‹ CorrespondanceChapitre 3 sur 50 · A ADOLPHE TREBUCHET · texte numérisé non relu

A ADOLPHE TREBUCHET

A Adolphe Trebncheî.

Paris, M juillet 1820.

Il est décidé, mon cher Adolphe, que j'aurai toujours des excuses à te faire, et toi, des pardons à m'accorder. Sois convaincu que lorsque mes réponses suivent tes lettres à de si longs intervalles, c'est que je manque de temps et non de bonne volonté. Quant à toi, mon cher cousin, qui as sans doute plus de loisir que moi, consacres-en, je te prie, le plus possible à notre correspondance.

Il y a bien de l'égoïsme dans cette demande, il faut t'en prendre au plaisir que nous font éprouver tes lettres. Je te remercie, pour ma part, des détails pleins d'intérêt que tu as bien voulu me donner sur ces nobles paysans vendéens, et de ceux que nous a apportés ta lettre du 3 juillet sur les trappistes de Meillerey. La description de cette abbaye honore ton cœur et ton esprit. Continue, mon cher Adolphe, à nous mettre de moitié dans tes courses en attendant que nous puissions y prendre part en réalité...

On parle beaucoup de la dissolution de la Chambre. Le ministre Siméon, qui désire encore tripoter avec ses ventrus, s'oppose fortement à une mesure qui

amènerait une majorité royaliste. On assure que I)ecazes a reçu le cordon bleu et qu'il ne le déploiera qu'à l'époque du couronnement de Georges IV. On a offert, il y a trois semaines, le ministère à M. de Villèle, qui l'a refusé.

La déplorable affaire du duc de Richelieu et du général Donnadieu parait être assoupie. La scène s'étant passée sans témoins, on ne sait trop encore qu'en penser.

Adieu, mon bon cousin, j'abandonne le reste de ma lettre à Abel qui veut t'écrire quelques mots ; Eugène te répondra demain. Nous sommes dans les embarras d'un déménagement, ce qui force maman à retarder la réponse qu'elle comptait faire à ton père et à me charger de tous ses remerciements. Adieu encore une fois, porte-toi bien, et présente mes respects à ton papa, et mes hommages à ta sœur. Je t'embrasse cordialement.

Ton bon ami,

Y. -M. Hugo.

P. S*. Puisque Abel t'a parlé du départ de sa majesté le duc Decazes, je te révélerai à ce sujet un fait curieux et peu connu. Les journaux ont annoncé qui! était parti le 10 à quatre heures de laprùs-midi; la vérité est qu'il est parti avant le jour. Cela tient à ce que M"^ la duchesse Decazes avait exigé que son mari

* Post-scrii)tum à Li lettre d'Abel Hugo.

A ADOLPHE TREBUCIIliT. H

se mît en route avant M"- Crinstot (sœur du duc), qu'elle veut priver des honneurs de l'entrée triomphale à Londres. M-° Crinstot est dans les larmes : c'est elle qui n'a quitté Paris qu'à quatre heures ! La discorde s'est introduite, à ce qu'il paraît, dans l'honorable famille, et voilà la guerre allumée.

Je tiens ces détails d'un noble pair, qui les savait de bonne source; tu peux les considérer comme authentiques

A Adolphe Trebuchet.

21 septembre i\8'i0.

Tous mes amis se plaignent de moi, mon cher Adolphe, je suis, disent-ils, un paresseux, un négligent, un ingrat... Tu sais, toi, que mes loisirs ne répondent pas à mes désirs, et que si j'avais le temps de t'écrire chaque fois que j'en ai l'envie, tu recevrais à Nantes un journal quotidien de mes faits et gestes. Cependant, voici venir le moment oii nous n'aurons plus besoin d'un froid papier et d'un long intervalle de temps pour nous communiquer nos pensées et nous assurer de l'affection mutuelle qui nous lie.

Hâte, je t'en prie, mon cher ami, ce moment désiré bien ardemment par tes cousins de Paris. Songe que l'ouverture des cours exige que tu sois ici le 1" novembre au plus tard; calcule sur ton amitié pour venir plus tôt. Nous désirons tous tant te voir, t'embrasser!... Prie ton bon père et notre aimable cousine de me pardonner ces sollicitations intéressées, et d'y voir, non de l'égoïsme, mais une bien impatiente et bien vive amitié. Adieu, Adolphe, réponds-moi vite et viens vite. Nous t'embrassons tous cordialement.

Ton cousin et ami,

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