DIXIÈME LETTRE
A M. le docteur Auzias-Turenne.
Cher et Irès-honoré confrère,
Dans le numéro 40 de la Revue, étrangère médico-chirurgicale, j’ai trouvé, outre votre intéressante correspondance syphiliographique, une observation de Rétrécissement de l'orifice urétral à la suite de l’amputation du pénis, qui m’a rappelé un cas analogue que j’ai observé en 1846 à la Clinique chirurgicale de Bonn, en Prusse, où j’étais alors aide de clinique. Je me permets de vous le communiquer, parce que je suis arrivé, par une opération différente, à un résultat peut-être plus satisfaisant, et que mon procédé pourrait bien, je crois, se prêter à une application générale après l’amputation de la verge.
Un paysan de cinquante et quelques années avait dû se soumettre à cette opération pour cause de cancer. M. le professeur Wutzer, alors directeur de la Clinique , avait coupé le membre à deux centimètres en avant de la symphyse pubienne , et s’était efforcé d’obvier au rétrécissement consécutif de l’oriûce urétral par une excision oblongue de la paroi inférieure de l’urètre, dans la direction du scrotum. Cette méthode lui avait toujours bien réussi, et moi-même j’avais été à même d’en constater le succès dans deux cas d’amputation de la verge antérieurs à celui dont je parle. On avouera qu’elle promettait une garantie, contre le rétrécissement, plus grande encore que la simple incision longitudinale recommandée par M. Sédillot, et beaucoup plus grande que la section transversale, quelque précaution que l’on prît d’ailleurs.
Dans ce cas, cependant, il en devait être autrement. Deux mois après que le malade eut quitté l’hôpital comme guéri, il fut ramené dans un état pitoyable. L’émission de l’urine, d’abord parfaitement libre, était devenue de plus en plus difficile, et enûn depuis quatre jours il y avait rétention complète. De là, distension extrême de la vessie, douleur des reins, anxiété générale, etc.
En examinant les parties, je trouvai sur le devant du scrotum, audessous de la symphyse pubienne , un enfoncement en forme d’entonnoir, au milieu duquel il y avait uue cicatrice longitudinale, parfaitement ferme, sans la moindre ouverture où j’aurais pu introduire la sonde la plus line de ma trousse. Le tronc du pénis avait entièrement disparu dans les bourses.
M. Wutzer étant alors empêché par une indisposition de venir à la Clinique, je me décidai à opérer de la manière suivante :
Le malade, placé dans la position de la taille périnéale, je fendis la paroi antérieure du scrotum par une incision longitudinale , commençant au-dessous de la symphyse du pubis et correspondant
h la cicatrice ci-clessus mentionnée et au raphé. L’extrémité antérieure du tronc du pénis se présenta alors sous la forme d’un cène dont la pointe, dirigée en avant et eu haut, paraissait formée par le ligament suspenseur tiré en arrière. Il me fallut cependant pénétrer à près de trois centimètres de profondeur pour sentir distinctement, avec le bout du doigt, les corps caverneux et le corps spongieux de l’urètre. Après les avoir dégagés du tissu cellulaire environnant, ce qui fut très-facile , je fixai a chaque côté des corps caverneux, au moyen d’une aiguille courbe et d’un fil de soie, une anse, et j’attirai ainsi le tronc du pénis sur le devant de la plaie. Donnant ensuite les deux anses àmaintenir à deux aides placés en dehors des cuisses du malade (c’étaientM. ledocteur Mayer, maintenant médecin à Aix-la-Chapelle, et M. le docteur Forstheim, maintenant médecin des mines de Sarrebruck, alors étudiants à Bonn), j’incisai l’urètre, qui se distinguait aisément par son élasticité particulière et par la fluctuation. 11 jailbt un peu d’urine, mais là s’arrêta l’effort de la vessie, presque paralysée. Pour la videi’, je dus recourir au cathétérisme.
Pendant que le malade se félicitait du soulagement que lui procurait l’émission de l’urine, je songeai à prévenir à jamais la rétraction du tronc du pénis et le rétrécissement de l’orifice urétral. A cet effet, je donnai à l’incision longitudinale de la paroi inférieure de l’urètre la longueur d’un peu plus de trois centimètres, et puis je réunis, par des points de suture entrecoupée, les lèvres de la plaie de l’urètre aux lèvres correspondantes de la plaie que j’avais faite au scrotum. L’opération finie, le malade s’écria : a Voilà qu’ils ont fait de moi unefemme !» Les parties présentaient en effetl’aspect de la vulve.
L’adhésion se fit presque entièrement par première intention ; les fils furent enlevés du troisième au cinquième jour, et huit jours après l’opération le malade quittait l’hôpital, parfaitement guéri, se rejouissant du beau jet de son urine. 11 n’eut plus de récidive.
Je crois, sans trop de présomption, pouvoir tirer deux corollaires de cette observation. Voici le premier : la méthode la plus sûre pour obvier au rétrécissement consécutif de l’orifice urétral, après l’amputation de la verge, sera de faire une incision longitudinale comme le fit M. Sédillot, et d’unir ensuitè, par des points de suture, les bords de la muqueuse urétrale aux bords correspondants de la peau du pénis.
De cette manière , on réunira les avantages du procédé conseillé par M. Robye et exécuté dans un cas, sans succès, parM. Richet, et ceux du procédé de M. Sédillot. Ce dernier, quoiqu il eût réussi une fois à M. Sédillot, présente cependant cet inconxénient que les simples incisions de l’urètre ont une tendance à se réunir de nouveau ou à se contracter. M. Wutzer , comme je l’ai dit plus haut, avait généralement paré à cet accident par une incision obloiigue ou ovalaire de la paroi inférieure de l’urètre. Mais vous avez vu quil a eu aussi un insuccès. 11 est cependant probable que ce procédé, d’une exécution aussi facile que rapide , suffira toujours lorsque la verge aura été coupée dans ses deux tiers antérieurs , et que la suture n’est réellement indiquée que pour l’amputation du membre dans sou tiers postérieur. . . . , ,
11 ne me paraît pas sans intérêt de revenir ici à la cause de 1 m-
succès de M. lUcliet. Le jour même de l'opèralion, sou malade ayant eu I)csoin d’uriner, et, pour satisfaire ce besoin, ayant attiré la peau en arrière, ainsi qu’il en avait, disait-il, contracté l’habitude, déchira la cicatrice conunençaute, en sorte que la réunion avorta complètement. Ou serait peut-être tenté de craindre qu’un accident pareil ne pût aussi résulter d’une érection. Mais je suis persuadé qu’avec le pansement extrêmement simple que M. Wuizer employait à la suite de l'amputation de la verge, rien de pareil n’est à redouter. Aussitôt l’opération finie, on appliijuait au tronc du pénis une grande éponge imbibée d’eau froide, en garantissant les cuisses du malade et les draps de son lit par des morceaux de taffetas gommé. Ni cathétérisme, ni croix de Malte perforée, ni aucun autre pansement. Le malade urinait en immergeant le membre dans un bassin rempli d’eau froide, ou laissait «implement couler sou uiino dans l’éponge, qui était ensuite exprimée et retrempée dans l’eau fraîche ou remplacée par une autre. Si, la suppuration survenant, le froid n’était plus indiqué, l’on se servait d’eau tiède. L’uriuo étant ainsi diluée dans beaucoup d’eau à l’instant où elle vient en contact avec la plaie, celle-ci en est moins irritée que par un pansement quelconque qui ne l’en garantit d’ailleurs jamais complètement. Le membre qui n’est soumis à aucune compression et h aucun tiraillement , bien loin de se gonfler et de s’ériger, reste toujours flasque et rétréci. Aussi les plaies avaient- elles toujours bon aspect et arrivaient-elles promptement à la guérison. Ce traitement était aussi commode pour le malade que pour le chirurgien.
Quant à la difficulté que M. Richet a éprouvée de réunir la muqueuse urétrale à la peau du pénis , elle se comprend après la section simplement transversale de l’urètre, mais elle disparaîtra en grande partie quand on y aura joint une incision longitudinale.
Le second corollaire que je crois pouvoir tirer de mon observation, s’applique aux cas de rétraction du tronc du pénis, à la suite do l’amputation de la verge, près de la symphyse pubienne. Je crois qu’alors, au lieu de chercher l’urètre dans le périnée et de faire l’opération de la boutonnière , le chirnrgien doit fendre la paroi antérieure du scrotum, dégager le tronc du pénis, l’attirer eu avant et l’y fixer comme je l’ai fait. Dans l’observation de M. Erichsen , les fistules urinaires nécessitèrent l’incision du périnée, et la fausse route ouverte îi l’urine donna lieu au prompt soulagement et ;i la guérison du malade. Mais lorsqu’il y a choix, je pense que, même après la perte de la verge, les hommes aimeront toujours mieux avoir le méat urinaire devant les ho.urses que derrière.
Veuillez me pardonner, cher et très- honoré confrère, le temps que la longueur de ma lettre vous aura fait perdre, et n’y voir (|u’un témoignage du plaisir que j’éprouve à m’entretenir de médecine avec vous.
Attendant avec impittiencela suite de votre exposé sur la syphilisation, j’ai l’honneur d’être avec la plus haute considération , cher et très-honoré confrère, votre dévoué,
D' llnuNO Clau.s.