V.-M. Hugo
A Adolphe Trebtichet.
i<) mai 1820.
C'est un étrange effet du malheur que nous ayons déjà à remplir les fonctions les plus sacrées d'une amitié dont nous avons à peine formé les premiers nœuds, et que nous soyons appelés à consoler de hi
perte d'une parente que nous n'avons pas connue une famille que nous n'avons jamais vue. Nous passons tous éloignés les uns des autres dans cette misérable vie, nous nous chérissons sans nous être jamais rencontrés dans le monde, et souvent (le fatal événement qui nous prive d'une tante ne le prouve que trop) nous perdons ceux que nous aimons avant qu'ils nous aient jamais souri.
Tu vois, mon ami, que ta lettre a fait naître en moi des réflexions bien amères. Pardonne-moi mes divagations et surtout oublie que j'ai été assez peu généreux pour t'entretenir de mon affliction avant de songer à soulager la tienne. Je sens avec énergie toute l'étendue de la perte que tu viens de faire, et je ne sais que partager ta désolation. On dit qu'une douleur partagée devient moins cuisante; en ce cas, cher ami, jamais douleur n'a été plus sincèrement partagée que la tienne.
Je t'en supplie, Adolphe, ne te désespère pas, sois homme ! Songe à ton respectable père, à tes sœurs. Sois bien assuré que tu reverras ta mère; il est impossible que l'on se sépare ainsi pour toujours. Tu es pieux, et la piété te donnera du courage.
Pardonne à l'incohérence de ma lettre et aime-moi comme je t'aime. Je t'embrasse cordialement.
Ton dévoué cousin,