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DOUZIÈME LETTRE

A M. le ministre de l’ Agriculture, du Commerce et des Travaux publics.

— M. Moheaü ; Concluez-vous que les accidents secondaires ne sont pas contagieux?

— M. Riconn : Je conclus que tout ce que j’ai vu, observé et expérimenté, me prouve que les accidents secondaires de la syphilis ne sont pas transmissibles.

— M. BOüillaüd demande qu’une commission soit nommée pour étudier et résoudre, s’il se peut, la question de la transmission des affections secondaires-

— L’Académie adopte cette proposition.

[Bulletin de l’Académie de médecine, séance du 12 octobre 1832.)

Monsieur le Ministre,

J’ai recours à votre puissante entremise pour demauder à l’Académie impériale de médecine la solution d’une question très-importante au triple point de vue de la science, de la pratique médicale et de la médecine légale.

Ayant pleine confiance dans le zèle et les lumières de l’Académie , j’aurais pu m’adresser directement à elle , bien persuadé qu’elle aurait en même temps satisfait à mon vœu et rempli avec empressement sa mission en répondant à ma demande. Mais je connais aussi la juste déférence de l’Académie envers l’administration éclairée à laquelle elle ressortit, et je suis sûr que ma demande patronnée par cette administration sera l’objet, de la part de l’Académie, d’un examen plus approfondi et d’une réponse plus expéditive encore que si j’avais écrit directement moi-même à cette illustre compagnie.

Je terminei’ai ma lettre, monsieur le ministre, par l’énoncé des termes dans lesquels je pense que doit être posée la question dont je parle, et dont beaucoup de praticiens attendent avec impatience la solution. Mais je vous demande la permission d’entrer dans quelques détails préalables.

11 s’agit de la contagion possible des accidents secondaires, autrement dits constitutionnels, de la syphilis.

Pendant près de trois siècles on n’a pas fait de distinction bien exacte entre ces accidents et d’autres accidents qu’on a appelés primitifs. On les considérait les uns et les autres comme étant conta-

gieux. Le célèbi'e chirurgien anglais J. Munter — se fondant sur le résultat d’expériences fort peu nombreuses et qui n’ont pas paru concluantes à tous les savants — a le premier nié la contagion des accidents secondaires. Or, telle est parfois l’influence des hommes célèbres, que l’opinion de Hunter a conquis, particulièrement en France, un certain nombre de partisans.

Une opinion mixte assez singulière a été produite dans ces derniers temps. Elle consiste à admettre que dans la syphilis congénitale (on appelle ainsi la syphilis constitutionnelle dont l’enfant a reçu le germe dans le sein maternel) la matière syphilitique a pu subir une transformation telle, que cette matière est devenue exceptionnellement contagieuse. On ne se préoccupe guère, dans cette hypothèse, — car ce n’est pas là autre chose qu’une hypothèse — de savoir à travers combien de générations, c’est-à-dire sur combien d’individus de suite cette matière peut se maintenir contagieuse, ni comment elle peut être alors contagieuse sans cesser d’appartenir à la syphilis constitulionnelle. Je glisse, sans m’y arrêter aucunement, sur les autres problèmes nombreux que soulève cet étrange compromis, et sur toutes les contradictions qu’il implique.

Ces dissidences ne laissent pas que de nous créer de sérieux embarras, à nous autres modestes praticiens. Nous ne savons parfois quelle opinion nous devons adopter, ni quel parti prendre. Aussi éprouvons-nous le plus grand besoin de l’intervention de l’Académie impériale de médecine. Les lumières et les conseils de cette académie ont-ils jamais manqué à ceux qui en réclamaient consciencieusement le bénéfice?

Plusieurs affaires relatives à cette question ont déjà été jugées par les tribunaux. Des parents de jeunes enfants ont été condamnés à payer des indemnités pécuniaires à des nourrices que ces enfants avaient infectées. Des nourrices peuvent aussi, de leur côté, contaminer leurs nourrissons. Quoique les tribunaux résolvent généralement par l’affirmative la question dont il s’agit, il ne s’en est pas moins manifesté plusieurs fois des conflits regrettables d’opinions entre les médecins que la justice avait désignés comme experts. Tout cela met les praticiens dans une incertitude bien pénible et bien funeste, puisqu’elle peut devenir préjudiciable aux intérêts, et même compromettre la santé et la vie de leurs clients, et qu’elle peut aller jusqu’à paralyser l’action si importante de Injustice. Provoquer une solution nette et scientifique du point en litige, c’est donc déférer à un vœu général, c’est presque donner satisfaction à une exigence de l’opinion publique.

Ce que je viens d’avoir l’honneur de vous exposer, monsieur le ministre, montre exactement l’importance du sujet. Il peut se faire, par exemple, que les praticiens soient consultés par des personnes qui craignent dans certaines circonstances de communiquer ou de contracter la syphilis. Je sais bien que la morale recouvre d’un voile discret certains problèmes sociaux et relatifs à la vie intime. Mais c’est lort souvent de ces problèmes que les praticiens et les philanthropes doivent d’autant plus avoir le courage d’aborder l’examen, que l’humanité a plus besoin qu’on en connaisse la so-

lutiou. La science ne recule devant aucune espèce d’épreuves ou d’investigations quand les intérêts de l’iimnanité se frouvenl en cause.

Monsieur le ministre, réclaircisseinent du sujet à propos duquel j’ai l’honneur d’invoquer votre intervention et de réclamer les lumières de l’Académie, est bien autrement désirable encore eu médecine légale. En effet, si les nourrissons peuvent communiquer des accidents syphilitiques à leurs nourrices, ils ne peuvent évidemment leur transmettre que des accidents constitutionnels, puisqu’il n’e.st pas possible d’admettre que ces enfants aient exercé aucune espèce de succion dans le sein de leur mère, ce qui aurait été pour eux à peu près le seul moyen de contracter à la bouche un accident syphilitique dit primitif. Où est-ce d’ailleurs qu’ils auraient pu trouver dans le sein maternel la cause directe de cet accident?

11 n’est pas non plus vraisemblable que les nounâces puissent aisément communiquer à leurs nourrissons autre chose qu’un accident secondaire. En effet, les nourrices sont ordinairement visitées, avant qu’on ne leur confie un enfant; c’est pourquoi un accident primitif, un chancre — puisqu’il faut l’appeler par son nom — siége.ant sur la région mammaire, ne pourrait que difficilement passer inaperçu. Les nourrices sont en outre soigneusement surveillées par les parents ou par les tuteurs des enfants qui leur sont confiés. Aussi se gardent-elles généralement bien — il y a malheureusement sans doute des exceptions — de s’exposer avant, et surtout après leur entrée dans une maison, à contracter une maladie dite à tort ou à raison primitive. Je laisse de cèté les nourrices qui emportent avec elles leurs nourrissons à la campagne.

Au contraire, il est bien facile de comprendre que les nourrices puissent recevoir de leurs nourrissons ou leur communiquer directement un accident constitutionnel. En effet, un accident de ce genre peut naître à chaque instant, et comme spontanément, chez un nourrisson ou chez une nourrice ayant la syphilis constitutionnelle.

Une fois que cet accident constitutionnel se serait produit chez un enfant ou chez une nourrice, il pourrait d’autant plus aisément passer de l’un à l’autre, que son existence ne serait pas soupçonnée, et qu’il est de sa nature moins apparent, moins douloureux et moins ulcératif que le chancre.

Je laisse de côté, monsieur le ministre, toutes les autres questions de pratique et de médecine légale qui se rattachent à celle de savoir si les accidents constitutionnels de la syphilis peuvent être contagieux. Est-il possible, par exemple, de donner la syphilis en inoculant du virus-vaccin fourni par uu sujet syphilitique? Cela ne pourrait évidemment avoir lieu que si les accidents constitutionnels de la syphilis étant contagieux, il se faisait une poussée syphilitique. c’est-à-dire une production de matière syphilitique dans une pustule vaccinale.

La solution do tous ces problèmes est sans contredit dans les altribulions de l’Académie impériale de médecine, au sein de laquelle se trouvent réunis les praticiens les plus expérimentés et les plus saROS.

Il est quelques précautions que l’Acacléiiiie s'empressera saii' iloute d’observer pour donner à son arrêt la plus authentique sanction. Tel est le soin d’éviter de mettre dans la commission qu’elle ne mauquera pas de former, je ne dis pas des hommes passionnés et systématiques (que personne ne supposera exister dans l’Académie), mais des membres qui se seraient catégoriquement prononcés, soit dans un sens, soit dans un autre. Elle jugera probablementaussi opportun de ne pas l envoyer l’examen de celte question à des spécialistes trop exclusifs, lesquels pourraient peut-être ne pas en considérer toutes les faces. Le vrai médecin ne doit jamais perdre de vue les liens qui unissent entre elles les différentes branches de la science (ju’il cultive et de Tart qu’il pratique.

Il y a dans l’Académie des hommes du plus grand méi'ite et de l’esprit le plus étendu, lesquels y ligurent à divers titres. Tous ces savants honorables n’ont pas de systèmes, pas de parti pris Au contraire, ceux qui restreignent à quelques parties de la médecine leurs travaux et leur pratique, contractent à la longue une étroitesse de vue qui ne leur permet guère de se placer à une hauteur convenable pour juger bien des véritables rapports des choses.

Mais ceux qui connaissent tout le zèle de l’Académie impériale de médecine et les lumières qu’elle renferme, ne sauraient douter un instant qu’elle nommera une commission composée des hommes les plus capables de tirer immédiatement parti des nombreux matériaux qu’elle tient en sa possession. On peut en tout cas affirmer qu’un savant rapport ne se fera pas longtemps attendre.

En résuméj monsieur le ministre, vous rendrez un grand service . a la science, aux praticiens et à l’administration de la justice, si, grâce à votre initiative éclairée, l’Académie de médecine examine et résout d’une manière satisfaisante et prompte la question suivante dans ses deux chefs :

Les accidents syphilitiques constitutionnels sont-ils contagieux ?

Au point de vue de la contagion, le produit de ces accidents a-t-il chez les enfants à la mamelle des propriétés différentes de celles qu’il présente chez V adulte?

En vous priant, monsieur le ministre, de vouloir bien renvoyer ma lettre et ma demande à l’Académie impériale de médecine, je suis, avec un profond respect et avec reconnaissance, votre très-humble et Irès-obéissant serviteur.

AüZlAS-TimENNE.

12 octobre 1858.

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