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Surveillant de l'École

2. Elève de la promotion de 1812: devenu recteur; mort en 1866.

120 cOKRi:si'(»>DAN(;i: de im. julffhuv

.]/. Danàrun, Prnffsscur au collfujc de Falaise

Paris, le "23 mars 1817.

Bon Dieu! mon cher que vous êtes provincial avec votre M. de Montlivault ! voilà bien Tadmiration et l'étonnement des gens de petites villes! un préfet arrive, ils sont aux anges ; jamais ils nont vu un si (jrand événement ; ils sont aux fenêtres pour le voir passer : ils considèrent des pieds à la tête cet homme merveilleux qui est préfet; ils dévorent ses moindres paroles ; ils s'extasient sur sa tournure, sur sa taille, sur la noblesse de ses manières ; ils le chargent de qualités qu'il n'a pas, tant son titre et son habit brodé ont de puissance ; ils ne parlent que de lui, tant qu'ils le possèdent, ils en parlent longtemps encore après qu'ils l'ont perdu, ils n'en reviennent pas, ils en écrivent à leurs amis afin de leur faire partager l'étoimement et la joie qu'ils éprouvent : bon Dieu! mon cher que vous voilà provincialisé! En vérité, je n'en reviens pas, je ne vous reconnais plus... mais vous, me reconnaissezvous encore? trouvez-vous que cela m'aille bien de trancher du parisien, c'est-à-dire du fat? Non, ce n'est pas là mon rôle, autant que j'en puis juger ; je grimace sous cet habit, et je le quitte, et je redeviens moi, pourvu toutefois qu'auparavant vous me pardonniez les mauvaises plaisanteries que mon personnage m'a fait faire. On ferait je crois une bonne scène de comédie d'un fat parisien qui raillerait la bonhomie et la niaiserie d'un habitant de Falaise; car le moqueur serait un peu plus ridicule que le moqué, spectacle qui ne manque jamais de mettre les hommes en bonne humeur (remarquez, s'il vous plaît, que je ne vous donne pas plus le rôle du niais de Falaise que je ne prends pour moi celui du fat de Paris ; observation qu'il était bon de faire, entre parenthèse, afin d'éviter tout quiproquo); passons outre.

A DAMIKON 121

Je suis très content de la manière dont vous avez interprété l'individualité et Toriginalité que je trouve dans vos lettres, et vos deux espèces de libertés me semblent très bonnes et très habilement observées ; j'en sens le besoin comme vous le sentiez; je brûle d'en jouir, mais la destinée ne veut pas, elle voudra peutêtre un jour; alors j'aurai bien des satisfactions que je n'ai point maintenant, mais sans doute aussi, j'en ai maintenant que je n'aurai plus alors. Tout se compense, vous avez raison de le dire ; tout va pour le mieux, sinon absolument au moins relativement. Tenons ferme à ce système : il console, il fortifie, il caresse nos espérances et adoucit nos réalités. C'est en général une assez triste chose que la réalité. L'imaginaire vaut mieux (pie le réel; quand, par hasard, il est beau, l'imaginaire entre encore pour beaucoup. Comme l'imagination est habile à revêtir tout des couleurs les plus séduisantes! comme tout est beau quand elle s'en mêle! mais pour qu'elle s'en mêle, il ne faut pas que les objets soient trop près de nous; elle fuit à mesure qu'ils se rapprochent, elle vient quand ils s'éloignent. Quelle femme vue de loin n'est pas charmante? quelle femme vue de près est sans défaut? L'autre jour, j'étais aux Champs-Elysées : je me promenais là par le plus beau soleil du monde; c'était une belle matinée de printemps et pour bien dire la première que nous ayons eue cette année : néanmoins, les violettes commençaient déjà à s'épanouir; leur odeur suave m'attira vers un de ces beaux jardins qui bordent le côté droit de c^tte promenade. Je m'avançai vers les grilles de fer, et, passant mon nez à travers les barreaux, je humais les parfums qui s'échappaient de plusieurs touffes de violettes groupées au pied d'un arbre. J'étais donc là fort content de cette bonne rencontre, de cette bonne odeur, de ces belles fleurs, de ce beau soleil, quand, par hasard, je jetai les yeux vers la belle maison à laquelle ce beau jardin appartenait. Alors j'aperçus un beau salon de plain-pied entouré de glaces et de lambris dorés ; la fenêtre était ouverte et le soleil l'emplissait de ses rayons; mais, il y avait dans ce beau salon

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quoique chose de plus beau que lui, que la maison, le jardin, les violettes et les arbres tout ensemble : c'était une charmante Anglaise aux blonds cheveux, et aux yeux bleus, qui était assise dans un fauteuil, le visa^i^e tourné vers la fenêtre ; sur ses genoux elle tenait un jeune enfant, qui semblait à peine avoir vu deux moissons, beau comme un ange du ciel, frais comme une pêche que la main vient de cueillir ; jugez si je regardai une fois que j'eus fait cette découverte. J'oubliai les violettes, et toute mon^àme fut à la belle lady; il me semblait voir une de ces héroïnes du pays de Galles qui sont si parfaites dans les romans anglais ; elle en avait toute la mine, elle était justement vêtue d'une robe blanche très simple, rien ne couvrait ses longs cheveux négligemment attachés sur sa tête, son visage brillait d'une ravissante beauté, sur son sein elle pressait son enfant et ses grands yeux ne se détournaient pas d'une vue si chère. Le petit ange s'efforçait d'atteindre son cou de ses jolis bras arrondis ; il semblait la regarder avec tendresse, et ses cheveux blonds roulés en boucles et doucement soulevés par le zéphyr voltigeaient sur ses épaules. On eut dit des êtres surnaturels et ce groupe digne de l'Albane eut représenté, d'une manière admirable, l'innocence dans les bras de la beauté.

Je vous jure que je n'ai de ma vie joui d'un plus charmant spectacle, et je crois que je serais devenu amoureux de cette belle inconnue, si, par bonheur, elle ne se fut levée, je ne sais pourquoi, et si elle n'eut passé dans une autre chambre. Vainement avait-elle disparu, je ne bougeais pas et je regardais encore ; je n'étais plus à la question, je n'étais plus à moi il faut si peu de chose pour brouiller les idées d'un pauvre reclus de recelé). Je pensais qu'elle allait revenir, j'attendais; elle ne revint point, et ridée que je devais me rendre à heure fixe chez Cousin m'arracha de là. Une fois en marche, je commençai à me retrouver ; une fois retrouvé, je philosophai ; philosophant je calculai, et je calculai quoi? pour combien l'imagination était entrée dans ce moment de fièvre amoureuse. Je mis en ligne de compte d'abord

mon àg-e, mou peu d'iiabilude de voir des femmes, les romans que j'avais lus, ensuite la distance à laquelle j'avais vu mon Anglaise, les branches d'arbre qui me la cachaient à demi, ses vêtements aussi élégants de forme que de couleur, le soleil qui l'illuminait, etc., toutes choses qui prêtaient singulièrement à l'imagination. J'en conclus, après beaucoup de réflexions, que le réel de tout cela était peut-être fort peu de chose, même pour la beauté physique. Et, quant à la beauté morale, je trouvai que celle de mon Anglaise m'était parfaitement inconnue, et que peut-être cette femme, adorable aux yeux de l'imagination, faisait damner son mari, que peut-être enfin une heure de conversation avec elle suffirait pour me la rendre aussi laide qu'elle m'avait paru belle.

Je me rappelai à ce propos une sorte d'illusion dont j'ai souvent été la dupe, aussi bien que vous peut-être. Ne vous est-il jamais arrivé, soit en voyageant, soit en vous promenant, d'apercevoir de loin, au bout d'un chemin, ou bien au-dessus d'une colline, quelque cotillon ou quelque mouchoir d'une couleur éclatante ; là-dessus, de vous imaginer que la personne qui le porte, était quelque beauté élégamment ou richement vêtue ; puis de doubler le pas pour la rencontrer plus tôt, puis de voir, à mesure que vous en approchiez, disparaître l'un après l'autre, tous les charmes dont vous l'aviez généreusement douée, puis enfin, de découvrir au moment où vous arriviez à elle, une grosse paysanne joufflue et crasseuse, dans cette personne d'une si grande espérance. Ces surprises me sont arrivées cent fois, surtout dans mon pays, où les filles aiment les jupons rouges et les mouchoirs rouges, ce qui leur donne grande apparence de loin. A vrai dire, notre imagination est une grande menteuse ; si nous obtenions seulement le demi-quart des biens qu'elle nous promet, nous serions trop riches. Mais, où a-t-elle péché toutes ces idées de beauté, de perfection, de bonheur, dont elle nous berce? ce n'est pas l'expérience qui les lui a fournies ; car, pour mon compte, je puis bien assurer que je n'ai jamais rien vu de tout ce qu'elle me figure. Notre ami Locke s'est lourdement

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trompé quand il a prétendu que rien n'était dans l'imagination qui n'eut été préalablement dans les sens : il a beau dire que l'imagination ne fait que combiner les idées sensibles, je n'en crois pas un mot ; j'ai dans la tête une figure de femme dune beauté parfaite, et je suis sur d'un côté, que je n'ai jamais vu cette figure-là, et de Tautre, que je n'ai pas pris pour la trouver un nez là, un menton ici, une oreille d'une part, une bouche de l'autre, comme fit Praxitèle. Ma figure est bien autrement belle (jue toutes les figures' -qu'on pourrait fabriquer de cette façon, et la Vé/iv.s- de ^lédicis n'est rien auprès d'elle. Il faut, comme dit Platon, que nous ayons vu dans un autre monde ces types éternels du beau, et qu'il nous en soit resté quelque chose de mieux que cette vie qui n'est pas en harmonie avec elles ; ce qui prouverait que nous revivrons dans un monde meilleur... Ah! ma foi, je ne croyais guère, quand j'ai commencé ma lettre, en venir à l'immortalité de l'âme, mais m'y voilà bien réellement. Hàtons-nous d'en sortir : aussi bien voilà le souper qui sonne : bonsoir, mon ami, si vous teniez ceci ce soir, vous dormiriez bien cette nuit.

Jeudi. 10 avril 1817.

Je ne m'attendais pas à rester si longtemps sans terminer cette lettre, et je vous entends d'ici désavouer le nom de /^clèle que vous m'avez donné dans votre dernière. Que voulez-vous? Le dialjle, s'en est mêlé; les examens sont venus, il a fallu copier les rédactions pour s'y préparer, la semaine sainte est venue, on était à l'église du matin au soir; de plus, j'ai eu coup sur coup trois leçons de Cousin à rédiger : pendant ce temps-là. pencJehant Opéra inlerrupta ; votre lettre commencée restait imparfaite dans un coin de mon pupitre: je la regardais (|uel- <|uefois d'un œil attendri, et je soupirais après le moment où j'oserais l'achever. J'avais d'abord remis cela après notre examen de philosophie, mais voilà qu'aujourd'hui, il m'a pris un beau courage ; j'ai planté là mes rédactions

qui m'ennuyent et je vous achève; néanmoins, je couperai court, avec votre permission, car c'est lundi qu'on nous secoue, et je ne sais rien. Faisons les variétés : une autre fois je ferai mieux, parce que je pourrai davantage.

Variétés. — 1° Je suis extrêmement fâché que votre principal ait reculé; je ne doute pas qu'il n'ait eu peur de la philosophie d'un élève de TKcole : c'est certainement un malheur pour vous, mais on sait au moins votre bonne volonté : vos lettres à M. Gueneau jointes à tout cela vous aplaniront le chemin à une chaire de philosophie et l'année prochaine, nos lettres seront de philosophe à philosophe, supposé que je le sois moi-même ; mais écrivez à Cousin, il me l'a encore dit l'autre jour : vous n'avez pas besoin de douter : rendez-lui compte de vos travaux; ne sera-ce pas toujours parler de philosophie ?

2^* Je suis rassuré sur le compte de M. Douy, je tremblais pour lui en lisant les cent francs que vous lui donniez par an.

30 Perreau n'est point encore à la question, mais il brûle d'y être, il est extrêmement fâché contre lui-même; il va prendre bientôt un parti violent, c'est-à-dire qu'un beau matin, il va expédier sa correspondance ; on se plaint de lui de Nancy à Langres et de Falaise aux rives de la Garonne. Sa thèse allait être finie quand j'arrivai à Paris ; elle est encore maintenant sur le point de l'être, il s'y mettra incessamment.

4° L'oubête n" 2 m'a mandé, il y a longtemps, de lui acheter des graines de fleurs; je lui en ai envoyé pour la somme de cinq francs, il bêche, il jardine à Langres, le voilà fleuriste décidé : faites-lui en vos compliments.

5° Trognon m'a envoyé ses deux thèses manuscrites et le discours académique dont je vous ai parlé; j'ai lu le tout, il écrit bien, mais uniformément.

6° Vernadé m'a attaqué d'une manière décisive, par une lettre horriblement pleine et serrée qu'il m'a adressée, il y a un mois, je n'ai pas encore répondu; mais je répondrai, il vit peu philosophiquement et pense moins qu'il ne s'amuse ; des chevaux et des salons et le voilà

12(3 CORRESPONDANCE DE TH. .lOIFFROY

bien. 11 mérrit qu'Alexandre * s'humanise, c'est un des miracles de cette année si féconde en choses extraordinaires. La terre tremble partout, les villa<j:es engloutissent, les avalanches font périr une prodigieuse quantité de Suisses ; de vieux châteaux s'écroulent tout à coup sans qu'on sache pourquoi, des volcans se forment et Alexandre s'humanise ! Eh ! quel temps fut jamais si fertile en miracles'/

7" Fourteau ne m'a point écrit depuis longtemps. Maréchal médite et combine le dénouement de ses aventures, nous en attendojis un grand éclat, puis un mariage et la toile tombera au milieu de nos applaudissements.

8'' Albrand a écrit à Guichemerre, dePlymoulh; ill'invite à partir pour Bourbon où la fuite de Lévy laisse une place vide. Guichemerre n'ira pas. Lévy a filé depuis Plymouth tout effrayé de la tempête de la mer, et du vaisseau fragile qui le séparait de la mort ; il est à Londres, d"où il écrit ([ue, si on lui trouve une place à Paris, il pourra bien venir l'occuper : provisoirement il demande de l'argent, et à qui, à Rodrigue, à qui il en avait escamoté avant de partir : homm.e admirable !

9" Burnouf fait demain son discours d'ouverture au Collège de France. Le voilà lancé : il ira loin car il est rond comme une boule.

10' Hourdou - concourt pour l'éloge de Rollin à Tinstitut. Cayx ^, ancien élève de l'école, est son rival. Trognon, je pense, va se mettre sur les rangs; c'est un secret qu'il m'a conhé, n'en dites rien.

11° 11 pourrait se faire que je demandasse à être placé ces vacances de Pâques; cela n'est point encore décidé, n'en dites rien encore, car c'est un projet pur et simple.

12" Dumas est parti aujourd'hui pour Francfort avec M. I^ettmanii, l'un des banquiers qui ont prêté à la

1. Elève de la promotion de 1814, devenu Inspecteur général et membre de llnstitut; mort en 1810.

1. Elève de la promotion de 1811. homme de lettres: a publié niitauiment une Histoire de l'Inquisition d'Espagne : mort en

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