vrai qu'ils ne sont pas à la gloire des individus qui la composent. L'archevêque de Cambray, plus connu par des actes d'emportement que par des actions vertueuses cl épiscopaJes, vient, dit-on, de commettre une atrocité On raconte qu'étant à lâchasse auprès
de sa maison de campagne, en Cambrésis, il s'est avancé sur les terres de AI. de Carondelet; que le garde de ce gentilhomme
l'ayant fait apercevoir qu'il n'étoit point chez lui, l'a voit prié de se retirer; que s'étant élevé quelques propos entre ce garde elles chasseurs archiépiscopaux, le premier avoit glissé une halle dans son fusil , mais que réfléchissant un moment à la fâcheuse affaire qui alloit avoir lieu entre son maître et le prélat, et peut-être au danger qu'il courroit, il avoit jeté son fusil à dix pas de lui, et qu'alors Son Altesse non Sérénissime lui avoit tiré son coup de fusil et l'avoit tué. Il y a peut-être de l'exagération dans ce récit, mais l'on sait que la maison de Rohan se croit au-dessus des lois de l'Eglise et du royaume.
L'archevêque de Paris a assemblé ses curés (un peu tard à la vérité, et il en est convenu), pour leur faire adopter son nouveau rituel. Les observations des pasteurs lui ont paru si justes, certains articles de cet ouvrage si absurdes, qu'il s'est déterminé à le retirer, en avouant qu'il ne l'avoit pas lu; et quand il l'auroit lu!
Linguet vient encore d'adresser au Roi un mémoire dans lequel il veut engager Sa Majesté à renvoyer M. de Yergennes et surtout Al. le garde des sceaux, comme des ministres qui déshonorent son règne. C'est une extravagance digne des Petites-AIaisons.
Voici une épigramme qui reproche au ministre de la finance ses libéralités excessives pour les grands seigneurs.
Le ministre de la finance Pour certains grands seigneurs de France Se montre toujours généreux.
Il ne pouvoit pas mieux placer sa bienfaisance , Car ce sont de grands malheureux.
Du 16 décembre.
Les escroqueries et les vols dans le grand genre se multiplient à un point effroyable. Après l'affaire du collier, nous avons vu le terrible vol de AI. Pingrelin à Lyon; il s'agit de millions dans l'affaire des lettres de change, et en ce moment on parle d'un vol de plus de conséquence encore, tant par son objet que par le rang du coupable.
Pour ne point troubler l'abbé d'Espagnac dans ses profondes
opérations d'agiotage, où il cherche maintenant à recouvrer des bénéfices qu'il n'a pas su conserver, le baron de Breteuil vient de lui signifier, de la part du Roi, qu'il ait à se défaire de son canonicat de l'Eglise de Paris.
L'édit en faveur des protestants, par lequel l'existence civile parmi nous doit leur être rendue, a enfin été envoyé au Parlement. Tous les vœux se réunissent pour qu'il soit enregistré. Mais on ne doute pas que M. Séguier ne fasse encore un beau discours en cette occasion , pour empêcher son corps de se soustraire à l'empire des préjugés barbares et gothiques dont il est le sanctuaire. Il est singulier que le clergé soit le moins fanatique et le moins déraisonnable des corps qui peuvent influer sur cette matière. C'est ce qui peut le sauver d'une révolution que le progrès des lumières prépare peu à peu.
LETTRE QUARANTE-HIITIÈME.
De Versailles, le 20 décembre 1786.
Une quantité d'édits et de déclarations portant de nouveaux impôts ont été envoyés à l'enregistrement ces jours derniers, comme on s'y attendoit. Le Parlement se refuse à accepter ces étrennes au nom du peuple, et il y a apparence qu'elles donneront lieu à un lit de justice. Il s'agit de remplacer l'anéantissement du troisième vingtième et du droit des traites qui interrompt la circulation des marchandises dans l'intérieur du royaume. La situation des finances ne permet point que les revenus de l'Etat subissent de diminution. Aussi l'on doit applaudir à des impositions qui feront retomber sur le luxe de l'opulence des charges qui ont pesé jusqu'ici sur la culture et sur l'industrie. Les nouveaux impôts chargeront les vins fins, les domestiques et les cabriolets; deux valets ne payeront rien, et les autres seront taxés graduellement, de manière que pour le quatrième domestique, il faudra payer deux fois plus que pour le troisième, et ainsi en doublant toujours. Chaque cabriolet sera imposé à une somme annuelle de cent livres. Ce dernier impôt sera employé a l'entretien du pavé des villes et des chemins. On parle de divers autres droits dont le détail n'est point Encore connu.
On vient d'établir un bureau pour l'enregistrement des bea-
!i;iu\ de Imites les provinces, L'objet i\u ministre est <le parvenir
à une répartition des bêtes à cornes plus conforme au bien du commerce et de l'agriculture.
L'affaire des juifs revient sur le tapis. Ils ont porté, dit-on, leurs offres jusqu'à cent millions, pour obtenir le libre exercice de leur religion. Jusqu'ici les obstacles semblent remporter encore sur les motifs qui pourroient faire écouler leurs propositions.
Le bruit se répand qu'un caissier général s'est évadé, avec d'autres employés, emportant ensemble dix-huit millions.
In libelle contre nos ministres, qu'on attribue à Linguet, a été imprimé; mais l'activité du gouvernement contrarie la curiosité des amateurs qui cherchent à se le procurer. Un grand seigneur alla dernièrement le demander lui-même ; il trouva la femme du libraire, qui lui répondit : « Si cette brochure n'attaquoit que le Roi , nous oserions bien la vendre ; mais elle frappe sur les ministres, et nous craignons trop la Bastille pour nous en charger. »
Il paroit constant que le sieur Bernard , précepteur des enfants de madame de Sabran, qui a été mis à la Bastille, et, à ce que l'on assure, transféré à Bicêtre, s'amusoit à écrire des libelles contre toutes les personnes de la cour, et qu'il est l'auteur des noëls, des adresses, des titres des livres qui circulent périodiquement depuis quelques années. On veut même qu'il ait pour coopérateur le chevalier de Boufflers, et l'on prétend que l'on a couru après ce dernier pour s'assurer de sa personne , s'il n'est point encore embarqué pour se rendre à son gouvernement de Guinée.
On attend ici le Roi et la Reine de Xaples pour le mois de mai prochain.
• Du 23 décembre.
La résistance du Parlement aux nouveaux édits de finance y occasionnera de grands changements. Le ministre a déjà retiré celui qui portoit l'imposition d'un quarantième sur la location de tous les appartements par bail ou sans bail.
Il ne faut pas douter que dans un siècle si fécond en décou-
vertes, on ne trouve le moyen de mettre en régie jusqu'à l'air qu'on respire. L'eau ne tardera pas à y être; on y a mis autrefois les blés, on y met aujourd'hui la viande de boucherie.
Une compagnie d'honnêtes gens a accaparé tous les bœufs à l'approvisionnement de Paris, et, sous le prétexte de la disette des fourrages de l'année dernière, on ne conduit au marché qu'un très-petit nombre de bœufs, que l'on y vend à proportion de la rareté et du besoin.
Le nouveau rituel a été dénoncé au Parlement. Ce sera encore le motif d'un réquisitoire pour M. Séguier. L'archevêque de Paris ne sera point ménagé; il n'est aimé ni dans le public ni à la cour. Ses vues, d'un intérêt sordide, qui l'ont rendu si récalcitrant dans l'échange de Saint-CIoud , ont beaucoup indisposé la Reine contre lui.
La diatribe dont je vous ai parlé est très -certainement de M. Linguet, qui n'a pas craint de l'envoyer au Roi, à la Reine, aux Princes, au duc d'Orléans et aux grands du royaume. Le Roi, après l'avoir parcourue, l'a remise en riant au garde des sceaux en lui disant : « Voici des madrigaux de votre ami Linguet. »
La médiation de la France a empêché la rupture prête à avoir lieu entre la Porte et la Russie. Ce qui avoit achevé d'indisposer la Porte, c'est que le capitan-pacha a trouvé dans les papiers des beys rebelles leur correspondance avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. On leur promettait ce qu'on ne pouvoit guère tenir : de l'argent, une (lotte, des troupes, des munitions pour les soutenir dans leur révolte.
Quant aux affaires de la Hollande, le plan de conciliation dressé sous les auspices de la France et de la Prusse est enfin arrivé. L'autorité du Slathouder sera restreinte, et la République rentrera dans ses droits, malgré les menées du ministre d'Angleterre et les inquiétudes que la cour de Vienne a essayé de donner à toutes les parties que cette affaire intéresse
LETTRK PREMIERE.
De Versailles, le 3 janvier 1787.
La grande nouvelle du jour est la convocation d'une assemblée nationale, qui produit dans le public la plus vive sensation. On voit avec autant d'admiration que de reconnoissance notre monarque appeler à lui la nation , comme un père fait venir ses enfants pour leur communiquer ses vues : on aime à le voir s'élever au-dessus des craintes mal fondées qui, depuis cent soixante ans, sembloient séparer le souverain de ses sujets. Cette assemblée ouvrira ses séances le 29 de ce mois, et sera composée de cent cinquante personnes, au nombre desquelles sont les chefs des cours souveraines. Une meilleure forme d'imposition paroit en être le principal objet, et M. de Calonne, plus adroit que ses prédécesseurs, a ainsi réalisé les idées de M. Turgot et de M. Necker, de manière à ne point s'attirer les ennemis qu'elles leur ont occasionnés, et à remplir les mêmes vues. On cherche à deviner ce qui se traitera dans cette auguste assemblée. On parle d'un impôt territorial, de l'aliénation du domaine, d'une simplification dans les perceptions, etc. Quelques versions ajoutent deux articles bien dangereux pour le ministre, pour qui cette réunion de notables pourroit n'être pas un bouclier suffisant : la continuation de ce troisième vingtième dont la suppression sembloit résolue, et un acte national qui étendroit la force des arrêts du conseil, sans enregistrement aux Parlements. Un frondeur disoit dernièrement, à la fin d'un vif débat de conjectures sur les véritables objets de l'assemblée : « Savezvous ce qui l'occupera très-certainement? Le voici : les moyens de nous ôter le plus d'argent que l'on pourra. »
La dénonciation du nouveau rituel de l'archevêque de Paris au Parlement repose sur quelques articles attentatoires aux lois civiles, comme les mariages des mineurs. C'est un sot prêtre irlandois, auquel M. de Juigné donne sa confiance, qui l'a en-
traîné dans ce mauvais pas. Le prélat a fait, chez le premier président, l'aveu qu'il n'avoit pas lu lui-même ce rituel, qui lui imprime un ridicule ineffaçable. Il s'y trouve cependant un article de lui ; c'est un moyen assez rare qu'il a imaginé pour regagner les bonnes grâces de la cour. Il a fait chômer la fête de Clotilde, reine de France ; il a en même temps proposé à l'Université un prix de six cents livres pour une hymne en l'honneur de cette sainte. Mais ce projet pieux n'a pas fait beaucoup d'impression. Il proposoit dernièrement au Roi de mettre des cartons à son rituel. « Je me suis, disoit-il, trop avancé pour reculer. — Bon, répondit le Roi , on m'engage quelquefois bien à reculer aussi ; je le fais de bonne grâce : je vous conseille d'en faire autant. »
Toute la famille de Noailles, qui fait semblant d'être janséniste par respect pour la mémoire du cardinal de ce nom, dont le rituel est encore en usage, a voué pieusement une haine implacable au crédule et fanatique réformateur.
La vacance d'une place à l'Académie françoise par la mort de l'abbé de Boismont fournit à la malignité une explication des faveurs que le contrôleur général a prodiguées depuis quelque temps aux gens de lettres et à ce corps en particulier. On assure que le fauteuil qui se trouve vide est convoité par M. de Calonne, et il est évident que par respect ou du moins par l'espoir d'une pension, les candidats s'écarteront au loin. Au reste, la protection que ce ministre accorde aux écrivains ne l'empêche pas de surveiller de près l'usage qu'ils font de leur plume. Un faiseur d'almanachs s'étoit avisé d'insérer dans son chétif livret , intitulé Ktrennes nationales , un tableau des généralités du royaume et des soanmes que le Roi en retire. Suivant ces calculs, les revenus de l'Etat se montent à 1,010,200,300 livres, et les dépenses fixes et connues sont de 331,650,000 livres, de sorte qu'il reste un excédant de 684,550,300 livres, perdu par l'absurde système de perception qui est en usage ou dont l'emploi est difficile à deviner. Il est survenu un ordre de cartonner X Almanach , dont il y avoit malheureusement déjà une vingtaine de milliers dans la circulation, ce qui n'empêche pas que l'édition vierge, originairement du prix de huit sous, ne se vende à un écu de six livirs.
A la messe de minuit, au couvent des Capucines à Paris, une
94 CORRESPOND INGE SECRETE.
virtuose célèbre a rempli fort agréablement, sur un forte-piano, les moments de silence <lc la cérémonie. Le hasard a voulu qu'à la consécration elle a joué l'air de Rose et Colas : \ I* ! comme il y viendra, etc. » Les méchants ne manquèrent pas de se rappeler les paroles, et les applications irréligieuses excitèrent un grand scandale.
La cour a été très-choquée d'un article de la Gazette d'I Ircclit, où, sous le nom de la Chine, l'administration de la France est censurée d'une manière très-indécente. On y a mis même en jeu l'Impératrice de Chine. L'entrée de cette gazette a été défendue, comme cela se pratique.
LETTRE DEUXIÈME
De Versailles, le 10 janvier 1787.
Ce n'est pas sans fondement que l'on avoit attribué le refroidissement mutuel des deux cours impériales et le contre-ordre suhit des préparatifs de l'Empereur pour le voyage de Cherson, à des propositions de notre cour qui flattoient les vues de celle de Vienne. Il paroit même que notre répugnance pour l'échange de la Bavière avoit cessé de se montrer insurmontable, soit que la politique ait employé dans cette occasion la ressource des promesses équivoques, soit que le parti autrichien ait eu seulement un triomphe momentané dans nos conseils. Il est maintenant certain que la plus grande partie des projets de l'Empereur sur l'Allemagne sont totalement mis de côté ; des morts qui peuvent être très-reculées, ou une guerre générale, sont les seules occasions où l'on doive craindre de les voir éclore de nouveau. La condescendance du Roi de Prusse dans l'affaire de la Hollande rapproche notre cour de celle de Berlin , et l'Empereur retourne à l'ancien système, qui date de l'entrevue de Mohi lov.
La grande nouvelle de l'Assemblée nationale absorbe ici toutes les autres. Chacun s'épuise en conjectures sur le résultat qu'on en peut attendre. Les grands ont des craintes, et le peuple, à peu près certain de ne pouvoir être plus mal, se livre à l'espoir (jue lui inspire la bonté paternelle du Roi.
Une aventure récente a donné lieu à un conte qui circule dans toutes les mains , et dont l'embarras d'un personnage qui en écoutoit ces jours derniers la lecture a fait deviner le héros. Le voici :