ANATOLE FRANCE A MADAME DUPONT-BIHAN
d'imaginer d'aimables fictions ; une curiosité raisonnable s'emploie à multiplier leurs attraits, ce serait de sa part une grande folie que de prétendre démontrer qu'elles sont justement attrayantes. Chercher la vérité est un jeu puéril, digne des barbares que nous sommes qui attribuons à la raison et aux exercices de l'esprit une place dans la cité et un rôle dans l'économie du monde. Mais le monde n'existe que si nous le concevons, et chacun porte en soi l'univers ; il dépend de nous qu'il soit ennuyeux ou plaisant, il est tel qu'il nous apparaît ; si sa vue nous déçoit, changeons notre regard. On ne connaîtrait plus le nom de Platon, s'il avait prétendu imposer à Athènes l'usage de sa république ; il n'avait souci que de concevoir un univers harmonieux, agréable
à son esprit, conforme à ses désirs, non de fonder sa conception sur une connaissance exacte des hommes et des institutions, encore moins de l'appliquer.
Il est plus aisé, mon amie, d'ignorer les opinions des hommes que de n'en pas tenir compte. L'ignorance et la paresse sont les colonnes de la sagesse. Je dois à ces vertus quelques avantages, et particulièrement, cet apparent scepticisme, qui fait, avec un certain art du style, mon illustration la plus certaine. Je ne crois à rien, non point que je doute de tout ; mais l'utilité de croire ne m'apparaît pas avec évidence. C'est une besogne ingrate, épuisante et vaine que de poursuivre une certitude ; je vois que tous les hommes s'acharnent à ce rude labeur, et ceux qui croient avoir, au terme de leur vie, atteint la