Lettre à P., sans doute Perreau, 7 avril 18l'J
proche du Dieu inconnu; ces chants qui sont pleins de lui nous le livrent pour ainsi dire. L'adoiation est délicieuse; Ihymne est d'une harmonie enivrante; quand l'une finit, quand Taulre expire, Tàme, en retombant sur la terre, s'aperçoit qu'elle l'avait quittée et que d<*Jà un pas avait été fait vers le ciel. Triste et rampante, elle s'ennuie dans la fange. Ses yeux se lèvent avec douleur vers ces espaces brillants où tout à l'heure elle planait. Elle n'a plus le courage de su[>porler sa condition ; elle s'efforce pour s'élever de- nouveau, mais elle a perdu sa puissance; le printemps nest plus*. »
On le voit, il y avait dans l'àmo de Joufîroy une véritable lyre; nous allons l'entendre vibrer d'accents plus émus et plus religieux encore.
Nous avons vu que. en 18-20, Dubois, qui enseignai! alors à Besançon, était allé voir Jouffroy aux Pontets. Ils avaient ensemble visité Genève et Lausanne, Yverdun, Neufchâtel et son lac. Deux ans après, au printemps de 1822, Jouiïroy parcourt de nouveau ces lieux et, le 30 mai, il adresse à l'ami qui, une première fois, les a vus avec lui, cette belle lettre qu'on nous pardonnera de transcrire presque en entier, tant le peintre de la nature et le poète nous semblent s'y révéler avec éclat, tant Tàme religieuse de Joufîroy s'y montre dans tout son essor vers Dieu, dans toute la ferveur de l'enthousiasme et de l'adoration :
« Je viens de faire un voyage à Morges, avec ma mère, et j'arrive dune jolie partie à Yverdun, plus récente encore que mon voyage. Nous étions six cavaliers, et nous avions six demoiselles, le tout sur trois chars-à-bancs. Nous avons débuté par Valorbe, où nous avons été coucher. Le lendemain, nous avons grimpé sur la dent de Vaullion, cette montagne blanche que l'on aperçoit depuis le sentier terminant au nord-est le lac et la vallée de Joux. Le point de vue est presque aussi vaste et beaucoup plus original que celui de la Dôle. De là à Orbe et à Yverdun, d'où nous sommes revenus hier dîner chez Falconnet et coucher ici.
Dr: TIIÉODOIIE JOLirROY 3!
(( .Nous aimons tant Yverdun que je veux vous douner quelques détails qui augmenteront peut-être votre désir d'y revenir. J'ai vu cette ville sous un nouvel aspect. Vous vous souvenez que nous Pavions définie : la ligne droite ou Tuniformité. La légère brume qui remplissait Tatmosphère quand nous le visitâmes donnait à la perspective une monotonie que j'y retrouvai dans mon second voyage, parce que la même cause reproduisait le même effet. Cette fois, le rideau était levé; l'air avait une pureté et une transparence admirables. La physionomie du pays était changée et, pour ainsi dire, rajeunie. Le lac allongé se voyait jusqu'au fond, et ses rives et les villes nombreuses qui les couvrent se détachaient parfaitement de la surface de Teau et se laissaient distinguer comme Meilleraie de Glarens. Cette première bordure était enfermée dans une autre pleine de douceur et de majesté; à gauche, le pompeux Jura; au fond, les rochers blancs de Neufchùtel; à dioite, les montagnes couvertes de bois du canton de Berne; au-delà du lac, Morat, et le canton de Fribourg en deçà, formaient un demi-cercle d'une imposante beauté. C'est autre chose que le bassin du Léman; moins de grandiose, mais une grandeur plus harmonieuse et peut-être plus ravissante. Que n'étiez-vous là? Que n'y étiez-vous surtout lorsque, au coucher du soleil, nous nous mîmes dans une barque pour aller visiter Grandson, si gracieusement groupé au revers du Jura, et, pour ainsi dire, suspendu sur le lac. La journée avait été brûlante. Un orage se formait du côté de Fribourg, un autre vers le fond, au-dessus de Neufchàtel. La nuit était venue, et, tandis que la lune reposait sur nos têtes et blanchissait d'une pale lumière les vagues du lac, les éclairs sillonnaient les nuages obscurs devant nous et à notre droite. Deux tonnerres également lointains grondaient alternativement et semblaient psalmodier un hymne à la gloire du Créateur. Les rives sur lesquelles éclataient ces deux orages étaient perdues dans une sombre nuit. Les deux autres, éclairées par la lune, laissaient voir Yverdun et ses beaux peupliers, Grandson et son pâle château qui ressemble à un fantôme, et une foule de villages épars sur la route de Neufchàtcl. L'horizon, par dessus, était encore rouge des feux mourants du crépuscule, et les sommets arrondis du Jura se dessinaient admirablement. Nous avions trois rameurs qui faisaient voler la barque sur la face du lac. Nous avançâmes d'abord en babillant. Nos compagnes, en robes Jblanches et en chapeaux de paille larges, tremblaient à
chaque mouvement et riaient de leurs frayeurs. Mais bientôt la nature l'emporta, et le sublime spectacle qui nous entourait suspendit tout autre sentiment.Frivoles jeunes filles, elles ne savaient pourquoi elles se taisaient et d'où venaient ces soupirs involontaires. L'infinité de Dieu les tenait sous sa puissance et parlait à leur cœur. Au clair de la lune, on voyait le sentiment religieux de l'inconnu et du sublime faire vivre, pour la première fois peut-être, et leurs yeux et leurs figures d'une vie exaltée et supérieure. Ohl qu'elles étaient belles alors et comme, involontairement, on les serrait contre son cœur. Mais c'était une beauté qui ne leur appartenait pas, descendue d'en haut sur leurs fronts, éclair de vie dans la «mort de leur existence. Dans une heure, ces traits, rendus sublimes un moment, devaient retomber dans la triviale expression de pensées communes et de sentiments étroits, et je sentais là, dans l'excès même de mon admiration et de mon bonheur, la périssable valeur de tout ce que l'on peut admirer et aimer en ce monde.
" Nous arrivâmes au pied du château de Grandson, mais nous ne descendîmes pas à terre. Les deux orages s'avançaient lentement et menaçaient de nous couvrir; il nous fallait une heure pour regagner Yverdun, et nous retournâmes la barque. Le silence continuait et n'était interrompu que par quelques mots et le bruit des rames. Lonchamp, courbé sur le devant de la barque, fumait sa pipe en regardant le ciel. Je ne sais pourquoi je me rappelai alors avoir lu qu'à bord des vaisseaux portugais qui doublèrent pour la première fois le cap de Bonne-Espérance, on célébra la messe au milieu de la nuit, en vue de la mer des Indes, inconnue jusque-là. Par une alliance d'idées subite et inspirée partout ce qui m'environnait, le chant du Sanctus, Sanctus, se trouva dans mon cœur et sur mes lèvres. Je l'entonnai à demi voix; mon voisin m'accompagna sur le même ton ; peu à peu les sons s'élevèrent, tout le monde s'en mêla, et les rives protestantes du lac dYverdun retentirent du sublime Hosannah in excelsLS lentement et solennellement exécuté par dix voix réunies. L'étonnement silencieux de nos rameurs pour qui et ces chants et cette lan2ue étaient inconnus, nous excita. Le Gloria in e.vcelsi^, le Lauda Sion, le Laudate Dominum, omnes gente.^, se succédèrent. La gravité de ces chants catholiques, au milieu de cette grande scène, l'idée qu'on les entendait du rivage, et que la religion protestante n'avait rien qui pût ainsi s'allier poétiquement à ce qu'il y a de poétique
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dans la nature et les sentiments de rame; ce mélange harmonieux de voix d'hommes et de femmes; cette langue latine si sonore, si pompeuse, inconnue à la population d'alentour, tout m'émut au plus haut point. Sans doute, il y avait une harmonie bien vraie entre ces chants, ce spectacle et ce pays, et peut-être arrive-t-il souvent que ces inspirations subites qui devinent ce que la réflexion n'aurait jamais inventé, sont ainsi le résultat nécessaire d'une position, d'un sentiment, d'une disposition d'esprit qui est en harmonie avec elles et qui les fait naître sans que nous nous en doutions'. »
Si je ne m'abuse, ces pages ne le cèdent pas aux plus belles pages de Rousseau et de Lamartine. Il est impossible, tant certaines analogies sont frappantes, de ne pas les rapprocher du Lac. L'inspiration n'en est pas exactement la même, bien que le sentiment de la brièveté de la vie et de la fragilité de l'amour humain y traversent aussi l'âme de Jouffroy : elle est encore plus haute. Chez Lamartine, l'inspiration est purement païenne. Ce qui lui arrache ces accents émus et sublimes, qu'on ne peut comparer qu'aux derniers vers des Deux- Pigeons de La Fontaine, c'est le sentiment du néant de la vie, de la fuite irréparable de l'amour, exalté par le charme des lieux, de l'heure et l'exquise beauté de tout ce qui l'entoure. Chez Jouffroy, l'inspiration est franchement religieuse et chrétienne. C'est la grandeur et la beauté de Dieu que les spectacles de la nature lui révèlent, c'est la prière qui monte sur ses lèvres, c'est l'enthousiasme du roi David qui soulève sa poitrine, l'entraîne et, a^^ec lui, ses compagnons, dans un chœur d'amour et d'adoration. L'ode de Lamartine est le cri poignant d'une blessure humaine. La lettre de Jouffroy est un hymne ; et pour exprimer les sentiments profonds qui débordent de son âme, le jeune philosophe, qui venait de traverser, à l'Ecole normale, cette crise du doute et cette nuit douloureuse dont il nous a laissé une