TREIZIÈME LETTRE
A M. Gibert, membre de l'Académie de médecine, médecin de l’hôpital Saint-Louis.
M. Ricord, possesseur d’un théâtre d’observation le plus vaste qu’on puisse désirer, a eommencé par mettre de côté les observations des autres; puis, sa doctrine faite, il en est venu à mépriser les observations de ses élèves recueillies sous ses yeux, dans son propre service, et enfin, ledirai-je? à ne tenir nul compte de ses observations à iui-méme quand elles venaient à le contrarier.
Malgaigne (t).
Monsieur et très-honoré Maître ,
En vous nommant secrétaire (2) de la Commission chargée d’examiner la question de la contagiosité du produit des accidents secondaires, l’Académie de médecine a fait preuve de sagesse et de fermeté. Je souhaitais un rapporteur tel que vous, lorsque j’ai écrit ma lettre à M. le ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics (3). L’Académie a compris que ma démarche était un acte de respectueuse déférence envers elle, en même temps que l’expression honorable du désir de voir disparaître enfin, devant une décision solennelle, un sujet d’incertitudes et de fâcheux débats, dont la science est le prétexte ou le motif, et l’humanité le champ de bataille.
Je me félicite donc beaucoup du choix qu’a fait l’Académie dans votre personne. Vous possédez l’ensemble des qualités nécessaires pour préparer et compléter le triomphe de la vérité. Votre esprit, mûri par une longue expérience et un savoir éprouvé, est en outre vivifié par les principes d’une saine philosophie médicale, et se trouve par conséquent à la hauteur de toutes les innovations sages, ouvert à tous les progrès. Vous avez été successivement élève de Biett et médecin de l’hôpital de Lourcine, puis, vous avez été définitivement placé comme chef de service à l’hôpital Saint-Louis, où vous rivalisez d’ardeur avec vos collègues pour l’avancement de la science. Des livres devenus classiques, d’excellentes dissertations
(1) Union médicale, 30 août 1851. Vidal; Traité des maladies vénériennes, 1853; Notions préliminaires, LXII.
(2j Académie de médecine, séance du 2ü octobre 1858.
(3) Revue étrangère, 1»^ novembre 1858.
originales, des rapports académiques nombreux et estimés de tous, de brillants concours, de savantes luttes académiques, et un enseignement devenu populaire, ont placé votre nom parmi ceux des princes de la science. Qui pourrait dès lors contester la solidité et l’étendue de votre savoir, et nier la connaissance spéciale et complète que vous avez du sujet soumis à l’examen de l’Académie?
C’est comme un élève parlant à un maître, et en me rappelant un peu le vers de La Fontaine :
On a souvent besoin d’un plus petit que soi,
que je me hasarde à vous entretenir du sujet de votre rapport. Je ne suis pas sans crainte, vous le dirai-je ? que vous ne vous souveniez pas assez du proverbe : le mieux est l’ennemi du bien, et que, vous conformant à une façon d’agir qui vous est habituelle , vous n’ayez conçu et ne soyez sur le point d’exécuter le projet de faire un rapport qui sera bien certainement remarquable par la forme, et rempli de science, mais qui sera peut-être aussi trop largement conçu, et de trop longue haleine. 11 y a une manière que je crois trèssimple de poser la question et de la résoudre avec autant de promptitude que de netteté. C’est du la dégager de toutes les preuves qui ne sont pas absolument indispensables et concluantes, en faisant un faisceau compacte de toutes celles qui sont décisives. Ne sera-ce pas augmenter l’éclat et la force de la vérité, que d’en purifier et d’en concentrer ainsi les rayons? Pourquoi donner prétexte à la chicane et à une diversion par des arguments contestables, quand on en possède qui sont sans réplique? Pourquoi, en un mot, faire étalage d’un arsenal rouillé, quand on peut opposer à son adversaire les fines lames de Tolède ou de Damas?
Remontons chronologiquement vers l’origine de la question, et, sans aller, comme M. Velpeau (1), jusqu’à Saxonia (2), arrêtons-nous à Hunter, qui, le premier, l’a posée nettement. Et ici, point d’équivoque. Demander si les accidents constitutionnels sont contagieux, c’est demander si des manifestations nées ailleurs qu’au point directement contaminé, ou à ce point même, mais après la guérison complète des accidents primitifs, sont susceptibles de se communiquer par contagion, ou, ce qui est à peu près la même chose, par inoculation artificielle. Il ne s’agit pas même de savoir si ces accidents, quand ils ont été communiqués, sont susceptibles d’être transmis à leur tour. Excluons donc ainsi tous les cas dont on pourrait se servir pour embrouiller le sujet et obscurcir le langage. Afin que la question soit résolue sans ambiguïté, il faut la poser de même. Personne alors ne pourra essayer de pécher en eau trouble.
Ouvrons le Traité de la maladie vénérienne, de J. Hunter. Cela nous est bien facile, puisque nous en possédons deux traductions;
(1) De la syphilisation et de la contagion des accidents secondaires de la syplnlis, etc., avec les communications de MM. Auzias-Turenne et C. Spérino. J. B. Baillière, 1853, p. 245. Comptes rendus de l'Académie de médecine de la même année, etc.
(2) Luis venertæ perfectissimus tractalus. 1797. Chap. II.
la plus récente et la meilleure des deux est celle de M. Richelot, annotée par M. Ricord (1). Le paragraphe 2 (2), du chapitre P*' de la 6® partie, a pour objet la comparaison de la matière que rendent les ulcères dans la vérole, avec celle des chancres et des bubons. Voici comment s'exprime Hunter à propos du pus des ulcères de la vérole : « Mais, d’uu autre côté, il existe plusieurs raisons puissantes pour croire que ce pus n’est point vénérien. Il y a un fait curieux qui démontre que ce pus n’est point vénérien, ou que, s’il l’est, il n'a pas la faculté d’agir, à certains égards, sur le même individu ou dans les mêmes conditions de la constitution (3). » Suit l’indication des fûts qui démontrent que, si ce pus est vénérien, il n’a pas la faculté d’agir à certains égards sur le même individu, ou dans les mêmes conditions de la constitution. Hunter n’émet donc d’abord qu’une opinion restrictive. 11 se borne à dire que, si la matière des accidents secondaires est vénérienne, elle ne l’est point à l’égal et à l’instar de celle qui provient d'un chancre ou d’une gonorrhée. Celte opinion conditionnelle de Hunter est, jusqu’à un certain point, acceptable, car on ne saurait disconvenir que, si la matière des accidents secondaires est syphilitique, elle n’est pourtant pas identique à la matière fournie par les chancres. Une des raisons invoquées par Hunter est en général vraie, c’est que le pus du chancre s’inocule à celui qui le fournit, tandis qu’il n’en est pas ordinairement de même du pus de l’accident secondaire.
Pour comprendre comment Hunter, quoique logicien très-sévère, a pu passer d’une opinion relative aune affirmation absolue, il faut se rappeler une croyance du chirurgien anglais qui a été pour lui la source de plus d’une erreur. Il pensait que tout accident, quel qu’il fût, n’était pas vénérien, par cela seul qu’il disparaissait sans l’intervention du mercure; il n’était pas même éloigné d’ajouter une foi entière à la quasi-réciproque, et de croire que tout symptôme vénérien devait être guéri par les préparations mercurielles. Il pensait, bien entendu, que le mercure avait prise sur d’autres accidents que les vénériens. C’est ainsi que Hunter a méconnu les chancres qu’il avait réellement fait naître sur les animaux (4). C’est ainsi qu’il va méconnaître les inoculations positives pratiquées par lui-même du produit d’accidents secondaires ; c’est encore ainsi qu’il va nier des faits évidents de contamination secondaire, survenus pendant les rapports physiologiques.
Je lis par exemple dans Hunter l’observation suivante (o), dont
(1) Traité de la maladie vénérienne, par J. Hunter, etc. J. B. Baillière, 1852. Une 3® édition va paraître.
(2) Loc. cit., page 566.
(3) Loc. cit., page 567. . . n-
(4) Traité de la maladie vénérienne, page 20. Avec une note de M. Ui-
cord indigne de lui. .
Auzias-Turenne : 1° De la syphilisation ou vaccination syphilitique. .Archives générales de médecine de juin et août, brochure à part; 2® Cours de syphilisation, etc. Toulouse, 1852 ; 3® Lois de syphilisation. (.Academie des sciences, 17 novembre 1851.)
(5) Loc. cit., p. 159.
j’abrège les détails. Une femme est couverte de pustules vénériennes, dont plusieurs se sont ulcérées. Hunter veut savoir si les ulcères de cette personne sont contagieux. Il lui fait pratiquer deux inoculations, l’une avec le pus d’un de ses propres ulcères, et l’autre avec le pus d’un bubon d’une autre personne , laquelle n’avait point fait usage de mercure. Cette expérience eut lieu le 18 septembre 1782. Trois heures après ces inoculations, la piqûre dans laquelle on avait inséré du pus provenant de la malade elle-même, était devenue douloureuse. Elle s’enflamma un peu le jour suivant, tandis que l’autre ne s’était pas encore enflammée. Le 20 septembre, les deux piqûres avaient suppuré et offraient l’aspect extérieur d’une pustule de variole; elles s'étendirent considérablement ensuite et s’accompagnèrent d’une vive inflammation. Celle qui avait reçu le pus appartenant à la malade fut guérie par des cataplasmes ordinaires et des onguents sans mercure, etc.
Hunter conclut de cette guérison sans mercure que son inoculation positive avait été... négative !
Hunter nie dans le même paragraphe l’identité , la nature vénérienne de syphilis constitutionnelles évidemment transmises par contagion, par cela seul que ces maladies s’aggravaient ou au moins ne se guérissaient pas sous l’influence du mercure. Dans l’espèce de culte qu’il a voué à ce métal, le célèbre chirurgien anglais va jusqu’à créer une classe de pseudo-syphilis, dans laquelle il range des cas de maladies vénériennes, qui sont notoirement transmissibles sous forme constitutionnelle, ou bien qui sont notoirement rebelles à l’emploi des préparations mercurielles. Mais on doit reconnaître que s’il part de principes faux pour aboutir à l’erreur, c’est parce que sa logique est toujours et rigoureusement inflexible.
Ce n’est certainement pas comme logicien que M. Ricord a pu se dire disciple de Hunter.
Il n’a pas à beaucoup près autant de confiance que lui dans la puissance du mercure. Il croit de plus avec raison, et contrairement à l’opinion d’ailleurs mal formulée (1) du chirurgien anglais, à l’hérédité de la syphilis. (Hunter récusant l’existence de la syphilis congénitale, qu’il rangeait volontiers dans la pseudo-syphilis, supprimait une des sources les plus fréquentes de la contamination secondaire.) Comment M. Ricord, privé de ces deux arguments de Hunter, — la puissance du mercure et la non-hérédité de la syphilis, — comment a-t-il pu être encore plus explicite que lui? Comment a-t-il raisonné? quel lien logique l’a conduit à une opinion positive et absolue? De quel droit a-t-il affirmé? de quel droit enfin, prenant ses conjectures pour des faits et ses affirmations pour des preuves, a-t-il invariablement persiflé tous les dissidents?
C’est ainsi que, voltigeant d’hypothèses en hypothèses et de plaisanteries en plaisanteries, il effleura de trop près la flamme académique. Cet accident devint le prélude d’une métamorphose. Le chancre avait perdu son unité dans l’esprit ébloui de M. Ricord.
(1) Traité de la maladie vénérienne, p. S64 et 773 (Addition de G. G. Babington).
Voici, pour n'anticiper rien, l'exorde téméraire de son premier discours k l'Académie de médecine contre la contagiosité du produit des accidcuts secondaires (14 septembre 1852) (1).
« Dès 1832, je démontrai à l'hôpital du Midi, à mes clini([ues sui- TÎes par beaucoup d’étrangers, par beaucoup d’Anglais ou autres, et bien avant que Wallace eût rien enseigné et rien écrit à ce sujet (Les Anglais et Wallace (2) sont explicitement placés là, je présume, parce que le professeur de Dublin a élevé contre M. Hicord de graves réclamations de priorité) :
« 1° Que le pus du chancre seul, à une période déterminée, était inoculable et susceptible de reproduire le chancre. » (J’ai prouvé (3) que le pus du chancre était encore inoculable à une personne saine, quand il ne l’était plus au malade qui le fournissait; j’ai ainsi sapé par la base les résultats des expériences de M. Ricord, toutes faites sur le malade lui-même. Le professeur \V. Boëck (4) est arrivé aux mêmes conclusions que moi, ainsi que « tous ceux qui ont loyalement expérimenté et qui ont su expérimenter) » (5).
« 2“ Que le bubon d'absorption, suite de chancre non induré, fournissait comme le chancre le pus virulent inoculable. » (« 11 s'est « déjà écoulé quelques années depuis la publication de mes résultats «( sur ce sujet, et je vois avec plaisir qu'ils se trouvent confiimés par « les expériences de M. Ricord. Je veux seulement rappeler ici que « j’ai été le premier à démontrer, par la voie expérimentale, la nature « contagieuse du pus de bubon, et sa faculté de reproduire la pustule « primitive. » (Wallace) (6).
« 3° Que le bubon d’absorption réputé vénérien pouvait ne pas fournir de pus inoculable, parce qu'on avait pris le pus pblegmoneux extra-ganglionnaire (proposition difficile à vérifier, et fausse sans doute dans sa généralisation), parce qu’on avait affaire à un huhon sympathique ; {sympathique de quoi, et à quel titre? Est-ce par exemple au même titre qu’un prurit nasal est sympathique de la présence de vers dans les intestins?); parce qu'enfin il s’agissait d’un bubon idiopathique, ce que, par erreur de diagnostic (reste à savoir de quel côté est l'erreur, et k bien préciser ce que c'est qu’un bubon idiopathique), on appelle encore bubon d’emblée. » (J’ai prouvé que, dans tous les cas précités de bubons, le pus s’est rare-
(1) De la syphilisation et de la contagion des accidents secondaires, etc., p. 281. — Lettres sur la syphilis, etc., par Pli. Ricord. 2* édit., 18ü6,
(2) Annales des maladies de la peau et de la syphilis, publiées par
A. Cazenave, t. IV, p. 42. , . ,
(3) De la syphilisation ou vaccinalion syphilitkjue dans les archives generales de médecine de juin et août 18ol; brochure a part.
Cours de syphilisation, etc. Toulouse, 1852.
Lois de sypliilisalion. (Académie des sciences, 17 novembre 1851.)
(4) Sypbilisationem studeret ved sygesengeii. Christiania, 1854. Résumé dans le journal de M. Malgaigiie.
(5) Expression de M. Ricord. Lettres sur la syphilis. 2' édition, p. 432 De la syphilisation, etc., par J. D. Baillière, p. 281.
(6) Annales des maladies de la peau et de la syphilis, p. 42.
ment montré inoculable, parce que l’inoculation ayant été pratiquée fort tard, le pus virulent avait eu le temps de s'atTaiblir, et surtout de se diluer — ce qui est une source d’affaiblissement — dans une grande quantité de pus, simple ou phlegmoneux, et parce que l’inoculation avait été laite au malade, dont le sÿphilisme se trouvait augmenté) (1).
« 4® Que les accidents constitutionnels, secondaires ou tertiaires n’avaient pu être inoculés. » (C’est l’opposé de la vérité en ce qui concerne les accidents secondaires.)
« 5° Que les accidents syphilitiques non inoculables ne paraissent (expression de doute), pas devoir être (autre expres.sion de doute), contagieux. » (Or, que veut dire le mot démontrer? Il signifie, d’après le dictionnaire de l’Académie, prouver d’une manière évidente. M. Ricord a donc la prétention d’avoir prouvé d'une manière évidente qu’une chose ne parait pas devoir être ! L’incertitude de son langage est-elle la mesure de sa conviction ou le prélude de quelque changement destiné à l’empêcher de paraître absurde?) (2) « 6° Enfin, que la blennorragie essentielle , non symptomatique du chancre, n’était pas inoculable, c’est-à-dire qu’elle ne pouvait pas donner lieu au chaucre et à ses conséquences. » (Ce qui ne l’empêche pas de donner lieu à la blennorragie et à ses conséquences. — Voir la lettre que j’ai adressée à ce sujet au professeur W. Boëck). (3) Immédiatement après cette demi-douzaine d’affirmations, je me trouve en face du plus terrible des dilemmes. « Tous ceux qui ont loyalement expérimenté, et qui ont su expérimenter, sont ai rivés au même résultat. »... Assez! . . . pour aujourd’hui.
Agréez, etc.,
Auzias Türenne.
23 novembre 1856.
(1) Mémoire cité des archives. Cours de syphilisation ; lois de syphilisation. Lettres à Bateman.
(2) L’homme absurde est celui qui ne change jamais.
(Bartiiélemv; el Ricord, Union méd., 1er janvier 1857.)
(3) Revue étrangère, 16 avril 1858.