V.-M. Hugo
Nous attendons encore la perte ou le salut de la monarchie : Venfant de Madame de Berri.
Monsieur le comte Alfred de Vigny, au 5* régiment de la Garde Royale, Rouen.
Votre lettre est du 18, Alfred, et je vous réponds le 21 ! Trois jours seulement nous séparent et ces trois jours sont comme trois ans ; qu'importent les distances , la séparation est tout. Trente lieues qui nous empêchent de nous voir nous séparent autant que mille. 11 faut être auprès de ses amis pour jouir d'eux. Dès qu'on est éloigné, calcule-t-on le plus ou le moins? Aussi, mon cher ami, la proximité du lieu de voire exil ne me console-t-elle de votre absence qu'en ce que vous serez plus tôt revenu. Du reste, il suffit que nous ne soyons plus ensemble pour que je sois triste, et je vous assure que je plaindrais ceux qui vivraient après vous si le soleil qui se lèvera sur votre tombeau n'est pas plus brillant que l'ami qui reste après votre départ n'est joyeux.
Votre lettre m'a trouvé ici, accablé, fatigué, tour-
n LETTRES A DIVERS. — 1S21.
mente, et ce qui est plus que tout cela, ennuyé; vous concevez combien je l'ai sentie vivement et quel bonheur elle a été pour moi; je l'ai relue mot par mot comme un mendiant compte pièce à pièce la bourse d'or qu'il a trouvée. J'ai vu avec un vif plaisir que vous pensiez encore à moi, puisque vous m'écriviez, et que vous faisiez aussi mieux que de penser à moi, puisque vous faisiez des vers.
Cependant cela m'a encore plongé dans le supplice de Tantale; quoi! il n'y a que trente lieues qui nous séparent, et ces vers, je ne les entendrai pas! Pourquoi donc avons-nous des pieds et non des racines, si nous sommes fixés comme de misérables plantes à un point que nous ne pouvons quitter? Pourquoi donc nos désirs, nos volontés, nos affections sont-ils si loin de nous, si nous sommes condamnés à ne jamais les suivre! Mon bon ami, résolvez la question et je vous en ferai encore, car le vase des dégoûts est inépuisable.
Il parait que vous avez pris, ce mois-ci, toute l'inspiration pour vous seul, car je n'en ai pu avoir un seul moment. Je n'ai rien fait. Le gouvernement m'a demandé sur le baptême du duc de Bordeaux des vers, que je ne ferai pas si cet état d'impuissance continue. Vous êtes heureux, vous, Alfred, vous ne frappez jamais en vain sur le rocher, et quand vous avez produit quelques centaines de vers admirables, vous les appelez des lignes, pour consoler ceux de vos amis qui ne peuvent pas même enfanter des lignes qu'ils appelleraient des vers.
J'avais pourtant commencé un roman qui m'amusait, sauf l'ennui de l'écrire; puis cette invitation pour le baptême est survenue, puis des tracasseries à propos de la jonction du Conservateur littéraire et des Annales. — J'ai tout laissé là.
Jules [Lefèvre] est encore dans l'incertitude, Soumet fait des vers superbes, Amédée Pichot cherche son manuscrit, Emile [Deschamps] nous promet toujours le Fou du Roi, Gaspard [de Pons] rit à Versailles, Rocliet pleure à Grenoble près de son père dangereusement malade, Saint-Valry fait ses Pâques à Montfort; tous vous aiment, tous vous embrassent^ mais pas plus tendrement que moi.
11 est bien pénible, Alfred, de ne communiquer que par lettre. Aie voilà, faute de papier, impérieusement forcé de finir. Est-ce donc bien la peine de remuer sa plume pour s'envoyer des idées sans réponses, pour surprendre par des réflexions tristes les pensées peut-être riantes de son ami, comme deux instruments qui se répondent de loin sur des airs dilTérents parce que l'éloignement empêche ceux qui en jouent de s'accorder. Adieu, je vous embrasse, honteux de vous dire si peu de chose et fatigué d'avoir écrit tant de mots.
Les séances d'Abel aux Bonnes Lettres ont beaucoup de succès. Je n'ai rien lu ni fait lire depuis Quiberon. J'ai reçu de M. de Chateaubriand une lettre charmante où il me dit que cette ode la fait pleurer ; je vous répète cet éloge, mon ami, parce qu'il vous convaincra aussi, vous qui avez entre les mains le pro-
cès-verbal de l'enterrement de cette œuvre. Qu'est-ce, auprès de votre adorable Symétha !
Je regrette de ne pouvoir vous rendre votre charmante preuve d'amitié en signant Alfred; mais du moins suis-je sûr, puisque vous signez Victor, que l'illustration ne manquera pas à ce nom-là.
Tout cordialement à vous,
Votre ami,
Victor.
Abel vous répondra incessamment, il est enchanté de votre lettre. Si je vais à la Roche-Guyon, je n'y pourrai aller que vers le mois d'août.
A Monsieur le comte Jules de Rességiiier, à Toulouse.
Juillet 1821.
Monsieur et bien cher confrère,
Les journaux vous ont peut-être appris mon affreux malheur. J'ai perdu ma mère.
Depuis longtemps j'aurais à me reprocher de n'avoir pas répondu à toutes vos honorables marques d'amitié,
sans la maladie, sans la mort qui nous l'ont enlevée.
Vous n'avez pas connu, monsieur le comte, cette noble mère, dont je ne vous parle pas parce que je n'en saurais parler dignement, mais je ne doute pas que vous ne partagiez ma douleur, et vous me plaindrez beaucoup si vous me plaignez comme je vous aime.
Votre cordialement dévoué serviteur et confrère,
VicTOR-M. Hugo.
A Monsieur le comte Alfred de Vigny, officier au 5® régiment de la Garde Royale, à Rouen.
30 juillet 1821.
Vous ne vous doutez guère, mon bon Alfred, d'où cette lettre est écrite; je suis à Dreux! c'est-à-dire assez près de vous, sans pouvoir toutefois être avec vous. Or, voici comment il se fait que ma machine fatiguée et épuisée soit maintenant dans ce vieux pays des Druides. Un de mes amis, qui va partir pour la Corse et habite momentanément une villa entre Dreux et Nonancourt, m'a demandé quelques jours de mon
temps, que je n'ai point refusés, vu l'imminence de son départ.
Me voilà donc ici depuis hier, visitant Dreux, et me disposant à prendre la route de Nonancourt.
J'ai fait tout le voyage à pied, par un soleil ardent et des chemins sans ombre d'ombre.
Je suis harassé, mais tout glorieux d'avoir fait vingt lieues sur mes jambes; je regarde toutes les voitures en pitié; si vous étiez avec moi en ce moment, jamais vous n'auriez vu plus insolent bipède. Quand je pense qu'il faut à Soumet un cabriolet pour aller du Luxembourg à la Ghaussée-d'Antin, je serais tenté de me croire d'une nature supérieure à la sienne, comme animal. Cette expérience m'a prouvé qu'on peut marcher avec ses pieds.
Je dois beaucoup à ce voyage, Alfred : il m'a un peu distrait. J'étais las de cette triste maison. Je suis seul ici, mais n'étais-je pas seul aussi là-bas? 11 y a seulement quelque chose de plus matériel dans mon isolement.
J'ai passé à Versailles une journée avec notre bon Gaspard. Vous lui avez écrit; peut-être m'avez- vous écrit aussi, et votre lettre est-elle arrivée à Paris pendant mon absence, m'apportant une joie pour mon retour? Je me complais dans cette idée. J'espère que vous n'aurez pas oublié les beaux vers que vous m'avez promis. Gher Alfred, vous êtes heureux et poëte; moi je végète.
Il n'y a ici d'autres ruines que celles du château de Dreux; je les~ai visitées hier soir et, ce matin, je les
visiterai encore, ainsi que le cimetière. Ces ruines m'ont plu. Figurez-vous, sur une colline haute et escarpée, de vieilles tours de cailloux noyés dans la chaux, décrénelées, inégales, et liées ensemble par de gros pans de mur où le temps a fait encore plus de brèches que les assauts.
Au milieu de toutes ces pierres, des blés et des luzernes; et au-dessus de tout, un télégraphe, à côté duquel on construit la chapelle funèbre des d'Orléans.
Cette chapelle blanche et inachevée contraste avec la forteresse noire et détruite; c'est un tombeau qui s'élève sur un palais qui croule. Du pied de la tour télégraphique, on voit dans le vallon de l'Ouest des croix de bois, des pierres minées et, debout, des touffes d'arbres ; c'est le cimetière. Dans le vallon de l'Est, c'est la ville. Aussi les deux vallées sont différemment peuplées.
Il n'y a aucun monument druidique; Dreux a donné son nom aux Druides, et ils ne lui ont point laissé de vestiges. J'en suis fâché pour eux, pour la ville, et pour moi.
Les bords d'une petite rivière où je me suis baigné hier en arrivant sont très frais; je m'y promenais tout à l'heure sous les trembles et les bouleaux, et je pensais à tous nos amis qui sont ensemble dans la grande vallée et nous oublient peut-être entre eux.
Mais vous, Alfred, qui êtes seul comme moi, vous pensiez à moi, n'est-il pas vrai? pendant que je songeais à vous dans ma tristesse et mon abandon.
Adieu, cette lettre est pour vous donner signe de
vie et vous montrer que vous avez un ami qui s'exerce à rejouer avec le malheur, qui pense comme un homme et qui marche comme un cheval.
Je vous embrasse cordialement, portez-vous bien et écrivez-moi.
Votre ami dévoué,
Victor.
A Monsieur Trebuchet, chef du secrétariat et des archives de la Préfecture, Nantes.
30 octobre 1 82 1 .
Mon bon oncle.
Il y a bien longtemps que je me propose de vous écrire pour revendiquer notre Adolphe. Maintenant que cet insipide déménagement est à peu près terminé, je peux vous annoncer que notre quatrième frère logera, avec Eugène et moi, au second étage de la maison dont nous habitions le rez-de-chaussée et le premier. Notre nouvel appartement se compose de