‹ CorrespondanceChapitre 5 sur 65 · Au même, 21 novembre 18J · texte numérisé non relu

Au même, 21 novembre 18J

hommes : un caractère ferme, une volonté forte qui tient à rester pure et chaste au milieu des passions ardentes de la jeunesse, qui adhère fermement à la loi morale, sans trop savoir le fondement sur lequel elle repose; à Dieu, sans voir clairement le chemin qui mène à lui; et à côté, Thomme ondoj'ant et divers de Montaigne s^ retrouve, vraie nature de poète, que la vue d'une robe blanche, un rayon de lune ou de soleil, un frémissement de la brise, un oiseau qui chante, un nuage qui passe, soulèvent ou abattent, font rire, chanter et pleurer tour à tour.

Cet homme d'une méthode si exacte, d'une logique si rig-oureuse dans ses livres, a horreur de la rég-ularité dans sa vie. La fantaisie le domine. Nulle part il ne s'est mieux peint, sous ce rapport, que dans une lettre écrite le 18 juillet 1820, à un de ses amis d'école, M. Boucley :

" Vous autres, gens méthodiques, qui vivez de règles et de scrupules, vous n'oseriez vous faire libres quinze jours pour saisir un de ces rayons de bonheur qui luisent si rarement sur nos pauvres destinées : attachés à votre banc, vous ramez avec une ferveur que l'ennui ne saurait aflaibHret que le besoin de liberté et de changement ne vient jamais troubler... Pour moi, j'ai un plaisir infini à rompre tout à coup la direction de ma destinée, et à me faire subitement une autre vie... L'usage de mon libre vouloir est pour moi ce qu'il y a de plus doux et de plus noble ; rien ne m'élève tant, rien ne me ravit plus délicieusement. C'est comme un dédain de la vie et de ses chaînes, et de ses vils intérêts et de ses ridicules ambitions. Je le sens aux nobles pensées, aux généreux sentiments qui s'élèvent alors en moi. Mon intelligence s'élance plus haut, mon imagination enfante de plus beaux rêves; mon cœur s'enflamme des plus ravissantes amours; je me possède mieux; j'appartiens moins aux choses et je jouis de me sentir à moi, pleinement à moi, uniquement à moi; à moi, c'est-à-dire au beau, au vrai, au bien dont j'émane et que je réfléchis avec d'autant plus de pureté et de plénitude que je suis plus dégagé des entraves du corps et que, par la force de la liberté, j'ai méprisé de plus haut les bassesses de la terre.

DE TIIÉODORK JOUFFROY 9

« Dans les vingt-six années que j'ai vécu, ma mémoire ne dislingue rien que deux ou trois époques d'enthousiasme où je me suis senti et compris. Le reste se perd dans la boue et n'a point laissé de traces. Dans ces intervalles de lumière, je me vois à une hauteur qui m'étonne. Je ne suis plus le même : amour de la vérité, vue de la vérité, conception profonde du beau, dévouement à la vertu, tacilité et largeur d'intelligence, désintéressement absolu, mépris de tout ce qui est trivial, commun, égoïste, tels sont les traits qui composent le moi d'alors. Mais le moi ordinaire, le moi de tous les jours, le moi qui m'ennuie et qui me pèse ; ce moi-là est un animal lourd, passionné, faible, peureux, lent k concevoir, paresseux à admirer, tremblant devant les hommes, les obstacles, la maladie et la mort; intéressé, calculant comme un marchand dans sa boutique; mangeant, digérant, dormant ; ennuyé de lui-même, des autres et de la lerre, se sauvant à peine des lâches inclinations de son corps et plutôt encore par honte que par vertu. Je ne finirais pas si je voulais dire tout ce qu'il a de mauvais et de sot. Contradiction bizarre, mais naturelle ! Je la comprends, sans cesser de l'admirer. Je la comprends si bien que je sais quelles causes créent tout à coup un homme nouveau dans l'homme ancien, et font tomber ensuite le nouvel homme dans sa primitive bassesse. Ouvrez-moi une nouvelle voie, de nouvelles perspectives, de nouveaux motifs d'action : je m'élance, je m'élève, je grandis, je suis moi. Pourquoi? Parce que mon intelligence fortement occupée, mon imagination vivement ébranlée, ravissent mon âme à la domination du corps. Mais bientôt le nouveau se laisse connaître ; il devient commun, trivial ; dès qu'il s'est laissé pénétrer, il ennuie, et rame retombe aux mains de la matière. La volonté n'a plus de motifs nobles. Elle s'endort et ne va plus. Je perds ainsi la possession de moi-même et je redeviens le mauvais moi ' . »

On le voit, Jouffroy n'avait pas échappé aux atteintes de ce mal qu'on a appelé justement « la maladie du siècle- », de cette mélancolie qui, à l'époque dont nous

1 Lettre à Dainiron, du 31 janvier 1817.

2. Une Maladie jnorale, le Mal du Siècle, par Paul Charpentier, substitut au tribunal de la Seine. — Paris, Didier. 18o0.

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parlons, a alangui et énervé tant d'àmes. Cette impatience de la repaie et des obligations de la vie commune, cette disposition où la simple connaissance d'un objet ou sa possession suffit à en épuiser la jouissance, cette promptitude de Tàme à la satiété, n'est-ce pas une partie au moins du mal dont ont souffert René, Obermann, Byron et tant d'autres? Toutefois, si Tàme de Jouffroy en fut touchée, comme du vent qui soufflait alors sur une génération tout entière, elle n'y succomba pas. Elle était, pour cela, trop saine et trop virile.

Il le dit lui-même: « En pratique, je prends goût à la vie. » Et c'est bien en effet la vie qui domine dans ses lettres. A côté des ombres qu'y projettent déjà les difficultés de carrière et les tourments de la pensée, on y sent, d'un bout à l'autre, une belle humeur, un souffle de santé morale, une sève printanière qui s'épanouit en tous sens, en verve gauloise, en élans de cœur, en essor poétique et philosophique. Loin d'avoir rien de blasé, l'àme de Jouffroy y reste constamment jeune, j'allais dire vierge. Oui, malgré certaines plaisanteries qui sont de cet âge, il y a, dans cette correspondance, comme un souffle virginal, tant on y sent de candeur, de droiture et de simplicité.

La délicatesse de son amitié est exquise. Il craint, un jour, d'avoir, par une fausse démarche, nui à Damiron près de M. Cousin. 11 n'a plus de repos qu'il ne s'en soit confessé à son ami et nait réparé de son mieux le mal qu'il craint d'avoir fait.

11 souffre quand les lettres de Damiron se font attendre ; lorsqu'elles arrivent, il est heureux comme un enfant, o Ah ! mon ami, quelle lettre ! quelle bonne lettre! Que vous êtes aimable, charmant, bon ami! Non, quand je remplirais cent pages du plaisir qu'elle m'a donné, je ne pourrais tout dire. C'était comme le plaisir que j'éprouve en revoyant mon village du haut de la montagne, venant de Paris, ou bien comme celui que je

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ressens en mettant le pied sur le seuil de la maison paternelle'. »

I/un de ses plus grands bonheurs est de montrer à ses amis le pays qu'il adore. « Quand viendrez-vous avec moi an pied des Alpes? écrit-il à Damiron, le 4 mars 1817. Vous, mon pays et moi, voilà trois choses unies depuis longtemps dans mon imagination, et qui composent à elles seules la plus belle de mes espérances -. » Dubois se rend aux Pontets en 1820 : les deux amis visitent ensemble le Jura, la plus grande partie de la Suisse, unis par le même enthousiasme et par de communes aspirations, et, dans ce voyage qui leur laisse d'ineffaçables souvenirs, leur affection, déjà aussi solide que vive, devient vraiment forte comme la mort, suivant le mot de T Ecriture.

Nulle part, la profondeur de ce sentiment ne se montre mieux que dans les lettres échangées entre Jouffroy et Dubois au cours de Thiver de 1822. Jouffroy est aux Pontets, dans une sorte de disgrâce, ne sachant quel avenir lui est réservé dans TUniversité ; il est forcé de faire de Tagriculture. parce qu'il ne trouve pas de fermier pour ses terres. Dubois vient d'être destitué des fonctions qu'il occupait à Besançon; il s'est réfugié dans son pays natal, à Rennes ; il a perdu son père, un l'rère, une femme charmante et aimée. Pour des causes différentes, les deux amis sont profondément tristes ; — on dirait qu'ils s"ou])lient, — il y a six mois qu'ils ne se sont écrit. C'est Dubois qui, le premier, rompt le silence ; rien de plus touchant, de plus sincèrement ému que la lettre où il reproche « à celui qu'il croit pouvoir appeler encore le meilleur de ses amis » son apparente indifférence et lui annonce en même temps que, dans sa détresse, il songe à se remarier et à prendre

l. Lettre à Damiron, du 31 janvier 1817, ^. A Damiron. 4 mars 1817,

un commerce à Rennes. JoufTroy lui répond sans tarder, el avec quelle ardeur passionnée il gourmande son ami et cherche à lui démontrer qu'il n'est fait ni pour la province, ni pour une boutique, ni pour une femme vulgaire; qu'il est appelé à de plus hautes destinées, à la vie de l'esprit, à la gloire !

« Cher arai I votre cœur a besoin du mien, comme le raien a besoin du vôtre. Comme vous, les circonstances m'ont rejeté dans mon pays, au milieu d'une vie tout étrangère à mes habitudes et à mes projets, et peut-être à mes vœux! Oh! qu'une année apporte de changements à notre situation! Qu'une année peut créer de regrets et tlétrir d'illusions! Au sein de nos montagnes couvertes de neige, je m'écrie comme vous : Où sont les souvenirs de Suisse, les promenades de Saint-CIoud et les soirées de Paris? Où sont les amis qui furent? Où sont ceux qui vivent encore ? Non, mon cher Dubois, rien ne remplace un ami, un véritable ami comme vous étiez et comme j'étais pour vous! »

Puis il ajoute :

" Mon ami, n'oubliez pas les sublimes jouissances du patriotisme, de la philosophie, des lettres et de Tamitié. N'oubliez pas la vanité de cette vie quand elle n'est pas consumée à agrandir son âme, à élever celle des autres, à réchauffer dans le commerce d'hommes dignes de vous les hautes pensées et les nobles sentiments... Nous dépassons, par nos conceptions, la beauté de tout ce qui est. Rien ne nous convient ici-bas qu'un développement large, libre et vigoureux de nos facultés intellectuelles et morales". »

(^est à de hautes destinées que Joulîroy appelle ses amis et se sent appelé lui-même. Et pourtant, cet homme, à l'âme si haute, au cœur si vaillant, n'est qu'un timide dans le monde et devant les femmes.

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