Mélanges philosophiques, 2^ édition, p
sais là quatre mois à courir et à rêver, à m'enivrer d'air, de loisirs et de songes, ne fuyant pas les hommes, mais plus heureux seul; allant aux environs visiter mes amis, mais surtout pour le plaisir d'y aller ; travaillant aux champs quand venaient les foins et les moissons; errant sur les montagnes, le reste du temps, (juelquefois avec un livre, plus souvent avec un fusil; assez heureux de mon bonheur pour ne chercher de distraction ni dans Tun, ni dans Tautre ; plein de vie, d'Ame, de santé, de reconnaissance pour cette nature, au sein de laquelle il me semblait que je puisais tout cela, et aimant tout d'elle, jusqu'à la fatigue qu'elle me causait, jusqu'à la pluie dont elle m'inondait quelquefois dans mes courses solitaires. Quand, à midi, du haut de quelque cime escarpée, environné de solitude et de silence, des déserts à mes pieds et le vaste ciel sur ma tête, seul au monde avec mes pensées, je voyais se dérouler à l'occident, par-delà les bois qui m'entouraient, les grandes plaines de la France, peuplées de villages qui semblaient dormir au soleil; et, à l'orient, la chaîne majestueuse des Alpes couverte de neige, avec les lacs vaporeux, les villes étincelantes et les campagnes de la Suisse; quand je voyais tout cela briller à mes pieds, sous les rayons ardents du midi, je me sentais si pénétré de la grandeur et de la beauté de la nature, que je versais des larmes de bonheur et d'amour, et que j'aurais voulu m'élancer et me perdre dans ce monde ravissant qui flottait à mes yeux. Je concevais alors les croyances de l'Orient, et je n'avais point d'effort à faire pour voir dans la nature le réservoir commun de la vie, l'océan où s'élèvent et où retombent ces vapeurs légères qu'on appelle des âmes et qui ne se détachent qu'un moment au-dessus du sein azuré de leur mère '. »
On ne saurait donc être surpris que, dans ses lettres, la poésie relègue la philosophie elle-même au second plan. Elle y déborde à chaque page. C'est que, en effet, la faculté maîtresse de Jouffroy c'est l'imagination; c'est là vraiment, chez lui, le don de nature. La raison ne vient qu'après, et n'est, si j'ose dire, qu'un produit de l'effort et de la volonté. Il est devenu philosophe, il était
l. Fragmenls inédits.
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né poète. S'il a du premier l'analyse pénétrante, le noble souci de la vérité, il a du second la passion de l'idéal, la fantaisie rêveuse, le vol hardi vers les sommets, et, par-dessus tout, cette sensibilité frémissante qu'une ombre qui passe, un rayon qui brille, un regard de femme, suffisent à assombrir, à illuminer ou à ravir ' .
Les lettres que nous étudions sont écrites à cette époque de rénovation littéraire et morale des premières années de la Restauration, et il est facile de reconnaître dans plusieurs une inspiration tout à fait semblable à celle des Méditations. La plupart même leur sont antérieures par la date et nous apportent un curieux témoignage des idées et des sentiments qui remplissaient alors les jeunes âmes d'élite. On sent que Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ont passé par là ; mais le Rousseau des bons jours, Tamant et le peintre émus de la nature, celui dont le cœur sensible a ouvert, au plus profond de l'àme humaine, une de ces sources vives qui rejaillissent dans la postérité.
[>a première lettre adressée à Damiron est du 30 août 181G. Les deux amis viennent de quitter l'Ecole. Ils sont l'un et l'autre en vacances, Damiron, chez son père, à Bicêtre ; Jouffroy, dans sa famille, aux Pontets, petit village du Doubs, voisin de Pontarlier ; et Jouffroy commence par raconter à son ami les incidents de son voyage et les beautés du pays natal. C>e n'était pas petite affaire, à cette époque, que le voyage de Paris aux Pontets; il demandait cinq grandes journées; et pourtant M. Jouffroy père était venu chercher son fils. Partis de Paris, le lundi, à sept heures du matin, MM. Jouffroy arrivaient, le soir, à Montereau. Là, ils étaient forcés de prendre « des carrioles, détestables voitui-es qui pourraient servir de remède à tous les paralytiques du monde,