A M. TREBUCHET
deux belles chambres à cheminée, et la location n'est que de 200 francs. Abel habite un troisième dans la rue voisine, en sorte que c'est encore presque comme s'il demeurait avec nous. Son logement est plus grand que le nôtre ; aussi servira-t-il à recevoir nos amis cet hiver. Adolphe les retrouvera tous ici aussi pleins d'affection pour lui que nous ; ils nous ont souvent parlé de lui, ont conservé de son esprit et de son amabilité le souvenir le plus agréable, et attendent, comme moi, son retour avec impatience. Le jour où mon excellent Adolphe arrivera sera pour moi un jour bien heureux, et j'en ai si peu qu'en vérité j'ai le droit de les compter.
Celui où je pourrai également vous voir, mon bien cher oncle, sera aussi, certes, l'un des plus beaux et déjà est l'un des plus désirés de ma vie. Espérons qu'il arrivera bientôt, et que la main divine, qui nous a privés de notre mère bien aimée, ne nous tiendra pas longtemps séparés de notre bon et cher oncle.
Ma bonne mère aimait Adolphe autant que nous; nous ne demandons pas à son père la même faveur, car nous sommes loin d'en être aussi dignes.
Nous avons lu avec un extrême intérêt tout ce que vous avez bien voulu nous envoyer, et ce surtout où nous avons reconnu votre plume exercée. J'ai communiqué votre article sur les antiquités de la Bretagne à des savants, qui n'ont pas été moins frappés des recherches scientifiques que du talent littéraire de l'auteur.
Adieu, mon bon oncle, je vous quitte bien à
regret; mais les affaires viennent toujours à la traverse des plaisirs. Je vous embrasse et vous prie de me croire
Votre neveu bien dévoué,
Victor.
Mes frères me chargent de vous exprimer leur respectueux attachement.
Adolphe, fais vite tes paquets!
A Monsieur le comte Jules de Rességuier, à Toulouse.
7 novembre 1821,
Monsieur le comte et bien cher confrère.
Je serais trop honteux pour oser encore vous écrire, si ma conscience n'était apaisée par tous les embarras qui m'ont jusqu'ici empêché de répondre à votre tendre et aimable lettre. Il faut me plaindre pour toutes les douleurs que j'ai éprouvées et tous les ennuis qui m'ont assailli. Pourquoi faut-il qu'après les grandes souffrances de l'âme viennent encore une
foule de petits chagrins insipides, de mesquines contrariétés qui ne permettent même pas de se reposer dans le désespoir? J'ai eu bien des dégoûts de ce genre, mon cher et excellent ami (permettez-moi de réclamer ce titre que vous m'avez donné et qui m'est bien précieux) ; j'ai passé par tous les degrés de cette grande échelle de malheur, et cependant jamais, dans les peines les plus vives comme dans les soucis les plus monotones, je n'ai songé sans une véritable douceur aux consolations de votre amitié, que je mérite si peu et à laquelle je tiens pourtant comme si je la méritais. Les peines domestiques, les affaires de famille tourmentent et aigrissent depuis six mois une plaie qui saignera longtemps. Vous, mon bien-aimé confrère, qui n'avez pas connu ma noble et admirable mère, vous ignorez tout ce que j'ai perdu, mais vous ne pouvez rien imaginer qui ne soit au-dessous de la vérité.
Je pense que vous ne m'en avez pas voulu un seul instant de ce long silence. Vous êtes si bon, votre indulgence est si délicate et si généreuse que je ne me serais pas justifié, si cette justification n'eût été un épanchement.
Je profite d'une occasion que m'offre notre cher A. Soumet pour vous faire passer avec cette lettre les trois volumes du Conservateur lilléraire; c'est un de mes exemplaires dont je vous prie d'excuser l'extérieur inculte. Je suis bien confus de la négligence qui vous a fait attendre si longtemps ces malheureux volumes. J'aurais fait cesser ce retard plus lot, si
j'étais bon à quelque chose; mais je ne suis bon à rien, si ce n'est à vous aimer.
Vous avez sans doute fait de bien jolis vers que je ne connais pas; si vous étiez assez bon pour m'en envoyer, j'en serais reconnaissant comme d'une faveur et touché comme d'une preuve d'amitié.
Adieu, mon cher confrère, permettez-moi de me croire et de signer
Le plus dévoué de vos amis.
Victor.
Mes respectueux hommages, s'il vous plaît, à Madame la comtesse.
M. le comte Jules de Rességuier, à Toulouse.
■17 janvier 1822.
Monsieur le comte et bien cher confrère,
Je m'empresse de saisir un moment de calme et de loisir, pour m'informer de votre santé et de votre amitié, deux choses bien précieuses pour moi...
Alexandre [Soumet], qui est toujours malade, ou paresseux, a cependant terminé son Saûl, que je préfère à sa Clytemnestre, que je préfère à tout ce qui a paru sur notre scène depuis un demi-siècle. J'attends avec bien de l'impatience la représentation de l'une ou l'autre de ces belles tragédies, qui est fixée au mois de mars au plus tard. Je désirerais vivement que Saûl fût joué le premier; cet ouvrage entièrement original, sévère comme une pièce grecque et intc-
ressaut comme un drame germanique, révélerait du premier coup toute la hauteur de Soumet. Le jour du triomphe d'Alexandre sera pour moi un bien beau jour.
J'enverrai peut-être cette année à l'Académie pour l'une de ses séances publiques une ode sur le Dévouement dans la peste; au moins ne renfermera-t-elle aucun sentiment politique.
Et vous, mon cher confrère, que faites-vous au pays des troubadours? Soumet m'a montré des vers charmants que vous lui avez envoyés dernièrement. En o\iyTm\iV Abnanach des dames, j'ai été agréablement surpris d'y rencontrer votre élégie si touchante et si gracieuse, la Consolation d'une mdre; ce qui, avec quelques vers de Soumet, m'a fait pardonner à l'éditeur le mauvais choix des autres morceaux de son recueil.
Votre ami dévoué et indigne confrère et serviteur,
VicTOR-M. Hugo.
A M. l'abbé de Lamennais.
Paris, 17 mai.
Je voulais, mon respectable ami, vous envoyer avec ma réponse le recueil d'Odes que je pubHe en ce moment; mais l'imprimerie tarde un peu, et je sens