Lettre à Damiron. du 19 novembre
DE THEODOHE JOUFFROY 57
programmes du monde. Aussi n'ai- je pas ouvert un livre de toute Tannée, excepté les premiers jours ; j"ai marché tout seul, ayant sous les yeux mon esprit, objet d'observation, et faisant une leçon à mesure que Je faisais une découverte K »
Ce n'est rien de moins que rédifice entier de la philosophie qu'il s'agit de reconstruire par la méthode de l'observation psychologique. L'entreprise est vaste et hardie; l'effort est sincère autant que l'esprit est puissant. C'est, avec toute l'ardeur de sa jeunesse, de toute son âme, que Jouffroy cherche cette vérité qui, seule, à ses yeux, fait le prix de la vie. 11 semble qu'elle se dérobe aux recherches les plus passionnées, aux efforts les plus ardents qu'il fait pour l'atteindre ; et ni au point de vue proprement métaphysique, ni même au point de vue moral, Jouffroy ne paraît trouver grande lumière ni grande force dans cette philosophie à laquelle, après avoir perdu la foi, il se rattache comme le naufragé à la branche.
« Vous la cultivez avec ardeur, écrit-il à son ami, cette belle philosophie, et moi avec indifférence. Quand elle se dérobait à demi à mes regards curieux, j'adorais sa beauté possible. Douce illusion de mes premières études! J'ai pénétré dans le bois sacré. La divinité si sublime, dans l'ombre à travers le feuillage, n"a plus été, pour moi, qu'une grosse, laide et informe statue, à peine dégrossie sous le ciseau de Platon, de Descartes et de Kant. Encore, si ce bloc ridicule pouvait, sous vos mains, dépouiller ses formes grossières ; si une Vénus pouvait sortir de cette pierre inanimée ! J'ai mis la main à Fœuvre : artiste inhabile, j'ai tout gâté. Vous ferez peut-être mieux. Je vous attends à la prochaine exposition 2. ))
Et ailleurs :
« Je trouve que c'est une belle chose que la philosophie, quand elle spécule tranquillement, loin des dangers, des