‹ Correspondance syphiliographiqueChapitre 14 sur 16 · TREIZIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TREIZIEME LETTRE

À i\I. le professeur Velpeau.

Un homme averti en vaut denir,.

M. Velpeau averti en vaut dix.

(P. BnocA.)

Monsieur et très-illustre maître,

Loin de moi le dessein de vouloir surprendre l'attention et la faveur du public médical à l'ombre du crédit dont vous jouissez auprès de lui; mon but, en m’adressant à vous, est de rendre hommage au talent que vous avez déployé il y a six années dans une lutte éclatante et qui va renaître, contre une doctrine syphiliograpbique qui tendait à s’imposer aux médecins et à la ruine de laquelle vous avez beaucoup contribué. J’ai voulu en même temps faire acte de déférence envers le président de la commission nommée par l’Académie impériale de médecine pour examiner la question de la contagiosité du produit des accidents secondaires de la syphilis.

Je n’oserais cependant vous soumettre quelques réflexions sur une discussion dont la reprise est imminente dans la presse, à la tribune académique et sans doute aussi dans le sein de la commission que vous présiderez, si je n’avais pas constamment épié les mouvements de l’adversaire, si je n’avais surpris sans cesse et rigoureusement déjoué sa tactique. Mieux que personne, je sais les armes qu’il choisira, et je connais le terrain où il voudra transporter le champ de bataille. Permettez-moi donc de vous renseigner à cet égard. Jetons ensemble un coup d’œil en arrière; voyons ce qui se passait il y a six ans dans le camp ennemi.

Il y avait alors une chose dont le produit était inoculable, laquelle pouvait, en s’indurant, infecter l'organisme, et une autre chose dont le produit était complètement dépourvu de la double propriété de s’inoculer el d’infecter. La première chose s’appelait le chancre, la seconde,/’accfdenfsecojidazVe. L’inoculation — et c’était l.àson excuse — était une pierre de touche sans laquelle on ne pouvait les distinguer.

Il y a aujourd’hui une chose dont le produit est inoculable, la(iuelle ne peut ni s’indurer ni infecter l’organisme, et une autre chose dont le produit, bien que dépourvu de la propriété de s’inoculer, communique fatalement l’infection. Par cet échange singulier de propriétés, l’une de ces choses représente le chancre sans la vérole, tainlis que l’autre estj’e ne sais quoi avec la vérole. Il n’y a plus de pierre de touche; mais on a imposé arbitrairement les noms de chancre mou,.

chancre non infectant, etc., à la première chose, et ceux de chancre dur, chancre infectant, etc., à la seconde. 11 fallait toujours que lk CHA^XRE fût tout.

Résumons : ce qui donnait la vérole en 18S2 n’est plus ce qui la donne en 1838. On se trompait alors ou l’on nous trompait; on nous trompe encore on bien on se trompe aujourd’hui. Mais la contradiction est claire, l’artifice est dévoilé. La confusion des noms ne nous fera pas prendre le change sur la réalité des choses. A cet égard, je me repose avec une entière confiance sur la force de votre dialectique et sur la puissance de votre talent.

Ci-joint un petit mémoire explicatif que j’ai communiqué en 1 8S3 à la Société médicale du Panthéon. J’y ajoute quelques notes pour le compléter. Veuillez recevoir, elles et lui, avec celte indulgence qui vous est propre, parce qu’elle est l’apanage de la supériorité et du véritable mérite.

Qii’cst-ce «luo lo chancre induré?

I. Interrogation qu’on se fait partout. 11 n’en est pas qui soit plus à l’ordre du jour en syphiliologie. Voulez-vous savoir si vous avez la vérole et si on peut l’avoir deux fois? Voulez-vous savoir si votre mal est grave et s’il cède déjà au traitement institué? Désirez-vous apprendre s’il y a deux virus chancreux, etc.? Familiarisez-vous d’abord avec le chancre induré. Il répond très-bien, paraît-il, h toutes ces questions; vrai syphiliomètre, l’induration mesure, dit-on, par ses différents degrés d’intensité, l’état et les progrès du mal, ainsi que les elFets du traitement. Le chancre induré est même devenu populaire. Les malades de l'hôpital du Midi vous parlent à l’avenant de leur chancre k^duré, et M. Ricord de faire observer gaiement qu’ils sont imbus à la fois de la vérole et de sa doctrine. « Les ob- « servations, dit-il à ce propos dans sa dixième lettre sur la sy- « pbilis, demes malades d’hôpital eux-mêmes, dont l’éducation, faite « depuis vingt ans, laisse peu de chance aux médecins inattentifs de « commettre des erreurs. » Quel service-modèle, que celui dont les malades (1) enseignent depuis vingt ans la clinique aux médecins inattentifs !

Qu’est-ce donc que le chancre induré? Hàtons-uous de le bien connaître.

M. Ricord ne l’a nulle part caractérisé nettement, lui pourtant qui en a tant parlé, tant écrit. Quel décourageant début que celui du long discours plein du chancre induré qu’il a récemment tenu devant la Société de chirurgie! « Je monte, a-til dit, à cette tribune.

(1) Je plains doublemeut ces malades s’ils sont obligés de suivre comme patients et comme maîtres les défaillances et les palinodies d’une doctrine si terriblement contagieuse. C’est pire que la gale de Norvège dont M.lloëck m’envoie des croûtes avec cette laconique et peu rassurante notice : « Voici quelques croûtes d’un malade qui est atteint d’une gâte si horriblement contagieuse, que tous les malades de la même salle sont atteints et moi aussi, a Voilà un acarus bien volage, ou dont les œufs voltigent bien légè-

«avec la conviclioii que celte nouvelle discussion sur des choses « tant de fois discutées, nous laissera chacun avec les opinions <jue « nous avions déjà, sans faire avancer la science; heureux si elle ne « la fait pas reculer ! » Quelle mouche le piquait donc? (si nous osions dire). Pourquoi ne s’est-il pas dispensé de parler?

Ce n’est pas, pour notre compte, que nous n’ayons puisé .aucun enseignement dans cette discussion que M. Rirord annonçait rnagisti’alenient devoir être pour le moins stérile. Elle nous a bien fait connaître la fragilité et l’incertitude des opinions de M. Ricord qu’on prétendait immuables, et les ravages que, de son propre aveu, la syphilisation a laissés dans sa doctrine tant reniée aujourd’hui. M. Ricord flotte sans boussole à la remorque de quelques-uns de ses élèves fourvoyés.

Revenons à l’induration du chancre.

On trouve l’induration sijphilitique indiquée dans plusieurs des écrivains qui ont précédé Astruc, lequel a écrit, comme chacun sait, une histoire complète, une Iliade, a-t-on dit, de la syphilis. ÎJais personne jusqu’alors n’avait été plus explicite et plus précis à propos du chancre endurci que J. L. Petit, contemporain d’ Astruc, dont ce dernier a calomnié en ces termes le Traité des maladies des os : Quod opus, prima editione malum, et altéra pejus, tertia pessimum evasit et putidee vanitatis plénum ; tandis que Fabre, au contraire, se félicitait plus tard d’avoir eu J. L. Petit pour maître dans l’étude de la maladie vénérienne. Ce n’est malheureusement pas la seule fois que des idées justes en matière de syphilis ont trouvé d’habiles et passionnés contradicteurs! Or, voici ce qu’a écrit J. L. Petit dans cet ouvrage : Putidee vanitatis plénum, à l’article : Des signes de l’exostose véroUque. « Le chancre, si bien qu’il soit traité, cause pres- <( que toujours la vérole, surtout s’il durcit, s’il reste quelque dureté « après la cicatrisation de l’ulcère, ou si le prépuce demeure gonfle, « ou enfin si quelque glande de Vaine reste dure et plus grosse qu’elle (( ne doit être naturellement, » M. Ricord a-t-il jamais rien dit , rien pensé de mieux?

Nous croyons plutôt que l’école de M, Ricord a trop insisté sur l’induration sans la caractériser suffisamment. Dès l’instant en effet qu’on ne veut pas que le mot induré soit synonyme du mot vulgaire dur et peut-être qu’ou a raison, il devient nécessaire d’en marquer le sens précis par une bonne définition. Ne confondez pas, a dit M. Ricord à la Société de chirurgie, le chancre induré avec le chancre dur, il y a des chancres durs qui ne sont pas indurés. En quoi donc diffèrent-ils?

U y a bien une nuance graniniaticalc entre les deux mois duv et induré. Le premier indique une fixité en quelque sorte dans la nia-

remeui dans l'atmosphère, emportés peut-être par la poussière des croûtes. Toujours est-il que ses mœurs et que les croûtes des malades diffèrent beaucoup de ce que nous observons dans nos climats tempérés. Mais M. Bocck est de taille .à élucider bien des problèmes et par conséquent à nous en apprendre un jour beaucoup plus long là-dessus. (Voir le magnifique atlas des maladies de la peau, qu’il publie avec la collaboration de M. Danielssen.)

làère d’être de l’objet; il exclut ou du moins ne suppose pas nécessairement l’idée de transition d’un état antérieur h l’état actuel. Il n’est donc relatif qu’ii l’état présent. Le second, le mot induré, implique au contraire l’idée d’une modification subie par l’objet qu'il qualifie; il rappelle le passé en même temps qu’il arrête l’attention sur l’état présent. Indurare veut dire durcir, devenir dur. Une tumeur ne peut être endurcie, indurée, que quand elle n’a pas toujours été dure ; tandis que celle qui n’a jamais varié de consistance, peut bien être dure, mais elle n’est pas, rigoureusement parlant, indurée ou endurcie. Un furoncle abcédé et un kyste s’endurcissent, s’indurent, sont indurés; un tubercule et un névrome sont durs, ils ne sont pas endurcis, indurés. Cette distinction grammaticale que nous signalons entre les mots dur et induré, n’indique aucune différence de degré, c’est-à-dire du plus au moins, et ne touche aucunement à l’état objectif et à l’essence des choses qualifiées par eux, de façon qu’en l’absence de commémoratif, une grosseur ou une dureté syphilitique pourra être confondue, comme on va voir tout à l’heure que cela s’est fait avec un véritable chancre induré. Mais les praticiens ne s’avisent guère d’être puristes, sans compter que les mots sont sujets à changer de signification par l’usage. 11 faut donc, dans les cas où il y a doute ou contradiction, bien préciser la valeur des termes.

M. Ricord prétend arriver au but d’une manière tout à fait différente. Au lieu de préciser les termes, il veut les changer. 11 propose en effet de mettre à la place de l’expression chancre induré celle de chancre infectant. Cette terminologie nouvelle ne fait que reculer la difficulté, et ne peut qu’être un embarras de plus si l’on ne nous dit rien des conditions matérielles de l’objet qu’il s’agit de qualifier. Ce sont ces conditions mêmes qui créent le litige; ce sont elles que nous voulons connaître; elles, qui doivent éclairer notre pronostic et nous guider dans le traitement. C’est uniquement pour savoir si un chancre est infectant que nous voulons savoir s’il est induré. Or, le mot induration nous donne l’idée d’un état local et matériel que nous 'pouvons constater tout de suite, tandis que celui d’infection suppose des phénomènes plus généraux et qui d’ailleurs ne tombent pas entièrement et actuellement sous les sens. En résumé, ou la définition du chancre infectant doit être la même que celle du chancre induré, et ce ne sera plus alors qu’une superfluité, une vaine substitution d’un mot imparfait à un autre qui l’est peut-être moins, ou bien ces deux définitions doivent être différentes, et dans ce cas la dernière offrira au moins autant de difficultés que la première. Le mot induré mérite donc de rester dans la langue syphiliographique , puisqu’il ne peut y avoir que désavantage à le remplacer par un autre.

Sans doute que le chancre induré n’est pas ordinairement le seul témoignage de l’infection générale. A côté de lui se montrent particulièrement ces ganglions bi-inguinaux, multiples, également durs ou indurés , mobiles sous la peau et généralement indolents, ces ganglions, attestés dans la phrase que nous avons citée plus haut do J. L. Petit, et pittoresqu«merrt dépeints par M. Ricord sous lo nom

collectif de pléiade inguinale (1). Nous sommes loin de révoquer en doute leur importance. Ce sont des signes précieux au même titre peut-être que le chancre induré dont ils se trouvent à peu de distance. Mais on ne doit pas les rappeler dans la définition du chancre induré, dont ils sont parfaitement distincts, sous peine de faire ce qu’on appelle en langage d’école une définition extrinsèque et de tomber en outre dans un défaut sévèrement blâmé par Pascal, qui consiste à faire entrer dans une déûnition des mots qui ont besoin eux-mêmes d’être définis. Qui ne comprend que cette définition du chancre induré par les ganglions indurés suppose connue la définition de ceux-ci et détourne inutilement l’attention de l’objet à définir? A ce compte, ne faudrait-il pas définir ensuite les ganglions indurés par le chancre induré lui-même, ou par d’autres symptômes éloignés?

II. Comme on avait fait du chancre induré une sorte d’entité, un être à part, sans le définir catégoriquement, nous avons voulu nous livrer à quelques recherches pour parvenir à savoir bien ce qu’il était. Pour cela nous avons fréquenté les services de l’hôpital du Midi, où le chancre induré est en honneur, et nous étions surtout attentif à observer et à faire des recherches quand nous apprenions que les coïts des sujets avaient été rares, parce qu’alors il nous était possible de remonter au début et quelquefois à la source même du mal.

Voici ce que nous avons appris • les malades avaient aperçu, une ou plusieurs semaines après le coït, une légère rougeur sur la verge, bientôt suivie d’un peu de dureté et d’un léger suintement. Ces symptômes avaient ensuite disparu ou étaient demeurés stationnaires pendant quelques jours; puis ils s’étaient prononcés davantage. La portion dure s’était agrandie, tandis que sa surface était devenue le siège d’une sécrétion plus copieuse. Alors le chancre induré (chancre cartilagineux , chancre parcheminé , ulcus elevatuni , érosion chancreuse, etc.,) était fait. D’autres symptômes de vérole se montraient en meme temps ou ne tardaient pas à paraître. Depuis nous avons quelquefois observé d’un bout à l’autre cette succession de phénomènes locaux sur des malades de notre cabinet, et en particulier sur l’un de nos confrères, qui a eu presque immédiatement après, comme complément, une syphilide papuleuse, des plaques opalines à la gorge, et puis bientôt d’autres accidents.

Nous avons examiné les femmes qui avaient infecté quelques-uns de nos sujets, et nous avons pu constater chez elles des pustules, des plaques muqueuses ou des blennorragies, qui parfois n’avaient été précédées d’aucun chancre. Nous nous sommes surtout assuré de ce dernier point sur une femme à laquelle nous donnions des soins pour des accidents secondaires, à l’époque même où elle a infecté un homme que nous avons pu observer ensuite. Sans doute qu’en matière aussi délicate, on peut toujours contester la sévérité des obser-

(1) Le chancre induré, qui est généralement situé au bout de la verge, occuperait donc le sommet d’un triangle isocèle, dont les deux angles de la base correspondraient aux ganglions indurés de l’aine.

Talions, parce que nul médecin n’est jamais assez sûr d’avoir pénétré tous les mystères et tous les secrets de l’alcôve. Aussi avons-nous presque envie, et peut-être que nous en aurions le droit sinon contracté le devoir dans l’espèce, de retourner ainsi une phrase célèbre de Baglivi : 7wn modo perpendendœ, sed eliani numerandœ observationes (1).

Nous sommes parvenu ensuite à vérifier cela expérimentalement sur les animaux. Eu vain couteste-t-on que ceux-ci puissent contracter la vérole; nous sommes bien sûr de l’avoir observée chez eux, non-seulement à la suite de chancres primitifs, mais encore par l’inoculation directe du produit d’accidents secondaires. Le professeur Sigmund a montré à. Vienne des animaux atteints de syphilis constitutionnelle. Ce célèbre syphiliographe nous a fait l’honneur de nous écrire une lettre qui en témoigne, ainsi que de guérisons qu’il a obtenues dans sa clientèle privée par la syphilisation (2).

Il y a donc, selon nous, un prétendu c/tancre induré, qui n’est autre chose qu’un premier symptôme secondaire, siégeant à l’endroit même qui a été contaminé par le produit d’un accident secondaire. Cela n’est pas et n’a jamais été un chancre, et de plus, cela n’est pas à proprement parler induré, n’ayant toujours été que dv/r. Voilà donc un chanai'e induré qui n’est en réalité ni chancre ni induré (3). C’est un usurpateur et un imposteur. Nous craignons bien qne ce ne soit sonvent le chancre infectant de l’hôpital du Midi, le prétendu chancre distinct du chancrdtde qui, lui, au contt’aire, est bien un chancre dépossédé de ses titres et de ses attributs.

Il existe un autre chancre induré, dont le précédent a, disonsnous, usurpé les privilèges. C’est le chancre durci de J.-L. Petit, c’est-à-dire le chancre ordinaire, le vrai chancre — qu’on le nomme ou non chancü'dide — quand il s’endurcit à la base. C’est le cachet d’une vérole prochaine sinon déjà existante, comme le précédent

(1) Les observations deviennent décisives en pareil cas, quand elles ont été bien prises et que la contagion a atteint plusieurs personnes qui vivent ensemble, ou bien plusieurs personnes qui se sont trouvées placées dans les mêmes circonstances. Il n’y a rien à objecter, par exemple, quand il est notoire et patent qu’un nourrisson a répandu le germe de la syphilis dans la famille de sa nourrice, et lorsqu’un homme instruit a pu suivre exactement la filiation de tous les symptômes. 11 n’y a pas à répliquer davantage quand un rabbin contamine par la succion préputiale une série d’enfants israélites, ou lorsqu’une matrone d’Allemagne communique à un grand nombre de dames la syphilis constitutionnelle, sous prétexte de leur former les bouts de sein.

(2) L’école dichotomique de l’hôpital du Midi est une espèce de produit mixte et dévié de la syphijlis expérimentale et de la syphilisation. On se lire d’affaire à merveille avec deux espèees de chancres et un brin d’ergotisme. Prétendez-vous, par exemple, que vous avez réussi à inoculer le chancre aux animaux? On vous répond avec assurance que ce n’est pas le vrai chancre, c’est-à dire le chancre infectant, que vous avez inoculé. Bien entendu que ce n’est pas non plus le pus du vrai chancre que vous inoculez dans la syphilisation, etc.

(3) C’est comme le fameux couteau de ,leannot,qui était privé à la fois île son manche et de sa lame.

est l’empreinte d’une vérole qui a commencé d’emblée par un accident secondaire.

Il y a donc en déûnitive deux sortes de chancres indurés :

1® Le chancre induré vulgaire ou plutôt le chancre induré qui n’en est pas un, le pseudo-chancre induré. C’est le plus volumineux et peut-être le plus fréquent des deux. 11 est souvent comme cartilagineux et se trouve mieux accentué chez l’homme que chez la femme où il rencontre des parties plus molles et plus de place et s’étale en quelque sorte de manière à prendre quelquefois la forme d’un autre symptôme et notamment de la plaque muqueuse. Ce chancre est la marque certaine d’une vérole contractée d’emblée telle quelle. C’est le cas ou jamais de dire avec M. Vidal que l’infection est faite.

2“ Le chancre lui-même lorsqu’il s’indure. Le vrai chancre induré. Il est quelquefois creusé en entonnoir. C’est souvent le fameux pois cassé de Bell. Il est également, nous ne dirons pas moins fréquent, mais moins nettement accentué chez la femme que chez l’homme. 11 est bien près aussi, croyons- nous, d’être la vérole. L'infection est donc aussi probablement /aite; mais il y a des cas nombreux de chancres non indurés où elle pourra se foire plus tard, c’est-à-dire que le chancre non induré n’en est pas moins vérolique, suivant une expression fâcheusement tombée en désuétude.

Quel est celui de ces chancres indurés qu’ont étudiés les micrographes pour y découvrir le tissu tibro-plastique, ou bien les ont-ils analysés l’un et l’autre et trouvés identiques? Question miscroscopique dont j’abandonne l’examen à qui de droit (1).

La pléiade inguinale existe dans les deux cas, dans celui de pseudo-chancre induré comme dans celui de vrai chancre induré.

11 y a une autre adénopathie syphilitique; c’est le bubon satellite du chancre non induré, sans qu’on doive dire obscurément avec M. Ricord qu’il ne se ti’ouve que dans le rayonnement anatomique du chancre. Qu’est-ce que le rayonnement anatomique d’un chancre (2) ou de quoi que ce soit? Bref, nous sommes à demi satisfait d’avoir à signaler quelques changements dans la manière de voir de M. Ricord touchant celte sorte d’adénopathie.

Il croyait autrefois à la suppuration inévitable de ce bubon. Il n’y croit plus aujourd’hui. 11 a bien fait de changer d’avis, car sou opinion était trop absolue.

Il pensait encore autrefois que ce bubon était toujours un chancre ganglionaire. 11 a tort de ne plus le croire aujourd’hui, car c’est la

(1) La syphilis est nu champ eu friche pour les micrographes. Ceux-ci, par exemple, n’ont pas encore trouvé de caractère distinctif au pus svpliilitique, peut-être parce qu’ils ont etc mat guides, syphilitiquernent parlant, dans leurs recherches. En cfict, le pus syphililique peut se distinguer à la vue simple des autres pus. Mais il est vrai qu’un lièvre se distingue d’un lapin à l’œil nu bien mieux qu’à l’aide du meilleur microscope.

(2) Si M. Ricord a voulu dire que les vaisseaux lymphatiques sont les rayons qui parlent d’un chancre, considéré comme centre, pour aboutir à un ganglion qui représente la circonférence, on m'avouera que c’est la un rayonnement qui n’csl guère plus géomélricpie que lumineux. Vt in unimum audientis oratio, sicut sol in oculos, occurvat, dit Quintilien.

vérité, d’après uue interprétation que nous avons donnée ailleius, et qui consiste principalement à expliquer pourquoi le pus bubonique d’un sujet ne lui est que rarement inoculable à lui-même, par l’augmentation du syphilisme de ce sujet et par l’affaiblissement de son pus.

III. Nous croyons aToir jeté quelque jour sur le vrai sens du mot chancre induré. Chose éti-ange ! il ne nous est pas arrivé d’entendre dire : voici un malade qui doit sa vérole à une contagion secondaire, dans les services de syphilitiques, où nous avons le plus fréquemment constaté des cas de cette contagion, ni même peut-être dans ceux où l’on croit fermement à la contamination secondaire.

IV. Saisissons l’occasion d’exprimer notre avis d’un sujet de controverse entre M. Cazenave et M. Ricord. Nous voulons parler de ces syphilis secondaires primitives, de ces syphilides aiguës ridiculisées par M. Ricord et ainsi nommées par M. Cazenave, parce que les accidents secondaires qui les caractérisent se montrent de très-bonne heure et coexistent même avec les accidents primitifs.

Le fait signalé par M. Cazenave n’est pas contestable; nous l’avons vérifié plusieurs fois. M. Ricord peut donc bien contester la propriété des termes, mais il ne doit pas nier la réalité du phénomène. Nous avons entrepris à cet égard des recherches, comme nous en avions fait pour dévoiler le chancre induré. L’obligeance et la loyauté de M. Cazenave nous les ont rendues faciles. Voici ce que nous avons trouvé.

C’est encore d’infections secondaires qu’il s’agit ici, de celles-là mêmes dont nous parlions tout à l’heure à propos du pseudo-chancre induré. Les manifestations symptomatiques sont souvent tardives vers le lieu contaminé, et se trouvent promptement suivies, si elles n’en sont accompagées, de ganglions, de roséole, de papules, etc. Ce sont là comme des véroles d’emhlée. Il y a en même temps ou presque en même temps syphilis primitive, et syphilis secondaire. La syphilis secondaire est donc en quelque sorte primitive ^1) ou du moins aiguë. M. Cazenave s’est peut-être mal exprimé, mais, à coup tûr,. M. Ricord n’était pas en état de comprendre, n’admettant pas la contagion de la syphilis secondaire.

V. Disons en passant quelque chose de la manière différente d’observer à St-Louis et à l’hôpital du Midi. A St-Louis, on néglige un

(1) Pourquoi ne disons-nous pas syphilis primaire , comme nous disons syphilis secondaire? La terminaison aire (consulai/'e, élémentaire) indique une cori'élation, une dépendance. La double terminaison if, ive (inslructi^ portatire) marque surtout la destination d’nne chose. Or, ne s’agit-il pas ici d’une corrélation bien plus que d’une destination? Le mot secondaire n’est pas lui-même irréprochable, puisque la chose qu’il représente peut devenir primitive et que d’ailleurs il tendrait à faire croire à l’atténuation des accidents qu’il exprime. L’impropriété des termes conduit à la logomachie. Il y aurait donc lieu à perfectionner le langage des svphilistes.

peu l’examen des parties génitales et l’observation semble se concentrer et s’épuiser sur la peau. On fait souvent le contraire à l’hôpital du Midi. A Saint-Louis, le diagnostic objectif des syphilides est porté presque à la perfection ; au Midi on connaît bien mieux les maladies sexuelles. La vérité n’est donc pas tout entière d’un côté de la Seine. Pour bien connaître la vérole, il faut souvent traverser les ponts.

VL Quant aux partisans de la dualité virulente, pour lesquels ce mémoire est écrit piâncipalement, ils voudront bien reconnaître que leur prétendu chancroïde est un chancre et que leur prétendu chancre infectant est bien souvent un accident secondaire de contagion directe.

VII. Terminons par quelques lignes relatives h la discussion de la Société de chirurgie. On n’y a rien dit, que nous sachions, de la fameuse cautérisation abortive du chancre. Est-elle donc déchue ? Aurait-on enfin perdu confiance dans cette pratique? On sait que M. Diday n’est point parvenu à enrayer sur lui-même par la cautérisation un chancre préputial qu’il avait fait et vu naître par suite de l’inoculation du pus d’un chancre de chat. Un bubon phagédénique, ou mieux pseudo-phagédénique, est même arrivé à ce confrère, après la cautérisation de son chancre.

C’est bien ici le cas de citer encore J.-L. Petit, Voici ce qu’il nous apprend là-dessus en parlant du phimosis. Il avait étudié sous un M. de Corbis, lequel avait l’habitude d’exciser les chancres préputiaux pour prévenir la vérole chez ses malades. J.-L, Petit avait adopté cette manière de faire dans laquelle il persista longtemps malgré quelques revers. Mais enfin les cas de véroles arrivés à la suite de ces excisions se sont multipliés tellement sous les yeux et pour ainsi dire sous la main de J.-L. Petit, qu’il a fini par renoncer à cette pratique et par laisser suppurer les chancres. Depuis lors il n’a pas eu tant de mécomptes. Or, la cautérisation n’est pas un moyen plus fidèle que l’excision et ne peut d’ailleurs aucunement s’appliquer à notre pseudo-chancre induré qui est peut-être la plus certaine et la plus prompte, sinon la plus intense et la plus tenace des véroles. Puisse- t-il donc y avoir plus de J.-L. Petit que de de Corbis aux hôpitaux du Midi et de Lourcine, ainsi que dans la Société de chirurgie !

Vlil. Concluons : Si le chancre induré n’a ni l’origine invariable, ni l’individualité, ni la signification absolue et exclusive qu’on lui attribue; si. en un mot, il n’est pas plus w;i et indivisible que doué d’autocratie, que deviennent tous les systèmes, dont il s’est fait le pivot? Ils s’évaporent sous un rayon de véi'iié.

IX. 11 nous aurait, sans doute, été bien facile d’éclaircir la question du double virus et celle de l’induration du chancre par les données seules de la syphilisation. On obtient aisément, en ellèt, par des inoculations méthodiques, la transformation d’un virus chancreux en

un autre. Et puis, ne sorit-ce pas des faits suffisamment significatifs que la guérison de la vérole et l’immunité absolue qu’on procure par l’inoculation du pus de prétendus chancroïdes? Mais nous pensons qu’on nous saura gi’é de nous être placé sur le terrain banal et rétréci de l’observation, sans y apporter nos propres armes. La vérité que nous voulons faire prévaloir, n’en obtiendra, espéronsnous, qu’une plus complète et plus franche adhésion.

Voilà, mon cher et illustre maître, un petit mémoire auquel il me reste encore beaucoup de choses à ajouter. Je vous les ferai connaître par l’intermédiaire de M. Gibert, rapporteur de la commission, auquel je me propose d’écrire une longue lettre à ce sujet.

Mais mon but est eu partie atteint si je vous ai clairement prouvé qu’on a donné le nom de chancre infectant à l’accident secondaire transmis directement.

Agréez, etc. Auzias-Turenne.

10 novembre 18S8.

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