ANATOLE FRANCK A MADAME DUPONT-BIHAN
en proclamerait la vanité sans que le doute vous atteignît.
Vous me connaissez mal. Si je vous dis que je suis ignorant et paresseux, vous vous exclamerez. Cependant je le suis, et je ne tiens pas cela pour une faiblesse. Ce sont deux grandes qualités ; un usage adroit leur donne du prix.
Il n'est pas bon d'être savant, et d'abord parce qu'on désire de le devenir davantage. Les savants obscurcissent la face brillante du monde en prétendant l'expliquer, ils gâtent le plaisir de vivre en lui cherchant des raisons, ils le gâteraient bien davantage si leur recherche aboutissait à quelque morne certitude. Ils montrent constamment une indiscrétion stupide ; un beau visage énigmatique les irrite et les inquiète ; ils veulent connaître son secret, incapables
d'entendre que la beauté, pour être aimable, doit demeurer mystérieuse et que la fantaisie s'évanouit, privée d'aliment, quand périt l'ignorance. Une naïveté merveilleuse les dispose à croire que tout existe en vue d'une fin, et qu'il suffît d'un peu de génie pour déterminer cette fin. Ils ont une grande foi dans la science et dans leur propre jugement ; cela les rend bien ennuyeux. Ils pensent qu'une idée doit être juste ou fausse ; ils forcent, par leur insistance, un esprit paisible et poli à leur donner raison ou tort. Je n'aime pas cette tyrannie.
Il y a de belles idées et de plaisants rapports ; qu'elles soient bonnes par surcroît, qu'ils satisfassent à la logique d'un raisonnement bien conduit, je n'en suis pas incommodé ; maii. je ne veux pas le savoir. Tout l'agrément de la vie est