NEUVIÈME LETTRE
A J/, le docteur F. Bateman, de Norwich.
Il n’y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en liiirope, en Asie et en Afrique; elle fit en très-peu de temps des eCfeis prodigieux : c’en était fait des hommes si elle avait continué ses progrès avec la même furie. Accablés de maux dès leur naissance, ils auraient péri misérablement. Qu’aurait-ce été
si le venin eût été un peu plus exalté?
Peut-être que cette maladie, attaquant les parties de la génération, aurait attaqué la génération môme.
(Montf.soüied.)
Cher confrère et ami,
Voici la clôture définitive de mon trop long discours,
a Les choses paraissent devoir so passer moins favorablement quand c/est l'inverse qui a lieu, c’est-à-dire quand 1e père est syphilisé et la mère syphilitique. En effet, peut-on espérer que l’imprégnation du germe par un père syphilisé imprimera à ce germe une modification assez forte dans le sens de la syphilisation, pour contrebalancer l’action incessante d’une mère syphilitique sur son enfant? En tout cas, on n’aura sans doute pas à soupçonner que celle-là puisse recevoir la moindre aggravation, la moindre modification dans son mal de la part de celui-ci, c’est-à-dire de l’enfant.
« Quant à la syphilisation préalable des deux conjoints, u’est-elle pas une garantie de santé suivie d’une certaine immunité chez les enfants?
« Que de questions, Messieurs, sont à résoudre par la sage alliance de la théorie avec la pratique! Les progrès de la syphilisation agrandiront donc considérablement un jour le domaine de nos connaissances !
« Voici, par exemple, une question pratique, une question sociale même d’un haut intérêt. Je ne veux pas vous parler de parents syphilitiques (c’est une autre question à laquelle je ne viens de faire que toucher) qu’il eût fallu syphiliser avant le congrès, ni de ce pauvre petit enfant qui vient de naître entaché du vice syphilitique, et qu’on pourrait peut-être, hélas ! sauver de la mort en le syphilisant (1). Je veux seulement vous dire quelque chose en faveur des
^ (1) Le professeur Boëck a réalisé depuis ce progrès. Voici comment il s’exprime dans une leitre qu’il a écrite à ce sujet à l’Académie des sciences, et qu’aucun Journal de médecine français n’a reproduite. « Les chancres
nouiTÎces, car ce n'est pas une mère gâtée qui pourra nourrir convenablement son propre enfant. Eh bien! exposerez -vous une nourrice à être inlectée (Ijj ou plutôt n en cberclierez-'vüus pas une parmi
urliPiciels des jeunes enfants restent toujours très-petits. En outre, le traitement par la syphilisation, no paraît aucunement faire souffrir ces petits êtres, et les choses se passent chez eux sans le moindre phénomène de réaction. — Tous les symptômes syphilitiques disparaissent rapidement chez eux. La vie se ranime promptement sous l’intluence du traitement chez les nouveau-nés syphilitiques qui sont sur le point de succomber! Ceux qui sont voués à la mort par l’impuissance de tous les autres moyens do traitement, sont sauvés par la syphilisation, qui jouit dans ce cas de son plus grand triomphe. » M. Boëcli a donc eu le premier le bonheur et le mérite d'arracher des nouveau-nés cà « la mort presque certaine qui a frappé jusqu'à ce jour tous les enfants infectés du mal vénérien. » Doublet. Cela se fait en Norvège par la raison toute simple que la méthode salutaire a été trouvée en France. Mourez donc encore, mourez toujours, pauvres petits Français syphilitiques. Le vote de l’Académie équivaut pour vous à un massacre des innocents.
(1) 11 s’agit ici de la communication directe d’accidents secondaires par le nourrisson à sa nourrice; car, de quelque prétexte ou de quelque équivoque qu’on ait voulu obscurcir la question, on ne saurait prétendre qu'un enfant qui vient de naître apporte au monde des chancres buccaux contractés dans le sein de sa mère.
N’est-il pas à propos ici de rappeler l’Académie à ses propres décisions? né! qui voudra donc y déférer, si ce u'est pas elle? Or, n'est-ce point elle-même qui a décidé, comme pour faire le pendant du vote qui venait de frapper la syphilisation, qu’une commission serait nommée à l’effet d’examiner promptement la question de la transmissibilité des accidents secondaires?
Mais aucune commission n’a été nommée.
Cette espèce d’abdication de l’Académie n’empêche pas les tribunaux de condamner les parents de nourrissons syphilitiques constitutionnels à des indemnités pécuniaires pour de malheureuses nourrices que ces enfants ont infectées.
Les progrès de la syphiliologie peuvent donc s’accomplir en dehors et à l’encontre de l’influence académique.
Voilà ce que l’auteur se borne à constater.
11 ne peut penser à l’Académie sans sc rappeler avec amertume les paroles de certains journalistes, lesquels ont dit ouvertement pendant la discussion académique, que l’inventeur de la syphilisation ne manquerait pas d'exploiter avec indignité les efforts de deux preux académiciens, qui combattaient pour lui sur la brèche de la vérité. Mais il connaitra bientôt quel était le degré de sincérité de ces écrivains, puisqu’il leur procure aujourd’hui, après six années de patience et d’épreuvCj l’occasion d’avoir le courage de rétracter leur outrageant pronostic. Mais qu’on ne lui parle plus de l’indépendance et de la loyauté d’une certaine presse, si cette presse peut faire saigner de telles plaies sans pouvoir ou vouloir y porter remède.
En tout cas, sa reconnaissance n’est que plus vive et plus durable envers MM. Depaul et Malgaigne, qui ne se sont point laissé ébranler par ces suggestions d’un ordre extra-scientifique. 11 a vu nu contraire dans leur libéral et consciencieux appui un motif de plus et une sorte d’engagement moral pris par eux en son nom, de suivre invariablement la voie d’honneur et de vérité dans laquelle il s’était engagé.
Il syphilise après comme il faisait avant le vote de l’Académie. 11 espère bien syphiliser longtemps encore.
Qu’on n'interprète pas en mal ces paroles on y trouvant un mnni|ue d'é-
les personnes syphilisées? La question se trouve presque résolue par cela seul qu’elle est posée (1).
gard pour MM. les académiciens, dont plusieurs au contraire honorent l’auteur de leur amitié. Ce ne sont pas eux qu’il attaque, c’est elle. Ils sontdes membres : l’Académie n’a pas de cœur, n’a pas de tête.
D’ailleurs, si celui qui a élé condamné à bon droit peut maudire: ses juges pendant trois jours, celui qui a été injustement frappé doit demander et redemander sans cesse justice et réparation, jusqu’à ce que justice et réparation lui soient faites.
(i) Autre problème, proposé par M. Diday qui depuis! et résolu
pratiquement par M. Spérino.
Voici la lettre que j’ai écrite sur cette t|uestion, dans le mois d’août de l’année 1886 au rédacteur du journal judiciaire le Droit, et qui a été insérée dans le numéro de ce journal du 25 septembre suivant ;
« Monsieui-,
« J’ai lu dans le numéro du 17 août de votre intéressant journal les détails d’une affaire à propos de laquelle je prends la liberté de vous adresser quelques remarques. Celte affaire a trait à un enfant atteint dès sa naissance, et par un bien triste héritage, de la cruelle maladie qui nous est venue du Nouveau-Monde. Cet enfant paraît avoir transmis son mal à une nourrice qui peut à son tour le transmettre à son mari et à ses propres enfants. Les cas de ce genre ne sont pas rares.
« 11 existe donc de malheureux enfants qui peuvent rendre malades les femmes qui leur donnent le sein. Dans les classes indigentes, plusieurs d’entr’eux succombent par suite de la maladie ou meurent de faim, faute de nourrices. 11 reste encore beaucoup à faire aux philanthropes pour porter remède à de semblables infortunes. Grâces au ciel, ce n’est pas le zèle qui manque aux administrations hospitalières '
« Dans les classes aisées, les choses se passent autrement, mais non pas toujours pour le mieux. D’abord la mère est souvent aussi mal portante que son enfant, et puis les usages ne sont pas qu’elle devienne nourrice 11 faut donc chercher une nourrice étrangère. Mais où la trouver, puisqu’elle doit être saine et que l’enfant peut la rendre malade? Ne faudra-t-il pas d’ailleurs administrer à cette malheureuse une grande quantité de mercure, afin que son nourrisson en reçoive quelques molécules avec le lait? Que la nourrice soit ou non prévenue des dangers qu’elle va courir, qui oserait lui proposer d’échanger sa santé contre une indemnité pécuniaire, de s’exposer à la souillure pour un peu d’or.
«Comme vous le voyez, Monsieur, la difficulté paraît bien grande. Elle n’est pourtant pas insoluble, grâce au progrès de la science. En effet, on peut aujourd’hui vacciner contre la maladie dont il est ici question, de même qu’on vaccine contre la petite vérole. Il y a mieux, c’est qu’il est temps encore de le faire quand la maladie est déjà déclarée. La vaccine dont je parle ne prévient pas seulement le mal, elle le fait disparaître quand il existe, et en garantit pour l’avenir.
« Ce n’est pas que je veuille vous entretenir de petits enfants qu’on pourrait soustraire rapidement à la maladie par la vaccination dont je parle. Je ne m’occupe ici que des nourrices, et je veux appeler votre attention ainsi que celle de vos lecteurs sur l’importance qu’il y aurait à créer des bureaux de nourrices vaccinées contre le terrible et insidieux lléau du Nouveau-Monde Remarquez bien, monsieur le Rédacteur, qu’il ne s’agit aucunement de vacciner les femmes enceintes qui sont bien portantes, tuais c.xclusivemcnt celles qui sont malades, et qui parvieudraieut ainsi au
« Messieurs, je \iens d'a'voir l’honneur de vous exposer ce qui est fondamental touchant les enseignements de la syphilisation. Vous trouverez le complément de ma communication dans les écrits qui ont paru sur la matière et en particulier dans ceux de MM. Sperino (1) et Boëck.
terme de leur grossese, avec le bénéfice d’une complète guérison, et la possibilité d’offrir sans danger pour personne le sein à des nourrissons infectés.
« Je vous serai reconnaissant, monsieur le Rédacteur, de vouloir bien donner à ma lettre la publicité de votre estimable journal, qui compte parmi ses lecteurs tant de magistrats intègres et de jurisconsultes éclairés. »
En demandant à une feuille judiciaire l’hospitalité qui m’était interdite dans les journaux de médecine, j’ai dû beaucoup tenir à ne pas en abuser. Mais je n’ai pas eu le moins du monde la*pensée de me soustraire aux objections et de reculer devant l’examen d’nne difficulté qui est bien certainement du domaine exclusif de la médecine. Je veux parler ici de l’influence comparative qui est exercée sur le produit de la conception par le traitement mercuriel et par la médication syphilisante.
D’un côté, un trop petit nombre de femmes enceintes ont été syphilisées jusqu’à présent, pour qu’il soit possible de savoir exactement par l’expérience si la syphilisation employée pendant la grossesse peut avoir des inconvénients, quoique tout ce que nous connaissons de la nouvelle méthode ne le fasse pas pressentir.
D’un autre côté, il y a dissidence parmi les praticiens sur l’opportunité d’un traitement mercuriel appliqué aux femmes intéressantes. Trois motifs principaux, sans parler d’une grossière ignorance, ont créé et entretenu cette sorte de scission : 1» Le mercure a eu de tout temps ses idolâtres et ses profanateurs. L’incompétence des uns égale celle des autres : Trojanos intra muras peccatur et extra. 2" Les ennemis de la syphilisation se sont rigoureusement abstenus des l’eproches qu’ils pourraient à bon droit faire au merzure. Leur crainte est sans doute de nuire au culte fragile de ce dieu récrépi, dont le cariac^e les protège, pensent-ils, contre les envahissements de la Syphilisation. Cette singulière classe de gentils fait profession d’une opiniâtre incrédulité. Elle se compose des pires sourds. Ce sont, si je puis ainsi dire, les sourds-muets volontaires de la science. 3'* On a condamné ou absous le mercure sans tenir aucunement compte des périodes de la grossesse. S’il m’était permis de faire intervenir mon simple jugement et d’invoquer mon expérience bien incomplète, je dirais que les inconvénients de l’emploi du mercure se concentrent, et sont par conséquent le plus à craindre aux deux périodes extrêmes, c’est-à-dire au début et vers la fiiide la grossesse. L’œuf, semble-t-il, ne commence à résister au poison que du moment où sa formation est complète. L’enfant redevient ensuite d’autant plus et de plus en plus fâcheusement impressionnable au mercure, qu’il acquiert une vie propre, une vie moins ovologique , si je puis dire, et moins dépendante de celle de sa mère. Analogie : Les œufs des animaux que détruit le mercure, résistent â ce métal. Mais il est bien entendu qu’â toutes les périodes do la vie intra-utérine, et même qu’aprèssa naissance, l'enfaut, incarnation d’êtres de la création inférieurs à l’homme, ii’a pas plus que ces êtres , et a par conséquent moins que l’homme la faculté de résister au ilélétcre mercuriel. , . ...
(1) Une appréciation remarquable de l'ouvrage de M Spermo a ele m-
« Uiuis tout ce que je vous ai dit, faites uuc distinction entre la pratique et le dogme. Je crois que celui-ci vous guidera bien dans le labyrinthe de la pathologie syphilitique. Vous le jugerez d’après les services qu’il vous aura rendus dans l’observation et le traitement des alfections vénériennes. Quant à la syphilisation en ellemême, la syphilisation pratique, vous ne parviendrez à la connaître bien et par conséquent .à la juger convenablement que par des expériences, mais j’espère que vous aurez un jour à protester avec l’énergie d’âmes honnêtes et convaincues contre ces hommes inconséquents qui repoussent sans examen la syphilisation après avoir fait pendant plus de vingt ans, par curiosité pure ou par ambition, des inoculations syphilitiques.
« Messieurs, depuis que j’étudie la syphilisation, la science syphiliologique me paraît marcher vers une grande simplicité. Elle semble ne devoir consister presque uniquement un jour que dans quelques principes dont les conséquences se déduiront, pour ainsi ilire, d’elles-mêmes. N’est-ce pas là le caractère de la vérité, de la vraie science, qui est toujours simple? Je me sens à la fois pénétré d’une vive lumière et de la grandem’ de ma mission, qui est de concourir au perfectionnement physique, et par suite, à l’amélioration morale de l’humanité. — Je ne parle pas du jour que jette la syphilisation sur l’étude de tous les virus, ni de la destinée de ce puissant modificateur de l’organisme, de cette puissante médication en dehors de la thérapeutique de la syphilis (1).
« Permettez-moi, Messieurs, de terminer par quelques pai’oles entièrement de circonstance. On dit que les Européens ont rapporté la syphilis de l’Amérique. Alors, je présume que le contact d'un sang nouveau (ce sang nouveau, pour la maladie, était celui des habitants de l’ancien monde) a dû être pour la maladie une source de régénération, et par suite, l’occasion de nouveaux sévices. Cela peut rendre compte des ravages que fit l’épidémie vérolique du quinzième siècle. Si mes conjectures ont quelque fondement, nous vous avons renvoyé plus cruel que vous ne l’aviez, qu’il n’était en Amérique, le fléau que nous avions été prendre dans votre pays. Le moment est venu pour vous d’exercer les plus nobles représailles en donnant à la vieille Europe une salutaire leçon.
« Recueillez donc cette syphilisation proscrite; étudiez-la, appli- ([uez-la, développez-la, régénérez-la et renvoyez-la toute transformée
sérée dans la Revue médicale par le docteur Hiffelsheira, qui s’est trouvé un des premiers siir la brèche pour défendre la syphilisation.
(i) Depuis que je me sers des lois de la syphilisation comme moyen d’etude, il me semble que je vis à part avec quelques amis dans une époque toute d avenir. Mes contemporains (qu’ils me le pardonnent!) m’apuaraissont comme dans un passé obscur et lointain, et je me prends à les plaindre sincèrement d’avoir appartenu à des siècles de chaos, à des siècles où l’éternel et empirique mercure tient invariablement le sceptre de la thérapeutique antivenénenne. Je voudrais réellement les tirer de l’abîme de ce perpétuel moyen âge où je les vois plongés et les faire jouir des clartés que je reçois. Ils excuseront, je l’cspèrc, ma francbisc à cause de la pureté de mes intentions.
et triomphante à l'Europe, à la France, à ce Pai is, enfin, qui lu persécute, parce qu'il l'a vue naîire.
« Nous vous avons pris le mal pour vous le rendre pire; acceptez de nous le remède pour nous le rendre meilleur. C'est une belle mission qui s’offre à vous et que, je l’espère, vous voudrez et saurez bien remplir!
« 11 semble. Messieurs, à mon cœur reconnaissant, que vous en avez déjà commencé l’accomplissement par la bienveillante attention dont vous venez de m'honorer. »
M. le professeur W. Boéck , de Christiania , rapporte en peu de mots l’histoire d’une paralysie syphilitique, réfractaire au mercure , et qu’il a guérie par la syphilisation , aidée, vers la fin du traitement, par un peu d’iode. Ce dernier médicament est, d’après lui, correctif des fâcheux effets du mercure.
Sur la proposition de M. 0. E. Turner, la Société vote des remercîments à M. Auzias-Turenne.
Tel est, mon ami, le compte-rendu fidèle d’une séance de la Société américaine de Paris. Je ne puis terminer cette série de lettres sans vous exprimer combien j’ai été sensible à la manière savante et courtoise dont le professeur Simpson d’Edimbourg a pris à cœur les progrès et défendu les intérêts de la syphilisation.
Adieu !
10 octobre 1858.
Auzus-Tubenne.