SEPTIÈME LETTRE
A M. le docteur F. Bateman, de Nonoich.
La plus grande part de ce que nous sçavons est la moindre de celles que nous ignorons : c’est-à-dire, que ce tnesmc que nous pensons sçavoir, c’est une pièce, et bien petite, de notre ignorance.
[Essais deMoNTAicNE, liv. ii, ch. 10.)
Cher confrère et ami,
Puisrjue vous avez la bonté de le désirer, je vous envoie, selon ma promesse, la suite de mon discours.
« Le virus, le pus virulent varie en force, vous ai-je dit, suivant Torganisme qui le produit. Je vous ai donné à ce propos quelques détails sur le syphilisme. En outre, tout pus syphilitique est affaibli par sa dilution (1) dans un liquide, dans de l’eau ou de la salive, par exemple. Or, il y a des organismes aqueux (permeltez-moi cette expression) qui peuvent fournir en peu de temps une grande quantité d’humeurs. Si un chancre se développe sur un de ces organismes, des humeurs pourront venir en abondance affaiblir le virus, à mesure qu’il sera produit. C’est de cette manière que certains sujets paraissent impuissants à sécréter des pus énergiques. Ce n’est pas, à proprement parler, la sécrétion du virus qui fait défaut, mais sa conservation à l’état de virus concentré. On peut quelquefois modifier ces organismes de façon ii leur faire sécréter ou conserver des pus forts.
a Se trouvent dans le même cas d’impuissance (mais d'impuissance plus facilement curable), ceux dont les tissus s'enflamment aisément, parce que la phlogose produit le pus qui dilue le virus.
(1) Ce que je dis là de la dilution du virus, résulte d’expériences bien imparfaites, et difliciles à faire partout, mais surtout en dehors d’un hôpital. La lymphe et le pus virulents ne semblent pas se dissoudre, se délayer aisément dans un liquide inerte; de telle façon qu’il pourrait bien se faire tout simplement qu’un atonie de virus ne fût pas combiné ou identifié avec chaque partie moléculaire du menstrue. Champ vaste cl fécond d’expériences à explorer pour ceux qui ont le bonheur de se trouver mieux placés ((UC moi !
et ceux dont le régime est délayant, aqueux, etc. Je m'abstiendrai en ce moment de détails plus circonstanciés. Je craindrais que la théorie ne débordât la pratique.
« Ce que je viens de vous dire de l’affaiblissement des pus par I leur dilution est en contradiction avec ce qu’on enseigne dans un langage pittoresque, en répétant sans cesse qu’on pourrait dissoudre une goutte de pus virulent dans l’océan Pacifique, et obtenir des inoculations positives de la pointe d’une lancette qui serait trempée dans cet immense réservoir. Je crois pouvoir rassurer à cet égard ceux qui vont aux bains de mer, et qui pourraient bien y avoir été précédés par quelque syphilitique chancreux.
« C’est par la dilution du virus dans une grande quantité de liquide purulent, que j’explique en partie comment le pus d’un bu- I bon est en général très-faible, principalement le jour de l’ouverture de la tumeur, c’est-à-dire lorsque sans doute la quantité de liquide purulent est très-considérable proportionnellement à la quantité de virus (1).
« Le phagédénisme tient aussi en partie à ce que plusieurs causes, telles que l’état inflammatoire ou l’appauvrissement du sang, rendent l’organisme incapable de la sécrétion d’un virus assez concentré, sinon assez fort d’une manière absolue, pour avoir la puissance de mettre un terme syphilisateur à l’ulcération des y tissus.
« Y a-t-il identité absolue, ou du moins, peut-il y avoir identité de nature, c’est-à-dire unité d’essence et de manière d’être entre deux virus qui sont faibles, l’un à cause du syphilisme du terrain qni le fournit, et l’autre par suite de dilution? Question bien délicate! Je n’ose pas même l’effleurer, tant je crains d’effaroucher certains esprits qui sont honnêtes et droits, et qui craignent, par goiit ou par réserve, d’approfondir un sujet au delà des exigences positives et actuelles de la pratique. Mais aussi, le fait est que toute question résolue ouvre la perspective séduisante d’autres questions à poursuivre, et que le chercheur ardent et ferme sait braver le risque et le blâme de s’isoler quelquefois, pour atteindre la vérité, de l’avant-garde de la science.
« Les virus chancreux n’ont pas seulement différents degrés de force ; ils ont encore des aptitudes spéciales pour les individus. C’est par suite d’une sorte d’idiosyncrasie de ces virus, ou mieux des organismes avec lesquels ils sont mis en rapport.
<( Je m’explique ;
« Soit a, 6, c, d... une série d’individus dont le syphilisme croît plus ou moins régulièrement à partir de a, et œ, y, z, v... une sé-
(1) Il y a encore bien des expériences à faire sur les bubons, et qui ne sont praticables que dans un hôpital. J’ai fait fabriquer, à ce propos, un petit trocart, au moyen duquel on peut extraire aisément une partie de rinnneur qui est au centre d’un ganglion.
rie de difl'éreuts^ pus dont le degré de force décroît au contraire plus ou moins régulièrement à partir de x.
O- X Cl X
« Il est généralement ■vrai que les chances à’inoculabilité diminueront d’autant plus que les sujets et les pus seront pris plus bas dans l’une et l’autre de ces deux échelles.
« Mais il y a des exceptions. 11 pourra se faire, par exemple, que le sujet b soit inoculable au pus y et v, sans l’être au pus intermédiaire Z, tandis que le sujet c sera inoculable au pus z, sans l’être au pus supérieur y, etc.
« C’est aux recherches du savant professeur Boëck, de Christiania (1), que nous devons la connaissance de ces cas fort exceptionnels, de ces espèces d’anomalies, dont la raison nous sera sans doute un jour révélée.
« Messieurs, d’autres nuances bien délicates existent dans les ver tus du pus chancreux ; mais je crois que l’exposé qui précède est plus que suffisant pour faciliter l’intelligence de ce qui me reste à vous dire et pour la pratique de la syphilisation.
« J’arrive à cette pratique de la syphilisation'.
« Le sujet qu’on veut syphiliser sera placé dans les meilleures conditions possibles, et particulièrement dans les conditions dont je vous parlerai tout à l’heure, qui devront contribuer à le gai-antir du phagédénisme.
« Mon instrument inoculateiir est un instrument spécial, fort peu compliqué, et qu’il est inutile de décrire, ou tout simplement une aiguille à vaccin, et je fais mes piqûres à peu près comme on fait pour la vaccination.
« Afin de ne pas perdre de temps, je commence par inoculer ce que j’ai de plus fort en fait de pus, à moins que le sujet ne soit atteint de chancres dont le pus puisse me servir. 11 est vrai qu’on peut en général inoculer d’abord toute espèce de pus, parce qu ordinairement les pus se régénèrent bien vite dans le commencement d’une syphilisation.
« Dans le principe (à moins que je ne veuille aller très-vite) je fais
(1) On peut consulter sur ce point : Syphilisationen siuderet ved Sygesengen, on le résumé de cet ouvrage, ptiblié par la lievue médtco-chirurgicule de Paris.
peu d’inoculations à la fois, deux ou trois par exemple, tous les huit à dix jours à peu près. Souvent même Je n’en fais qu’une seule. Mais quand les chancres deviennent plus considérables, je multiplie les inoculations de leur pus, et je fais ces inoculations à des dates plus rapprochées. 11 m’est pourtant arrivé quelquefois de débuter par un très-grand nombre de chancres.
« Je choisis ensuite les pus les plus énergiques que je puis me procurer (1) ou que je puis fabriquer. Je multiplie les inoculations de ces pus, et je rapproche aussi de plus en plus les époques auxquelles je les fais.
« J’inocule enfin, et c’est alors souvent sans succès, toutes les espèces de pus, aussi bien ceux des accidents secondaires que ceux des accidents primitifs.
« Il ne faut considérer un sujet comme complètement, absolument syphilisé que quand on a répété sur lui sans résultat, dans des régions organiques variées et dans des temps divers, de nombreuses inoculations de toutes sortes de pus syphilitiques (2).
(1) Les conscrits qui viennent des campagnes éloignées des grands centres de population, fournissent en général des pus très-énergiques la première fois qu’ils contractent des chancres. Ces chancres sécrètent ordinairement du pus de première qualité, à peu près depuis le dixième jusqu’au vingtième jour de leur existence. Le virus rencontre un terrain d’autant plus propice au développement de ces chancres, ou, 1e cas échéant, d’autres accidents de contamination, que les mœurs des ascendants des victimes avaient été plus longtemps et plus complètement irréprochables. Malheur à celles-ci, si leur première contamination se trouve être une contamination secondaire. J’ai vu dans ce cas des ecthymas profonds et envahissants s’accompagner de symptômes très-alarmanls. Dans les circonstances de ce genre, les sujets de ces renforcements du virus peuvent infecter d’autres personnes d'une manière d’autant plus grave, que celles-ci sont elles-mêmes plus pures de toute souillure vérolique. C’est ainsi qu’on voit reparaître quelquefois des véroles fort heureusement de plus en plus rares, avec la physionomie terrible de l’épidémie du quinzième siècle. C’est là une question que je me réserve de traiter à fond quand je démontrerai l’origine américaine de la syphilis.
Nous obtenons donc ici d’une part une sécrétion d’un pus chancreux plus énergique et par conséquent plus syphilisateur, tandis que nous avons à redouter d’autre part la propagation des véroles les plus intenses.
Il m’a semblé, toutes choses égales d’ailleurs, que les rapports entre gens de pays différents et très-éloignés les uns des autres, donnaient lieu à la production de pus — soit chancreux, soit secondaires — extrêmement forts. C’est encore une question historique et physiologique que je me propose de tra’iter plus tard avec l’aide des enseignements de la syphilisation.
(2) Les membres inférieurs, et notamment les régions fémorales, deviennent le siège de chancres plus actifs, plus étendus et à sécrétion plus énergique que partout ailleurs. On peut aussi y pratiquer plus longtemps des inoculations positives. Aussi est-ce là qu’il faut essayer de faire naître des chancres quand les principales parties du corps se sont montrées rebelles à la lancette syphilisatrice? C’est encore là que la constatation de l’immunité est le plus significative, surtout quand elle est faite à l’égard des pus les plus forts. C’est enfin là, — l’expérience nous l’apprend de concert avec l’analogie, — que les inoculations vaccinales ont le plus d’efficacité. Avis aux vaccinateurs .
uO
« J’ai fait sans résultat, dans une matinée, plus de cinq cents inoculations sui’ le tronc d’un sujet syphilisé. Un autre jour, j’en ai fait près de deux cents dans une séance sur une personne qui n'avait eu jusque' là que quelques chancres. Le lendemain cette personne était couverte de pustules correspondant aux points des inoculations. Ces pustules étaient, les unes varioliformes, les autres miliaires, toutes exemptes d’inflammation, et se sont séchées au bout de quelques jours.
«En généi-al, et abstraction faite du serpiginisme dont je vais tout à l’heure vous entretenir en détail, les chancres sont d’autant plus actifs, deviennent d’autant plus larges et durent d’autam plus longtemps que le pus inoculé est plus fort, qu’on fait moins d'inoculations et que l'individu est moins avancé en syphilisme. On peut prévoir, avec un peu d’habitude, l’intervalle de temps et de lieu qu’il convient de mettre entre eux, ainsi que les précautions qu'il faut prendre pour qu’ils ne deviennent pas confluents. J'ai donné dans mes différentes publications des détails circonstanciés à cet égard.
« On peut faire les piqûres à peu près partout. L'essentiel est de laisser entre elles assQz d'intervalle pour éviter, comme je l’ai dit, la confluence des aréoles chancreuses. Il fautd'ailleurs s'accommoder aux circonstances. Chez les manouvriers qui travaillent beaucoup, par exemple, on ne peut guère, au commencement, faire d'inoculations sur les bras. Je fais les premières sur le devant de la poitrine. Chez les femmes, M. Spérino pratique les inoculations sur les côtés du thorax, pour éviter que les cicatrices ne soient apparentes. M. Boëck a toujours inoculé les membres.
«Une légère cuisson succède quelquefois à la piqûre; puis vient une papule précédée d'un peu de démangeaison, et enfin une vésicopustule (1), ou plus exactement une petite pustule qui s’agrandit bientôt, se distend, cède enfin à l’effort du pus, et dont la rupture laisse voir un chancre. Celui-ci ne tarde pas ordinairement à se couvrir d'une croûte (2) qui n’est autre chose que sa matière concrétée. Il parcourt d'autant plus vite son évolution et se cicatrise en général d'autant plus promptement, comme je vous l’ai dit,qu’on multiplie davantage les inoculations. J’ai donné ailleurs beaucoup de détails sur l’incubation, l’évolution et la terminaison des chancres artificiels. J’ai parlé aussi de la fièvre qui intervient quelquefois. Mais je veux seulement insister à présent sur le côté thérapeutique de la syphilisation.
(1) Je doute que le virus syphilitique ait jamais fait naître une vésicule aussi franche que celles de l’herpès, de l’eczéma ou même de la gale, c’està-dire un petit amas sous-épidermique d’un liquide non purulent. Les sécrétions syphilitiques sont en général épaisses et collantes. C’est précisément pour cela que les croûtes sont elles-mêmes épaisses, luisantes, dures, adhérentes, etc.
(2) Les caractères de cotte croûte aussi bien que d’autres attributs objectifs du chancre sont tellement précis, que je suis tenté de dire que ceux qui les ont niés n’ont pas observé du tout. Mais je ne veux pas embarrasser cette exposition rapide de principes par une description qui n’est pas indispensable.
a U n’est pas nécessaire de soumettre d’emblée personne îi une syphilisation préventive. 11 vaut mieux attendre, pour syphiliser un sujet, que celui-ci ait un chancre, et souvent même qu’il présente les premiers symptômes constitutionnels. Mais pour les pi’ostituées il ne faut ni hésiter ni temporiser beaucoup. Plus on attend, plus on les expose, ainsi que leurs pratiques (1). Elles devraient donc former V avant- garde, pour ainsi dire, des personnes syphilisées, pourvu qu’on soit bien sûr qu’elles n’ont pas pris clandestinement, ou à leur insu, du mercure, cas dans lequel le succès serait moins rapide et moins sûr. Elles seront ainsi guéries et préservées, car la syphilisation curative est également préventive. La syphilisation agit avant, pendant et après. La thérapeutique vulgaire nous avaitelle habitués à rien d’aussi merveilleux !
« Quand on n’a affaire qu’à des chancres simples, la. syphilisation ne présente rien de particulier; on se borne ordinairement à continuer, • en quelque sorte, ce que la nature a commencé, en inoculant d’abord (comme je vous l’ai dit) le pus de l’affection qui existe.
« Arrêtons-nous sur le chancre phagédénique, cet écueil de toutes les vieilles méthodes thérapeutiques, ce chancre dont nos adver-
(1) Personne ne peut affirmer qu’une femme ayant eu des accidents syphilitiques n’en a pas actuellement de contagieux, ou au moins ne fournit pas de sécrétion contagieuse, parce que les organes de la femme — qui sont d’ailleurs essentiellement sécrétants — sont plus difficiles à explorer que ceux de l’homme. On peut très-bien savoir, dit le professeur N. Guillot, comment les femmes contractent la vérole, mais on ne sait presque jamais comment elles la donnent.
Ce n’est pas qu’au point de vue de l’exploration, le spéculum matricis n’ait rendu de réels services. Un certain Girouard, officier de santé, accoucheur, — c’est le double titre qu’il se donne, — a mis au jour, en l’an VIII, un petit livre intitulé : La Rose sans épine, ou Vénus affranchie du repentir, dans lequel il prouve, par des détails circonstanciés, que l’usage du spéculum lui était familier dans l’examen des femmes suspectes. Loin de moi l’intention de déprécier le mérite des Récamier et des Lisfranc, qui ont vulgarisé, popularisé l’usage du spéculum. Il est même regrettable que M. Ricord, ayant marché sur les traces de ces deux maîtres, n’ait pas cité — à propos de spéculum — Lisfranc (dont il avait été l’élève et le prosecteur) dans son mémoire intitulé : Delà blennorrhagie chez la femme, et public en 1834.
On voit dans ce mémoire que M. Ricord s’essaye déjà à être chef d’école, bien qu’il ne semble pas encore avoir profité des expériences de Frickc de Hambourg (qu’il a peut-être empêché de découvrir la sypliilisation) sur l’inoculation du pus syphilitique, et plus particulièrement du pus chancreux.
®aires se servent comme d'un argument contre la syphilisation et comme d’un épouvantail envers ceux qui voudraient se soumettre à la nouvelle thérapeutique. Je veux parler surtout de ce phagédénisme serpigineux, de ce serpiginisme (je l’appelle ainsi volontiers) qui a fréquemment pour point de départ un bubon ulcéré.
« Pour les médecins non syphilisateurs, le phagédénisme est cet état d’un chancre qui tend à ulcérer sans cesse les téguments du voisinage. Les syphilisateurs vont plus loin et ils expliquent comment cet état peut exister. Il y a, d’après eux, phagédénisme, toutes les fois que, n’importe pour quelle cause, un organisme produit sans cesse un pus virulent qui n’est pas assez fort pour augmenter sensiblement le syphilisme du sujet et mettre ainsi un terme à l’ulcération des tissus. C’est presque le contraire de ce qu’on avait pensé jusqu’ici. En effet, on parlait sans cesse de la malignité de l’ulcère, en faisant allusion sans doute à la grande virulence du pus. Je prétends îiu contraire que c’est surtout en raison de son peu d’énergie que ce pus paraît être malin. Qu’on parvienne h le rendre plus fort, et le phagédénisme aura beaucoup moins de raison d’être. Le syphilisme du sujet augmentant rapidement, bien loin qu’on ait à craindre que ses chancres ne s’éternisent, on éprouvera au contraire de la difficulté à en produire chez lui qui soient même médiocrement étendus.
« Le dogme de la syphilisation m’a conduit très-loin dans l’étude étiologique du serpiginisme et dans la connaissance du traitement qui convient à cet accident. Je crois la classification suivante utile dans la pratique, mais je ne la considère pas plus comme définitive que comme sans défauts. Du reste, vous comprendrez parfaitement ce que j’ai à vous dire là-dessus, si vous n’oubliez pas que le pus virulent est affaibli par sa dissolution dans un liquide.
« Voici les principales espèces de serpiginismes •
« 1“ Serpiginisme aqueux. 11 existe des individus qui ont naturellement beaucoup d’humeurs, des individus dont les chairs sont abondamment abreuvées. A peine y a-t-il chez eux un stimulus quelque part, qu’il s’y montre un fluxus considérable. Qu’un de ces individus soit atteint d’un chancre ou d’un bubon, et par suite de ce stimulus, un flot liquide viendra se saisir du virus naissant, le délayer, l’atténuer. Le syphilisme du sujet demeurant à peu près tel quel, à cause de l’impuissance du pus, la cicatrisation du chancre ne se fera pas. Il y aura alors phagédénisme, serpiginisme.
« Ce qui conviendra au sujet, ce seront les aliments farineux, absorbants, les évacuations abondantes, et tout ce qui s’oppose aux fluxions de la peau et à sa fonction trop énergique. Les boissons exclusivement aqueuses seront proscrites.
« 2“ Serpiginisme injlammatoire. 11 a été bien étudié par M. Spériuo. L’état du sang des sujets qui en sont atteints est tel, qu’il se produit aisément chez eux des inflammations. U y a souvent des congestions viscérales, des accès fébriles, et chez les femmes, irrégularité ou suppression du flux cataménial.
«Il est facile de comprendre que la disposition aux phlogoses provoque la sécrétion d’une grande quantité de pus. Celui-ci s’empare
du \irus dont il diminue la force. Ou s'explique ainsi la présence a'un pus virulent très-faible, et par conséquent très-peu syphilisaleur.
« Sont alors indiqués le repos, les bains, les aliments doux et peu abondants; la diète lactée, les boissons tempérantes; les éméto-cathartiques, et enfin tout l'arsenal antiphlogistique.
« Le serpiginisme gangréneux est une exagération de celui-là, et résulte peut-être aussi de sa combinaison avec d'autres. On admet généralement que la gangrène détruit la virulence. Elle ne va pas toujours aussi loin. Mais il est vrai qu'elle diminue considérablement l'énergie du pus. 11 n'est pas en effet de virus naturellement plus dilué que celui qui est fourni par les chancres gangréneux; il y a là (les liquides en abondance. Mais le virus est-il absolument détruit, anéanti? Non, car dans la plupart des cas, le pus de chancres gangréneux peut encore avoir prise et produire des chancres sur des sujets très-peu doués de syphilisme.
« 11 est possible que la gangrène arrête parfois la virulence en mortifiant rapidement les parties menacées par l'ulcération spécifique. L'inoculation qui tend à se faire de proche en proche serait alors interceptée par des parties scarifiées. Mais une portion de virus inscrite (laus l'aire de ce cordon sanitaire, pourrait bien n'être que réduite à l'impuissance, c'est-à-dire éloignée, séparée des parties qu'elle pourrait atteindre, sans être virtuellement anéantie (1).
« Les règles de traitement de ce serpiginisme ne diffèrent pas beaucoup de celles du serpiginisme inflammatoire. On insistera de plus sur l'usage des détersifs et les soins de propreté.
(( Je voue renvoie à la lecture du livre de M. Spérino.
« 3“ Serpiginisme alcoolique. Vous savez le genre d'appauvrissement du sang, et le genre particulier d'éréthisme qu'engendre l'alcoolisme (2). Le remède absolu en est difficile à trouver. En effet, si d'un côté vous empêchez entièrement et tout à coup l'usage des boissons fortes, l'organisme aura de la peine h se relever de l'espèce d'atonie dans laquelle il est plongé par l'absence d'un excitant habituel. Vous ne pouvez pas, d'un autre côté, abandonner le malade à ses funestes habitudes. 11 faut apporter ici, dans votre conduite, une grande sagacité médicale, et invoquer par-dessus tout les ressources si précieuses de l'hygiène. Usez donc de tactique et de moyens termes; substituez d'abord graduellement et avec modération, pour le supprimer ensuite à son tour, un excitant à un autre, etc.
« 4“ Serpiginisme mercuriel. Les premières indications à remplir sont d'éliminer le mercure (purgatifs et sudorifiques) et de relever les forces du malade par une bonne alimentation. Vous retirerez aussi un grand avantage des bains, de la diète lactée, de l'usage interne des indiques et de l'emploi des sulfureux intus et extra.
(1) Expériences à faire et possibles seulement dans les liôpilaux.
(2) M. Huss, de Stockholm, a très-bien étudié l’alcoolisme, cl ajustement obtenu pour cela, de l’Académie des .«cicnces, un prix àlontliyo"
Serail-cc le cas d’essayer les moyens éleclro-galvani(jues récemment préconisés pour débarrasser le corps humain du mercure?
« 5“ Je Ibrmerai un dernier groupe, groupe théorique à la -vérité, de tous les cas de phagédénisme qui ne rentrent pas dans les catégories précédentes. Vous savez qu’il existe plusieurs genres d’altérations du sang, sources lré(|uentes de viciations des humeurs et d infiltrations. Les sujets chez lesquels ces divers états se rencontrent, peuvent facilement devenir la proie du phagédénisme serpigineux. C’est au praticien à interroger soigneusement les causes pour pouvoir apprécier et remplir les indications.
«Ces cinq groupes ne sont pas des groupes distincts, isolés, en un mot, des groupes naturels. Les diverses causes de phagédénisme se combinent entre elles ou rentrent aisément les unes dans les autres. Si ja science était achevée, parfaite, on n’admettrait probablement qu’un seul genre de phagédénisme. Tout serait clair, méthodique, précis, et la pratique un corollaire de théorèmes scientifiques.
«C’est à dessein, messieurs, que je ne vous dis rien d’un phagédénisme qui, d’après certains auteurs, dériverait de la syphilis constitutionnelle.
«Je sais très-bien qu’il existe des syphilides serpigineuses et que le serpiginisme lui-même peut être un symptôme de syphilis constitutionnelle. Dans l’hôpital du Midi, on méconnaît ce symptôme à titre de constitutionnel, parce qu’il est inoculable, souvent solitaire, et qu’il peut s’exaspérer par l’action du mercure.
« Ce que je n’admets pas, c’est que le chancre ou le bubon d’un individu puisse tourner au phagédénisme par le seul fait de la vérole et en dehors de causes analogues à celles que je viens d’énumérer. Le contraire serait plutôt vrai, en ce sens que, avoir la vérole, c’est avoir plus de sy philisine qne celui qui ne Tapas, et qui n’a jamais eu de chancres. C’est donc être plus près que lui de la syphilisation, et par suite, toutes choses égales d’ailleurs, plus éloigné du phagédénisme.
n En conséquence, sans vouloir nier que les altérations et l’appauvrissement du sang, qui sont la suite de la vérole, ne puissent devenir causes de phagédénisme serpigineux, je pense qu’on n’a que trop souvent attribué à la vérole ce qui doit être rejeté sur le compte du traitement et spécialement sur celui du traitement mercuriel.
« Mais il n’y a peut-être en réalité, j’insiste là-dessus, qu’une seule espèce de phagédénisme qui dépend exclusivement de la production incessante d’un virus qui n’est pas assez fort pour mettre un terme syphilisateur à l’ulcération des tissus. Cette cause est ellemême souvent sous la dépendance des causes premières qui viennent de servir de base à ma classification.
« Il n’y a également, sans doute, pour tous les phagédénismes, qu’un seul remède bien efficace. C’est l’inoculation syphilisatrice. Inoculez donc, pour ainsi dire, à outrance, les pus les plus forts. Contraignez l’organisme à vous rendre beaucoup de virus dans un temps donné. Choisissez au besoin, pour précipiter la cure, les instants propices, c’est-à-dire ceux où la nature a de la tendance à vous seconder. 11 y a en elfet des moments où Ton dirait (jue le chancre serpigineux va se fermer de lui-même. C’est alors (ju’il faut frapper les grands
coups et donner Tassant contre la maladie; il faut la réduire, eu un mot, avant qu'elle n’ait le temps de reprendre haleine et Tolfensive. Occasio prœceps. »
J’espère vous envoyer la fin de ce discours dans ma prochaine lettre Adieu !
Auzias-Turenne.
10 septembre 1858.
P. S. 11 est des hommes de cœur qu’on trouve toujours sur le chemin du progrès pour frayer la route aux idées. Tel est M. Guépin, de Nantes, dont le moindre mérite est d’exceller dans Tart de l’oculistique. Ce savant confrère a écrit Tannée dernière dans le Journal des Connaissances médicales une lettre d’après laquelle la syphilisation serait pratiquée empyriquement dans certaines contrées de TInde depuis un temps immémorial. Tâchez d’éclaircir ce point important, en Angleterre où il y a tant de praticiens qui ont exercé dans TInde. A. -T.