‹ Correspondance syphiliographiqueChapitre 5 sur 16 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

A M. le Président de l'Académie nyale de médecine de Belgique.

Mais aujourd’hui les idées nouvelles font peur A Latour .

[Union médicale, 8 juin 1888.)

Monsieur le President,

Dans la séance du 27 février dernier, une communication, peu courtoise à mon égard, a été faite à propos de syphilisation à PAcadémie royale de médecine de Belgique par l’honorable M. Verheyen.Cet académicien semble vraiment se réveiller d'un sommeil sexennal, car — n'était une simple et dédaisneuse mention des travaux du savant W. Boëck — non-seulement il n'apporte aucun élément nouveau à la solution de la question, mais encore il reproduit, sans y changer absolument rien, erreurs et injures, tout ce qui a été débité, il y a six ans, contre la syphilisation et contre moi. Je me suis cru un instant rajeuni en lisant l’incroyable communication de M. Verheyen. Mais, qu'il me soit permis de le dire, cet oubli des bienséances et ce défaut, non pas de savoir, mais de renseignements même approximatifs, ne sont-ils pas de nature à surprendre beaucoup chez un membre, d'ailleurs distingué, d'une Académie renommée en Europe par sa libéralité et son indépendance scientifiques, laquelle compte dans son sein tant de noms honorables et chers à la science?

D'ordinaire, je n'interromps pas mes travaux pour répondre à des attaques de ce genre, que je considère bien plus comme une profanation que comme un culte de la science. — L’Académie me pardonnera une franchise qui égale à peine la rudesse du langage de M. Verheyen; — mais je ne puis pas montrer la même indifférence, le même dédain pour un outrage qui m'est adressé en présence d'hommes aussi éminents que les Seutin, les Vleminckx, les Didot, les Fallot, les Marinus, etc., et tout près du lieu où se dresse, comme un avertissement à tous les contempteurs du progrès, la statue du grand Vesale.

Ayant à combattre l'opinion d'un homme de la considération de M. Verheyen, je suis placé dans l'alternative regrettable de lui reprocher son défaut de loyauté ou son manque de savoir. Or, je me hâte de déclarer que la bonne foi de l'honorable M. Verheyen ne m'est pas suspecte et que, si je me trouve obligé do dénoncer son igno-

rance, c'est sans l'en accuser aucunement. En etlet, sans vouloir rappeler ici les motifs de l'opposition qu'a rencontrée en France ma découverte, je puis dire que la presse médicale de Paris s'est généralement montrée hostile à la syphilisation, quand elle ne s'es-t pas tout à fait abstenue d'en parler, (l’est pourquoi M. Verheyen, privé de tout renseignement ou mal renseigné, a pu écrire dans son mémoire la phrase suivante : << Je n’avaticerai rien qui ne soit appuyé des témoignages les plus irrécusables, ou de faits en dehors de toute contestation; » tandis qu’au contraire, il avance à peine un seul fait qui n’ait été de ma part l'objet des plus vives comme des plus itératives protestations.

Cette lettre a uniquement pour objet, je le déclare sans détour, de contester la vérité des assertions de M. Verheyen. Afin d’être concis, je vais les mettre en ordre, et les réfuter chacune dans le rang qui lui convient.

1. M. Veiheyen suppose, pag. 349 du Bulletin de V Académie, que j’ai été conduit à l’idée de syphiliser l’homme parce qu’il ne peut être atteint de la syphilis consiitutionnelle qü’une fois dans le cours de sa vie. » Je défie l'honorable M. Verheyen d’étayer son assertion d’un seul de mes écrits, d’une seule de mes paroles. J’ai été conduità l'idée, que j’ai bientôt mise en pratique, de syphiliser l’homme, parce que j’avais constaté que le phénomène de la décroissance successive des chancres, arrivé jusqu’à l’impossibilité de produire la moindre ulcération, ne s’accompagnait pas chez les animaux, sur lesquels j’expérimentais, de symptômes constitutionnels et se trouvait au contraire compatible avec la plus floris.sante sauté. L’assertion de M. Verheyen est empruntée au langage de M. Ricord, qui n’a pas tout d’abord, sans hésiter, répudié la syphilisation, et qui n’aurait pas été fâché de la faire dériver d’une opinion émise par lui et dont la phrase précitée de M. Verheyen n’est qu’une tardive reproduct'on.

Il en est de même de l’opinion erronée que soutient encore l’honorable M. Verheyen, quand il prétend que je n’ai pas pu donner aux animaux la syphilis constitutionnelle. On comprend, en effet, de quelle importance il pouvait être pour M. Ricord, qui s’était obstinément refusé à admettre que les animaux pussent contracter la syphilis, de se réfugier derrière une Cn quelconque de non-recevoir, lorsque, vaincu par l’évidence dans uu tournoi public et battu par moi dans tous ses retranchements successifs, il fut obligé de convenir que les animaux peuvent contracter des chancres. C’est pour déguiser cet aveu pénible en le faisant suivre d’un palliatif, qu’il prétendit, nonobstant les faits les mieux avérés, que les animaux ne pouvaient être atteints de la syphilis consiitutionnelle. M* Ricord cherchait encore, par cette tactique indigne d’un savant, à déplacer ou à obscurcir la question, et à jeter de la défaveur sur la syphilisation en l’entachant d’une erreur primordiale, d’un vice originel. Mais aujourd’hui, la syphilis constitutionnelle est si facile à démontrer chez les animaux, et d’ailleurs la syphilisation est tellement devenue indépendante de cette question, que, dans l’impossibilité où je me trouve de tout dire, je ne veux engager aucune discussion sur c« point avec l’honorable M. Verheyen.

Ce u’est doue pas le uioius du monde eu m’appuyant sur une idée de M. Ricord,mais guidé exclusivement par l’observation et la logique, que j’ai rendu, je crois, à l’humanité un grand service par la découverte de la syphilisation. Certes, si j’avais pu concevoir d’abord quelques doutes sur l’importance de cette découverte, ils n’auraient pas manqué d’être dissipés bien vite par le concert de réprobation dont elle fut accueillie. Ou n’aurait certainement pas fait tant de bruit autour d’une idée dangereuse ou d’une utopie.

II. M. Verheyen s’exprime ainsi, pag. 3S1, à propos de M. Lindemanu : « Ce martyr de la syphilisation offre des bras labourés par des ulcères phagédéniques et son habitude extérieure traduit tous les caractères de la syphilis constitutionnelle, sous la forme la plus grave. » Ne croirait-on pas, à la lecture de cette phrase, que M Lindemann a été victime de la syphilisation ou que tout au moins il a dû aux inoculations successives d’être atteint de la syphilis constitutionnelle. Rien n’est en réalité plus inexact, a. Avant de se soumettre à la svphilisation, M. Lindemann s’était inoculé un produit d’accident secondaire, et se trouvait en pleine vérole sous forme papuleuse à l’époque de sa première piqûre syphilisatrice. M. Ricord ne pouvait l’ignorer loi'squ’il présenta ou lit présenter M. Lindemann aux sociétés savantes de manière à insinuer ou à laisser croire que ce confrère avait été infecté parla syphilisation. C’étaitvouloir détourner l’attention du fait important de l’inoculabililé des accidents secondaires, et chercher en môme temps à faire peser sur moi et sur ma doctrine la plus gi’ave des responsabilités. L’opinion avait été si habilement égarée et tellement exaltée contre moi, que mes réclamations furent étouffées dans le sein de ces compagnies. Le fait est que M. Lindemann était au commencement de la troisième semaine d’une syphilisation commencée par moi et continuée. Dieu sait comme, par M. Ricord, lorsqu’il fut exhibé à la Société de chirurgie par l’interne de M. Ricord, et à l’Académie de médecine par M. Ricord lui-même, avec beaucoup d’apparat et de mise en scène. On parvint ainsi à toucher la sensibilité et à pervertir le jugement de personnes étrangères à la syphiliologie et même de gens du monde qu’on avait adroitement attirés. N’était-ce pas comme si l’on montrait à des ignorants, peu de jours après l’opération, un amputé pour faire ressortir dans leur aspect horrible les désordres produits par le couteau et pour faire proscrire la grande chirurgie? 6. M. Lindemann, dont la syphilisation a été ultérieurement achevée, s’est toujours très-bien porté depuis, sans avoir jamais pris, dit-il, une molécule de mercure. Je délie MM. Ricord et Verheyen d’infirmer cette assertion.

III. M. Verheyen cite, d’après M. Ricord, l’exemple d’un jeune officier qui n’aurait pas été guéri de la syphilis constiutionnelle par quelques chancres artificiels. Ce fait ne m’est pas personnellement connu. Mais tel qu’il est rapporté, il ne prouve absolument rien contre la syphilisation que je n’ai jamais fait consister chez l’homme dans la production de queh[ues chancres artificiels.

M. Verheyen parle d’un étudiant qui serait mort des suites de la syphilisation, et d’une jeune fille, maUressc de cet étudiant,

qui u'aurait point été guérie de la syphilis par les inoculations successi-ves. Ce sont deux faits qu'on a travestis et que j’ai réUblis dans leur vérité en répondant à la Commission des dialogues.

Ce nom singulier de Commission des dialogues est resté à une | i, commission instituée dans de bonnes intentions, auxquelles tous les membres n’ont point répondu, pour examiner la syphilisation. Au lieu d un rapport, ils mirent au jour, à grand fracas de publicité, un dossier exclusivement composé de dialogues aussi ofï'ensants ; pour la vérité que pour moi-môme. Une chose incroyable dans cette : pièce historiquement curieuse, mais aussitôt oubliée, c’est que les i conclusions elles-mêmes sont dialoguées comme les conversations < de théâtre. Ces Messieurs avaient bien efl'ectivement un peu l'air de t jouer la comédie.

J ai rendu publique ma réponse à ce factum étrange par une brochure intitulée : Lettre à il/, le Préfet de police sur la syphilisation. J’y parle des deux faits en question aux pages 13, 14 et lo, et j sous les titres de 2® et 3® faits. Je prie l’Académie d’accepter l’hommage d’un exemplaire de cette brochure.

V. Quant au D'^ Laval, il n’est redevenu apte à contracter de petits chancres après sa syphilisation que parce que cette syphilisation avait été consécutive à plusieurs traitements mercuriels. Mais, tandis qu’avant sa syphilisation. Laval avait procréé un enfant qui n’a pas pu vivre, il en fit un autre après elle, avec la même mère, plein de vigueur et de santé. Par un effet du hasard, ce second enfant est venu au monde à l’Hôtel-Dieu, dans le service et sous les auspices de M. Piédagnel, dont on connaît le mauvais vouloir cà l’égard de la syphilisation. Comme ce petit être, image de son père et premier produit d’un syphilisé, fut tourné, contourné et retourné ! Mais en vain avait-on conçu l’espoir inhumain de le trouver malade! Il fallut y renoncer. On s’est bien gardé d’en rien dire, tandis qu’on m’aurait objecté cent fois le moindre bobo du petit garçon. Fidèle à ses antécédents et à ses convictions, le D*' Laval a pratiqué sur nos braves officiers et sous les murs de Sébastopol, — n’en déplaise à M. Bégin, plusieurs syphilisations efficaces dans des circonstances de fatigues, d’excès et de privations, où un traitement mercuriel n’aurait pas été possible.

VL M. Verheyen dit, pag. 335 : « Dans la discussion do'nt la syphilisation a été l’objet à la Société de médecine de Christiania, on s’aperçoit que M. Boëck combine avec la pratique le mercure et l’iode. Dès lors, les syphilisations de la Norvège n’entrent plus en ligne de compte. » M. Boëck n’a jamais eu recours au mercure que dans les cas où ce médicament avait été employé déjà avant la syphilisation. Cette circonstance de l’intervention d’un traitement mercuriel préalable rend efiectivement moins sûrs ou plus incertains les résultats des inoculations successives. Mais peut-on juger ainsi en quelques mots et aussi faussement les admirables travaux et le dévouement plus admirable encore deM. Boëck pour la science?

VU. « A Bruxelles, t dit encore M. Verheyen à la page 345,

U M. Thiry, dont personne ne récusera la compétence en syphiliographie, a démontré, par une série d'observations bien faites, minu-

tieuseiuent décrites et qui défient la critique, toute l'inanité de cette doctrine. »

Loin de moi l'intention de récuser la compétence de M. Thiry, pas plus que de personne , en fait de syphilis; mais je conteste absolument la araleur des trois obser-vatious qu'il a publiées contre la syphilisation, et qui formeraient, d'après M. Verheyen, une espèce de faisceau à l’épreuve de la critique. Je ne dirai rien de la confusion qu’établit M. fhiry entre le sens du mot syphilisme et celui du mot syphilisation, non plus que de l’opinion singulière, pour ne pas dire obscure, de cet honorable confrère sur le chancre et sur la manière dont toute la constitution se trouve syphilitiquement infectée. Je me bornerai à quelques remarques sur chacune de ses trois observations, qui sont si parfaites d’après M. Verheyen.

•ff* Observation a. il s'agit d’une malade qui avait déjè subi un traitement mercuriel. En quoi consista ce traitement? Quelle fut sa durée, quel fut son résultat, etc.? 11 n’est pas dit un mot de tout cela dans cette observation minutieusement décrite. Nous sommes cependant assez renseignés pour eu suspecter la valeur. En effet, — faut-il le redire? — n’ai-Je pas toujours considéré la mercurialisation comme un obstacle sérieux à l’application régulière de la méthode syphilisatrice? b. Tout s’est passé en moins de 40 jours, sans que même cinquante chancres eussent été produits; c’est donc une syphilisation seulement commencée. C’est là ma plus grave objection.

2® Observation, (50 inoculations en 48 jours. Donc, dirai-je encore, syphilisation incomplète.

3' Observation , 2.^5 inoculations en 28 jours! Et M. Thiry affirme qu’en voyant cette malade (c’était une tille publique) j’aurais déclaré que la syphilisation existait chez elle. Est-il besoin de protester contre cette assertion de M. Thiry?

Que M. Thiry me permette, puisqu’il veut bien invoquer mon témoignage, de lui signaler la première cause de son insuccès et le motif de son défaut de patience. C’est ([u’en expérimentant la syphilisation il était outre mesure préoccupé de l’idée, et peut-être aussi de l’espoir, de la trouver mauvaise. 11 n’a donc pu transmettre aux autres une confiance dont il était lui-même dépourvu. Cela expli iue la répugnance, l’indocilité de ses malades, et sou propre désistement. En effet, la confiance de réussir est un grand élément de succès. En même temps qu’elle communique un courage supérieur aux obstacles, elle inspire la plus salutaire et la plus énergique persévérance. Je suis loin d’envier le sort de ceux qui n’ont pas éprouvé dans leur âme toute la puissance d’une conviction secondée par une volonté ferme.

En définitive, M. Thiry n’a complètement ni bien fait aucune syphilisation. 11 cherche d’ailleurs si peu à cacher ses préventions, qu’il déclare sans artifice, à la fin de sa troisième observation, page 22 do sa brochure, que si de nouveaux essais avaient eu lieu, ^inoculation chancreuse se serait perpétuée à l’infini, comme dans les observations précédentes. A Tinfini ! n’est-ce pas une e.xprossion qui rappelle toute la rigueur du langage des mathématiques? Etrange aveu pourtant, qui met hautement une présomption à la place du fait, dans un tra-

Tail qui, d’aprùs M. Vevheyeii, délie la critique, et que M. ïhii'v résume lui-même par un modèle achevé de modestie et de bon goût.

« Ce rapport sera lu avec un certain intérêt, car il traite de là syphilisalion sous un point de vue qui nous paT-ait nouveau , et qui fait ressortir d'une manière décisive l’inanité de cette singulièi-e théorie qui répond au nom de syphilisation. »

.l’ai longtemps fait des efforts. Monsieur le président, pour retenir les coups que je viens de porter à M. Thiry, lequel je considère infiniment. J’avais pris le parti de ne lien dire de ses observations ni de son mémoire, bien qu’ils aient été dirigés à bout portant contre moi; j’espérais qu’on se lasserait enfin de me les jeter à la face, et que M. Thiry viendrait peut-être un jour lui-même à résipiscence; mais je n’avais aucunement fait vœu de patience, et c’est moi même qu’on a lassé. Donc j’ai dû faire justice d’un argument contemptible mais importun. Que M. Thiry s’en prenne àM. Verheyen. — Je demande pardon à l’Académie de la vivacité que je viens d’avoir.

VIII. M. Verheyen appelle, page 3T2, la syphilisation une innovation moderne conquise à la vapeur. Je suis on ne peut plus louché de cette façon exquise d’apprécier plusieurs années de travaux et de sacrifices qui durent encore! Mais peut-être n’ai-je pas bien compris M. Veiheyen, et cet honorable académicien veut-il faire aussi mi procès à la vapeur!

IX. M. Verheyen semble triompher, page 3o0,à l’instar de M. Bégin, par la citation écourtée des conclusions de mon premier mémoire. Un jurisconsulte ne demandait qu’une ligne de l’écriture d’un homme pour le faire pendre; il n’en faut pas autant que cela à M. Verheyen pour me condamner ; un et cœtera va lui suffire. 11 en fera sortir tout ce qu’il veut. Mes conclusions, pourtant, ne sont que dogmatiques; j’avais d’autant plus le droit d’y écrire, par exemple, on pourrait éteindre la syphilis dans le monde par une syphilisation universelle, que rien n’est en effet plus vrai, une fois l’hypothèse admise d’une syphilisation universelle, et que j’insistais beaucoup, dans le cours du mémoire, sur le caractère purement scientifique et éventuel de ces conclusions quand elles sont exprimées au conditionnel. Est-ce ma faute si mon œuvre a été soumise à un lit de Procuste et mutilée? Est-ce ma faute si l’Académie de médecine a étouffé mes justes et pressantes réclamations? Est-ce ma faute enfin si presque toute la presse médicale de mon pays s’est faite complice, soit par dédain, soit par crainte (je ne veux supposer que des motifs avouables), du jugement sommaire et de l’étouffement systématique d’une idée française , sans qu’on ait laissé à l’inventeur de celte idée le droit, qu’on ne retire pas même à un criminel, de présenter ses explications et sa défense?

Mais encore, supposez que dans mon enthousiasme, qui était pur,

j’en atteste ceux qui m’ont vu de près à celte époque, — et sans lequel, j’en ai le sentiment intime, je n’aurais pu m’élever à la hauteur d’une grande conception; supposez, dis-je, que dans cet enthousiasme j’aie d’abord exalté le< destinées de ma découverte, fallait-il donc en prendre acte pour rejeter la découverte elle-même et en faire un crime à celui qui n’était coupable, après tout . que d’un

amour exclusif et passionné pour la -vérité? Etais-je donc si peu accessible aux conseils et à la critique qu’il fallût commencer par des calomnies et des injures à mon égard? Pou-vait-il d’ailleurs résulter beaucoup de mal de ma pritendue exagération? Oh! non, non! — le résultat l’a bien montré, — le danger n’était pas de ce côté-là! Les hommes — surtout les compatriotes d’un inventeur — n’adoptent pas si facilement les idées nouvelles, qu’il faille rien craindre, dans le principe, de l’exagération de ces idées.

X. M. Verheyen m’objecte , page 337, une série d’affirmations relatives aux virus et de la nature de celle-ci : « Le vaccin inoculé au mouton ne le préserve pas de la clavelée. » Il ne m’est pas possible de saisir aucun lien logique ni analogique entre de semblables affirmations et le fait lui-même de la syphilisation. En quoi ces affirmations pourraient-elles donc empêcher la syphilisation d’être vraie? 11 y a certainement erreur ou confusion dans l’esprit de l’honorable membre. Le fait est que je ne comprends pas cette classe d’objections.

XL M. Verheyen dit, page 349 : « On n’a pas craint d’imprégner, de saturer l’économie de l’homme d’un poison, etc.» J’ai répondu jusqu’à satiété qu’il s’agit là d’une théorie, et que le syphilisé n’est pas plus saturé de virus syphilitique que celui qui vient d’avoir la variole n’est saturé de virus varioleux. L’un est garanti contre la syphilis, comme l’autre est à l’abri de l’action du principe de la variole. D’ailleurs, les virus ne sont pas des poisons; ils sont des virus.

XII. « En Prusse, les syphilisateurs sont livrés aux tribunaux, etc. » Je crois que l’honorable membre calomnie l’administration prussienne; mais, son assertion fût-elle fondée, qu’elle ne prouverait absolument rien contre la syphilisation, puisqu’elle supposerait, au contraire, l’existence de l’autre côté du Rhin de sjqfiiilisateurs courageux.

XIII. Je passe sous silence les tirades dénonciatrices de M. Bégin et les propos offensants de M. Ricord, reproduits par M. Verheyen avec une extrême complaisance. C’est une contrefaçon qui me paraît bien en retard. Je m’arrête, page 318, à cette phrase peu rationnelle ; « 11 suffit qu’il reste une objection à soulever pour déclarer les expériences incomplètes et blâmer les syphilisateurs qui n’ont pas hésité à porter un poison homicide dans l’organisme de leurs semblables. Je ne dirai plus rien du poison homicide. Mais quoi ! on a donc eu raison, d’après M. Verheyen, de rejeter de prime abord la doctrine de la circulation , parce qu’elle n’est pas sortie parfaite du cerveau de Harvey, comme Minerve de celui de Jupiter? On aurait encore eu raison de rejeter, comme on l’a fait, le quin-

3uina, de proscrire la vaccine, etc.? L’honorable M. Verheyen a sans oute dit autre chose que ce qu’il prétendait dire.

11 est donc établi , Monsieur le président , que la syphilisation est restée, dans l’opinion de M. Verheyen, absolument ce qu’elle était après la condamnation prononcée contre elle par l’Académie impériale de médecine. Cet immobilisme se comprend de la part de ceux qui sont dans la disposition d’esprit de M. Verheyen. En effet, pourquoi s’occuperaient-ils d’une chose, étudieraient-ils une découvei-te absurde, dangereuse et immorale à leurs yeux? Le cadre restreint d’une lettre m’empêche de vous tracer le tableau des progrès accom-

plis et des conquêtes faites récemment par la syphilisation. Sans cela je TOUS démontrerais, entre autres choses, par des preuves in-écusables, qu’elle est bien accueillie dans les Facultés de médecine de Strasbourg et de Paris, et qu’il n’est guère prudent d’y présenter des thèses où il serait par trop dédaigneusement parlé de la nouvelle doctrine.

M. Verheyen s’élève avec force contre les détracteurs de la vaccine, qu’il compare aux hydropathes, aux syphilisateurs et aux partisans de ce qu’il appelle lîi pneumonisation.'hl. Verheyen me semble faire une étrange confusion et intervertir singulièrement les rôles; c’est lui-même, au contraire, qu’il devrait comparer bien vite aux détracteurs de la vaccine. Eh ! la vaccine n’est-elle pas la sœur aînée de l’hydropathie, de la syphilisation et de la. pneumonisation , qu’il voudrait en vain étouffer?

L’honorable M. Verheyen n’est donc bien renseigné sur la syphi- i lisation ni au point de vue dogmatique ni au point de vue pratique. i. Je l’engage à faire de nouvelles études ailleurs qu’auprès de l’honorable M. Tbiry. Ce n’est pas sous le boisseau qu’il faut chercher à voir briller la lumière. Qu’il imite la louable conduite des docteurs Lindsay, d’Edimbourg et Charlton, de NewcasÜe, qui, après avoir visité le service de M. Boëck, à Christiania, ont changé d’avis s sur la syphilisation, et ont eu le courage et la loyauté de le déclarer dans les jommaux de médecine d’outre-Manche.

Quant à moi, j’ai toujours occasion d’appliquer la syphilisation, à la satisfaction de mes clients et à la mienne. Je crois donc que quand cette méthode aura été publiquement éprouvée ici, et sur une assez large échelle, elle triomphera aisément de l’incrédulité des confrères qui sont loyaux et amis du progrès; mes adversaires le savent pai’faitement. On serait, en effet, bien mal informé de ce qui s’est passé à Paris, si l’on pouvait croire que tout le bruit qu’ils ont fait en 1831 avait un autre but que celui de paralyser l’initiative de l’adminis- A tration et d’empêcher l’application officielle de la syphilisation. Nous sommes à présent, grâce à eux et à notre Académie, à la remorque de l'étranger.

Par déférence pour l’Académie de Belgique et par respect pour moi-même, je m’abstiendrai de relever les injures personnelles que M. Verheyen m’adresse à la page 331, et dont j’aurais dû être au moins préservé par la frontière qui nous sépare. Je ne veux même en conserver le ressentiment que pour y opposer avec reconnaissance la faveur que j’ai reçue de la compagnie lorsqu’elle me fit l’honneur, il y a six années, de me permettre de siéger dans son sein et, de prendre part à ses discussions.

Je suis. Monsieur le président, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

25 juin 1858.

Auzias-Turekxe.

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