TROISIÈME LETTRE
A M. Miranda, étudiant en médecine.
Ainsi il faut cslimer que la grosso vérolo esté enuoyée de Dieu pour punir eruellemeul les paillars cl viilains adultères, tellement que je pense que ees faux médecins sophistes ont esté aussi enuoyés comme exécuteurs des peines divines, pour tourmenter dauâtage ces paillars infâmes par leurs fausses guérisons.
(rAn.»cFxsE, traduit par Dariot.)
Avant de me demander des conseils sur la manière dont vous devez étudier lu syphilis, y avez-vous mûrement rélléchi? Savezvous bien do quelles difficullés mes précédents et mes croyances
•vout hérisser l:i tâche que vous m’imposez? Je ne puis vous satisfaire, mon ami, sans laisser voir les plis agités de mon drapeau. Assez d’autres feront des efforts pour amortir le feu dont j’ai réveillé la première étincelle !
La syphilis ne se présente pas à nous tout d’une pièce sur un malade ou dans un service d’hôpital. 11 faut en chercher çâ et là les membres protéiques Qt dispersés. Pelletan eut un Jour la conversation suivante avec une sœur de l’Hôtel-Dieu: Madame, faites placer à la porte de chaque salle un bénitier. — Pourquoi, Monsieur? — le remplirez de liquide de Van-Sioieten, afin que je puisse en asperger tous mes malades. Les paroles du grand chirurgien recèlent un sens profond. En etfet, il n’est pas de refuge nosocomial dont la syphilis ne soit le génie occulte et malfaisant.
Vous allez donc aborder un travail difficile. Voyons les sources d’instruction qui vous sont ouvertes, et dont vous "pourrez profiter, grâce à vos études antérieures et au temps dont vous disposez.
Votre instruction en anatomie et en physiologie, dirigée par d’habiles maîtres, ne laisse rien à désirer. La connaissance de la structure et des fonctions de la peau vous est surtout familière. Vous avez lu avec soin quelques écrits de pathologie générale. Je vous engage à ce propos à réfléchir particulièrement sur tout ce qui concerne les diathèses. Enfin, vous avez suivi pendant longtemps, ce dont je ne puis que vous féliciter beaucoup, la clinique de M. Nélaton. Vous y avez appris, entre autres excellentes choses, comment la douceur envers les malades et l’ui’banité pour tout le monde peuvent se concilier avec la pratique hospitalière et les exigences du professorat. Les malades, mon ami, sont d’autant plus touchés des égards qu’on leur marque qu’ils en ont moins l’habitude et que leur cœur bat presque à découvert sous les haillons. Vous avez pu vous convaincre, également, en écoutant ce professeur distingué, que la modération dans le langage peut s’allier fort bien avec l’esprit de progrès et d’indépendance.
Vous avez eu en outre l’occasion d’observer dans les salles de M. Nélaton plusieurs cas d’afi’ections syphilitiques qui ont d’autant mieux fait ressortir l’habileté du clinicien, que leur diagnostic était difficile.
Vous avez suivi les visites de l’hôpital du Midi. Vous avez fréquenté la clinique particulière du docteur Edmond Langlebert, auteur d’articles piquants de verve et de sel attique, publiés récemment dans le Moniteur des hôpitaux, et qui, partis de là, ont porté le dernier coup à l’une et à l’autre doctrine, je veux dire aux deux doctrines successives de M. Ricord. Vous avez aussi quelque lecture en syphilisation. Les écrits des Sperino, des Boëck, des Hagen, des Guérault, etc., sont loin de vous être étrangers. Enfin, gi’âce à la connaissance que vous possédez de la langue anglaise, vous avez pu lire dans les journaux cl’outre-Mancbe des dissertations remarquables sur la syphilisation, lesquelles ont été reproduites de l’autre côté de l’Atlantique, et dont s’est fait l’écho l’excellente Revue thérapeutique du Midi, par la plume distinguée du docteur Gordon.
Jusqu’à présent tout s’est donc passé à souhait. Profitez de la belle
saison et fréqueutez désormais les cliniques dermatologiques de l'hôpital Saint-Louis.
Les plus remarquahles manifestations de la syphilis s'expriment à la peau. Elles sont comme l’étiquette d’un xasè, ou mieux encore comme la signature de la vérole tracée en gros caractères. Apprenez à bien distinguer ces caractères.
Mais comment bien juger des choses^ si ce n’est par comparaison? Celui qui, par exemple, aurait employé beaucoup de temps à étudier une seule plante sans la comparer à d’autres, ne la connaîtrait pas même complètement. Ainsi, un médecin qui se serait borné à étudier les syphilides, c’est-à-dire les manifestations de la syphilis à la peau, sans avoir fait l’étude des dermatoses non syphilitiques, ne connaîtrait.point parfaitement les syphilides; car, pour lesbien connaître, il faut avoir des termes de comparaison; il faut, dis-je, posséder la connaissance des maladies de la peau dans leur ensemble.
Les syphilides ne forment elles-mêmes qu’un coin du tableau de la syphilis. Elles ne sont, si je puis ainsi dire, qu’une fraction d’unité. Or, il n’est pas plus possible de connaître la partie sans le tout, que le tout sans la partie. Cela vous fait sentir la nécessité d’acquérir la science générale de la syphilis. C’est ainsi, mon ami, que nos connaissances s’enchaînent réciproquement et se prêtent un mutuel et indispensable concours.
Pour bien apprendre la syphilis, il faut, comme je vous le donnais à entendre tout à l’heure, aller la découvrir partout où elle a la prétention de ne pas être, et surtout dans les hôpitaux qui ne lui sont pas spécialement consacrés. Quels sont, en effet, les malades de l’hôpital du Midi, par exemple? Des victimes de la Venus vulgivaga qui ont la moins équivoque des véroles, et quelques intrus qui sont là par tolérance ou par faveur. Mais ceux qui ont la syphilis sans le savoir vont peupler, avec les vérolés honteux, tous les autres asiles hospittaliers. 11 n’est pas question ici des syphilis latentes et méconnues par les médecins. Dieu sait pourtant combien tous les hôpitaux eu renferment !
La syphilis se montre donc, ou plutôt elle se cache en réalité dans tous les lieux, dans tous les organes, sous toutes les formes. Il n’est pour elle aucune distinction, aucun privilège d’àge, de sexe, de profession, de patrie. Quinteuse, rémittente, continue, exacerbante, tantôt elle torture sans relâche ses victimes, tantôt elle leur la instants, des heures, des jours, des mois et même plusieurs années do répit. Elle attaque tour à tour les téguments, les os, les muscles, le tissu cellulaire, les viscères, les nerfs, etc. Ici elle est douleur, là tumeur, ailleurs contracture, etc., etc. Elle se fixe ou se déplace, elle est latente ou patente ; soit héréditaire, soit acquise, elle se trouve libre ou mariée à d’autres maux, etc., etc., etc. En un mot, c’est le Protée des Protées.Ceux qui nient ses transfigurations ne la connaissent pas.
Vous verrez a l’hôpital Saint-Louis des malades affligés de diverses diathèses, soit isolées, soit combinées ou plutôt mélaugécs, lesquelles marquent généralement leur présence par des symptômes cutanés. Les diathèses, plus ou moins nettement individualisées, sont la scro-
Mi,
fuie, la dartre, la syphilis, l'arthritis et le cancer lui-inéme. J’ai observé, l’année dernière, un cancer généralisé de la peau, sous forme de petites papules hémisphériques, très-rouges, uniformes et bien distinctes par leur aspect des papules syphilitiques. J’ai dans mes notes l’observation de ce fait. "Vous trouverez aussi à Saint- Louis, lieu du monde où l’on se gratte le plus, toutes sortes de poux et d’acares avec accompagnement obligé de vésicules, de pustules^ etc.
N’oubliez pas à ce propos, dès le début de votre étude, de bien vous fixer sur la signification et de vous familiariser avec l’usage de ces différents termes, papules^ pustules, etc., que vous rencontrerez sans cesse dans la terminologie des dermatoses.
Vous observerez enfin dans les salles du même hôpital, et spécialement dans celles de M. Bazin, tous les parasites végétaux et surtout les maladies, les affections et les lésions qu’ils déterminent. — Soyez aussi bien fixé sur le sens de ces différents termes.
La science du diagnostic est poussée bien loin dans ces parages d’outre-Seine. Les choses y sont visibles, et la vue bien guidée acquiert par l’exercice une grande sagacité.
Cinq médecins de mérite se partagent les services dermatologiques de Saint-Louis.
— Je place d’abord M. Devergie, à la figure austère. M. Devergie a écrit un beau livre sur les maladies de la peau, après avoir toutefois marqué sa place nu premier rang des médecins légistes.
— Après M. Devergie, M. Gibert. C’est Biett lui-même, plus quelque progrès avec beaucoup d’atticisme. M. Gibert fait le lundi une visite où il dit quelque chose. Ce qu’on gagne à l’entendre fait regretter son laconisme et la rapidité de son parcours. Cela s’appelle è Saiut- Louis le train express. M. Gibert soumet en outre à un examen par le spéculum les femmes qui sont affectées de syphilides. Il donne ainsi l’idée de l’instruction qu’on pourrait acquérir à Lourcine, où M. Huguier faisait autrefois une très-bonne clinique et a exécuté ses remarquables travaux sur la glande vulvo-vagiuale. Mais, depuis le temps de ce chirurgien distingué , une administration l'shospitalière (.je ne dis pas sans excuse) a interdit l’entrée de cet hôpital aux étudiants et même aux docteurs eu médecine, malgré les justes et incessantes réclamations de .M. Ricord.
— M. Cazenave est sans doute le dermatologiste qui a le plus et le mieux écrit sur la maladie vénérienne. Il a soutenu des luttes contre M. Ricord avec une incontestable supériorité de talent. M. Cazenave a un bon coup d’œil et se distingue, outre son talent, par sa courtoisie et sa bonté pour tout le monde. Il fait le mercredi une très-excellente clinique. Allez-y. Des pancartes bien disposées auprès de chaque lit indiquent le diagnostic. Le samedi, examen des femmes au spéculum. Mêmes réflexions que ci-dessus, à propos de
M. Gibert. ^ t
M. Hardy est le moins anciennement arrivé à îsaint-Louis. C est
peut-être en revanche le plus actif. Homme essentiellement honnête et instruit, esprit très-droit, M. Hardy fait un cours complet de pathologie cutanée, dans lequel il prodigue sa peine et l’instruction.
Aussi a-t-il un grand et bien légitime succès ! Ai-je besoin de vous dire après cela ce que vous pourrez gagner à suivre sa clinique? — Vous trouverez un excellent guide dans le résumé de ses leçons de l’année dernière, publié par son ex-interne.
— J’arrive enfin à M. Bazin qui nous annonce des leçons cliniques sur les syphilides. Cela nous vient bien à propos. Je serais fort étonné qu’un esprit chercheur de la trempe de celui de M. Bazin restât dans l’ornière de tout le monde. Un savant de bonne souche qui s’entend à merveille au progrès, parce qu’il sait le faire naître et l’aider à se développer, M. J. Geoffroy-Saint-Hilaire, a remarqué que les hommes de progrès — il est lui-même la meilleure preuve de sa remarque — le sont rarement dans une seule direction, et qu’en général, ils apportent l’esprit d’initiative dans toutes les sphères d’activité qu’ils parcourent. Celte observation, appliquée là M. Bazin, est d’un excellent augure. Dermatologiste de progrès, s’il en fut, — témoin ses remarquables travaux sur les teignes, — M. Bazin sera, à coup sûr, progressiste eu syphiliologie.
M. Bazin, comme un vrai savant, est avide de vérité. Il abordera donc carrément toutes les questions, donnant cà chacune son réel degré d’importance, sans chercher à les embrouiller pour les éluder. Vous ne le verrez donc pas esquiver des objections par des lazzi ou de graveleux propos, plus déplacés en syphilis que partout ailleurs. Le seul reproche qu’on puisse faire à M. Bazin, est de négliger un peu les ornements de la forme dans son enseignement toujours bien plus solide que brillant.
M. Bazin se gardera bien de morceler la syphilis, ce grand arbre de la pathologie, dont les syphilides ne sont qu’une efflorescence. Il suivra donc cet arbre, depuis fes racines tortueuses et entremêlées, — chancres, plaques muqueuses, etc., — jusqu’aux branches, jusqu’aux fleurs et aux fruits. A coup sûr, il s’appesantira sur les greffes de la syphilis, — sa coexistence avec la dartre, la scrofule, le cancer, etc., — et sur les modifications produites par la culture : — ce sont les traitements. — Il nous montrera enfin les fruits dispersés — comme les plaques muqueuses et la blennorragie — redevenant racines à leur tour, etc.
Que de questions importantes à résoudre pour M. Bazin avant d’aborder ou en abordant l’étude des syphilides! D’où vient le virus? Quel est son pays d’origine, son âge? Par où et comment pénètret-ü dans nos organes? Les accidents dits secondaires ne sont-ils pas souvent contagieux, c’est-à-dire primitifs à leur tour, et par suite, n’y a-t-il pas ici la source d’une détestable logomachie, et môme d’un peu de galimatias? Quand et comment ces accidents sont-ils contagieux? La blennorragie est-elle parfois syphilitique? Et dans ce cas estelle primitive ou secondaire, ou bien l’une et l’autre chose àla fois? N’y a-t-il pas là aussi sujet à quiproquo et par suite h une réforme de nomenclature? Y a-t-il des pus de différentes forces? Le puschancreux cst-il un ou multiple ? Ya-t-il — et dans quel cas — une incubation syphilitique? Quelle est sa durée et quelles sont ses distinctions, c’està-dire ses espèces? Y a-t-il une fièvre syphilitique, et en quoi consiste-t-elle? Quelle est l’évolution vraie, physiologique, en quelque
sorte, des syuiplôuies de lasy^jliilis? Quelle est lu meilleure classilicatioa des sijphilides? Quelles sont les analogies du virus syphilitique avec les autres virus? etc. La syphilisation est-elle une chimère ou une réalité?....
Oui, mon ami, elle est une réalité féconde aux yeux de ceux qui ne sont pas aveugles ou dont la vue n’est pas couverte d’un voile par la passion. Ayez donc confiance et laissez-vous diriger par elle; puis bientôt vous comprendrez comment elle aide à résoudre la plupart des questions de la syphiliologie. Vous suivrez, n’cst-ce pas, la clinique de M. Bazin; nous la suivrons ensemble et nous essayerons de décider entre nous et tout bas, à la faveur des lois de la syphilisation, quelques-unes des questions qui seront abordées par l’éminent médecin de l’hôpital Saint-Louis.
Après ce semestre, ou entre-temps, vous retournerez à l’hôpital du Midi et dans les autres hôpitaux. Vous verrez alors qu’au Midi on est moins avancé qu’à Saint-Louis, où planent encore les ombres des Willan etdesBiett, dans l’observation minutieuse, exacte, des manifestations cutanées de la syphilis, mais qu’en revanche on y sait généralement mieux rattacher les syphilides à leur point de départ. A Saint-Louis , eu effet, on n’examine pas assez les organes sexuels. Je dois dire que M. Bazin, fort d’une expérience acquise par un sé}our triennal àLourcine, vient de suivre M. Gibert et M. Cazenave dans l’excellente voie de la spécuUsation des femmes. Je ne seraispas étonné que M. Hardy introduisît chez lui la même pratique, car il est homme à ne se laisser déborder par aucune espèce de perfectionnement ni de progrès.
Dans les cliniques générales de médecine et de chirurgie, vous surprendrez sous la dii ection de maîtres habiles la syphilis masquée sous toutes les formes et, pour ainsi dire, cachée dans tous les organes. Pour ne citer qu’un exemple, vous trouverez des gommes pulmonaires, devenues centres de pneumonies et simulant à merveille— les gommes toutefois n’ont pas de préférence pour le sommet — des pneumonies pérituberculeuses, C’esteeque les observateurs du siècle passé appellent puf7?iome5 véroliques. M. Rayer qui, dans son ardeur toute juvénile pour la science, nous donne l’exemple merveilleux d’un bien rare anachronisme, vient d’observer une pneumonie qui devait être de ce genre, car elle a cédé promptement à un traitement autisyphilitique.
Si donc la syphilis d’insidieuse allure peut ainsi so larver dans tout l’organisme — larvamsœpe induit aliorum affectuum — il n’est pas de diagnostic différentiel que le vrai syphiliste ne doive au besoin aborder. H y a deux sortes de cas d’affections syphilitiques au point de vue du diagnostic : f® les cas faciles; 2“ les cas difficiles. Dans les cas faciles le diagnostic est d’une évidence qui saute aux yeux. Mais, en revanche, les cas difficiles le sont aussi à i’extrènie — sumna difficullas inlerdum in morbo detegendo. C’est pourquoi on ne devrait pas se livrer à la spécialité des maladies vénériennes, vouée d’ailleurs au charlatanisme de haut et de bas étage, sans cumuler beaucoup de connaissances eu médecine et en chirurgie. Cette exigence est rendue bien plus évidente par la thérapeutique. Que d’o-
péralious chirurgicales, par exemple, incombent au spécialiste vénérien, depuis le simple cathétérisme de l’urètre et l’ouverture d’un bubon jusqu’à la résection d’une carie ou à la trépanation d’un crâne frappé de nécrose !
Je vais plus loin, il ne peut pas y avoir de véritable spécialité en syphiiistique. }c comprends à la rigueur une spécialité en oculistique; par exemple. Les malades savent à qui s’adresser parce qu’ils savent où est leur mal et parce que le spécialiste h son tour est rarement obligé de sortir de son orbite. Mais si la spécialité en srjphilislique était possible, en l’absence de connaissances aussi profondes que variées de la part de celui qui voudrait l’exercer, cela ne pourrait être que pour les cas faciles de syphilis commençante, où le malade connaît l’origine de son mal, et où le praticien, de son côté, n’aurait qu’une besogne très-ordinaire à remplir.
Tous ces détails, mon ami, ne sont pas indifférents pour ceux qui comme vous se trouvent à leur période d’initiation. Je ne parle pas des conflits qui peuvent surgir entre spécialistes de différentes spécialités, et qui prouvent au moins que chaque domaine spécial n’est pas bien nettement, n’est pas stientifiquement circonscrit. J’ai connu un comte polonais (|ui faillit perdre l’œil entre un oculiste et un syphiliste qui prétendaient mutuellement s’exclure sous prétexte d’incompétence, chacun voulant rattacher une ophthalmie à sa propre spé ialité.
Plus tard, quand vous retournerez dans votre pati’ie, vous constaterez sans doute que, sous l’influence de mœurs et d’un climat différents, la syphilis n’a pas absolument la même physionomie et ne suit pas non plus tout à fait la même marche que chez nous. Si alors vous conservez le souvenir de mes conseils, si surtout vous en avez retiré quelque fruit, rendez-moi le prix de ces conseils en m’écrivant le résultat de vos observations. Il serait d’un grand intérêt pour la science que les hommes éclairés de tous les pays prissent part à ces correspondances syphiliogr aphiques , qui deviendraient ainsi comme le résumé sur ce point de la science contemporaine.
Si vous avez occasion d’écrire à M. Galvès, remerciez-le de son intéressant mémoire. Engagez-le à poursuivre ses travaux et à recherc,her avec soin l’origine de la lèpre, car c’est dans Tétiologie que doit se trouver le secret de la prophylaxie et peut-être aussi de la thérapeutique de cette affreuse diathèse. Appelez encore ses investigations sur les effets de la lèpre quand elle se trouve associée à la syphilis. Enfin, demandez-lui de constater avec soin si les lépreux peuvent contracter la variole et vice versa, c’est cà-dire si ceux qui ont eu la variole peuvent devenir lépreux.... Je m’arrête devant une série de questions qui ne demanderaient qu’à s’échapper de ma plume.
Vous voulez donc savoir ce que je pense de la phrase suivante de M. Bégin qui la considère comme un titre à un fauteuil de l'Institut. « Plus heureux dans une autre question, celle de la syphilisation, « c’esi-à-dire de l’inoculation vénérienne répétée jusqu’à impossibi- « lité de recevoir de nouvelles quantités de virus, il arrêta dans son « essor une doctrine absurde et une pratique funeste qui avaient « déjà conquis quelques esprits non rnoins irréfléchis qu’enlhou-
« siastes. » Mou opiniou, la \oici en quatre points : 1® Je ne dis pas que M. Bégin n’ait rien rencontré d’absurde, mais à coup sûr il n’a rien arrêté du tout. Il assume d’ailleurs sur lui-même une part trop grande dans le jugement sommaire de la syphilisation. Il n'a été, comme il n’est encore aujourd’hui dans sa jactance, qu’un instrument, et c’est là vraiment ce qui fait jusqu’à un certain point son excuse. 2® La définition que donne M. Bégin de la syphilisation est entièrement de sa confection et n’est pas exacte. 3® La phrase de M. Bégin se lie par un solécisme à celle qui précède, et renferme en outre deux fautes intrinsèques de français. Cela ne nous dit rien de l’enthousiasme de M. Bégin, mais nous donne assez exactement la mesure de sa réflexion. -4® Dans une classification naturelle de phraséologie, la susdite phrase serait bien placée à côté de cette autre que le professeur W. Rowley — j’exhume de l’oubli ce compatriote de Jenner, quoi qu’il ne fût pas moins important que M. Bégin — a écrite en 1 805 dans un livre intitulé : De l’inefficacité et des dangers de la vaccine : « On a observé que le visage de l’enfant vacciné pa- « naissait se transformer, et prendre en quelque sorte la forme d’une « tête de vache. » Que tout cela, mon ami, reste entre nous. Mon désir est de ne nuire à aucune candidature à venir de M. Bégin, qui paraît encore ignorer que la .syphilisation a contracté une solide alliance avec la grande nation à laquelle nous devons la circulation, l’inoculation, la vaccine, etc., et que le gouvernement français, par l’initiative éclairée du prince Napoléon, a placé sur une poitrine étrangère la croix d’honneur en récompense de belles recherches et d’utiles applications relatives à la syphilisation.
C’est avec une profonde douleur, mais aussi avec un sentiment profond de justice, que je vous parle ainsi d’un homme qui est au terme et à la retraite d’une carrière doublement honorable de médecin et de soldat. Plaignez-moi de la cruelle nécessité où l’on me place. Mes adversaires ne savent que trop la peine et le mal qu’ils me font en s’abritant sans cesse derrière des cheveux blancs! Mais, puisqu’on m’objecte partout et toujours l’autorité de ces laudatores temporis acti, il faut bien que j’en montre le néant pour me défendre. Dieu vous garde, mon ami, s’il vous impose un jour la mission de révéler au monde une grande vérité, de rencontrer jamais au bout de votre glaive, dans votre légitime défense, des poitrines de vieillards !
.Vuzus-Turrnne.
Agréez, etc.
S5 mai 1858.