‹ CorrespondanceChapitre 37 sur 50 · AU DUC D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

AU DUC D'ORLÉANS

dans cette affaire, j'ai pu voir avec quelle grâce Votre Altesse Royale pratique la plus humble comme la plus haute de toutes les vertus, la charité. Aujourd'hui, prince, Votre Altesse Royale recueille le fruit de sa bonne action, le dévouement d'un infortuné. Vous êtes heureux, il est reconnaissant. Et moi je participe à la fois des deux sentiments. Je ne suis pas moins heureux que vous, ni moins reconnaissant que lui.

Victor Hugo.

A Monsieur Jules Lechevalier, directeur de la Revue du Progrès social.

i<^' juin 1834.

Monsieur,

J'ai lu avec une attention extrême la lîevue du Progrés social et l'exposé de principes que vous avez bien voulu me communiquer. Depuis longtemps tous les hommes éclairés et intelligents qui ont étudié le passé dans un but d'avenir ont sur les destinées futures de la société une idée commune qui, éclose et développée à l'heure qu'il est séparément dans chaque cerveau, aboutira quelque jour, prochainement je l'espère, à une grande œuvre générale.

Cette œuvre sera la formation paisible, lente et

logique d'un ordre social où les principes nouveaux dégagés par la Révolution française trouveront enfin leur mode de combinaison avec les principes éternels et primordiaux de toute civilisation. Votre Revue et votre exposé tendent à ce but magnifique par des voies droites et sûres et où les pentes me paraissent bien ménagées. Je suis d'accord avec vous sur presque tous les points et je m'en félicite.

Concourons donc ensemble tous, chacun dans notre région et selon notre loi particulière, à la grande substitution des questions sociales aux questions politiques. Tout est là. Tâchons de rallier à l'idée applicable du progrès tous les hommes d'élite, et d'extraire un parti supérieur qui veuille la civilisation, de tous les partis inférieurs qui ne savent ce qu'ils veulent.

Je ne doute pas de votre succès, monsieur, la vérité a quelquefois de longues gestations, jamais d'avortements.

Victor Hugo.

A Monsieur Thiers, ministre de Vintérievr

Paris, 15 juin 1834.

iMonsieur le ministre,

Il y a en ce moment à Paris une femme qui meurt de faim.

Elle s'appelle M"" Élisa Mercœur. Elle a publié

A M. TIIIERS, MINISTRE DE L'INTÉRIEUn. 155

plusieurs volumes de poésie ; ce n'est pas ici le lieu d'en louer le mérite.

Il y a cinq ans, sous le ministère de M. de Martignac, une pension littéraire lui fut donnée, pension de 1,200 francs, qui a été réduite à 900 francs depuis 1830.

Elle a sa mère avec elle, et rien autre chose, pour vivre à Paris, que cette pension de 900 francs. Toutes deux meurent de faim, à la lettre.

Vous pouvez faire prendre des informations.

Monsieur le ministre, en 1823, le roi Louis XVIII m'assigna spontanément une pension ou allocation annuelle de 2,000 francs sur les fonds du ministère de l'intérieur. En 1832, j'ai renoncé volontairement à cette pension.

A cette époque, votre prédécesseur, M. d'Argout, me fit dire qu'il n'acceptait pas ma renonciation, qu'il continuerait de considérer cette pension comme mienne, et qu'il n'en disposerait en faveur de personne.

Ma renonciation étant absolue et définitive, je n'eus pas à m'occuper de ce que le ministre ferait de la pension.

Aujourd'hui, tout en ne me reconnaissant aucun droit, quel qu'il soit, sur cette pension, je viens vous prier, dans le cas où le ministre aurait en effet persisté dans sa résolution et n'aurait disposé de ces fonds en faveur de personne, je viens vous prier, dis-je, d'en disi)Oser, vous, monsieur le ministre, en faveur de M"" Merc(eur. Si vous y consentez, je me féliciterai doubletnent d'y avoir renoncé. Cette pcn-

i56 LETTRES A DIVERS. — 1834.

sion sera beaucoup mieux placée sur la tête de M"® Mercœur que sur la mienne. Les 2,000 francs, ajoutés à ce que reçoit déjà M"^ Mercœur, la feront vivre à peu près avec sa mère. Donnez-la-lui, monsieur le ministre ; ce sera une bonne œuvre. Nous serons heureux tous les deux, vous de l'avoir faite, moi de l'avoir conseillée.

Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de ma considération distinguée.

Victor Hugo.

A Charles Nodier *.

26 octobre 1834.

Si je n'étais pas enfoui dans le troisième dessous d'un théâtre, quelle joie j'aurais, mon bon Charles, à vous aller serrer la main, et à jeter mon manteau sous vos pieds en criant llosannah, comme les autres. C'est une gloire qui entre à l'Académie, chose rare! Aussi voilà que nous applaudissons l'Académie, chose non moins rare!

Je suis vraiment heureux de vous voir là. Je vous aime bien, croyez-le.

Victor.

* Après son élection à l'Acadûniie.

A Mademoiselle Louise Berlin.

Ce mardi matin, 22 mai 183o.

Mademoiselle,

Quoique Poupée se soit chargée de vous donner des nouvelles de toute la maison, permettez-moi d'ajouter un mot à sa lettre. Ma femme se propose d'aller dîner avec vous aux Roches jeudi soir à six heures (demain); je viendrai la prendre le lendemain (vendredi), et je la ramènerai le soir à Paris. Didine l'accompagnera, et je compte mener avec moi Boulanger, si votre excellent père veut toujours bien de lui et de moi. Je vous apporterai ce que vous m'avez demandé pour notre scène nocturne.

Nous nous promettons un bien grand plaisir de cette promenade aux Roches, de cette journée passée dans la bonne et hospitalière maison où nous avons passé tant d'heureuses semaines. J'espère que vous ne refuserez pas de nous chanter quelque chose de Notre-

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Dame. Moi surtout, dont toutes les journées s'envolent dans un travail sans relâche, j'aurai bien besoin, pour me reposer les yeux et l'esprit, d'un peu de votre verdure et de beaucoup de votre musique.

A propos de musique, Didine et Listz me donnent des leçons de piano. Je commence à exécuter avec un seul doigt d'une manière satisfaisante Jamais dans ces beaux lieux.

Je ne comprends pas comment Poupée ne vous raconte pas ce grand événement dans sa lettre.

Pardon, mademoiselle, de vous parler de ces enfantillages. Si je ne vous savais bien occupée et si je ne craignais que vous ne vous crussiez dans l'obligation de me répondre, je vous écrirais de temps en temps. Vous m'avez dit un jour que vous aimiez à recevoir des lettres quelconques. Je vous écrirais des lettres quelconques; celle-ci en est bien une.

Quand je veux me rappeler des journées douces et bien employées, parmi les plus douces et les mieux employées de ma vie, je vais méditer quelques instants dans mon salon, devant la petite voiture de cartes que nous avons faite à nous deux. C'est jusqu'à présent notre chef-d'œuvre, en attendant Notre-Dame .

Adieu, mademoiselle Louise; à vendredi. Dites bien à votre bon père que je suis à lui et à vous du fond du cœur, et veuillez recevoir avec votre bonté ordinaire l'hommage d'amitié respectueuse de votre signor poeta,

Victor II.

A 3In demoiselle Louise Berlin

Paris, 19 octobre 1835.

Vous avez écrit à ma femme, mademoiselle, une bien charmante lettre et dont j'ai pris ma part. Vous êtes bien charmante d'avoir pris ces vers avec quelque plaisir. C'est tout ce que j'en voulais. Il y a en vous tant de vraie et de grande poésie que toute celle qui sort de nous doit toujours vous sembler peu de chose.

Me voici maintenant achevant ce volume* dont une partie avait poussé parmi les fleurs des Roches, et le reste dans les fentes des pavés de Paris. De là dans ce volume deux couleurs, l'une poétique qui vient de chez vous, l'autre poULique qui vient de dessous les pas de tout le monde.

Soyez indulgente et bonne pour le tout. Nous parlons bien souvent de vous ici, dans nos soirées déjà longues, de vous, d'Edouard, de vos excellents et vénérés parents. Et sitôt qu'on dit Louise on est sur de voir se tourner quatre petites têtes. Ces chères

* Les Voix intérieures.

petites têtes vous aiment bien, et si ce n'était pas une partie de leur bonheur, vraiment j'en serais jaloux, moi qui suis jaloux.

A bientôt, mademoiselle, parlez un peu de nous sous les dernières feuilles de vos beaux arbres. Nous avons pour vous une aaiitié qui ne s'effeuille pas. J'y joins un dévouement sincère et profond. Votre respectueux ami,

Victor H.

A Monsieur Antoine de Latour, précepteur de M. de Montpensier, aux Tuileries.

Aux Roches, 28 octobre 1 835.

Merci de votre bonne lettre. Je n'ai fait que passer au Tréport, fort obscur et fort perdu dans le gros des passants. J'aurais eu grand plaisir à vous serrer la main, mais je vous aurais voulu seul, et il faut que mes amis me pardonnent un peu mes fantaisies d'homme rêveur et farouche.

Je m'étais enfui de Paris à l'approche de l'anniversaire de juillet. Je n'aime pas le vacarme parisien ces jours-là. Et puis je croyais fuir une fête et il s'est trouvé que j'avais fui une catastrophe*.

* L'attentat de L'ieschi.

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