‹ Correspondance syphiliographiqueChapitre 3 sur 16 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Au professeur W. Boëck, à Christia7iia.

La blennorragie urétrale de l’homme est souvent la cause des tubercules muqueux qui naissent sur les parties génitales externes des femmes et vice vend. (C. Spérino.)

Très-cher et très-honoré confrère,

Rien n’est beau comme la libre discussion des idées. La lumière en jaillit sans cesse. Aussi combien j’aime ces modestes sociétés savantes qui sont une tribune toujours ouverte aux luttes de la vérité! Là, point de rivalités étroites, point de mesquins froissements d’amour-propre! Chacun cherche le bien et

dit simplement ce qu’il |)eiisc, sûr d'ôire écouté avec faveur et de ne point être combattu avec amertume.

Telle est la Société médicale du Panthéon, où j’ai pris la parole le 10 du courant pour exposer ma manière de voir sur la nature essentielle de la blennorragie. Vous savez que je crois à l’existence d’une blennorragie syphilitique. Je sais aussi que vous n’y croyez pas, à l’exemple de beaucoup d’honorables sijphilistes. Mon bonheur, mon rêve serait devons convertir à ma manière de voir. Je vais essayer de le faire en vous rapportant ce que j’ai dit à mes confrères. Un scrupule m’arrêterait cependant s’il s’agissait d’un autre que vous, de quelqu’un quipût être offusqué par la vérité. 11 y a ici quelques-uns de ces gens-là. Un d’entre eux, par exemple, n’a jamais pu me pardonner de lui avoir appris quelque chose. Au contraire, il m’a d’autant plus gardé rancune, que je lui ai montré plus claire» ment 1e nombre et la grossièreté de ses erreurs. C’est fort singulier, n’est-ce pas, que cette répugnance de certaines gens pour la vérité? Je sais b>en que personne, en Norvège, ne partage celle bizarrerie de caractère. Et puis, que vous importerait à vous, cher confrère, puisque c’est à peine s’il y a quelque chose à reprendre dans vos intéressants et utiles travaux? Voici donc à peu près mon discours. Je suis bien, à vrai dire, quelque peu embarrassé (mais toujours plus heureux que confus, grâce à votre bienveillance) du parallèle qu’on ne manquera pas d’en faire avec la remarquable oraison que vous avez prononcée au sein du Congrès Scandinave.

« Il y a quelque temps, déjà, que je soutiens. Messieurs, des luttes et des discussions sur la maladie syphilitique; mais je n’ai peut-être jamais trouvé ma tâche plus difficile à remplir qu’aujourd’hui. Je viens en effet défendre devant vous et contre des adversaires habiles et convaincus, une des plus vieilles idées en syphiliologie, à savoir l’opinion de ceux qui pensent que la blennorragie peut être produite et entretenue par le virus syphilitique.

« Je sais parfaitement que le contraire de ce que je vais avoir l’honneur de chercher à vous prouver est presque généralement admis pour nous. Le préjugé — faut-il, hélas 1 qu’il y ait des préjugés dans la science ! — est fort prononcé contre moi. Mes arguments vont donc cire mal accueillis et peut-être récusés sans examen. Les malades — avec lesquels il faut toujours compter — vont être aussi contre mon sentiment, car, indépendamment de leur penchant naturel il idéaliser les objets de leurs amours, ils n’aiment pas beaucoup qu’on assombrisse leur horizon par la perspective éloignée d’une vérole retardataire et réversible peut-être à leurs héritiers,

« Deux autres circonstances vont plaider contre moi et ajouter aux difficultés de mon entreprise.

« t” 11 est rare que la blennorragie soit l’expression symptoma-

tique et surtout l’origine de la lues universalis, bien qu’elle en soit souvent le produit transmissible tel quel d’un individu à un autre. Voici d’une manière plus explicite ma pensée: La blennorragie est souvent produite par une forme modiliée, atténuée , en quelque sorte, du virus syphilitique ; mais il n’est pas fréquent, du moins dans nos climats, qu’elle soit un symptéine direct de sypliilis constitutionuelle,ni surtout que, contractée directement par contagion, elle propage son action à toute la constitution, de manière à faire naître la syphilis constitutionnelle. 11 suit de Là que je ne conseille pas moimême de traiter ordinairement la blennorragie par les antisyphilitiques, ce qui semblerait impliquer que, (|ue dans ma pensée, celte affection n’a rien de commun avec la syphilis.

2“ J’ai, sur la syphilis, une doctrine personnelle, au triomphe de laquelle j’ai voué ma vie. Cette doctrine recèle, selon moi, une solution de la plupart des questions qui s’agitent actuellement en syphiliologie. Or, je vais vous présenter — comment dirai-je ? — un chaînon blennorragique de cette doctrine privé de la solidarité qui fait sa force. Ce sera comme si je vous parlais ainsi : J’ai vu des choses remarquables avec un bon microscope de mon invention, mais je tâcherai de vous les faire connaître sans le secours de ce merveilleux instrument dont vous n’avez pas l’habitude. La syphilisation. Messieurs, représente cet instrument, et je viens vous parler de la blennorragie, sans même chercher à vous apprendre ce qui se passe, par exemple, quand on dépose la matière blennorragique dans l’urètre d’un syphilisé.

« Ce n’est pas. Messieurs, que je désespère de faire impression sur vos esprits et de vous convaincre, car je me sens animé par le plus vif esprit d’indépendance et par la plus profonde conviction. C’est pourquoi je vais, sans hésiter, braver l’indigne reproche qu’on n’a pas craint de me faire d’aller à la recherche du paradoxe sous l’inspiration capricieuse de la Folle du logis.

« Une question préalable. Personne^ — vous a dit un de mes honorables adversaires, — n’a peut-être observé plus de blennoiragies que moi, et je n’en ai vu aucune qui ait été suivie d’accidents coiistitutionnels. C’est un faible argument emprunté à l’hôpital du .Midi, qui l’abrite dei’rière vingt-cinq années de pratique; mais le principe si connu : Non numerandœ , sed perpendendœ observationes eu fait ti’ès-prompte et très-complète justice.

Quant à moi, Messieurs, j’ai l’intention de vous présenter la question sous un jour tout nouveau, et j’espère, d’autant plus inspirer à mes adversaires la pensée d’un désistement, que le vent d’aujourd nui souffle aux rétractations. Ce ne sera pour eux, en définitive, qu un bien léger sacrilice, ce ne sera pas, dis-je, un sacrifice personnel, puisque leurs arguments, puisés à l’école de Bell, leur sont venus en seconde main d’une provenance suspecte beaucoup plus voisine

de nous. ’ a n t 1 I

Division de mon sujet: Â. Qu’est-ce qu’un virus? /L La blennorragie peut-elle être le produit d’un virus? C. Ce virus esl-il vero-

liqiie? . . -, 1

.•1. Qu’esl-ce qu’un virus? J'ai traité ccltc ijucstion dan"* un de mes

cours cl dîiiis un recueil iilpluibéliquc. Je me bornerai a delinir ici les \irus et à en signaler trois propriétés principales.

Voici nia déliiiition des 'virus ; Les virus sont des princines mor~ hiftques, d’une nature particulière et inconnue, inaccessibles a nos sens, à nos instruments et à nos réactifs, mais appréciables par leurs effets; contagieux; identiques à eux-mêmes [sous diverses formes et manifestations); pouvant donner naissance à des résultats organiques généraux, et ne se reproduisant ou ne produisant ces résultats dans un nouvel organisme qu après un laps de temps qu’on nomme temps d’incubation.

11 est fort utile d’eirvisager les Tirus d’ensemble aA'ant que de les étudier individuellement, parce que les propriétés des uns peuvent jeter du jour sur celles des autres. Voici trois de ces propriétés renfermées dans ma délinilion et dont je vais essayer à l’instant de faire l’application à la blennorragie, o. Les virus ou mieux les maladies virulentes sont transmissibles, b. Les virus ne manifestent leur action sur l’organisme qu’après un temps d’incubation, c. Les virus ont ou peuvent avoir une action générale sur l’économie animale.

t Ces propriétées essentielles des virus sont-elles l’apanage du principe de la blennorragie?

a Je dois dire au préjudiciel qu’il ne faut pas, sous le rapport étiologique, subordonner ce principe aux organes ni à leur fonction. En effet, la vraie blennorragie syphilitique n’apparaît jamais entre conjoints fidèles, dont aucun ne s’est souillé avant le mariage par un impur rapprochement. Entrons donc à présent tout à fait dans le cœur du sujet.

B. Le principe de certaines blennorragies est-il virulent? Oui, car, a, ce principe est contagieux; 6, les effets de sa contagion ne sont manifestes qu’après un temps d’incubation ; c, la blennorragie peut être suivie d’effets généraux.

Examinons successivement ces trois chefs.

a. La blennorragie est contagieuse , c’est-à-dire transmissible d’un individu à un autre. Ce n’est pas en irritant les parties que la matière blennorragique reproduit la maladie. Le rauco-pus blennorragique n’est pas irritanl, comme un corps de la physique ou de la chimie; il est un peu alcalin, comme la plupart de nos sécrétions, mais pas assez pour devenir dans les cas ordinaires une cause directe de vive irritation. Déposé .sur les muqueuses de l’homme, il ne les excite pas comme ferait un liquide fortement acide ou alcalin. Ce mucopus mouille pendant le coït des organes très-sensibles, et ce n’est pourtant que fort tard qu’il leur fait sentir son action, précisément alors (ju’uue cause exclusivement irritante aurait déjà cessé d’agii’. Dans les cas peu nombreux où j’ai inoculé la blennorragie à l’homme par dépôt du muco-pus sur la muqueuse urélralc, aucune douleur ne s’est montrée dans les premiers instants ni pendant le premiei' jour. Les animaux, sur les globes oculaires desquels on dépose le muco-pus blennorragique ne semblent pas plus en souffrir que si l’on n’y mettait qu’une goutte de lait, tandis (|u’ils sont très-sensibles à l’instillation intra-palpébrale d’un peu de vin ou d’eau ammoniacale.

« Cette présomption des propriétés irritantes du nmco-pus bien-

norragiijue, comme du sero-pus ou du pus des chaiicres,est en grande faveur à l’hôpital du Midi. Mais cela u'empôchc pas que nous recevons ordinairement sans douleur le contact et l'insertion des virus. S’ils produisent une excitation consécutive à ce- dépôt, elle n’est pas immédiate et se rapporte exclusivement à un travail de régénération.

« Quant au principe de la blennorragie, il est si clairement contagieux, que B. Bell lui-incme, tout en contestant qu’il pût s’agir là d’une contagion syphilitique, n’eu admettait pas moins l’existence d’un virus spécial pour la blennorragie.

« Voici ce que je constate Iréquemment dans l’examen, par le spéculum,[]de femmes qui ont eu des syphilides ou de celles qui portent encore ce genre de symptômes. Elles ont, les premières trois fois et les secondes sept fois sur dix environ, un catarrhe utérin. Ces dernières communiquent souvent la blennorragie aux hommes ayant des rapports avec elles. Il s’agit, selon moi, d’une blennorragie qui a sa source dans la vérole, et qui borne presque exclusivement son action au lieu directement contaminé.

« L’insertion prouve encore mieux la contagion de la blennorragie. Ce mot ne doit point s’entendre d’une inoculation par piqûre faite dans l’espoir de voir se développer un chancre. 11 s’agit uniquement de déposer la matière blennorragique sur une muqueuse pour y faire naître un écoulement. C’est ainsi que les ophthalmistes pratiquent contre le pannus l’intromission palpébrale du muco-pus blennorragique. C’est encore de même que Hunter, Bell, Swediaur et d’autres ont quelquefois déposé dans l’urètre la matière blennorragique. J’ai eu personnellement l’occasion de pratiquer cette insertion dans un but exclusivement thérapeutique.

« b. Dans la transmission de la blennorragie, il y a incubation de plusieurs jours. Mais n’allez pas vouloir constater cette incubation dans les luxurieux. Chez eux, le phénomèue est obscurci, parce «fu’ils vont sans cesse atfronter l’impression du virus. Cherchez-la au contraire chez les jeunes gens qui sont au début d’une carrière de galanterie, ou chez les hommes qui, n’ayant qu’exceptionnellement dérogé à une vie continente ou régulièrement conjugale, se sont trouvés fortuitement frappés par des traits différents de ceux de l’Amour.

« c. La blennorragie peut produire des effets généraux. Je ne fais pas allusion, par exemple, à des arthrites blennorragiques, mais à de véritables effets véroliques ou tout au moins véroliformes — pour ne pas préjuger la question — tels que des gommes, des exostoses ou des papules.

« Il n’est pas irrationnel d’admettre que chaque produit syphilitique puisse avoir sa manière propre d’agir sur l’organisme. Le produit de l’accident secondaire ne donne-t-il pas la vérole dans un temps généralement très-court et sans d’abord communiquer de chancres? Pourquoi donc le muco-pus blennorragique u’aurait-il pas sa spécialité, sa prérogative, c’est-à-dire une action toute particulière, sans cesser d’appartenir à la même cause, au même virus syphilitique !

« Mais il ne faut jms compter, vous répéterai-je, que le muco-pus

blennorragiiiiie jirodiiisc des chaiici’es. La bleunorragic n eu est pas moins STpliilitiijiie pour cela. Eh quoi!\ous dirai-je encoie. Produisez-'vous des cliaucrcs avec la matière des gommes et des eclhymas? Doutez-vous pourtant que les gommes et les ecthymas ne puissent être véroliques? Pourquoi la bleniioiragie ne serait-elle pas dans un cas analogue ? Est-ce donc à cause de sa facile communication? .

« U n'est pas sûr. Messieurs, ([ue les temps et les lieux soient sans influence sur la manière d'être des blennorragies comme sur le caractère de la vérole elle-même. Cela semble résulter du moins do la lecture que j'ai faite d'auteurs de divers temps et de différents lieux. »

Je cite ici des faits nombreux empruntés aux auteurs ou pris dans mon observation particulière, et qui démontrent que la vérole peut être la conséquence de simples blennorragies. Ce genre de preuves est, j’en conviens, d’une récusation facile pour ceux qui se drapent derrière une opinion toute faite, et qui ne se gênent guère pour dénier le savoir des observateurs ou les taxer d’inexactitude. Eh! que ne peut-ou pas contester par des hypothèses! Après cela, je continue ainsi :

« Dans quelques-unes de ces observations, des lésions osseuses ont été tes premières et quelquefois les seules manifestations véroliques, à la suite de blennorragies. Je vous dirai dans un instant deux mots sur cette circonstance. Mais, toujours est-il que les accidents véroliques sont possibles après la blennorragie. Voici sans doute la raison spécieuse qui a induit en erreur ceux qui, de nos jours, ont nié la possibilité de ces accidents 'poslblennorragiens .

« L'hôpital du Midi n'a pas exactement compris la signitication du chancre induré en écrivant en gros caractères : « Il ne se passe JAMAIS SIX MOIS (après le chancre induré) sans qu’il survienne des manifestations de l’intoxication syphilitique, n Ce chancre est luimême un symptôme de vérole, et il est effectivement fort rare qu'il ne soit pas accompagné ou prochainement suivi d'autres accidents. Mais on a mal interprété, et on a eu tort de généraliser ce qui le concerne, en l’appliquant au chancre simple pu à la blennorragie. En effet, ces deux derniers accidents demandent souvent une plus grande latitude et ne sont suivis, (juand ils le sont, de manifestations constitutionnelles de la syphilis qu'après un temps ordinairement beaucoup plus long.

« On a fait un raisonnement pareillement faux à propos de la nature des accidents qui succèdent au chancre induré, qu'on croyait au Midi, et qu’on y croit encore, exclusivement susceptible d’être suivi de syphilis constitutionnelle. Quels sont, en effet, les symptômes dont ce chancre , escorté de sa pléiade , se trouve ordinairement le compagnon ou l’avant-garde ? C'est la roséole, ce sont des papules (qu’on appelle souvent au Midi roséole papuleuse, les véritables papules ne devant pas venir sitôt d’après les règlements). Ce sont

encore des ganglions cervicaux, des plaques opalines de la gorge, etc. On s’est empressé alors de considérer cette succession d’accidents comme régulière et inévitable, et on a voulu en faire une condition sine qua non d’admission pour les accidents qui viendraient à se présenter sous la rubrique d’un chancre simple ou d’une blennorragie. C’était bien mal à propos généraliser et substituer imprudemment l’hypothèse à la réalité. 11 est regrettable que des esprits distingués se soient laissé captiver par la manière séduisante dont cette erreur a été présentée.

« Ainsi, la rareté, la tai'diveté et l’évolution, en apparence insolite , des accidents postblennorragicns , ont fait croire faussement que la blennorragie n’était pas capable d’infecter la constitution. Pesez bien, Messieurs, cette considération. Elle restreint singulièrement l’importance du fameux chancre de l’urètre. Ce mystérieux comparse est h présent bien déchu de son importance et ne laisse pas que d’avoir joué un rôle aujourd’hui fort compromettant.

« En effet, depuis que le chancre exclusivement infectant du Midi — je vous ai dit une autre fois ma pensée sur son compte — le prétendu vrai chancre, en un mot, n’a plus la propriété de s’inoculer — c’était jadis le contraire — on doit quelque peu regretter de s’ètre servi de l’inoculation, pour imputer à un chancre latent et à la décharge d’une blennorragie bien patente la responsabilité d’une vérole malencontreuse. Ce n’est la, il est vrai, qu’une banale contradiction. On pourra s’en tirer à merveille par une hypothèse de plus, l’addition, par exemple, d’un second chancre (jui serait induré dans les profondeurs du canal. Et puis on débitera tranquillement, s’il le faut, une malheureuse tirade d’un poète qui, avant de chanter la vérole, avait aussi chanté sa palinodie :

J’ai pitié de celui qui, fier de son système.

Me dit ; « Depuis trente ans ma doctrine est la même,

Je suis ce que je fus, j’aime ce que j’aimais. »

L’homme absdude est celui qui ne change jamais...

« Ces chancres urétraux dont on ne peut plus constater la présence au moyen de la lancette désormais inutile, et qu’on dit être si fréquents a' l’hôpital du Midi, ne doivent pas être, après tout, d’une bien facile production. Le pus chancreux est trop gluant pour cheminer bien avant dans l’urètre, à moins qu’il n’y soit entraîné par un flot rétrograde de muco-pus. Les chancres ne peuvent donc exister aisément qu’au méat et dans la fosse naviculaire. Du moins ne les a-t-on montrés ni démontrés ailleurs. En vain, pour en trouver des traces, ai-je multiplié les ouvertures d’urélres ! Permettez-moi, Messieurs, de me mettre ici sous l’égide tutélaire de Morgagny. Ce célèbre anatomo-pathologiste se borne à mentionner, après beaucoup de recherches, de simples ulcérations qui existaient vers les orifices des glandes de Cooper, et chez qui ces ulcérations existaient-elles? Chez des sujets qui avaient souflert de blennorragies fort anciennes, de blennorragies chroniques I

« Au surplus. Messieurs, tous les chancres n’étant pas absolument infectants, ne faudrait-il pas en défalquer quelques-uns du total de

ces soi-disaul chaiicies urétraux? Qu’en resterait-il ensuite pour rendre compte des infections poslblennorraçjiennes, qui sont en détinitive assez communes?

« C. Levirui blennorragique est-il vérolique? Oui, sans doute, puisque l’homme contracte souxent une blennorragie par des rapports avec une femme atteinte d’un catandie utérin vérolique ou même de plaques muqueuses. Les accidents qui suivent cette blennorragie, tels que les papules et les exostoses, ne ressemblent-ils pas aux papules et aux exostoses qui sont consécutives à des chancres ou <à une contamination secondaire? Ne subissent-ils pas de même l’influence des traitements mercuriel et indique? Ces interrogations sont des réponses, et je pense qu’il serait parfaitement superflu d’insister davantage sur ce point.

« Consultez, Messieurs, Thistoire générale de la syphilis, et vous y trouverez la , preuve que la blennorragie syphilitique ne s’est généralement montrée en Europe qu’un quart de siècle environ après l’apparition de la syphilis dans notre hémisphère. Ce n’est, en effet, qu’après le premier quart du seizième siècle que Paracelse parle de la gonorrhée gallicane dans sa grande chirurgie. Brassavole et Fallope indiquent avec précision l’époque de son apparition. Voici ce que dit Fallope en 1 555 : Non sunt quindecim anni quibus est observata gonorrhea gallica. Ce n’est pas. Messieurs, que je conteste qu’il ne soit question de la blennorragie syphilitique dans Benedetti et dans Bethencourt. Ce que dit Fallope ne peut donc s’entendre que d’une grande extension de ce symptôme.

« Les rétrécissements de l’urètre, cette conséquence si fréquente et à peu près exclusive de la blennorragie, ne sont mentionnés, pour la première fois dans l’histou'e, qu’après 1536, et ont apparu sans doute à la suite de ces rares blennorragies qui ont existé antérieurement à la date indiquée par Gabriel P’allope. J.-B. Théodose, médecin de Bologne, rapporte, dans sa onzième lettre sur la médecine,une consultation de plusieurs célébrés médecins d’Italie, qui eut lieu en 1536, auprès de V illustrissime Frédéric Jl de Gonzagues, duc de Mantoue, qui stranguria et ischuria laborabat ex gonorruea, et il nous apprend que ces médecins étaient fort embarrassés sur le parti à prendre et sur le choix des remèdes quibus koyo jioubo mederi datum.

« D’après tous ces détails, qu'est-ce donc que la blennorragie, la gonorrhée dans sa pathogénie générale? Le voici, vraisemblablement : Lorsque la vérole fit iiTuption en Europe, elle se répandit rapidement; sa mai’che était plus aiguë, ses symptômes se montraient plus effrayants et plus accusés qu’aujourd’hui. De hideuses pustules couvraient le corps des malades, d’aflVeuses douleurs les torturaient. D’autres symptômes, dont quelques-uns nous sont malheureusement restés, apparurent plus tard ; tels sont ; les bubons, la pelade, — oe n’est pas cette alopécie partielle d’aujourd’hui, mais la chute complète des cheveux et de la barbe, — la chute des ongles et des dents, la perte des yeux, les tintements d’oreilles, et enfin, la blennorragie.

« No parlons que de la blennorragie.

K Celle manifestation de la vérole était autrefois plus grave que de nos jours. Elle avait au plus haut degré la propriété de se transmettre par contagion, et, quand ou la contractait par cette voie, elle était fréquemment suivie d’effets généraux.

« Ce symptôme n’est pourtant pas devenu lui-même franchement primitif. Par quelques-uns de ses attributs, il participe encore du type constitutionnel. Est-ce à ce titre qu’il peut amener avec le temps, et sans chaînon intermédiaire, une manifestation aussi tardive que l’exostose? Je vous abandonne. Messieurs, l’explication. Je ne tiens qu’au feit. On ne saurait le dépouiller de son caractère ni de sa signification immédiate.

« Keportous-nous donc à travers les âges vers l’époque où la maladie vénérienne était plus accentuée qu’aujourd’hui; où ses symptômes et ses conséquences étaient plus terribles et plus manifestes. C’est le moyen de nous en faire une bonne idée.

« Mais, tout en remontant à l’origine de la vérité — comme â une source vive de lumière — pour la contempler dans tout son éclat, pour avoir un tableau plus saisissant sous les yeux, rappelons-nous que nous sommes plus vieux que nos pères et plus riches de tous les matériaux que la science a accumulés entre eux et nous.

r. Eu résumé : 1° il existe une blennorragie virulente; 2* le principe de cette blennorragie est essentiellement syphilitique, soit qu’elle se manifeste comme symptôme de la lues, soit qu’elle ait été contractée directement par contagion; 3® quand la blennorragie syphilitique a été contractée par contagion, elle peut être suivie de manifestations évidentes de la vérole.

« Telle est. Messieurs, ma manière de voir sur la nature de la blennorragie. Il y a donc, selon mol, une blennorragie qui est syphilitique — cela soit dit sans préjudice de celles qui ne le sont pas et qu’on connaissait, pour ainsi dire, de tout temps — à propos de laquelle je demande la permission de citer une phrase, aussi nette que concise, de Brassavolle : Quandoque incipit (morbus gallicus) a gonorrhea et in gonorrheam finit.

tt C’est à dessein, Messieurs, que j’ai laissé de côté la question du diagnostic différentiel de la blennorragie syphilitique qui n’a pas été posée dans cette discussion. Je pourrais répéter ce que dit Fallope quand il commence â parler de cette question : Hoc opus, hic labor est. Sans l’aborder moi-même, je ne la déclarerai pourtant pas absolument insoluble, surtout quand on peut remonter à des commémoratifs. Si, par exemple, une femme infectante a présenté — à plus forte raison si elle présente encore — des symptômes de vérole, tandis que le donataire a des antécédents non équivoques de sauté, si un seul coït a suffi pour donner le mal et s’il y a eu incubation, si enfin l’affection a été bien traitée et se prolonge néanmoins, en l’absence de tout vice interne, pendant beaucoup plus d’un mois, il n’est pas nécessaire de recourir au critérium non infaillible d’un traitement antisyphilitique, ou d’attendre l’apparition fort problématique et, en tout cas, généralement tardive, de symptômes généraux, pour être autorisé à déclarer que la blennorragie est de nature syphilitique, etc.

« Au point de vue pratique, je suis partisan de l’emploi des modi-

ficateurs soit directs (injections, etc.), soit indirects fcnbèbe, copahu, etc,) du canal de i'urètro, et je considère comme exceptionnelle l’indication d’une thérapeutique antisyphilitique contre la blennorragie. Rien donc ne pourra nous empêcher, mes honorables adversaires et moi, de nous rencontrer sur le terrain conciliant de la bonne confraternité médicale et de la pratique. »

Ainsi, ai-jc à peu près parlé, mon très-cher et très-honoré confrère. Une autre fois je vous entretiendrai de la syphilisation. Ce n’est pas que j’aie développé tout mon rouleau sur ce difQcile et intéressant problème de la nature de la blennorragie. Il me resterait encore à interroger les préceptes, à faire [)arler les dogmes de la syphilisation. Mais auparavant, ditesmoi votre pensée sur la valeur de mes arguments. Je tiens beaucoup à savoir votre avis, car,

C’est du Nord, aujourd’hui, que nous vient la lumière.

Mes compliments au brave et loyal Egebert. C’e.st un cœur vraiment Scandinave.

Agréez, etc. Auzias-Tchennk.

25 mars 1858.

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