‹ CorrespondanceChapitre 15 sur 65 · A. Damiron. •2-2 janvier 1S · texte numérisé non relu

A. Damiron. •2-2 janvier 1S

DE THEODORE JOLFFROY 27

Mais il a beau faire, rien ne parvient à combler, dans son âme, le vide de la famille et de la patrie absentes, et il semble que le retour du printemps Fy fasse sentir davantage. Le 4 mars, il écrit à M. Damiron une lettre toute d'abandon et de poésie. Il envie la solitude de son ami, qui lui permet de rêver et de penser à Taise, de vivre de la vie de Pâme et de suivre le mouvement de ses idées : lui ne le peut, dans le tourbillon de Paris ; il voudrait être dans son pays ; c'est le pays de la vie intérieure :

« Le silence de la nature et des hommes y élève Tâme et l'invite à la méditation ; des sites, tantôt riants, tantôt sublimes, mais d'une beauté toujours originale, y nourrissent Timagination, qui a besoin d'être souvent excitée. Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines, les parfums de nos plantes, la modeste rougeur de nos fraises à demi cachées sous l'herbe ? Qui vous dira les murmures et les balancements de nos sapins, la funèbre obscurité de leurs ombres et les vêtements de brouillard qu'ils prennent au matin? Qui vous dira la hauteur de nos rochers et leurs bizarres figures, la profondeur et la paix de nos vallons; et, quand l'hiver secoue les neiges de son manteau sur nous ; quand d'épaisses brumes rampent lentement le long des montagnes et des forêts; que la bise rapide s'élance tout à coup du nord au midi ; le voile épais des bouillards est déchiré et des lambeaux épars fuient dans les airs; d'immenses tourbillons de neige soulevés de terre s'agitent et tournent sur eux-mêmes, se mêlent, se confondent et remplissent l'air d'une vague poussière ; alors les cheminées disparaissent, de nouvelles montagnes s'élèvent, l'aigle et le corbeau fuient au plus haut des airs en poussant de lugubres cris, les loups sans asile hurlent de froid et de faim, tandis que les familles s'assemblent au bruit des toits ébranlés et prient Dieu pour les voyageurs! 0 mon pays, pays que je regrette, quand vous reverrai-je? Quand me sera-t-il donné de ne plus vous quitter? Hélas! ce bonheur n'est point réservé à mes jeunes ans, et peut-être l'heure de la vieillesse aura sonné pour moi quand j'en pourrai. jouir. N'importe! J'aimerai à y couler mes derniers jours; il me sera doux d'y mourir, et je bénirai le Dieu qui m'aura fait ces loisirs tardifs '. »

Tout ici. jusqu'à la forme un peu déclamatoire, procède de Rousseau et annonce Lamartine. Ne croirait-on pas déjà lire, en |)rose, une page des Premières méd'Ualiom, que cette lettre précède de trois années? Nous n'en avons pas retrouvé le brouillon; mais ce morceau, nous en sommes convaincu, n'a pas été écrit au courant de la plume; il était de ceux que Jouiîroy se plaisait à travailler, à rendre aussi parfaits que possible, et qu'il transcrivait ensuite à ses amis.

Quelques jours après, il est aux Champs-?21ysées :

" .Je me promenais là par le plus beau soleil du monde. C'était une belle matinée de printemps, et, pour bien dire, la première que nous ayons eue celte année. Néanmoins les violettes commençaient d»V|à à s'épanouir; leur odeur suave m'attira vers un de ces beaux jardins qui bordent le côLé droit de cette promenade; je m'avançai vers les grilles de fer et, passant mon nez à travers les barreaux, je humais les parfums qui s'échappaient de plusieurs toufîes de violettes groupées autour d'un arbre. J'étais donc là fort content de cette bonne rencontre, de cette bonne odeur, de ces belles fleurs, de ce beau soleil, quand, par hasard, je jetai les yeux sur la belle maison à laquelle ce beau jardin appartenait. Alors j'aperçus un beau salon de plain-pied, entouré de irlaces et de lambris dorés; la fenêtre était ouverte et le -oleil l'emplissait de ses rayons. Mais il y avait là, dans ce beau salon, quelque chose de plus beau que lui, que la maison, le jardin, les violettes et les arbres tout ensemble, c'était une charmante Anglaise, aux blonds cheveux et aux yeux bleus, qui était assise dans un fauteuil, le visage tourné vers la fenêtre. Sur ses genoux elle tenait un jeune enfant, qui semblait à peine avoir vu deux moissons, beau comme un ange du ciel, frais comme une pèche que la main vient le cueillir. .Jugez si je regardais une fois que J'eus fait cette découverte. J'oubliai les violettes et toute mon àme fut à la belle lady. Il me semblait voir une de ces héroïnes du pays de Galles qui sont si parfaites dans les romans anglais; elle eu avait toute la mine. Elle était justement vêtue d'une robe blanche, très simple. Ilien ne couvrait ses longs cheveux, négligemment attachés sur sa tête; son visage brillait d'une ravissante beauté ; sur son sein elle pressait son enfant et ses yeux ne

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se détachaient pas d'une vue si chère. Le petit ange s'efTorrait d'atteindre son cou, de ses jolis hras arrondis; il semblait la regarder avec tendresse, et ses cheveux blonds roulés en boucles et doucement soulevés par le zéphyr voltigeaient sur ses épaules. On eût dit des êtres surnaturels, et ce groupe, digne de l'Albane, eût représenté, d'une manière admirable, l'innocence dans les bras de la beauté'. »

Le :2o mai suivant, la mélancolie Taccable. Il est seul, dans sa chambre de l'École; triste, il tourne les yeux du coté de sa fenêtre.

'( J'ai vu les ar])res de notre cour, battus par le vent d'ouest, courber leurs rameaux fragiles. Des nuages noirs traversaient rapidement le ciel de l'occideut à l'orient et laissaient échapper, en passant, de larges gouttes de pluie qui venaient s'aplatir sur les vitres. Ce triste aspect de la nature m'a rappelé les tempêtes de mon pays, quand les hauts sapins s'entrechoquent de leurs cimes et que lèvent du nord emporte au loin leurs fortes branches, comme l'herbe des montagnes ou la mousse des rochers. J'ai vu des orages sublimes dans mon enfance, et je me rappelle encore avec quel frémissement je les contemplais du seuil de la porte. Mais alors les orages venaient dans la saison des orages : les printemps étaient purs, les étés féconds et les automnes riches en moissons. Aujourd'hui, tout est changé; et, depuis dix ans, le laboureur perd sa peine et ne recueille plus. Ah ! si les temps passés revenaient; si les saisons mieux réglées, ramenaient l'abondance au sein de nos montagnes, c'est là que j'aimerais à aller retrouver des illusions, c'est là que je voudrais faire des rêves de bonheur dignes des vôtres. Comme vous je les ferais à l'ombre des sapins, étendu sur rhei4)e fraîche. Mais ici, mon cher, comment voulez-vous que je trouve des chimères aussi belles que les vôtres? Ces mars, ces toits, ces cheminées, ne disent rien à l'imagination. L'idéal du beau sommeille en moi, car nulle beauté terrestre n'y ramène mon esprit. Loin de pouvoir pousser jusqu'au baptême le rêve de bonheur, je ne puis en trouver le commencement. Rêvez donc tout seul; rêvez, mon ami, mais écrivezmoi vos rêves. C'est une consolation, à qui n'en peut faire, délire les vôtres '^. »

C'est ainsi que le moindre accident, la plus petite chose, réveilleen lui l'image de la lerre natale, lui ouvre une échappée sur ses chères munta^i,^nes. lia écrit, dans une Mulre de ses lettres : « Paris n'est pas une patrie. » Son cœur n'en eut jamais d'autre que les collines et les vallons du Jura.

Xuîle part, peut-être, ce don qu'a chez lui l'imagination d"idéalis' r et transfigurer toutes choses ne s'est anirmé avec plus de maîtri-e et d'éclat que dans le récit qji'il nous donne d'une soirée passée sur le boulevard, dans les premiers jours d'avril 1819. Il est sous l'influence du pi lutriiip-. et cette inlliience ii-ansforme tout à ses \i\\x.

« J'étais, à neuf heures, sur le boulevard des Italiens. La soirée était délicieuse, et les promeneurs nombreux. Cependant la nuit et le printemps contenaient toutes les langues. Cette multitude se taisait, et Ton aurait pu la prendre pour le peuple silencieux des ombres. Tout à coup, une femme, un homme, deux enfants et un chien s'arrêtent. Leurs vêtements étaient étrangers; leur physionomie expressive et leur teint hàlé annonçaient des Espagnols; leurs souliers étaient couverts de poussière; ils avaient Tair fatigué; on voyait que c'étaient des voyageurs et des malheureux. La femme tenait une espèce de mandoline. Les yeux levés au ciel, elle se mit à préluder. Son mari la soutenait; les deux jolis enfants étaient de chaque côté, et le pauvre chien assis devant eux. Bientôt l'étrangère chanta d'une voix triste et douce. Les paroles étaient dans une langue inconnue mais harmonieuse; l'air était él range, mais d'une admirable mélodie. Elle chantait seule chaque couplet; l'homme et les enfants répétaient en chœur le refrain. Toute la foule s'était arrêtée pour les entendre; tous les yeux exprimaient la surprise et la compassion. La beauté touchante de la musicienne, le groupe que formaient autour d'elle l'homme, les enfants et le chien; le lieu, l'heure, le ciel, la saison; l'idée d'un pays éloigné, dun voyage pénible, de quelque grande infortune, tout donnait à cette musique une puissance magique et à cette scène un charme et une poésie indéfinissables; aussi, quand le concert fut achevé et que toute la famille errante, immobile

et les yeux baissés, sembla laisser au chien fidèle la honte de recevoir la chaiité, Dieu sait, si tous les assistants remplirent de bon cœur la boite qu'il portait à sa gueule. Une voix s'éleva pour demander que la romance fût chantée une seconde fois. Quel tact dans les Français ! Tout le monde sentit le peu de délicatesse et l'égoïsme de cette demande. Tout le monde comprit que les pauvres gens étaient fatigués; qu'ils n'avaient peut-être chanté que pour avoir de quoi souper; qu'exiger une répétition de l'air, c'était leur rappeler leur dépendance et les droits de celui qui paye. Tous ces raisonnements se firent spontanément; il n'y eut qu'un cri de mépris, d'indignation. On rappela le chien, on l'accabla de caresses et de présents. L'étrangère avait compris ce mouvement généreux; ses yeux se levèrent en remerciant; la rougeur lui avait monté au visage. Quelle âme sous cette figure! Je me serais Jeté à ses pieds pour l'adorer'. )>

Deux mois après, c'est aux Tuileries, qu'à défaut du vallon paternel, il va promener sa rêverie. Mais déjà la saison a changé et l'état de son àme avec elle.

« Je reviens des Tuileries; j'y vais chercher, tous les matins, la fraîcheur et le silence. Mais, hélas! le printemps n'y est plus. Il y était naguère, aimable, échauffant, ravissant, inspirateur. Le charme a disparu peu à peu, et la nature est retombée dans son insignitiance ordinaire. Que de rêves séduisants mon imagination a faits suus ces beaux ombrages, qu'elle ne peut plus y retrouver, parce que le soleil a fait un pas de plus vers notre pôle boréal L'inlluence du printemps ne dure qu'un moment, mais on vit plus dans ce peu de jours que dans les onze autres mois de l'année. C'est la saison do la poésie et de l'enlhousiasme; l'âme est tout expansive; elle ne s'appartient plus; elle se répand et se perd dans le monde qui l'enveloppe, et bien au delà; elle ne juge plus, elle aime ; aussi tout lui paraît beau, ce qui est et ce qui n'est pas. Ravie des réalités et des chimères qu'elle embellit ou qu'elle invente, elle s'y attache avec passion; elle s'épuise à les posséder; vains efforts; l'union est impossible. L'homme est réduit à les adorer et à chanter dans ce monde le bonheur qui n'y est point. Et cependant cette adoration nous rap-

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