‹ CorrespondanceChapitre 51 sur 65 · Depuis, recteur à Strasbourg · texte numérisé non relu

Depuis, recteur à Strasbourg

A D AMIRON dOl

M. Damiron, professeur au collège de Falaise

Paris, -29 janvier -1817.

Comment! vous ne m'écrivez pas, mon ami! Savezvous que je brûle, que j'enrage, que je n'y tiens plus, si je ne reçois pas de lettres de vous. Voilà un siècle que je vous ai envoyé la mienne. Je m'ennuie passablement, et vous, mon consolateur, mon espérance, vous ne dites mot. Je vous aime et je vous aimerais davantage si vous m'écriviez; je vous accable de lettres et je vous en accablerais moins, si j'en voyais des vôtres. La poste ne va-t-elle plus? Allons prenez la plume et dites-moi beaucoup de choses. Contez, causez à voire aise ; je suis là pour entendre, et j'entendrai avec plaisir : n'est-ce pas bien mal à vous de ne m'avoir point dit encore vos succès dans votre cours de métaphysique? Je vous crierai : courao'e, et vous en irez mieux. Mais écrivezmoi.

Aussi bien le devez-vous : que voulez-vous que je dise, moi, si je n'ai pas là une lettre de vous qui me donne matière ? Je n'ai rien à vous dire de moi, il faut que je pai-le de vous : et qu'en dirai-je, si vous ne m'en dites rien ?

Je vous gronde et je fais bien, selon moi, je fais peutêtre mal, selon vous; car vous me direz : à peine sait-on que vous êtes arrivé à Paris et l'on ne pouvait vous y croire avant que vous n'y fussiez. Jl est possible que vous ayez raison jusqu'ici; mais dans huit jours, vous aurez tort; et je parle et je me fâche pour l'avenir aussi bien que pour le présent. Je gourmande d'avance votre paresse atin que vous n'en ayez point. Je jette les hauts cris pour rien, ahn que vous ne me mettiez pas dans le cas de les jeter pour quelque chose.

Voilà bientôt toute une lettre d'exhortation, mais qu'importe sous quelle forme présenter l'amitié. Le fond de toutes celles que je vous écris est que je vous aime,

prenez-le de cette façon quand mémo je ne vous le dirais pas, et soyez sûi- que vous ne vous tromperez jamais. Me voilà encore à l'école; je ne suis rien et je ne sais si je deviendrai (juelque chose. A la garde de Dieu. Je demanderai peut-être cette place de Juilly, mais c'est selon. J'hésite, je temporise, je vois, j'attends. Je ne suis pas de ces gens ({ui sont pressés d'arriver; je suis lent d'humeur, traînard en affaires, plutôt par paresse que par prudence; ne m'imitez pas; c'est un défaut, on ne fait pas son- chemin avec cela. Mais qu'est-ce que faire son chemin? Je n'en sais rien, et c'est pourquoi je ne me presse pas après une merveille inconnue. Mais connue ounon, je sais bien qu'il faut la poursuivre; aussi je me reconnais coupable.

Du reste, je suis fou d'ennui, vous devez vous en apercevoir. Je tâche de m'étourdir et d'échapper à la vie. Je suis au total un bien petit philosophe. Vous valez mieux que moi ; aussi me pardonnerez-vous en sage ce billet bavard que je vous écris en sot. Une lettre de vous me remettra ; c'est bien mal à propos que je voudrais qu'elle fût déjà arrivée. Car à peine s'est-il écoulé l'intervalle nécessaire ; mais je la désire trop pour ne pas m'impatienter un peu et quand on s'impatiente, on déraisonne. C'est une part de lettre que je vous vole ; car ceci n'en est pas une. Adieu, je vous aimeet vous embrasse.

Th. J.

3/. Damiro)u irrofex>ieur au collège deFalahe

Paris, 31 janvier 1817.

Ah 1 mon ami, quelle lettre, quelle bonne lettre! Que vous êtes aimable, charmant, bon ami ! Non, quand je remplirais cent pages du plaisir qu'elle m'a donné, je ne pourrais tout dire. Aussi, il y avait tant de jours que je n'en avais reçu de vous. C'était comme la première entrevue après une longue séparation. J'allais au cours de Cousin quand le portier me l'a

remise; jo n'ai p'i la lire qu'au retour; mais en allant, en revenant, je la pesais dans ma main et je me disais : combien de temps me faudra-t-il bien pour la lire? un quart d'heure ? Oh ! bien plus, au moins, au moins une demi-heure, car j'irai lentement, je me retiendrai pour prolonger ; puis, je cherchais à évaluer la quantité de plaisir qu'elle me donnerait, et comme on n'évalue qu'en comparant, je cherchais un terme de comparaison. C'était, comme le plaisir que j'éprouve en revoyant mon village du haut de la montagne, venant de Paris ; ou bien, comme celui que je ressens en mettant le pied sur le seuil de la maison paternelle. Je trouvais que c'était bien là, à peu près, la quantité, mais c'était un plaisir différent, d'une autre qualité ; et pour comparer mieux, je n'ai rien trouvé que le plaisir que j'avais goûté en recevant vos autres lettres, puis, comme je n'en avais reçu aucune encore de ce volume, j'en concluais rigoureusement que le plaisir serait encore bien plus grand, sinon en intensité, du moins en durée. Et j'avais bien du plaisir, tout en évaluant celui que j'aurais. Mais que le raisonnement avec sa rigueur étroite est une pitoyable chose en bonheur! J'ai tout oublié en vous lisant, et si j'avais pu penser à tous mes termes de comparaison, ils se seraient anéantis devant le plaisir présent. Je n'étais pas auprès d'un bon feu, je n'étais pas dans un bon fauteuil, et votre amitié et toute votre lettre m'en étaient plus chères; ce n'était pas un surcroît de plaisir, c'était une consolation d'abord (car je me trouvais alors malheureux de cœur), puis après, un bonheur positif : moi qui dans ma théorie du bonheur pensais que son espérance valait mieux que lui ! Voilà un fait qui me déroute et c'est vous qui en êtes cause; faut-il que j'aie un reproche à vous faire au milieu de tous les remerciements que je vous dois? Mais, savez-vous (oui, vous le savez), que dans l'impatience où j'étais de recevoir une lettre de vous, je vous ai écrit, il y a deux jours, un billet, ab irato! En vérité, j'étais fou : vous me le pardonnerez. Comment, ne pas penser que ce retard me vaudrait cinq ou six pages de plus? Boprohios va venir; j'ai

pris la plume pour me soulager un peu du plaisir que je vous dois en vous le racontant, car je veux un peu vous ménager; et cette lettre ne se finira et ne s'enverra que plus tard; Mais, puisque j'en suis à me soulager, il faut que je me soulage d'autre cliose que de plaisir. Un passage de votre lettre m"a désolé ; pourquoi avez-vous montré à Dubois cet imprudent article qui m'était échappé ? Je dis imprudent, je devrais dire coupable ; car s'il était téméraire de juger ainsi un homme sans le connaître et sur une simple imagination, il était mal et très mal de faire^ part de ce jugement chimérique à ({uelqu'un, et il était plus mal encore d'en faire part à une personne qui pouvait prendre de là des préventions contre lui. et repousser son amitié. Alors, mon cher Damiron. je me suis mille fois reproché ce passage de ma lettre, et la vôtre en m'annonçant l'afTliction qu'il a causée à Dubois, me désole. Dites-lui mon repentir, et obtenez mon pardon; dites-lui surtout, comme le disait ma lettre, que je n'avais pas la moindre raison de le juger ainsi; il sait assez si je l'ai jamais suffisamment fréquenté pour le connaître, et ce qui rend ma faute plus grande doit servir à la lui rendre moins sensible. Quant à vous, Damiron, pardonnez-moi si je n'approuve pas que vous lui ayez fait part de ce passage. Vous deviez éviter de l'affliger et avoir assez pitié de mon imprudence pour ne pas m'en punir. Du reste, je sais qu'il est certains moments d'épanchement, où Ton ne peut rien cachera son ami. et sans doute, c'est dans un de ces moments que le secret vous est échappé.

6 février 181".

Mon bon ami, je vous ai laissé bien longtemps; je reviens à vous avec un nouveau plaisir ; j'ai mille choses à vous dire, et je n'ai point comme vous la ressource de ])Oser pour rassembler et ordonner mes idées ; d'ailleurs, le temps commence à me devenir précieux, je veux dire que les rédactions me laissent peu de moments pour mes amis ; et ce lambeau que je commence ne sera pas le der-

nier de ma lettre : parlons aujourd'hui de vos affaires. J'ai vu Cousin, nous avons causé de vous environ une heure et demie, et je vous jure qu'il ne se souvient pas le moins du monde du fameux ra^yport : il a été enchanté d'avoir de vos nouvelles et charmé d'apprendre que vous conserviez, avec tant do soin, l'amour sacré de la philosophie. Quand je lui ai dit vos deux cent cinquante pages, il a répété plusieurs fois, cest bien^ très bien! et puis, sur votre projet, voici sa réponse : on ne peut, sous aucun prétexte, créer à Falaise une chaire de philosophie; c'est contrôles institutions universitaires et l'on ne veut point les violer. Mais Damiron peut être autorisé à faire, accidentellement, un petit cours de logique et de morale ; bien entendu qu'il ne cessera point pour cela ses fonctions de professeur de seconde, et qu'il n'exigera aucune augmentation de rétribution. A ces conditions, sa demande sera considérée comme une offre généreuse dont l'Université lui saura un gré infini, elle verra avec plaisir un jeune homme, un élève de l'Ecole Normale demander à s'imposer de nouveaux travaux pour propager les .utiles principes d'une saine logique et d'une noble morale. Cette preuve de zèle et cette marque de dévouement ne sera point perdue pour lui : elle sera un titre à l'estime et à l'avancement, et tous ceux qui s'intéressent au progrès des saines doctrines lui en devront de la reconnaissance. (Pardonnez-moi ce style grave. Je suis dans ce moment, non pas un protecteur mais un ambassadeur, et je suis forcé de garder le décorum). — Si maintenant Damiron se décide à faire cette démarche, il faudra que M. le principal du collège adresse à la Commission la demande d'une autorisation qui permette à Damiron de faire, accidentellement., un cours de philosophie aux conditions marquées plus haut. Et pour que Cousin puisse appuyercettepétition, Damiron lui écrira quelques jours avant qu'on l'envoyé, afin que Cousin voye à l'avance les membres de la Commission et les prévienne favorablement.

Voilà tout, mon cher ami, et je quitte mon rôle, main-

tenant, vctulez-vous mon avis là dessus ? Le voici. Je pense que vous ne devez pas hésiter un moment à faire cette démarche : c'est, comme je lai dit quand jetais ambassadeur, une noble et généreuse action que vous ferez là ; c'est sous ce point de vue que je vous la conseille, et je vous la conseillerais encore comme propre à vous avancer si vous teniez davantage à cela; il est sur que si vous demandiez Tannée prochaine, ou plus tard, une chaire de philosophie, ce petit cours que vous auriez fait et bien fait, serait une puissante recommandation en votre faveur. D'ailleurs, mon ami, il vous excitera à penser et à approfondir ces matières qui nous sont chères, et je brûle d'être professeur pour me livrer sans réserve à ce bel et utile exercice. Si vous vous décidez. Cousin vous conseille de faire deux leçons par semaine ; de donner quelques idées générales sur la métaphysique, de vous arrêter quelque peu sur la logique et d'arriver à la morale, partie sur laquelle vous avez travaillé, et qu'il est surtout important de prêcher et de répandre. Il vous offre tous ses conseils et tous ses secours ; il veut que vous lui écriviez aussi bien que tous ses élèves répandus dans les provinces ainsi mandez-le à Douy \ il ma recommandé de vous le direi ; qu'on lui envoyé de gros paquets tant qu'on voudra, pourvu qu'on ne lui parle que de philosophie, il s'engage à )'épondre, non point avec exactitude et à terme, mais enfin, tôt ou tard, il répondra et éclaircira les difficultés qu'on lui proposera; il ne ilésire rien tant que de voir s'établir entre les élèves de l'Ecole Normale qui s'occupent de philosophie, une correspondance utile dont il sera le centre et dans laquelle il jettera toutes les lumières qu'il pourra tirer ou de lui ou des métaphysiciens de Paris.

Autre chose qu'il m'a chargé de vous dire et que vous pouvez communiquer à M. Douy, c'est qu'il désire connaître les abus et les injustices qui pourraient avoir lieu dans les collèges à l'égard des professeurs ou autrement, afin de les dénoncer à la Commission et de faire faire

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