‹ CorrespondanceChapitre 53 sur 65 · Gueneau de Mussy · texte numérisé non relu

Gueneau de Mussy

IIG couRtsPONDA.NCi: df: th. .iolffroy

tomberais si Cousin ne me ranimait et ne me réchauffait de la chaleur de son zèle philosophique. Cet homme-là a une ferveur qui se communique, et une seule de ses conversations vous donne des forces inconnues et une vigueur toute nouvelle. Chaque mercredi, je vais le trouver après dîner, il est dans sa chambre, et c'est là que nous causons quand il pleut; quand il fait beau temps, nous allons au Luxembourg; alors il prend la parole et ne cesse de parler jusqu'à cinq heures et demie ; vers cette heure il commence à me mener dans les rues, car il sait qu'il est brentôt temps d'aller dîner, et quehjuefois il est attendu dans une maison pour six heures; mais le voilà qui s'oublie, nous nous égarons dans les rues, nous tournons sur nous-mêmes sans nous en apercevoir, nous repassons vingt fois dans les mêmes endroits, nous ne sommes plus de ce monde, et les passants étonnés s'arrêtent pour regarder nos gestes et saisir quelques-unes de ces paroles que nous prononçons avec tant de véhémence. Enfin la lune qui éclaire les rues, la solitude qui commence d'y régner, peut-être la fatigue de marcher ou la lassitude de parler, font revenir mon philosophe à lui-même, et vers les sept heures, sept heures et demie, nous nous disons bonsoir. Que me dit-il pendant si longtemps ? de bien belles choses, mon ami, et l'instruction que j'en retire est un avantage que ma situation a sur la vôtre, mais aussi c'est le seul : mais je vous conterai tout cela au mois d'août.

C'est aussi à cette époque que vous atteindrez une chaire de philosophie, car maintenant je ne doute plus que vous ne réussissiez. Ecrivez, écrivez, mon ami, écrivez à M. Gueneau, répondez-lui à quelle partie vous vous destinez ; dites-lui bien clairement vos désirs et vos inclinations; s'il est un puissant secours en ces sortes d'affaires c'est le sien ; — celui de Cousin ne vous manquera pas, mais écrivez-lui aussi, écrivez-lui de la métaphysique, dites-lui vos doutes, demandez des éclaircissements, envoyez de gros paquets ; peignez-lui votre ennui de professer une monotone classe de latin, et com-

A DAMlRf» 117

ment dans vos loisirs vous revenez sans cesse à la philosopliie votre unique penchant, vers laquelle lui-même vous a dirigé et qu'il vous a fallu abandonner malgré vous. Voilà ce qu'il lui faut, il sera charmé, et je vous assure que votre amour philosophique redoublera l'estime qu'il me manifesta souvent pour vos talents et votre caractère. Quant à la place d'Agen, vous essayerez de ne pas aller si loin ; si vous ne pouvez, vous irez où on vous enverra, comme moi; c'est un inconvénient auquel il faut se résoudre. Eh! que nous importerait où aller, si nos villes étaient proches l'une de l'autre, si nous étions par exemple à quinze lieues l'un de l'autre, un bon cheval nous réunirait souvent. Vous serez donc professeur de philosophie ; c'est décidé, moi je le serai, je l'espère; nous serons donc doublement confrères; et mon amitié s'en réjouit. — Nous discuterons cela plus amplement et bien plus à notre aise, chezEdon'. — J'avais mis mes rédactions en paquet chez le portier, votre frère devait venir les prendre, elles étaient sur un livre que Baron devait faire prendre et que Weraeghe avait là mis. Le commissionnaire de Baron arrive et prend le paquet avec le livre ; il est résulté de là que votre frère n'a rien trouvé quand il est venu et que mes rédactions sont encore chez Baron, ({ui, selon sa louable coutume de profiter de tout sans se gêner, a décacheté le paquet, a lu, a trouvé cela de son goût, a distribué les cahiers à ses gamins et a pris de cette manière copie du tout. Le pis de tout c'est qu'il néglis-e de me les renvoyer, comme il néglige tout. Et votre frère attend.

Je passe aux variétés, comme vous dites. — Vous saurez que les Langrois - m'envoyent abondamment ; toujours tristes et toujours ennuyés... comme vous, mais un peu plus cependant. Trognon a fait un discours académi(|ue que je recevrai par le prochain courrier : Des moyens de rétabli}' les mœurs et la littérature en France. Je ne sais quelle académie a proposé cela. — Vous devriez

Page 1