‹ CorrespondanceChapitre 14 sur 65 · Mt"'me lettre · texte numérisé non relu

Mt"'me lettre

DE THÉODORi: JOUFFROT 2a

trop jeune, et Paris n'est pas une patrie. C'est un sentiment dont on ne saurait rendre compte, car je sens (ju'il existerait encore en moi, mes parents fussent-ils morts et mon village brûlé. J'ai tout quitté ! Je suis revenu, je suis rentré... Quelle rentrée! C'était le soir, on était encore à l'étude. Il était sep.t heures. J'ai monté dans la chambre qu'on m'avait assignée ; j'ai allumé la chandelle et je me suis assis. De ma vie je n'ai eu le cœur si serré ! Il a fallu pleurer et pleurer longtemps, quelque effort que je fisse pour me convaincre moi-même de ma folie. Voyant que cela ne finissait pas, je descendis à la cour, et je gagnai les allées. Mais où allais-je, pour échapper aux souvenirs ? C'était \k que je m'étais si souvent promené avec vous, avec mes amis. C'était là que, cinq mois auparavant, nous parlions de thèses et de vacances, de théories de mariage et de systèmes de bonheur. Quel million de pensées me passa dans un moment par la tête, toutes plus tristes les unes que les autres! Je n'y pouvais plus tenir. Je remontai, j'errai dans les corridors solitaires ; je me plaisais à regarder les portes des chambres que mes amis, que moi-même, avaient habitées. J'en ouvris quelques-unes : c'étaient d'autres livres, d'autres habits, un autre arrangement Tout cela m'allait au fond de l'àme. Je remontai dans ma chambre nouvelle qui est celle d'Ansart, aussi pénétré que j'en étais sorti. Tout changé dans cette Ecole! me disaisje, et moi seul, immobile au milieu de ce déplacement et, condamné par ma propre volonté à en être le spectateur malheureux, et j'étais désespéré! La cloche du souper me tira de là : je mis le nez à la fenêtre pour voir les élèves traverser la cour; j'entendis des cris, des sons de voix inconnues, d'autres que je cix)yais connaître; c'était pour moi une alternative rapide de sentiments de peine et de joie. Enfin, j'entendis la voix éclatante de Guichemerre ; et vous ne pouvez concevoir, mon cher ami, quel subit changement ce son d'une voix connue produisit en moi. Je sentis le courage renaître comme par magie. Je descendis, j'allai à l'étude, on finit de souper; je les vis tous revenir; je retrouvai Varney, Plagniol, Miet, Guichemerre, et tant d'autres, jadis négligés et maintenant devenus d'heureuses ressources et de précieuses consolations. Je ne croyais pas aimer tant de monde et il n'y a pas jusqu'à M. Lemarchand, qui me parût un ange du ciel. Expliquez maintenant le cœur humain! Je me couchai presque joyeux. Le lendemain, la raison était revenue ; je ne me trouvai ni si triste qu'avant le souper de la veille,

26 LA JEL>KSSK ET LA .'^lOHT

ni si gai qu'à mon coucher. J'appréciai chaque chose à sa valeur. Je conçus que jamais je ne retrouverais des amis comme vous, et je compris que, malgré cela, on pouvait encore vivre dans cette maison, en étouflant les souvenirs à force de travail '. »

Certes, cette lettre n"est pas pathétique comme le récit célèbre de la nuit de décembre, inséré au mémoire sur l'organisation des sciences philosophiques. Ce n'est pas le problème de la destinée et l'avenir éternel deTàme qui s'agite ; et le regret de la patrie et des amis, si poignant qu'il soit, ne se compare pas à la douleur delà foi perdue. Et pourtant, ces deux pages nous semblent pouvoir être rapprochées pour l'accent et l'émotion : on retrouve, dans l'une et dans l'autre, cette habitude de l'analyse, grâce à laquelle Jouiïroy descend de couche en couche jusqu'au fond de ses pensées ou de ses sentiments, et nulle part peutêtre il ne se révèle mieux avec ce mélange de tendresse mélancolique et de folle gaieté, de paresse rêveuse et de travail acharné, de sensibilité maladive et de raison virile, qui faisait de lui comme une antinomie vivante. Aux cris qui s'échappent de ce cœur déchiré, on sent combien il aimait son pays et sa famille , combien aussi était sincère, profonde, l'amitié qui l'unissait à ses anciens camarades d'école et spécialement à celui qui, après la séparation, allait devenir le plus fidèle de ses correspondants, en restant le plus intime confident de toutes ses pensées.

Huit jours après i29 janvier , il réclame des nouvelles. L'ennui le gagne, et il a besoin que les lettres de ses amis viennent le distraire et le consoler.

" Le fond de toutes celles que je vous écris, dit-il, est que je vous aime; prenez-le de cette façon, même quand je ne vous le dirais pas, et suyez sur que vous ne vous tromperez jamais. »

Page 1