‹ Correspondances apocryphesChapitre 9 sur 32 · ANATOLE FRANGE A MADAME DUPONT-BIHAN · texte numérisé non relu

ANATOLE FRANGE A MADAME DUPONT-BIHAN

j'ai de bonnes raisons de croire que ma grand'cante a été convaincue de la sincérité du récit ; elle n'a pas survécu à sa déception. Ce trépas confirme M. France dans l'opinion qu'il a que la vérité n'est pas bonne à découvrir, et que les mortels ne peuvent, sans y succomber, en prendre connaissance. Cette conclusion ne ressuscitera pas ma bonne tante ; elle ne me console pas. Mais peut-être M. France la trouvera-t-il assez délectable?

Anatole France à Madame Dupont-Bihan.

Juillet 1922.

Ma chère vieille amie^

Votre inquiétude me réjouit. Il m'est doux de songer que je puisse encore vous étonner, après avoir été pour vous, durant une douzaine de lustres, un sujet constant de surprises. Vous avez vécu près de moi, depuis un si long temps, dans un aveuglement merveilleux. C'est, je pense, que vous m'aimez. L'amitié est habile à se leurrer elle-même ; c'est un privilège qu'elle dispute à l'amour.

Elle y réussit mieux que lui, y étant

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plus intéressée. On choisit ses amis, on ne choisit pas ses amants. Et, les ayant choisis, on se pique d'avoir su faire un heureux choix, et de les conserver. Rien ne coûte à l'affection pour s'établir solidement et parer son objet des grâces imaginaires dont il doit s'envelopper pour paraître plaisant. Elle demeure attentive à n'être point déçue ; elle sait déployer, pour cela, des artifices admirables. Ses désirs ne sont pas soumis à l'emportement des sens, ils ne se soucient pas d'éteindre et d'allumer sans cesse de nouveaux feux ; aussi volage que l'amour, en demeurant fidèle, elle modifie, selon son gré, l'apparence de ceux à qui elle s'attache.

Ainsi elle réalise avec aisance l'unité dans la diversité, et concilie la douceur charmante qu'on trouve à l'habitude,

et le perpétuel besoin de changement, source de nos folies. Je vous ai plu jadis, sur une image aimable et fausse que vous avez prise de moi, et j'ai continué de vous plaire en vous abandonnant à cette séduction nriensongère. J'ai quelque remords aujourd'hui de suspendre le cours de vos illusions innocentes, et de vous offrir de votre vieil ami un portrait véridique. Je ne consentirais pas à une épreuve si cruelle, si j'étais assuré de vous convaincre. Mais je sais qu'une vérité choquante et que l'on vous propose n'a point de force contre une plaisante erreur que l'on a soi-même forgée. Et je sais aussi la crédulité des femmes quand on les trompe, et leur incomparable méfiance, dès qu'on leur parle avec sincérité. Et je n'ignore pas combien l'esprit est ingénieux à dérouler

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dans 8C8 écarts une suite harmonieuse. L'idée que vous vous faites de moi est simple et séduisante : vous vous attachez fortement à reconnaître en moi un esprit mouvant, curieux et serein ; l'incertitude de mon caractère est sa marque la plus certaine, et, s'il était plus assuré, vous perdriez votre assurance. C'est une opinion flatteuse ; il ne lui manque que d'être fondée. Mais les femmes ne se soucient pas du fondement des choses, qui est sévère et nu ; elles possèdent l'art précieux de broder sur la trame grossière de la vie des dessins compliqués, et elles ne voient que ces dessins, qui donnent du prix à l'étoffe et constituent sa fin dernière. J'aime le mythe de Pénélope, défaisant chaque nuit l'ouvrage de la veille, pour çn refaire le lendemain un autre dif-

férent ; ainsi elle perd le souvenir et trompe son attente en se plaisant aux jeux inconsistants et doux de l'imagination. Je ne ressemble pas mal aux femmes pour cela. Vous ne me croirez donc pas si je vous dis franchement des choses contrariantes. C'est pour cela que je les dis.

Les hommes de ce temps pensent que je suis savant, et je passe à leurs yeux pour un profond philosophe. Je me suis appliqué à les entretenir dans cette erreur, qui leur est nécessaire ; ils sont fiers d'honorer en moi un prince de la sagesse, et de montrer, en m'admirant, un goût délicat et un jugement assuré.

Mon aveu les humilierait, il les ferait douter d'eux-mêmes. Vous le recevrez, mon amie, avec plus de sérénité. Si vous partagez leur illusion, le monde entier

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