‹ CorrespondanceChapitre 31 sur 65 · A Dubois. 10 septembre · texte numérisé non relu

A Dubois. 10 septembre

2. Dan> la belle préface de son livre intitulé : Souvenirs de vincft ans d'enseignement. M. Damiron a porté sur M. Cousin un témoignage de tous points conforme à celui de Joutfroy. M. Dubois dit à

Après tout ce que nous venons de dire, on ne s'étonnera pas que, quand, à son tour, M. Cousin est frappé ])ar une mesure hypocrite, l'indignation de Jouffroy éclate.

« Il est vrai, mon cher ami, que Cousin ne fait plus son cours à la Faculté. Pourquoi? Les journaux ont dit d'abord qu'il avait été suspendu. Ensuite, le Moniteur a publié que c'était pour sa santé et la continuation de son Proclus que le conseil lui avait permis de ne pas le faire provisoirement ; et laffiche de la Faculté annonce que Touverture de ce cours Sera annoncée ultérieurement. Ainsi l'article du Journal officiel nous montre le conseil comme une autorité paternelle qui cède aux désirs de Cousin, et raffiche, sans rien dire de taux, favorise, par une expression vague et perfide, l'interprétation du Moniteur! Et tout cela est combiné pour donner à la persécution l'allure de la Justice, et même de la bonté. On destitue l'homme que l'on craint, et on ne veut pas courir les risques de cet acte... Il est si bien destitué qu'il ne touche plus un sou de sa place ; et, cependant, l'autorité dit et imprime que c'est lui qui a demandé à ne pas continuer, à cause de sa poitrine et de son Proclus; qu'ainsi on lui a accordé un congé; qu'ainsi il touche toujours son traitement et est au mieux avec le conseil ; d'où il suit que Cousin est un lâche qui s'est arrangé avec le pouvoir, qui consent à ne pas parler et à recevoir le prix de son silence ; qui se retire quand la circonstance devient périlleuse et clément ainsi tout ce qu'il a professé. D'où il suit que les philosophes sont des déclamateurs et des histrions, que la philosophie est de la poudre à jeter aux yeux... Voilà la perfidie, l'hypocrisie de l'autorité dans cette aiï'aire^. »

son tour : « Qui donnait chaque jour secousse à l'esprit de Jouflroy ? Qui, par l'exemple d'une méthode même inexpérimentée, même défectueuse, provoquait ses méditations et la recherche d'une autre méthode, si méthode il va? iN'était-ce pas le jeune maître? Ah ! on peut bien refuser à M. Cousin l'honneur d'avoir tiré de son admirable esprit un système de philosophie original et complet ; mais qu'il ait donné l'élan aux études philosophiques, qu'il ait été chef de réforme, c'est ce qu'on ne peut nier sans nier l'évidence et par une puérilité souverainement ridicule. Ce n'est pas Jouffroy qui eût jamais rougi de reconnaître que, sans M. Cousin, il n'aurait jamais fait de philosophie. » (Souvenirs inédits.) 1. A Damiron, 3 décembre 1820.

LA jkl'.nessl: et la moht

Et, sept ans après, le 21 juin 1827, Joufîroy écrira encore à Dubois : « Cousin a été délicieux, comme à l'ordinaire. >>

On le voit, le cliarme a duré.

Quand il s'agit de Jouffroy. il y a une question à laquelle on ne' peut, bon gré mal gré, échapper. Où en était-il en philosophie et en religion? L'éclat de son talent et de son enseignement, les révélations qu'il lui a plu de nous faire sur l'état de son âme, le retentissement des incidents qui se sont produits sur sa tombe, tout nous ramène à l'étude de sa pensée et de sa croyance. C'est là la question suprême.

Disons-le immédiatement, rien de plus délicat que d'y répondre.

La correspondance que nous étudions commence à la fin du mois d'août 1816. Joufîroy était-il alors à la veille ou au lendemain de cette nuit terrible dont il a, dans une page fameuse, décrit les tortures morales avec une émotion si sincère, avec un accent si dramatique et si douloureux y Dubois, dans ses notes manuscrites, semble croire ({ue cette nuit est celle dont Jouiïroy parle à Damiron dans sa lettre du 22 juin 1817 et y voit « le fond de la page des Nouveaux fragments». — «Je trouve, dit-il. dans cette lettre, un exemple de ces crises fréquentes chez Jouffroy. La description qu'il fait d'une suite de réflexions qui le saisissent, un certain jour orageux et triste de juin, a plus dun trait de la grande et terrible nuit décrite aux Xouceau.r Mélanges ; et si, par hasard, c'était la même scène, reproduite à l'heure même et à vingt ans de distance, on pourrait voir ce que l'imagination remise en jeu par la mémoire, et la mémoire elle-même se fouillant sous l'empire d'une

DE THÉODORE JOUFFROY o5

réflexion profonde, ajoutent de force et même de vérité aux impressions. C'est là le secret immortel de Tart : il est plus vivant que la réalité même ^ » Mais cette hypothèse tombe devant le texte des Nouveaux Mélanges. où Jouffroy parle d'une nuit de décembre 2. Dans un autre passage de ses notes, Dubois en fixe la date « vers mars 1816 ». Pour nous, tout indique que cette crise décisive est antérieure à l'époque à laquelle ces lettres commencent ; et puisque Jouffroy lui-même nous apprend qu'elle eut lieu pendant une soirée de décembre, il nous paraît évident que c'est au mois de décembre 1815 qu'il faut la placer.

Au matin de cette nuit où, pour la première fois, il avait vu clair dans son âme, Jouffroy disait qu'il n'y avait plus rien en lui qui fût debout. A l'heure dont nous parlons, il semble que rien ne s'y soit relevé ; à la place de l'autel renversé, aucun autel nouveau ne se dresse encore. Si même on lisait cette correspondance sans être averti du caractère de celui qui l'a écrite, on serait tenté de croire qu'on n'a devant soi qu'un sceptique désolé. Mais, ici encore, c'est à M. Dubois qu'il faut demander l'interprétation vraie. « 11 y avait, dit-il, dans Jouffroy, un fond de fantaisie inépuisable, qui le portait à se moquer de tout, des autres, de sa science et de lui-même. » — « C'est avec cette pensée toujours présente qu'il faut lire cette correspondance, pour en saisir le véritable sens. Autrement, on se ferait de l'homme l'idée la plus fausse et la plus injuste : il y a un fond de raillerie de la réalité, du monde et de soi, qui domine dans cette profonde et belle intelligence, et laisse échapper souvent ces secrets soupirs de sa nature, à la fois mélancolique, tendre et moqueuse ^. »

Page 1