‹ CorrespondanceChapitre 34 sur 65 · A Damiron, 5 janvier · texte numérisé non relu

A Damiron, 5 janvier

o8 LA JELNESSE F.T LA MORT

séductions, à l'abri des impétueuses attaques de la passion, et des perfides tentations du monde; elle décide, avec une merveilleuse facilité, comment il faut agir dans toutes les circonstances ; et elle se confie, avec une admirable bonbomie, sur ses propres forces. L'avenir est, pour elle, la chose la plus simple ; les dangers possibles, bagatelles; les combats futurs, des espérances et des certitudes de triomphe ; elle ne doute de rien ; elle vit du hasard ; elle brave tout ce i}ue contient le futur; elle est présomptueuse et pleine de vanité ; je ne saurais mieux la comparer qu'à un fat ou à un Gascon ou à une jolie femme, ou à un homme ivre, toutes irens qui sont charmés du présent, imperturbables dans la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et sûrs del'avenir*. »

11 est tlilTicile d'avoir plus d'esprit, de se moquer de la pliilosopliie, avec une ironie plus fine et plus char- À\ manie et, en mémo temps d'en mettre à nu, avec une \\ clairvoyance plus impitoyable, les côtés faibles et linsutrisance. Sans doute, ce ne sont là que des boutades, et il est aisé d'y reconnaître cette haute fantaisie dont parle Dubois. Et. pourtant, ne trahissent-elles pas un état d'àine? 11 fait son examen de conscience et sent toute sa Faiblesse : le sentiment de l'infirmité humaine laccable: et. parfois, il semble regretter de ne pouvoir |)lii^. comme autrefois, puiser aux sources de la grâce.

" Je me voyais obliger de renoncer au bonheur, écrit-il le 22 juin 1817. Restaient quelques vertus à pratiquer et quelque bien à faire pour remplir de quelque chose le vide immense de ma vie. Mais je me sentais si lâche avec moimême, si mou au bien, le dirai-je? si faiblement porté à aider et à secourir les autres, que je désespérais encore non pas d'être honnête homme, ce qui ne suppose que l'absence du mal, mais d'être un homme bon et vertueux positivement. Jeu venais à la religion. .Je me disais : Où en es-tu? Tu crus jadis. Jadis tu aimas Dieu vivement. Maintenant, toute religion positive t'échappe peu à peu. Les doutes t'assiègent de toute part. Heureusement, tu ne renieras jamais la religion naturelle; mais que sert de croire à Dieu et à une autre vie,

DE THÉODOnE .lOlFfROV 09

?i tu te sens froid pour ce Dieu ; si tu ne fais rien pour cette ;iiitre vie ? Je rêvais tout cela, un soir, au clair de la lune, assis dans ma chambre. Mon imperfection morale et religieuse m'accablait. Surtout, la pensée de la mort de mes parents m'arrachait des larmes. Ces mauvais jours, ces noirs accès me reviennent, comme la fièvre, trois ou quatre fois par an 2. »

N'est-ce pas là, je le demande, le cri d'une âme en détresse, qui pleure sa foi perdue, et se sent impuissante à combler le vide qu'elle lui a laissé?

Essayons de serrer la question de plus près et de voir quelles solutions donnait Jouffroy aux grands problèmes que toute philosophie comporte.

Et d'abord, Dieu. Damiron lui a demandé comment on démontre Dieu.

« Vous vous adressez bien, mon chei^ Damiron, lui répondil, pour savoir comment on démontre Dieu; comment on peut, avec trois principes, arriver jusqu'à lui, et autres bagatelles semblables.

Si j'en sais pas un mot, je veux être étranglé !

" Je vous dirai que je n'arrive à Dieu que par la morale, c'est-à-dire indirectement; que je ne sais pas comment y arriver métaphysiqaement, c'est-à-dire directement. Par conséquent, je n'ai à votre service aucune démonstration de l'existence de Dieu, si ce n'est la démonsiralion morale : il va une harmonie nécessaire entre la vertu et le bonheur... Cette harmonie est imj)Ossible dans l'état présent; nécessité d'un autre état où l'harmonie soit réalisée; nécessité d'une puissance supérieure qui rétablisse l'harmonie; nécessité que cette cause soit intelligente et juste. »

Kl il aj(;uU- :

u Cette preuve est extrêmement faible : elle conclut beaucoup plus qu'on n'est en droit de conclure ; on part de prin-

1, A Duiuiron, ■22 juin KSI 7,

cipes qui peuvent tHre ébraalt's, etc., etc. Mais, moi, je m'en contente en attendant.

'< Cependant, j'estime qu'il doit y avoir une démonstration forte de l'existence de Dieu, car tous les hommes y croient, et toute croyance universelle suppose des principes nécessaires et absolus qui la fondent, que le vulgaire ne démêle pas, mais que le philosophe peut découvrir. Quelle est cette démonstration ? Quels sont ces principes ? Je l'ignore. Seulement, je sais bien que ces principes ne sont pas les trois principes de Cousin, car il est impossible d'en tirer rigoureusement Dieu. )'

'' Puis, voulant indiquer à son ami ses idées sur la manière dont il suppose qu'on arrive à Dieu, « il lâche » (ce sont ses propres expressions les hardiesses suivantes :

« 1° Je ne sais pas ce que c'est qu'une substance, — ni vous non plus. Vous croyez que nous croyons qu'il y en a. Je ne le crois pas. Et voici, selon moi, ce qui se passe en nous à la vue d'une réalité quelconque. En la voyant, nous disons: " Cela est. » Cela, — c'est-à-dire ce que nous apercevons. — est, — c'est-à-dire l'existence que nous n'apercevons pas, mais que nous savons se rencontrer dans ce que nous apercevons. En un mot, toutes les réalités possibles nous offrent deux éléments : l'un visible et aperceptihle qui, étant divers dans les diverses réalités, les distingue les unes des autres; l'autre invariable, non susceptible de plus ou de moins, le même dans toutes les réalités, par lequel elles ne se distinguent pas, mais se confondent, savoir l'existence.

« 2« Il n'y a pas 2, 3, 4 X I 000 ni 100 000 existences; — il il n'y en a qu'une : je n'en puis admettre ni concevoir qu'une. Il y a donc unité d'existence, une existence, l'existence qui revêt une infinité de formes, qui les contient, qui les fait être, qui les anime. L'existence d'une pierre n'est pas autre que la mienne. La pierre et moi sommes deux formes finies, variables, passagères, contingentes, relatives de l'existence absolue, infinie, immuable, éternelle, nécessaire.

« 3° L'existence est une ; je n'en conçois pas deux ; elle est paitout, car l'espace est; éternelle, car la durée est; absolue, car elle est unique; immuable, car on n'y connaît ni plus ni moins; créatrice de tout, car rien n'est que par elle

DK THÉODORE JOrFFROY Gl

j aucune force n'est force, que parce qu'elle existe; ou, en j d'autres termes, toute force n'est qu'une forme de l'existence, laquelle se manifeste à la fois sous des formes inertes et sous des formes actives ; source de toute justice, de toute vérité, de toute beauté; car la beauté, la vérité, la justice, absolues ou imparfaites, sont; en d'autres termes, l'unité, l'espace infini, la durée éternelle, l'absolu, l'immuable, la force créatrice, la justice, la vérité, la beauté, ne sont que des faces différentes de l'existence, que des formes, des manifestations différentes de l'existence. J'appelle Dieu l'existence, et ses attributs sont le reste.

« 4° Après cela, quel principe me conduit à tout cela? Je n'en sais rien, et je ne vois pas même la nécessité qu'aucun principe m'y conduise. Je m'observe : je me vois concevant très facilement, je dis plus, inévitablement, l'existence dans tout objet et dans tout fait. Je me vois, quand je réfléchis sur ce que c'est que l'existence, conduit inévitablement à la concevoir comme absolue, infinie, éternelle, source de tout, etc. Si toutes ces concepUons sont nécessaires, est-ce parce qu'elles dérivent de principes nécessaires"? Ne seraient-ce pas plutôt les principes nécessaires qui sont tirés après coup de ces conceptions simples et immédiates, qui ne seraient eux-mêmes que des formules grammaticales et logiques de ces conceptions? Pour moi, je ne fonde pas la conception de l'existence, du temps, de l'espace, de l'absolu, de l'unité, de la causalité, etc., sur des principes, mais bien les principes sur les conceptions. »

Et Jouffroy ajoute avec cette éternelle fantaisie qui le porte à se moquer de tout, et, comme le remarque Dubois, de sa science et de lui-même :

(( Si je voulais m'amuser à systématiser toutes les idées que je viens de jeter pêle-mêle, je ne serais guère embarrassé d'en tirer une théorie aussi probable et aussi satisfaisante que tant d'autres. Mais à (fuoi bon gâter par des formes ces pauvres petites idées? A quoi bon s'essouffler à les faire paraître évidemment douteuses ; il vaut mieux les laisser dans le vague ; on conserve au moins Tespérance qu'elles peuvent être démontrées vraies'. »

Cette lettre contient l'esquisse d'une théodicée. Au premier abord, elle sent singulièrement le panthéisme.

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