‹ Correspondance syphiliographiqueChapitre 10 sur 16 · HUITIEME LETTRE · texte numérisé non relu

HUITIEME LETTRE

A M. le docteur F. Bateman, de Norwich.

N’y aurait-il point quelque manière d’extirper eette contagion qui désole l’Europe? On a déjà tâché d’affaiblir le poison d’une vérole, ne pourra-t-on rien tenter sur l’autre?

Cher confrère et ami.

(Voltaire.)

Voici la suite et la presque-fin de mon discours :

« La théorie du bubon est assez claire et simple pour les syphilisateurs.

« Indépendamment des causes qui produisent et entretiennent cet accident, et qui ressemblent jusqu’il un certain point aux mobiles étiologiques du phagédénisme, il y a deux choses à considérer dans le bubon : 1® le virus; 2° le pus qui devient un corps étranger. Le praticien doit se comporter, à l’égard de ce dernier, abstractivemenl considéré, à peu près comme s’il n’avait rien de virulent.

« Le pus du bubon est inoculable ii un moindre degré que celui du chancre, à cause de la dilution considérable qida subie le -virus dans le ganglion (peut-être en outre à cause d’une décomposition et d’une résorption partielles). Aussi le pus de sécrétion récente fourni par un bubon, le lendemain de son ouverture, est-il généralement plus fort que celui qui a été recueilli au moment même de cette ouverture. C’est encore un fait bien certain et que l’Ecole du Midi méconnaît en partie et explique en outre d’une manière imparfaite, incomplète.

a Je ne crois pas à l’existence fréquente des prétendus bubons st7'umeuûs de l’hôpital du Midi. Je sais bien qu’à la rigueur le vice scrofuleux, réveillé par le virus syphilitique, peut être la source d’adénites inguinales chez l’adulte. Mais cela est aussi rare que les bubons strumeux sont fréquents à l’hôpital du Midi. Ou les y rencontre à Vétat aigu sur des hommes dont la constitution est d’ailleurs excellente, et que la syphilis est venue surprendre dans une florissante santé.

« Un bubon est-il apparu sans un chancre avant-coureur? Le pus de ce bubon — ou même d’un bubon ordinaire — inoculé est-il impuissant à produire un chancre sur la cuisse du malade? La cicatrisation se fait-elle assez longtemps attendre? 11 n’en faut pas autant à l’hôpital du Midi pour qu’on n’hésite pas à dire que ce bubon est scrofuleux. C’est tout au plus si la saine doctrine touchant les bubons a trouvé un refuge dans les salles d’où est bannie l’inoculation.... chancreuse (1).

« Mais, d’une part, de ce que le pus ne s’inocule pas au malade, ou n’est pas en droit d’en conclure qu’iln’est pas du tout virulent, et je prétends, d’autre part, que les obstacles à la cicatrisation peuvent bien tenir à l’affaiblissement du pus par sa dilution, aux mouve-

(1) Ma pensée avait été jetée dans son inouïe, et mon expression avait pris sa forme dégagée avant la mort regrettable de Vidal ; on comprendra facilement que j’aie voulu conserver à mon manuscrit sa véritable date, en en respectant le texte. Mais Dieu me garde de la pensée de profaner, par une critique acerbe et des sarcasmes rétrospectifs, une tombe à peine fermée.

Vidal était doué d’un esprit critique bien plus qu’observateur. Il avait d’ailleurs, par représailles, beaucoup de tendance à désapprouver ce qui se passait de l’autre côté de la cour de l’hôpital du Midi. Or, comme je tenais par-dessus tout à l’indépendance et à la rigueur de mes observations, j’ai constamment évité, avec le même soin, de subir son influence et de chercher à l’assujettir à la mienne. Aussi me suis-je invariablement abstenu de lui rien communiquer de relatif à la syphilisation, de meme que je n’ai jamais pris connaissance de ce qu’il a écrit à ce sujet dans les deux éditions de son livre.

Il est maints autres écrits modernes que j’ai eu la précaution de^ ne connaître qne par ouï-dire, et dont la lecture, faite prématurément, m’eût été sans doute aussi préjudiciable qu’elle pourra m’être profitable un jour. Qu’on ne voie là ni dédain ni jactance. 11 y a plutôt défiance de inoi-mème, et peut-être un peu — je le dis franchement — incfiance à fégayd des autres. Le temps qu’on donne à la lecture est trop souvent enlevé à fobscrvation, à ta méditation, et l’esprit perd en profondeur et en justesse ce qu'il paraît gagner en étendue. La meîlleure manière d’avoir des idées saines n’est donc pas toujours de les emprunter à autrui.

luenls de la partie, îi la profondeur des ganglions alteinls ou à d’autres causes étrangères au vice scrofuleux (1).

« Quant aux bubons d'emblée (2), ils sont plus fréquents qu’on ne le pense. Je n’ai plus besoin de vous dire pourquoi leur pus ne s’est que rarement montré inoculable à la lancette des opérateurs. C’est parce que ce pus qui était faible (ou qui peut-être, je ne le nie pas, n’était plus toujours inoculable d’une manière absolue) n’a été inoculé qu’aux malades, et parce qu’en outre on ne s’est pas fait faute d’éliminer, sous le nom de fausses pustules, de considérer comme non avenus de petits chancres ainsi produits.

« Je ne crois point qu’un bubon, même chancreux, doive fatalement aboutir, comme on l'a dit. Un bubon est souvent dans le cas d’un chancre qui s’ulcère à peine ou ne s’ulcère point du tout U y a même en faveur du bubon une sorte d’o fortiori dont la raison se trouve dans la dilution du pus, l’éloignement où ce pus est de la peau, la résistance de celle-ci, et enfin dans une action résorbante plus ou moins prononcée qui peut disperser, sans qu’il y ait d’issue tégumentaire, le corps étranger purulent.

« Vous voyez, messieui’s, que les idées touchant la pathologie et la thérapeutique des chancres ganglionaires sont profondément modifiées par la syphilisation.

« Ce n’est pas que tout bubon suppurant doive être tari par des inoculations syphilisatrices. Celles-ci, vous ai-je dit, n’ont pas d’action

(t) Mon intention n’a jamais été de nier l’existence du bubon scrofuleux ; mais j’ai invariablement protesté contre l’imperturbable assurance avec laquelle on rejette dans la scrofule tous les bubons qui ne trouvent pas leur place sur l’échiquier d’une doctrine fantaisiste.

(2) Peut-il y avoir eu dans le cas de bubons d’emblée un travail chancreux imperceptible et passager aux parties sexuelles externes? Cela est possible , mais tout à fait bypotbélique. J’ai beaucoup de notes particulières sur les bubons d’emblée. Elles renferment ou des conjectures ou des faits incomplets qui ont besoin d’être vérifiés. C’est mon affaire; le public ne doit être pour rien là dedans. Je veux lui présenter la besoigne toute niasche'e.

Je viens de dévoiler en deux mots ma manière d’étudier la nature. 11 est des hypothèses que j’abandonne après les avoir méditées en silence et soumises au creuset de l’observation pendant plusieurs mois et même pendant plusieurs années; il en est d’autres au contraire que je finis par adopter publiquement sans crainte de me compromettre.

Je sais bien que ce procédé n’est pas à la mode, ou du moins qu’il n’est pas généralement avoué parmi les médecins; mais comme ce n’est pas à la remorque de la mode ni à l’imitation de l’exemple d’autrui que j’ai trouvé la syphilisation , n’esl-il pas singulier qu’on prétende m’astreindre à la mode ou à cet exemple, quand il s’agit de prouver et de développer ma découverte?

Ou est allé bien plus loin en me faisant l’affront et en commettant l’impertinence d affirmer que j’étais le plus grand ennemi de la syphilisation, et que M. Ricord était seul capable d’être à la tête du mouvement dont j’avais pris contre lui l’initiative. Il est vrai qu’on a écrit plus tard, par la même plume et sur un ton ridiculement dithyrambique, que les doctrines syphiliqgraphiqnes de M. Ricord étaient mieux que nature. N’clait-ce pas en faire impudemment la piii.s piquante critique que de porter si loin l’hynerbolc de la flatterie? '

directe sur le pus considéré connue corps étranger. Tout ce qu'elles peuvent faire, c’est de mettre un terme à la production du virus dans le ganglion ou autour de lui. La syphilisation atteint la cause, mais les effets déjà produits doivent lui résister. En tout cas, ne jette-t-elle pas toujours une vive lumière sur ce qui se passe? Lorsqu’elle n’est plus directement utile, elle peut encore guider le praticien dans l’emploi des ressources de l’hygiène et de la chirurgie. Mais les constitutions pyogéniques, les fusées et les clapiers de pus, les fistules et les décollements de peau étendus ne sont pas directement sous sa dépendance.

« Je vais passer maintenant au traitement de la syphilis constitutionmlle, que j’envisagerai sous trois points de vue différents :

« 1” La vérole est simple (sans distinction aucune de force, de degré ni de période) et n’a subi aucune modification par un traitement mercuriel ;

« 2“ La vérole a été préalablement ti’aitée par le mercure;

(( 3° Des obstacles s’opposent à ce qu’on ait recours à la syphilisation, contre une maladie syphilitique; mais on tient, pour l’institution d’un traitement, à demander des lumières aux dogmes de la nouvelle méthode (1).

(1) Une question morale a été soulevée par deux catégories de personnes, celle de savoir si l’on doit se croire autorisé à sypbiliser son semblable.

La première catégorie se compose de gens qui auraient bien voulu, sous un prétexle quelconque étouffer la sypbilisation dans son germe. Ils sont en bien petit nombre. Mais je ne les en redoute pas moins , sachant par expérience tout le bruit et tout ce qu’ils peuvent faire. Je n’ai pas de réponse [dus péremptoire à leur adresser que d’arracber leur masque.

La deuxième catégorie renferme de fort bonnètes gens. Voici ce que je puis dire à ceux-là :

Dans deux circonslances de ma vie, je me suis demandé si je pouvais me permettre d’inoculer le virus sypbilitiquc. C'est r i» avant de commencer mes expériences sur tes animaux ; 2“ avant d’appliquer la sypbilisation à l’espèce bumaine.

Dans la première circonstance, j’ai eu, j’en conviens, des scrupules,

JY’étanl de ces gens-là qui, sur les animaux.

Se font un chimérique empire.

Mais j’ai traité mes frères inférieurs avec tant de soins, je leur ai rendu la vie si douce, que si nous étions

Au temps où les bétes parlaient,

les miennes seraient, j’en suis sûr, les premières à se récrier contre celui qui voudrait m’adresser le moindre reproebe à leur égard.

Pouvais-je rester longtemps sans me déterminer à faire du bien a mes semblables, dans la seconde circonstance? Ne sayais-je donc pas qu’avec de la prudence, je pourrais éviter tous les inconvénients?

M’objectera-t-on que je ne pouvais guérir par la sypbilisation sans conférer iHmmunité et par conséquent sans favoriser le libertinage? Mais ne suis-je pas en droit de demander à mon tour, à tous ceux qui pourraient trouver valable cette objection, pourquoi ils ncblàmeut pas de meme toute

« l" puiiit. L;i syphilisalion réussit Lieu mieux, sous tous les raj)ports, sur les individus de la première catégorie que sur ceux de la seconde. Elle réussit quelquefois encore assez bien chez ces derniers, pourvu qu’ils ne soient pas atteints d’une véritable maladie mercurielle (1). Celle-là est une mauvaise complication.

« 11 ne faut pas se rebuter, parce que certains accidents syphilitiques résistent assez longtemps à la syphilisation. L’essentiel est que la guérison soit [i.arfaite et radicale. Vers la fin d’un traitement syphilisateur, il faut avoir soin d’inoculer à plusieurs reprises les pus les plus forts. Bien des fois on fait alors des Inoculations négatives, parce

espèce de traitement antisyphilitique? Les libertins se trouveraient à coup sûr bien plus effrayés encore s’ils étaient mis au ban de la médecine.

Quelle est d’ailleurs cette morale égoïste et lâche, qui consiste à ne pas faire mal de peur de se faire mal? Où est ce qu’elle a été écrite par les sages? Où est-elle inscrite dans les codes religieux? A quel endroit se trouve-t-elle de l’Evangile?

Enfin, n’est-ce pas suivre les desseins de la Providence que de vouloir purifier les sources mêmes de la génération ? Est-ce que tout dans runivers ne témoigne pas d’une constante et universelle sollicitude pour la conservation des espèces?

Mais pourquoi cherchai-je à me disculper d’avoir découvert une prophylaxie vénérienne? Quiconque m’attaquera sur ce point, aura désormais affaire à M. Ricord, car c’est M. Ricord lui-même qui va, dans les ligues suivantes, se charger de ma défense et même de ma glorification.

« 11 faut non-seulement s’occuper de guérir les maladies, mais il faut encore, par tous les moyens possibles, chercher à les prévenir. Sous ce dernier point de vue, il n’est peut-être pas d’affection dont la prophylaxie ait été le sujet de plus de recherches consciencieu.ses et surtout l’occasion de plus de spéculations que les maladies vénériennes. Cependant, tandis que le charlatanisme éhonté a proclamé des moyens inefficaces ou dangereux, la pudeur mal entendue, une morale timide ou des préjugés religieux, ont souvent retardé les progrès de l’art. Et pourtant si Jenner s’est rendu à jamais célèbre par la découverte de la vaccine comme moyen prophylactique de la variole, celui qui d'une manière aussi absolue préviendrait la syphilis aurait des droits à l’immortalité. Mais, en attendant la découverte d’un préservatif certain, que la connaissance rigoureuse de la cause spécifique de la syphilis rend plus que probable, examinons, avec toute la gravité qu’exige un sujet aussi délicat, les moyens que l’art possède démettre l’homme <à l’abri des maux vénériens. »

Ce n’est pas là le seul passage des œuvres de M. Ricord que je pourrais citer à ma justification et à ma louange. M. Ricord faisait un long rêve que j’ai réalisé en réveillant M. Ricord en sursaut.

Quant au châtiment du vice et du libertinage (ce qui ne nous regarde d’ailleurs pas, puisque nous sommes médecins), le voici — sans que personne de nous n’ait à s’en mêler — d'après un vieux poète, hélas! trop compétent :

•le croiray qu’il n’est rien au monde qui garisse Un homme vicieux, comme son propre vice.

(1) Un bon travail est encore à faire sur les effets du mercure, qui a eu des partisans cl des adversaires, mais n’a pas encore trouvé de juge sage et intègre. Le fait est que la syphilisation des sujets est le plus sùr des réactifs sous le rapport de l’emploi antécédent du mercure, et qu’elle fait découvrir le passage de ce métal dans un organisme où les procédés de la chimie sont impuissants à eu révéler la moindre (race.

GO

qu’on ne rencontre pas des pus énergiques, ou peut-être !^us^i parce que les pus inoculés ne sont pas bien assorlis , bien appropriés au sujet. J’entends faire ici allusion aux aptitudes des pus décou-vertes par M. Boëck et que je -s’ous ni signalées. On doit donc répéter les inoculations, à satiété pour ainsi dire, jusqu’à ce qu’on soit bien sûr d’avoir conféré l’immunité à l’égard de tous les pus et même de tous les organes. A cette condition seulement le sujet peul être considéré comme s-ypbilisé, c’est-à-dire comme guéri et préservé de toute espèce d’accidents syphilitiques. S'il restait encore quelques vestiges de semblables accidents, ils dispaî-aîtraient bientôt d’euxinêmes irrévocablement. Ce sont là des restes d’une vérole épuisée, des détritus véroliques, si je puis dire , dont l’élimination n’a plus qu’à s-’effectuer. Le sang est purifié.

« 2“ point. Les choses ne se passent pas toujours aussi bien quand le mercure est déjà intervenu.

« Voici à cet égard ce qu’a observé M. Boëck : Un sujet, ayant abusé du mercure, présente des accidents de divers ordres et notamment une exostose. 11 devient plutôt réfractaire qu’un autre aux inoculations syphilitiques, et quoiqu’il paraisse tout à fait syphilisé, il n’est pas entièrement guéri de ses accidents, et eu particulier de l’exostose. Un nouveau traitement mercuriel (1) est essayé et ne guérit pas davantage ce malade, qu’il laisse en apparence dans le même état. D’autres inoculations sont faites et réussissent; on peut même répéter avec succès les inoculations un très-grand nombre de fois. Mais enfin le sujet redevient réfractaire et se trouve guéri définitivement.

« Je m’abstiens de reproduire les explications qu’on a données de ce fait qui u’est pas très-exceptionnel.

« Dans les cas semblables, il faudrait imiter la sage conduite de l’habile syphiüsateur norvégien.

« Qu’àrriverait-il d’un sujet vierge de l’action du mercure et guéri de la syphilis par la syphilisation toute seule, si une imprudence ou une inconséquence le soumettait ensuite à un traitement meicuriel? Cet individu redeviendrait-il susceptible de réceptivité syphilitique? Quand la syphilisation ser-a de la monnaie courante, il se trouvera sans doute un syphiliomane pour réclamer un traitement mercuriel à la suite d’une syphilisation, et plus d’un empirique pour le lui faire subir. La question que je pose pourra donc un jour être résolue.

« 3® point. La syphilisation a l’avantage, que vous avez dû plusieurs fois reconnaître dans le cours de cettecommunicatiou, de rendre des services à ceux mêmes qui lui préfèrent le traitement mercuriel. Je ne vous dirai rien des inconvénients ni même des dangers du mercure, comme son insuffisance, ils sont pour la plupart connus de tout le monde (malgré le clair-obscur qui règne encore sur ce point de la science). On semble pourtant les oublier; du moins on n’en

(l) M. Boëck a aujourd’hui renoncé à ce second traitement mercuriel, qu’il remplace par un traitement dont l’iodnre de potassium fait la base.

On peut aussi se borner dans ces cas à plusieurs syphilisations fades a intervalles sans traitement mercuriel (ni meme iodiquc) interpose.

parle plus guère, luiit on appréhende de réveiller l'idée d'un parallèle qui serait tout ii lait au benélice de la syphilisation. Mais la vérité s’échappe souvent à demi de bouches honnêtes. Je lisais naguère dans un journal une observation de tremblement mercuriel survenue à la suite d'un traitement antisyphilitiqiie. Aucun lecteur attentif n’a dû se méprendre sur la nature hydiargirique de ce tremblement provoqué par l’art, bien que l’obsei'vation dont il s’agit ait été communiquée à la Société médicale des hôpitaux avec l’assentiment,a-t-ondit, de M. Ricord, sous le nom à'hémichoréesyphüilique.

« .Mon but n’est donc pas, Messieurs, de vous parler des accidents produits par le mercure. Je ne veux que vous rappeler une chose que je vous ai dite de ce métal, à savoir qu’il a entre autres propriétés celle de retarder l’évolution de la maladie syphilitique (1), et par suite d’éloigner le tei’me de la guéi ison, en laissant pour ainsi dire le feu couver sous la cendre. Le mercure est un véritable agent de récidives tardives. On n’aime pourtant pas à garder longtemps la vérole : Si tu ne crains pas Dieu, crains au moins la vérole... et le .MERCUKE (2) !

« En tout cas, ne faut-il pas des conseils pour ceux qui , médecins ou malades, ne veulent pas et surtout pour ceux qui ne peuvent pas recourir à la syphilisation? On compreud, de reste, que la syphilisation ne puisse pas être à la disposition d’une personne qui voyage ou qui, étant sédentaire, appréhende l’indiscrétion de son entourage. On comprend également que cette méthode ne soit guère à l’usage d’un médecin qui exerce dans une petite localité, foyer de commérage, où il serait d’ailleurs diflicile de se procurer jusqu’au bout des pus convenables. Je ne parle pas de la peine et du temps que la syphilisation coûte au sypbilisaleur.

« Les connaissances qu’on doit à l’étude et à la pratique de la syphilisation vont nous servir de guide dans l’emploi le moins désavantageux possible de la médication autisyphilitique ordinaire.

« D’abord, nous serons très-sobres de l’usage du mercure. Nous donnerons , autant que possible, la préférence à l’iodure de potassium (3), aux préparations sulfureuse.s et aux sudorifiques. Ce n’est pas qu’à mon sens ces trois groupes de médicaments aient autant ni le même genre d’cfQcacilé que le mercure contre les symptômes syphilitiques, mais au moins ne laissent-ils pas après eux de mé-

(1) Je suis bien loin de prétendre qu’il ne se montre jamais d’accidents tardifs chez ceux qui n’ont pas pris de mercure. J’ai une chatte tertiaire qui malheureusement pour elle et heureusement pour la science, se trouve dans ce cas. Je m’expli(|uerai davantage là-dessus, ailleurs que dans une note.

(2) Variante d’un proverbe passablement cynique et qui peint tout l’eflroi que doit inspirer la syphilis. Ce proverbe m’ayant été jeté à la face dans nue discussion, j’ai riposté à l’instant même par l’addition des trois mots : et le mercure, disant tout bas cette phrase de Quintilien : Utinam non inquinasset argumenta, mores suas fassus!

(3) M. llazin ne considère pas comme sans inconvénient l’emploi d’un Iraitenicnt indique dès le dchui d’une sypliilis constitntionnelle. La ptdilicalion des leçons que ce médecin vient de faire à l’hôpital Saint-Louis sur les syphihdes est attendue avec une eertjine impatience.

comptes. Us ne compromettent pas l’avenir au bénéfice fort écjuivoque du présent. Le mercure, au contraire, passez-moi l’expression, entame le capital. ’

« Nous l’emploierons pourtant quelquefois, mais discrètement et à petite dose, à défaut de la syphilisation. Nous l’emploierons encore de concert avec elle pour faire disparaître vite quelques accidents; mais à peine ces accidents se seront-ils évanouis, que nous nous hâterons d’exclure de notre thérapeutique l’insidieux inéUü.

K Son usage topique chassera promptement (juelques symptômes, sans que nous ayons à en craindre l’absorption d’une bien grande quantité, des pustules muqueuses seront bientôt réprimées par des lotions d’un liquide tenant eu dissolution quelques centigrammes de sublimé, et certaines blennorragies céderont aisément à des injections urétrales du même liquide.

«Mais nous ne prescrirons les médicaments mercuriels à l’intérieur ou en frictions, c’est-à-dire que nous no les confierons à une active absorption que dans des cas d’urgence, c’est-à-dire contre des accidents dont la disparition prochaine est nécessaire ou vivement désirée.

« Avons-nous à combattre, par exemple, des pustules de la face, des papules muqueuses, des plaques opalines ou des ulcérations de la gorge, de la bouche, des accidents quelconques existant vers les parties sexuelles, ou des douleurs nocturnes, intenses et opiniâtres? Nous chercherons à réprimer rapidement, surtout chez les gens du monde, ces divers accidents, en recourant au besoin à l’usage temporaire, fût-il intérieur, du mercure.

« C’est qu’eu effet les pustules de la face sont un inconvénient social; les atfections de la gorge gênent la déglutition, les accidents de la bouche et des oi’ganes génitaux sont transmis dbles et souvent visibles; les douleurs nocturnes enfin, causes d’insomnie et de surexcitation nerveuse , rendent quelquefois la vie fort à charge, et la santé plus que précaire.

« En un mot, répression par le mercure des accidents qui sont apparents, communicables, très-douloureux ou fortement nuisibles, mais libre développement des autres {exanthèmes, papules, tubercules du tronc et des membres, etc.). 11 est même avantageux de favoriser l’évolution de tous ces derniers accidents. Qu’ils passent , qu’ils aient leur cours, aussi vite que possible, mais sans être étouffés, refoulés; ce sera autant de gagné pour l’avenir. Tâchez donc d’appelur souvent les accidents vers la peau, à l’exceptiou toutefois des mains et du visage que vous pourrez protéger par des lotions {froides, répercussives, mercurielles, etc.).

« Existe-t il, par exemple, des douleurs préludes d’une éruption ? Aidez celle-ci à se faire par des sulfureux, des martiaux et des sudorifiques; mais gardez-vous de l’emploi du mercure. 11 refoulei’ait en quelque sorte au contraire le mal pour un temps. Plus tard, il faudrait payer les intérêts de cette espèce d’emprunt.

« 11 y a dans tous les traités de syphilis un chapitre spécial pour la syphilis des nouveau- nés. Nous avons aussi ce chapitiej mais toutes les pages n'en sont pas encore tà beaucoup près remplies.

Les questions à résoudre sont nombreuses et variées. La syphilisation les éclairera sans doute un jour toutes de son flambeau. Elle se borne aujourd'hui à les indiquer. Ces questions peuvent être divisées en deux groupes ; 1" Le groupe de celles que cherchait à résoudre la syphiliologie antérieurement à la découverte de la syphilisation; 2° le groupe de celles qu'a fait naître la syphilisation.

« Dans le premier groupe, dont je ne veux pas vous parler, bien qu’il soit incontestable que les données de la syphilisation éclairent déjà la solution des questions qu'il renferme, se place l’examen des questions suivantes : 1'’ Le père est sain (au point de vue do la syphilis, bien entendu), tandis que la mère est syphilitique. L'infection de la mère peut être primitive ou secondaire, antérieure à la grossesse ou contemporaine de celle-ci. Elle peut consister dans une forme ou dans une autre, ou bien enfin être parvenue à tel ou tel degré; 2“ la mère est saine et le père a une affection primitive ou une affection secondaire. Celle-ci peut aussi consister dans une forme on dans une autre, ou bien être parvenue à tel ou tel degré. (Tout à l'heure, je , vous dirai un mot de ce cas, eu entrant dans les détails du second groupe.) 3“ Enfin le père et la mère sont syphilitiques., etc.

« Dans le second groupe, c'est-à-dire dans celui qui a trait directement à la syphilisation (je ne vous en parler qu’au point de vue étiologique), il faut établir une subdivision et faire trois catégories, dont la première renferme les cas de syphilisation d’un des conjoints et de santé, c’est-à-dire d’état non syphilitique de l’autre; la seconde, les cas de syphilisation d'un des conjoints et d'état syphilitique de l’autre; et dont la troisième, enfin, est relative aux cas de syphilisation des deux conjoints.

« J’ai une observation, entre autres, qui rentre dans la première de ces catégories, et qui est connue de plusieurs ennemis de la syphilisation. 11 s'agit d'un homme qui, après avoir engendré un enfant syphilitique, a été traité par la syphilisation, et a procréé ensuite un enfant bien portant.

« La seconde catégorie a beaucoup d’importance. L’un des conjoints est syphilisé, l’autre est syphilitique. Que seront les enfants? Ont-ils autant, plus ou moins de chances de nailye avec la vérole que si 1 un des parents était syphilitique et l’autre complètement étranger à l’action du virus? J’arrive ainsi à la question du premier groupe que je vous disais tout à 1 heure devoir traiter incidemment.

« Ne vous^ semble-t-il pas. Messieurs, que la mère étant saine et non syphilisce et le père syphilitique, les chances d’iufcction seront très-grandes pour l’enfant? Voici comment les choses pourront se passer. Le père infectera d’abord le germe et peut-être la mère, qui est un terrain vierge a Tégard de la syphilis. Que cette mère reçoive la maladie de son mari ou de son enfant, son mal, f[ui sera au début,

no. pourra que s accroître, et l’enfaul s’en ressentira peut-être plus cruclleinent que si les deux conjoints eussent été syphilitiques avant l'époque de la conception; ou bien pourrait-on admettre dans ce cas une action syphilisante de la mère sur son enfant?

« Au contraire, si la mère avait été syphilisée, le çerme l’aurait été peut-être aussi jusqu’tà un certain point. Kn tout cas, l’infection du germe n’aurait pu être transmise à la mère et réagir ensuite sur ce germe lui-même. 11 y aurait donc eu probablement grand bénéfice pour la mère et pour l’enfant?

« Le ne sont là', saps doute. Messieurs, que des considérations théoriques, mais pour résoudre les questions, il faut préalablement les poser. C’est ce que je fais dans ce moment-ci. Plutôt une théorie fausse que pas de théorie, a dit justement i\l. Flourens danj son cours. Les théories, en effet, quand elles ne sont pas des fanaux qui nous guident, sont encore des espèces de points de mire qui donnent un but à nos observations et un objet à la critique. N’est-ce pas à l’aide de théories transitoires que sont accomplis les plus grands et 1^ plus rapides progrès des sciences physiques? « Pour bien voir,"^» dit Schelling, cité à ce propos par M. J. Geoffroy-Saint-Hilaire dans son Histoire naturelle générale des règnes organiques « il faut savoir de « quel côté on doit regarder. » Or, ne sont-ce pas les théories qui nous l’apprennent (1) ? »

Adieu ! Aizias Tupexne.

23 septembre 1838.

(1) C’est un service de ce genre qu’avait rendu M. Ricord par l’édification de sa doctrine qu’on a assez justement appelée carrée. Cette doctrine a efiectiveraent attiré l’attention sur son auteur. Mais les affirmations de M. Ricord n’étaient qu’un groupement ingénieux d’hypothèses antérieurement et la plupart plus que séculairement éparses dans la science. On s’est chargé de les ex aminer et de les renverser. M. Ricord s’est enfin mêlé luimême aux démolisseurs pour sauver sans doute son amour-propre et quelques parties de son édifice Je doute qu’il y ait réussi en séparant le chancre en deux. On est écrasé sous des ruines, on ne s’y abrite pas.

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