A ANTOINE DE LA TOUR. /|G
En somme, j'ai été charmé du petit voyage que j'ai fait. J'aime mieux le spectacle de la mer que le spectacle des Chambres, et je trouve la vague de l'océan plus belle que la vague des événements. Me voici maintenant à Paris ou tout près d'y être. Venez me voir quand vous aurez loisir. En attendant pensez à moi comme à un ami.
Lettres
au Père et à la Mère
A Madame la comtesse Hugo,
à ThionvUle.
2 août '1815.
Ma chère maman,
Depuis ton départ, nous nous ennuyons bien ici. Nous allons très souvent chez M. Toucher, ainsi que tu nous l'as recommandé. Il nous a proposé de suivre les leçons qu'on donne à son fils; nous l'avons remercié. Nous travaillons tous les matins le latin et les mathématiques... M. Foucher a eu la bonté de nous mener au Muséum.
Reviens bien vite. Sans toi nous ne savons que dire et que faire; nous sommes tout embarrasses. Nous ne cessons dépenser à toi. Maman! maman!...
Ton fils respectueux,
Vir.Ton.
A Monsieur le Général Hugo,
à sa terre de Saint-La::are,
près Biais.
Pans, 4 juillet '1822.
Mon bon et cher papa,
Je vois le moment de mon bonheur* approcher avec la fin de mes affaires aux ministères ; mon impatience est grande et tu le comprendras. Quand j'aurai tout reçu de toi, comment pourrai-je m'acquitter ?...
Je croyais t'avoir dit qu'Eugène n'avait d'autre ressource que la pension que tu lui fais, en attendant qu'il s'en soit créé par son travail; c'est pour cela que je le recommandai si souvent à ta générosité. Nul doute qu'en se calmant, il ne sente toute la reconnaissance qu'il te doit.
Nous supporterons encore le sacrifice que la nécessité oblige de nous faire supporter; nous ne doutons
* Son mariage avec M"^' Adèle Foucher.
pas que, puisque tu le fais, c'est que tu ne peux autrement.
Adieu, cher papa, j'attends avec impatience ton poëme et les conseils que tu m'annonces. Je te remercie vivement de toute la peine que je te cause ; ils pourront m'être fort utiles pour ma seconde édition à laquelle je vais bientôt songer, car celle-ci s'épuise avec une rapidité que j'étais loin d'espérer; crois-tu qu'il s'en vendrait à Blois?
Le papier me manque pour te parler de mes grands projets littéraires, mais non pour te renouveler la tendre assurance de mon respect et de mon amour. Je t'embrasse.
Ton fils soumis.
Victor.
Paris, 26 juillet.
Mon cher papa,
Ta lettre a comblé ma joie et ma reconnaissance ; je n'attendais pas moins de mon bon et tendre père. Je sors de chez M. de Lourdoueix; il doit, sous très peu de jours, me fixer un terme précis; alors je montrerai ta lettre à M. et M"^" Fouchcr. Ainsi je te devrai tout, vie, bonheur, tout! Quelle gratitude n'cs-lu pas en droit d'attendre de moi, toi, mon père, qui as comblé le vide immense laissé dans mon cœur par la porte de ma bicn-aimée mère!
Je t'apprendrai, pour ce qui concerne la pension que je viens d'obtenir à la maison du Roi, qu'on me rappelle le trimestre de juillet; alors elle ne courrait qu'à dater du l®'' octobre, ce qui remettrait mon bienheureux mariage à la fin de septembre; c'est bien long, mais je me console en pensant que mon bonheur est décidé. Quand l'espérance est changée en certitude, la patience est moins malaisée. Cher papa, si tu savais quel ange tu vas nommer ta fille!
J'attends toujours bien impatiemment ton poème, et je ferai des exemplaires du journal de Thionville l'usage que tu m'indiques; un Espagnol nommé d'Abayma, qui m'est venu voir hier, m'a parlé de mon père de manière à m'en rendre fier, si je ne l'avais pas déjà été.
Je n'ai aucune prévention contre ton épouse actuelle, n'ayant pas l'honneur de la connaître. J'ai pour elle le respect que je dois à la femme qui porte ton noble nom ; c'est donc sans aucune répugnance que je te priais d'être mon interprète auprès d'elle; je ne crois pouvoir mieux choisir, n'est-il pas vrai, mon excellent et cher papa?
Adieu, cher papa, porte-toi bien et aime ton fils heureux, dévoué et respectueux.
Victor.
Dans ma prochaine lettre, je te parlerai de tous les travaux auxquels le bonheur va me permettre de livrer un esprit calme, une tète tranquille et un cœur content. Tu seras peut-être satisfait; c'est du moins mon plus vif désir.
Paris, 8 août 1822.
Mon cher papa,
Au moment où je commence cette lettre, on m'apporte l'argent du mois. Les 36 francs qui y sont joints seront remis aujourd'hui même à leur destination. Les exemplaires de l'intéressant journal de Thionville que tu destinais à l'Académie des sciences et au rédacteur du Dictionnaire des Généraux français, leur sont déjà parvenus.
Je me hâte d'en venir à ton ingénieux poëme; il me tardait de te dire tout le plaisir que j'ai éprouvé à le lire. Je l'ai déjà relu trois fois et j'en sais des passages par cœur. On trouve à chaque page une foule de vers excellents, tels que
Et vendre à tout venant le pardon que je donne,
et des peintures pleines de verve et d'esprit, comme celle de Lucifer prenant sa lunette pour observer l'ange. Plusieurs de mes amis, qui sont en même temps de nos littérateurs les plus distingués, portent de Ion ouvrage le même jugement que moi; lu vois donc bien, cher papa, que je ne suis j)as pi-éveiiu par l'antour
profond et la tendre reconnaissance que je t'ai vouée pour la vie.
Ton fils soumis et respectueux,
Victor.
Encore un mot, cher papa, malgré l'heure de la poste qui me presse; je ne puis m'empêcher de te dire combien il m'a semblé remarquable que tu aies mis si peu de temps à faire ton joli poëme; — parle-moi de ta santé, de grâce, dans ta prochaine; — ce projet d'aller passer les vendanges près de toi était charmant; j'y ai reconnu toute ta bonté, mais il faut remettre ce bonheur à l'année prochaine ; rien alors ne l'entravera.
Paris, 31 août 1822.
Maintenant, cher papa, c'est toi que je vais importuner. Tout annonce que mes affaires à l'Intérieur vont enfin se terminer, et que mon bonheur va commencer; mais il me faudra mon acte de naissance et mon extrait de baptême; je m'adresse à toi, mon bon et cher papa ; ne connaissant personne h Besançon, je ne sais comment m'y prendre pour obtenir ces deux papiers; ta bonté inépuisable est mon recours. Je voudrais les avoir dès à présent, car si j'attendais encore, je tremblerais qu'ils n'apportassent du retard à cette félicité qui me semble déjà si lente à venir. Moi qui connais ton cœur, je sais que tu vas te mettre
à ma place ; pardonne-moi de te causer encore ce petit embarras. Tu nous avais envoyé, il y a quatre ans, nos actes de naissance ; mais en prenant nos inscriptions de droit, nous avons du les déposer au bureau de l'École, selon la loi, et la loi s'oppose à ce qu'on les restitue. Tu me rendrais donc bien heureux en me procurant cette pièce avec mon extrait de baptême, nécessaire pour l'église, comme tu sais.
Adieu, cher et excellent papa; l'offre que tu me fais dans ta charmante lettre de m'envoyer des vues de Saint-Lazare dessinées par toi, me comble de joie et d'une douce reconnaissance. Il me serait bien doux de pouvoir placer des ornements aussi chers dans l'appartement qui sera témoin de mon bonheur. Réalise, je t'en prie, cette promesse à laquelle j'attache un si haut prix.
Réponds-moi le plus tôt possible, et parle-moi beaucoup de ta santé, de tes occupations, et de ton affection pour tes fils, que peuvent à peine payer tout le respect et tout l'amour de ton
Victor.
Nous t'embrassons tous ici bien tendrement; je pense que tu Hs à Blois les journaux qui parlent de mon recueil; si tu le désires, je t'enverrai ceux qui uie tombent entre les mains. Parle-moi, je te prie, de ce que tu fais en ce moment; lu sais combien cela m'intéresse ; pardonne à mon grilTonnage ; je t'écris avec une main malade; je me suis blessé légèrement avec un canif; ce ne sera rien.
172 LETTRES xVU PÈRE ET A LA MÈRIÎ.
Paris, 13 septembre 1822.
Mon cher papa,
M. de Lourdoueix m'ayant donné sa parole d'honneur que ma pension de l'intérieur me serait assignée durant l'administration intérimaire de M. de Peyronnet, j'ai remis ta lettre à M. Foucher, et tu as dû recevoir sa réponse. Nous n'attendons plus que ton consentement légalisé.
Cher papa, n'attribue le silence d'Abel qu'à la multiplicité de ses occupations; je lui ai communiqué ta letlre, et il va s'empresser de dissiper lui-même un doute affligeant pour son cœur.
Si je n'ai pas été baptisé à Besançon, je suis néanmoins sûr de l'avoir été, et tu sais combien il serait fâcheux de recommencer cette cérémonie à mon âge. M. de Lamennais, mon illustre ami, m'a assuré qu'en attestant que j'ai été baptisé en pays étranger (en Italie), cette affirmation, accompagnée de la tienne, suffirait. Tu sens combien de hautes raisons doivent me faire désirer que tu m'envoies cette simple attestation.
Nous sommes au 13, mon cher papa, et je n'ai pas encore reçu notre, mois. Ton exactitude à prévenir
les besoins de tes fils me rend certain que la négligence ne vient que des Messageries. Mais je t'en avertis, cher papa, sûr que tu t'empresseras de faire cesser notre gêne.
Adieu, mon excellent père; je t'aime, je t'embrasse et je fais les vœux les plus ardents pour te voir et te voir bien portant.
Ton fils tendre et respectueux,
Victor.
Paris, 18 septembre 1822.
Mon cher papa,
Je te réponds courrier par courrier pour te remercier de l'attestation que tu m'envoies, et te prie de mettre autant de célérité à me faire parvenir ton consentement notarié. Je désirerais bien vivement que mon mariage pût avoir lieu le 7 ou le 8 octobre pour un motif impérieux (outre tous les motifs de cœur (pii, tu le sais, ne le sont pas moins), c'est que je (piitte forcément l'appartement que j'occupe le 8 octobre. J'ai donc prié M. et M'"" Foucher de faire commencer la pubhcation des bans dimanche [)rochain 22; elle se terminera le dimanche (> octobre; mais ces imus doivent être également puljliés à ton thmiu-ik», et il faut que, le () octobre, on ait reçu à notre paroisse de
Saint-Sulpice la notification de la complète publication des bans à Blois, ce qui ne se pourrait faire qu'autant que tu serais assez bon pour racheter un ban à ta paroisse. Tu sens, mon cher papa, combien est urgente la nécessité qui me fait t'adresser cette instante prière. Il s'agit de m'épargner l'embarras et la dépense de deux déménagements coup sur coup dans un moment qui entraîne déjà naturellement tant de dépenses et d'embarras; il s'agit de plus encore, c'est de hâter mon bonheur de quelques jours, et je connais assez ton cœur pour ne plus insister.
Je suis tout à fait en règle; j'ai fait lever sur l'extrait de naissance déposé à l'École de droit une copie notariée qui vaut l'original; quand ton consentement me sera parvenu, je pourrai remplir toutes les formalités civiles; le papier que tu m'envoies aujourd'hui suffira également pour les formalités religieuses.
Les noms et prénoms de ma bien -aimée fiancée sont Adèle-Julie Foucher, fille mineure de Pierre Foucher, chef de bureau au Ministère de la guerre, chevalier de la Légion d'honneur, et d'Anne-Victoire Asseline. Ces renseignements te seront nécessaires pour la publication des bans.
Tâche, je t'en prie, aion cher papa, de nous envoyer le plus tôt possible le mois arriéré; tu sens combien je vais avoir besoin d'argent dans le moment actuel. Je te supplie encore, bon et cher papa, de faire tout ton possible pour continuer à mes frères Abel et Eugène leur pension. N'oublie pas qu'Eugène était un peu fou quand il t'a écrit, et donne-lui, si tu le peux, cette nouvelle
preuve de ta tendresse généreuse et paternelle. Pour moi, je ne t'importunerai pas de mes besoins; à dater du 1^^ octobre, ma pension me sera comptée; l'autre ne tardera pas, sans doute, et quoique ce moment-ci m'entraîne nécessairement à beaucoup de frais, en redoublant de travail et de veilles je parviendrai peutêtre à les couvrir; le travail ne me sera plus dur désormais: je vais être si heureux!
Permets-moi, en finissant, mon cher et bien cher papa, de te rappeler combien sont importantes toutes les prières que je t'adresse relativement à l'envoi de ton consentement légal, à la publication et au rachat des bans dans ta paroisse.
Adieu, pardonne à ce griffonnage et reçois l'expression de ma tendre et profonde reconnaissance. Ton fils soumis et respectueux,
Victor.
M. et M"^^ Foucher sont bien sensibles à tout ce que tu leur dis d'aimable. Tu verras un jour quel présent ils te font quand je t'amènerai ta fille.
Je t'enverrai incessamment tous ceux que j'ai pu me procurer des journaux qui ont parlé de mon recueil. Il continue à se bien vendre, et dans peu les frais seront couverts. C'est une chose étonnante dans cette saison.
J'ai été obligé de rectifier une erreur d'inadvertance dans la pièce que tu m'envoies; je suis né le 20 février 1802 et non 1801.
Paris, 19 octobre 1822.
Mon cher papa,
C'est le plus reconnaissant des fils et le plus heureux des hommes qui t'écrit. Depuis le 12 de ce mois, je jouis du bonheur le plus doux et le plus complet, et je n'y vois pas de terme dans l'avenir; c'est à toi, bon et cher papa, que je dois rapporter l'expression de ces pures et légitimes joies, c'est toi qui m'as fait ma félicité; reçois donc pour la troisième fois l'assurance de toute ma tendre et profonde gratitude.
Si je ne t'ai pas écrit dans les premiers jours de mon bienheureux mariage, c'est que j'avais le cœur trop plein pour trouver des paroles; maintenant môme tu m'excuseras, mon bon père, car je ne sais pas trop ce que j'écris. Je suis absorbé dans un sentiment profond d'amour, et pourvu que toute cette lettre en soit pleine, je ne doute pas que ton bon cœur ne soit content. Ton angélique Adèle se joiut à moi; si elle osait, elle t'écrirait, mais maintenant que nous ne formons plus qu'un, mon cœur est devenu le sien pour toi.
Permets-moi, en terminant cette trop courte lettre, mon cher et excellent papa, de te recommander les intérêts de mes frères; je ne doute pas que tu n'aies déjà décidé en leur faveur, mais c'est uniquement
pour hâter l'exécution de cette décision que je t'en reparle.
Adieu donc, cher papa, je me sépare de toi avec regret; c'est pourtant une douceur pour moi que de t'assurer encore de l'amour respectueux et de l'inaltérable reconnaissance de tes heureux enfants.
Victor.
Mes deux frères t'embrassent tendrement. Mon beau-père et ma belle-mère ont été très sensibles à ta lettre; je crois que M. Foucher te répondra bientôt; il s'occupe des intérêts de mon oncle Louis au Ministère de la guerre.
Paris, 19 novembre 1822.
Mon cher papa,
Tout ce que ta bonne lettre nous dit de tendre et de personnel a été accueilli ici par deux cœurs qui n'en font qu'un pour t'aimcr. Je ne saurais te dire combien mon Adèle a été sensible à l'expression de ton affection, de cette affection qu'elle mérite si bien par celle qu'elle daigne porter à Ion liis. Elle va t'cx-
primer elle-même tout ce qu'elle ressent pour toi. Veuille bien, je t'en prie, dire à notre belle-mère combien nous sommes reconnaissants de tout ce qu'elle a bien voulu faire pour hâter notre fortuné mariage.
J'ai montré ta lettre à mes frères. Abel va t'écrire; ils me chargent de t'embrasser tendrement pour eux. Maintenant permets-moi de t'embrasser pour moi et de céder le reste de cette lettre à ta fille.
Ton fils soumis et respectueux,
Victor.
Ce 20 décembre 1822.
Mon cher papa,
C'est auprès du Ht d'Eugène malade et dangereusement malade que je t'écris. Le déplorable état de sa raison, dont je t'avais si souvent entretenu, empirait depuis plusieurs mois d'une manière qui nous alarmait tous profondément, sans que nous pussions y porter sérieusement remède, puisqu'ayant conservé le libre exercice de sa volonté, il se refusait obstinément à tous les secours et à tous les soius. Son amour pour la
solitude poussé à un excès effrayant a hâté une crise qui sera peut-être salutaire, du moins il faut l'espérer, mais qui n'en est pas moins extrêmement grave et le laissera pour longtemps dans une position bien délicate. Abel et M. Foucher t'écriront plus de détails sur ce désolant sujet. Pour le moment, je me hâte de te prier de vouloir bien nous envoyer de l'argent, tu comprendras aisément dans quelle gêne ce fatal événement m'a surpris. Abel est également pris au dépourvu et nous nous adressons à toi comme à un père que ses fils ont toujours trouvé dans leurs peines, et pour qui les malheurs de ses enfans sont les premiers malheurs.
Du moins, dans cette cruelle position, avons-nous été heureux dans le hasard qui nous a fait prendre pour médecin une de tes anciennes connaissances, le docteur Fleury.
Adieu, bon et cher papa, j'ai le cœur navré de la triste nouvelle que je t'apporte. Notre malade a passé une assez bonne nuit; il se trouve mieux ce matin, seulement son esprit, qui est tout à fait délirant depuis avant-hier, est en ce moment très égaré; on l'a saigné hier, on lui a donné l'émétique ce matin et je suis près de lui en garde-malade. Adieu, adieu; la poste va partir et je n'ai que le temps de t'embrasser en tn promettant de plus longues lettres d'Abel et de M. Foucher.
Ton fils tendre et respectueux,
Vicrou.
A Monsieur Eugène Hugo, chez M. le général Hugo, son père,
Grande rue du Foix, if 73,
à Biais.
Ce mardi 5 mars 1823.
Ta lettre, mon bon et cher Eugène, nous a causé une bien vive joie. Nous espérons que l'amélioration de ta santé continuera au gré de tous nos désirs, et que tu auras bientôt retrouvé avec le calme de l'esprit cette force et cette vivacité d'imagination que nous admirions dans tes ouvrages.
Dis, répète à tous ceux qui t'entourent combien nous les aimons pour les soins qu'ils te donnent; dis à papa que le regret d'être éloignés de lui et de toi est rendu moins vif par la douceur de vous savoir ensemble; dis-lui que son nom est bien souvent prononcé ici comme un mot de bonheur, que les mois qui nous séparent de votre retour vont nous sembler bien longs. Dis-lui pour nous tout ce que ton cœur te dit pour lui, et ce sera bien. Ton frère et ami,
Victor.
Écris-nous le plus souvent possible.
Ce mardi, 5 mars.
Mon cher papa,
Ton absence nous prive d'une des joies les plus vives que nous ayons éprouvées dans la félicité de notre union, celle de te voir. 11 nous semble que maintenant le mois qui nous donnera un enfant sera bien heureux, surtout parce qu'il nous rendra notre père. Eugène reviendra aussi, et reviendra sûrement content et guéri.
Notre oncle Francis vient de passer quelques jours ici avec sa femme, et c'est ce qui nous a empêchés de t'écrire plus tôt. Nous avons fait connaissance avec notre tante, qui nous paraît heureuse, et semble spirituelle et aimable. Francis est aussi fort heureux; il a été plein d'affection et de tendresse pour nous, et a bien regretté que tu ne fusses plus à Paris.
Ma femme continue à se porter aussi bien que sa situation le permet. J'ai appris avec peine et joie tout à la fois, que tu avais été souffrant et que tu étais guéri. Nous te prions de féliciter également ta femme sur le rétablissement de sa santé, dont nous parle notre excellent Eugène.
On m'avait parlé il y a quelque temps d'une pension de ."^,000 francs, cpii m'aurait été accordée sui- le mi-
nistère de l'intérieur. Je n'en entends plus parler; si <iette bonne nouvelle se confirme, je m'empresserai de te le mander, certain que notre bon père y prendra bien part.
Adieu, cher et excellent papa, tout le monde ici t'aime et t'embrasse, comme ton fils tendre et respectueux.
Victor.
Nos hommages à notre belle-mère.
24 mai 1823.
Mon cher papa,
J'ai remis hier à Eugène ta lettre qui l'a touché autant qu'affligé; sa douleur de ne pouvoir te revoir à Blois n'a été un peu calmée que par l'espérance que je lui ai donnée de te revoir à Paris dans deux mois ; ce temps-là lui a semblé bien long. Je dois te dire aussi, cher papa, que je ne l'ai plus trouvé aussi bien.
On a pour les malades chez M. Esquirol des soins infinis, mais ce qui est le plus funeste à Eugène, c'est la solitude et l'oisiveté auxquelles il est entièrement livré dans cette maison. Quelques mots qui lui sont échappés m'ont montré que dans l'incandescence de
sa tête il prenait Q,eite prison en horreur; il m'a dit à Yoix basse qu'on y assassinait des femmes dans les souterrains et quil avait entendu leurs cris. Tu vois, cher papa, que ce séjour lui est plus pernicieux qu'utile.
D'un autre côté, la pension (dont M. Esquirol doit t'informer) est énorme ; elle est de /iOO francs par mois. D'ailleurs le docteur Fleury pense que la promenade et l'exercice sont absolument nécessaires au malade. Je te transmets tous ces détails, mon cher papa, sans te donner d'avis. Tu sais mieux que moi ce qu'il faut faire; je crois néanmoins devoir te dire qu'il existe, m'a-t-on assuré, des maisons du même genre où les malades ne sont pas moins bien que là, et paient moins cher.
Il paraît qu'on n'a point assez caché à Eugène qu'il fût parmi les fous; aussi est-il très affecté de cette idée, que j'ai néanmoins combattue hier avec succès.
Je t'écris à la hâte, bon et cher papa, au milieu de tous les ennuis que me donne la banqueroute de mon libraire; garde-toi un peu pour la vente de tes 3/6'moires de l'extrême confiance de notre bon Abel; c'est lui qui m'a, bien involontairement il est .vrai, poussé dans cette galère.
Adieu, cher et excellent papa, nous t'embrassons tous ici bien tendrement.
Ton fils dévoué et respectueux,
Victor.
Nos hommages à ta femme, dont nous attendons des nouvelles.
Gentilly, 27 juin 1823.
Mon cher papa,
Eugène, après un séjour de quelques semaines au Val-de-Grâce, vient d'être transféré à Saint-Maurice, maison dépendant de l'hospice de Charenton, dirigée par M. le docteur Royer-Collard. La translation et le traitement ont lieu aux frais du gouvernement; il te sera néanmoins facile d'améliorer sa position moyennant une pension plus ou moins modique; on nous assure que cet usage est généralement suivi pour les malades d'un certain rang. Au reste, le docteur Fleury a dû écrire à l'un de ses amis qui sera chargé d'Eugène dans cette maison, et M. Girard, directeur de l'école vétérinaire d'Alfort, a promis à M. Foucher, qui le connaît très particulièrement, de recommander également les soins les plus empressés pour notre pauvre et cher malade, et d'en faire son affaire. M. Foucher, Abel ou moi, comptons t'écrire incessamment de nouveaux détails sur ces objets, ainsi que sur la santé toujours douloureusement affectée de notre infortuné frère. Les souffrances de mon Adèle, qui augmentent à mesure que son terme approche, ne m'ont point encore permis d'aller le voir dans son nouveau domicile; je ne puis donc t'en donner des nouvelles aussi fraîches que je le désirerais. Au reste,
l'état de sa raison, comme j'ai eu l'occasion de l'observer dans mes fréquentes visites chez le docteur Esquirol et au Val-de-Grâce, ne subit que des variations insensibles; toujours dominé d'une idée funeste, celle d'un danger imminent, tous ses discours, comme tous ses mouvements, comme tous ses regards, trahissent cette invisible préoccupation , et je crains que les moyens dont la société use envers les malades, la captivité et l'oisiveté, ne fassent qu'alimenter une mélancolie dont le seul remède, ce me semble, serait le mouvement et la distraction. Ce qu'il y a de cruel, c'est que l'exécution de ce remède est à peu près impossible, parce qu'elle est dangereuse.
Je t'envoie ci-inclus une lettre de M. Esquirol qui n'éclaircit rien, et n'ajoute rien à mes idées personnelles, à mes observations particulières sur notre Eugène ; je crois t'avoir déjà écrit la plupart de ce qu'écrit le docteur, auquel j'avais exposé tous les faits qu'il présente; il est vrai que le malade a fait chez lui un bien court séjour, mais je pense que cette maison lui était plus nuisible qu'utile. M. Katzenberger a envoyé chez M. Foucher les hOO francs que demande le docteur Esquirol pour un mois de pension, et M. Foucher a prévenu le docteur qu'ils sont à sa disposition.
Je suis heureux, cher papa, de reposer tes idées sur des sujets moins tristes en t'cntretenant aujourd'hui de l'heureux événement, qui doit en amener un autre également heureux pour nous, ton retour. Ma bicn-aiméc Adèle accouche dans ciiKj semaines en-
viron. Viens le plus tôt qu'il te sera commode. Il me sera bien doux que mon enfant reçoive de toi son nom, et c'est pour moi un sujet de joie innocente de penser qu'il m'était réservé, à moi le plus jeune de tes fils, de te donner le premier le titre de grand-père. J'aime cet enfant d'avance, parce qu'il sera un lien de plus entre mon père et moi.
Je te remercie de la proposition que tu me fais relativement à M. de Chateaubriand, mais la position intérieure du ministère rend particulièrement délicates les communications actuelles entre MM. de Chateaubriand et de Corbière; tu comprendras ce que je ne peux dire ici qu'à demi-mot.
Au reste, les espérances dont on me berce depuis si longtemps ont acquis depuis deux jours un caractère dissez positi'f. Si elles se réalisaient enfin, je m'empresserais de t'en faire part. Quant aux biens d'Espagne, je ne doute pas qu'une réclamation de toi ne fût parfaitement accueillie, et je la présenterais moi-même au ministre des affaires étrangères; seulement j'appréhende que la décision de cette affaire ne dépende moins de mon illustre ami que de M. de Martignac, qui est l'homme de M, de Villèle.
Adieu, bon et cher papa, notre Adèle désire que je lui cède le reste de ce papier; j'avais pourtant encore bien des choses à te dire, mais il faut obéir à une prière si naturelle, et me borner à t'embrasser avec autant de tendresse que de respect. Ton fils,
Victor.
Ce le-- juillet 1823.
Mon cher papa,
C'est mon bon petit cousin Adolphe Trebuchet qui te remettra cette lettre, où tu trouveras le reçu de M. Esquirol. Nous n'avons pas encore pu voir notre pauvre Eugène à Saint-Maurice ; il faut une permission, et il est assez difficile de l'obtenir. Abel a, du reste, obtenu en attendant de ses nouvelles qui sont loin malheureusement d'être satisfaisantes; il est toujours plonge dans la même mélancolie; il a pendant quelque temps refusé toute nourriture; mais enfin hi nature a parlé, il a consenti à manger. Le traitement qu'il subit n'exige pas encore, à ce qu'il paraît, un supplément de pension; quand cela sera nécessaire, on nous en avertira.
Ces détails me navrent, cher papa, et il me faut toute la joie de ton prochain retour pour ne pas me livrer en ce moment au désespoir.
M. Foucher et Abel vont bientôt t'écrire. Moi-même je me hâterai de te transmettre tout ce que l'état de notre cher malade offrira de nouveau.
Adieu, cher papa; il est inutile de te recommander cet Adolphe que nous aimons tous comme un frère; je crois ([u'il désire vivement voir Chambord, et ce
sera pour lui, comme pour toi, une joie de passer quelques jours à Blois si l'urgence de son voyage le lui permet.
Je t'embrasse tendrement pour moi et mon Adèle; présente nos hommages empressés à notre belle-mère qui, nous l'espérons, est rétablie.
Ton fils soumis et respectueux,
24 juillet 1823.
Mon cher papa.
Si je ne t'ai point encore annoncé moi-même l'événement qui te donne un être de plus à aimer, c'est que j'ai voulu épargner à ton cœur de père les inquiétudes, les anxiétés, les angoisses qui m'ont tourmenté depuis huit jours. La couche de ma femme a été très laborieuse; les suites jusqu'à ce jour ont été douloureuses; l'enfant est venu au monde presque mourant; il est resté fort délicat; le lait de la mère, affaibli par la grande quantité d'eau dont elle était incommodée, et échauffé par les souffrances de la grossesse et de l'enfantement, n'a pu convenir à une créature
aussi faible. Nous avons été contraints, après des essais qui ont presque mis ton petit-fils en danger, de songer à le faire nourrir par une étrangère. Tu peux te figurer combien j'ai eu de peine à y déterminer notre Adèle, qui se faisait une si grande joie des fatigues de l'allaitement. Ce qui a pu seulement la décider, ce n'est pas le péril que sa propre santé eût couru réellement, mais celui qui eût menacé l'enfant; elle a donc sacrifié courageusement à l'intérêt de son fils son droit de mère, et nous avons mis l'enfant en nourrice. Nous avons été assez heureux pour trouver dans ce cas urgent une fort belle nourrice habitant notre quartier, et, quoique ces femmes soient fort chères à Paris, l'instante nécessité et la faciUté d'avoir à chaque moment des nouvelles de ton Léopold m'ont fait accepter cette charge avec joie.
Maintenant enfin, après tant d'inquiétudes et d'indécisions, je puis te donner de bonnes nouvelles. Mon Adèle bien-aimée se rétablit à vue d'œil; nous avons l'espoir que le lait sera bientôt passé; l'enfant, fortifié par une nourriture saine et abondante, va très bien et promet de devenir un jour grand-père comme toi.
Tu vois, bon et cher papa, que je t'ai dérobé ta part dans des anxiétés que tu aurais certainement ressenties aussi cruellement que moi. Voilà la cause d'un silence que tu approuveras peut-être après l'avoir blâmé. Ta joie à présent peut être sans mélange comme la nôtre, qui s'accroît encore bien vivement par l'idée de te serrer bientôt dans nos bras.
Adieu, notre excellent père. Viens vite, remercie-
moi, je t'ai donné il y a neuf mois mie fille qui t'aime comme moi; nous te donnons maintenant un fils qui t'aimera comme nous. Et qu'y a-t-il de consolant dans la vie, si ce n'est le lien d'amour qui joint les parents aux enfants?
Ton fils soumis et respectueux,
Victor.
Embrasse pour nous notre belle-mère, que nous attendons avec toi.
Depuis quinze jours que je suis garde-malade, je n'ai pu m'occuper de notre cher Eugène, comme je l'aurais voulu ; mais tu vas venir : puis-je ne pas voir son avenir sous des couleurs moins sombres?
29 juillet '1823.
Mon cher papa,
Je me félicitais de n'avoir plus que d'excellentes nouvelles à te mander, lorsqu'un événement imprévu m'oblige à recourir à tes conseils et à ton assistance; la nourrice à laquelle il a fallu confier notre enfant ne peut nous convenir. Cette femme nous trompe : elle paraît être d'un caractère méchant et faux; elle a
abusé de la nécessité où nous étioas de placer cet enfant; nous l'avons d'abord crue bonne et douce; maintenant nous n'avons que trop de raisons pour lui retirer notre pauvre petit Léopold le plus vite possible. Nous désirerions donc, mon Adèle et moi, après avoir pris la résolution de le retirer à cette femme, que tu nous rendes le service de lui trouver, à Blois ou dans les environs, une nourrice dont le lait n'ait pas plus de cinq mois, et dont la vie et le caractère présentent des garanties suffisantes; d'ailleurs nous serions tous deux tranquilles, sachant notre Léopold sous tes yeux et sous ceux de ta femme. C'est ce qui nous a décidés à le placer à Blois plutôt que partout ailleurs.
Il est inutile, cher et excellent père, de te recommander une prompte réponse; la santé de ton petitfils pourrait être altérée du moindre retard. Je ne te demande pas pardon de tous les soins que nous te donnons; je sais qu'ils sont doux à ton cœur bon et
paternel.
Adieu, cher papa, Eugène va mieux physiquement ; tout le monde ici t'embrasse aussi tendrement que ton fils t'aime. Hàtc ton arrivée, réponds-moi vite, et crois à mon amour aussi respectueux qu'inaltérable.
ViCTOK.
Je te fais envoyer la Mate française, recueil littéraire à la rédaction duquel je participe. Je te remettrai à Paris la 2" édition de Ilan d'Islande.
Il est urgent que la nourrice que tu aurais la bonté de nous procurer, ait promptement l'enfant, que je ne vois pas sans inquiétude entre les mains de cette femme. Tâche de l'amener avec toi, et en tous cas réponds-moi courrier par courrier, car mon Adèle est très inquiète et n'a plus d'espérance qu'en toi qu'elle sait si bon, et qu'elle aime tant.
3 août [1833].
Mon cher papa.
Pour pouvoir t'exprimer ici la joie et la reconnaissance dont nous pénètre ta lettre, il faudrait qu'il fût possible en même temps de dire tout ce qu'il y a de sentiments tendres et de touchante bonté dans ton cœur paternel. Ainsi tu veux entrer plus encore que moi dans mes devoirs de père, et en effet le premier sourire comme le premier regard de ce pauvre petit Léopold te sera dû. Je voudrais épancher ici tout ce que ta fdle et moi ressentons d'amour pour toi, notre excellent père, mais il faudrait répéter ici tout ce qui rempht nos entretiens depuis deux jours, et je me borne à ce qui n'excède pas les limites de ce papier.
A la réception de ta lettre, mon cœur était trop plein, et je voulais te répondre sur le champ, mais ton
avis sage Ta emporté sur mon impatience, et j'ai attendu que ce que tu avais si bien préparé fût exécuté pour pouvoir, en l'exprimant notre vive reconnaissance, te donner en même temps des nouvelles de ton Léopold, de la nourrice et de mon Adèle.
La nourrice est arrivée hier matin bien portante et gaie; elle nous a remis ta lettre, et tes instructions ont été suivies de tout point. Tout le monde a été enchanté d'elle et de son nourrisson. Nous avons dans la même matinée retiré ton pauvre enfant de chez sa marâtre, et il a parfaitement commencé toutes ses fonctions; je ne sais si c'est illusion paternelle, mais nous le trouvons déjà mieux ce matin.
Adieu, bon et bien cher papa, exprime, de grâce, à ta femme toute notre vive et sincère gratitude; il nous tarde de la lui exprimer nous-mêmes et nous t'embrassons tendrement en attendant cet heureux jour.
Ton fils reconnaissant et respectueux,
Victor.
La santé d'Eugène continue de se soutenir physiquement, mais il est toujours d'une malpropreté ilésolante. Le Val-de-Grâce n'a envoyé avec lui à Charcnton qu'une partie de son linge; nous nous occupons do rassembler le reste pour le lui faire porter. Ce qui me contrarie vivement, c'est rcxtrêmc dilUculté de voir notre pauvre frère à Saint-iMaurice.
*""^'"'^" 6 août 1823.